POSTFACE DE L’AUTEUR·E : EXTRAITS (édition des 10 ans)

POSTFACE DE L’AUTEUR·E : EXTRAITS

STONE BUTCH BLUES

Édition du 10e anniversaire – 2003

Pour ce dixième anniversaire de la publication de Stone Butch Blues, je viens tout juste de finir de relire le roman pour la première fois. Ça vous parait bizarre ?

J’ai écrit ce récit de l’intérieur, immergé·e dans ses profondeurs, tracté·e par son courant. Lorsque j’ai tenu ce livre entre mes mains, les mots imprimés m’ont parus semblables à la vague trace d’un animal dans un paysage régulier ; une piste froide que je n’arrivais pas à suivre.

Aujourd’hui, dix ans plus tard, je suis surpris·e et étonné·e de redécouvrir les personnages que j’ai créé·e·s, et qui ont elleux-mêmes développé leurs vies imaginaires, indépendamment de la mienne, comme des enfants qui grandissent. J’ai découvert un cheminement différent de mon histoire personnelle, pourtant marqué par l’intime familiarité avec ma propre expérience de vie. J’ai repéré la théorie – dans sa forme vivante – dans les mouvements et les interconnections. Pas difficile à comprendre, mais difficile à vivre.

Et j’ai senti la chaleur de ce feu impossible à éteindre qu’est la résistance à l’oppression.

Tout comme ma propre vie, ce roman dépasse les catégorisations faciles. Si vous avez trouvé Stone Butch Blues dans une librairie ou dans une bibliothèque, dans quelle catégorie était-il rangé ? Fiction lesbienne ? Gender studies ? Tout comme Le Puits de solitude de Radclyffe/John Hall1, ce livre est à la fois un roman lesbien et un roman transgenre – faisant de « trans » un verbe autant qu’un adjectif.

« Est-ce que c’est de la fiction ? » – on me le demande souvent. Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que c’est réel ? Oh, c’est tout ce qu’il y a de plus réel. Tellement réel que ça saigne. Et pourtant c’est un rappel : ne jamais sous-estimer le pouvoir de la fiction pour dire la vérité.

Quand Stone Butch Blues a été publié, je pensais garder les cartons de livres dans mon placard, pour les distribuer aux personnes prêtes à le lire. Mais ce livre, comme le mouvement social auquel il était inextricablement lié, a pulvérisé la porte du placard, l’arrachant de ses gonds.

Depuis lors, j’ai reçu le cadeau de milliers de lettres, e-mails et coups de téléphone ; des émotions sincères partagées par des personnes que j’avais rencontrées dans des rassemblements, meetings, universités. J’ai été interpellé·e par des inconnu·e·s, dans des endroits tels qu’une station-service de l’Iowa rural ou un centre commercial à Jersey City. Pour la majeure partie, leurs combats ne semblaient pas liés d’une quelconque manière aux oppressions basées sur la sexualité, le genre, ou le sexe. Mais ils/elles ont pris le temps et le soin de m’expliquer l’impact de ce livre sur leur idées, sur leurs décisions, sur leurs actions.

Des gens ayant vécu des vies très différentes m’ont généreusement rapporté les points communs avec leurs propres luttes qu’elles/ils avaient trouvé dans ces pages – le gout de la bile, le brasier de la rage – transsexuel·le·s hommes et femmes, travesti·e·s hétérosexuel·le·s et femmes à barbe, personnes intersexes et androgynes, personnes bi-genres et tri-genres, et beaucoup d’autres identités délicatement définies et exprimées.

Peut-être que ce qui a le plus résonné en moi a été d’apprendre que des copies de Stone Butch Blues circulaient en prison, d’une cellule à l’autre, jusqu’à en être abimées et finir en lambeaux.

