Chapitre 1

1

Chère Theresa,

Je suis allongée sur mon lit ce soir et tu me manques. J’ai les yeux tout gonflés. Des larmes chaudes coulent sur mon visage. Un violent orage éclate dehors, illuminé d’éclairs.

Ce soir, j’ai marché dans les rues. Je te cherchais dans chaque visage de femme, comme je l’ai fait chaque nuit de cet exil solitaire. J’ai peur de ne plus jamais voir tes yeux rieurs et moqueurs.

Tout à l’heure, j’ai pris un café à Greenwich Village avec une femme. Une amie commune nous a mises en contact, convaincue que nous aurions beaucoup à partager puisque nous faisions toutes les deux