Ce livre a voyagé dans des régions que je n’ai encore jamais vues. Des lettres et des e-mails me sont parvenus depuis le bout de l’Amérique du Sud jusqu’aux confins éloignés du Nord ; de l’Afrique à l’Asie. Le roman est traduit en néerlandais et en allemand. L’édition en chinois, avec une préface que j’ai écrite pour les lecteur·rice·s de là-bas, a été publiée en feuilleton dans un des plus grands quotidiens de Taïwan, et sa lecture recommandée autant aux adolescent·e·s qu’aux adultes. Et d’autres traductions sont en cours.

Est-ce que publier ce roman a changé ma vie ? Oui. Et non. Ça n’a pas altéré la trajectoire de mon existence. Alors que je finissais d’écrire Stone Butch Blues, j’avais déjà vécu trente ans dans le tourbillon de l’aile gauche de la libération LGBT. J’étais un·e activiste révolutionnaire depuis plus de vingt ans ; journaliste hebdomadaire et co-rédactrice·eur en chef du journal Workers World2. J’avais combattu les guerres d’agression3 du Pentagone. Soutenu l’autodétermination des Palestinien·ne·s. Œuvré à défendre les prisonnier·e·s politiques tels que Mumia Abu-Jamal4 et Leonard Peltier5. Été l’un·e des organisatrice·eur·s de la Marche contre le Racisme de Boston, en 19746. Voyagé dans tout le pays en 1984 pour parler de la crise du sida. Je m’étais mobilisé·e pour contrer les nazis et le Ku Klux Klan, pour protéger les droits reproductifs des femmes, et j’avais contribué à rendre les meetings et manifestations plus accessibles pour les Sourd·e·s et les activistes handis…

Je laisse aux historien·ne·s7 le soin d’analyser les changements de la décennie écoulée depuis la rédaction de ce roman, et de replacer la publication de Stone Butch Blues au cœur des efforts sociaux et politiques, immenses et tenaces, pour combattre les injustices de la société.

Mais avec ce roman, j’ai planté un drapeau : je suis là – y a-t-il d’autres personnes qui veulent discuter de ces importantes problématiques ? J’ai écrit ça, non pas comme une expression artistique individuelle « élitiste », mais comme un tract imprimé par un·e syndicaliste prolétaire – comme un appel à l’action. Quand, lors de ma première lecture publique dans une librairie, quelqu’un·e m’a demandé de dédicacer une copie du livre pour un·e ami·e trop timide pour adresser la parole à un·e auteur·e publié·e, ça m’a brisé le cœur. J’ai travaillé toute ma vie à mettre en avant l’organisation collective, et non pas à mettre en avant des personnes…

Stone Butch Blues est un pont pour la mémoire. L’immense dégât humain de l’épidémie du sida, et de l’oppression dans son ensemble, a créé un gouffre béant : quasiment des générations entières disparues. En conséquence, l’histoire des mouvements sociaux et de leurs enseignements est intermittente.

Retrouver notre mémoire collective est en soi un acte de lutte. Cela permet aux flots générationnels de la rivière agitée qu’est notre mouvement de s’écouler ensemble – dans l’imposant grondement de nos eaux. Et le cours de notre mouvement n’est pas canalisé dans ses berges comme celui de la Hudson River8 – c’est à nous de le déterminer. De Selma9 à Stonewall10 en passant par Seattle11, celles et ceux qui croient en la liberté ne se reposeront pas avant d’avoir gagné toute les batailles.

J’écris ces mots alors que les Pride déferlent sur juin 2003. En quelle année sommes-nous, quand vous lisez ces lignes ? Qu’est-ce qui a été gagné ? Qu’est-ce qui a été perdu ? Je ne peux pas le voir d’ici, je ne peux pas prévoir. Mais je sais cela : vous êtes en train de vivre les répercussions des positions prises par notre mouvement, et des combats que nous menons aujourd’hui. Le présent et le passé sont la trajectoire du futur. Mais l’arc de l’histoire ne se plie pas automatiquement vers la justice. Comme l’a noté le grand abolitionniste Frederick Douglass12 : sans lutte il n’y a pas de progrès.

C’est pour cela que les personnages de Stone Butch Blues se battent. Et le dernier chapitre de cette saga de la lutte n’a pas encore été écrit.

1. Radclyffe/John Hall (1880-1943) est un·e écrivain·e anglais·e. Portant des vêtements masculins et se faisant appeler John à certains moments de sa vie, il/elle a vécu ouvertement en couple avec plusieurs femmes. Paru en 1928, Le Puits de solitude raconte l’histoire d’une personne assignée femme mais élevée comme un « garçon manqué », qui découvre son homosexualité. Le roman a fait scandale à sa parution et a été interdit en Angleterre. Il s’achève sur ces mots : « Reconnaissez-nous, oh Dieu, devant le monde entier ! Concédez-nous, à nous aussi, le droit à l’existence ! »

2. Journal hebdomadaire publié par le Workers World Party, un parti politique communiste états-unien. Il défend les droits de tous les peuples opprimés et le droit à l’autodétermination, y compris au sein des États-Unis. Il défend également – et depuis longtemps – les droits LGBT.

3. L’expression war of aggression renvoie à des conflits militaires menés sans l’excuse de devoir se défendre (guerre du Viet-Nam ou guerre du Golfe par exemple).

4. Mumia Abu-Jamal, journaliste, écrivain et militant pour les droits des Afro-états-unien·ne·s, a été condamné à mort en 1982 pour le meurtre d’un policier. Bien qu’il ait été établi que des pressions policières avaient été exercées lors du procès, et que Mumia Abu-Jamal était une cible du FBI en raison de son activisme, la justice américaine refuse toujours de ré-ouvrir le procès sur le fond, et sa peine a été commuée en prison à perpétuité.

5. Leonard Peltier est un militant natif-états-unien, membre de l’American Indian Movement, condamné sans preuve à la prison à perpétuité pour le meurtre de deux agents du FBI en 1975. Comme pour Mumia Abu-Jamal, une mobilisation internationale importante réclame la libération de Leonard Peltier.

6. Bien que la ségrégation scolaire soit proclamée anti-constitutionnelle depuis 1954, elle est encore largement pratiquée. Dans les années 1970, le busing est mis en place à Boston. Il s’agit d’un transfert automatique des élèves, d’une école à l’autre, pour assurer une meilleure mixité raciale. Des transports en bus sont organisés pour permettre aux élèves de rejoindre leur école. Des groupes réactionnaires se montent, s’opposant à ces mesures avec hostilité. C’est dans ce contexte qu’une manifestation d’ampleur contre le racisme est organisée le 14 décembre 1974.

7. Dans le texte en anglais, Leslie Feinberg fait un jeu de mots en écrivant « historians, herstorians and hirstorians ». Les premières lettres du terme history, qui veut dire histoire, sont les mêmes que celles du pronom personnel masculin his (et renvoient implicitement à l’histoire du point de vue masculin). Feinberg reprend la modification herstory créée par les féministes dans les années 1970 à partir du pronom personnel féminin her ; et rajoute hirstory à partir du pronom neutre hir fabriqué par les militant·e·s transgenres et intersexes refusant de se positionner selon la dualité masculin/féminin.

8. La Hudson River est un fleuve traversant l’État de New York.

9. Selma est une ville d’Alabama, connue pour avoir été le départ de trois marches pour les droits civiques en 1965.

10. Le Stonewall Inn est un bar de New York, théâtre des émeutes de 1969 symbolisant la naissance du mouvement de libération gay aux États-Unis.

11. En 1999, d’importantes manifestations ont lieu à Seattle, contre un sommet de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce). C’est la première fois que des manifestations arrivent à bloquer un sommet international.

12. Frederick Douglass (1817-1895) est un militant abolitionniste états-unien, ancien esclave. Orateur reconnu, il est l’auteur de cette phrase célèbre : « whitout struggle there is no progress ».

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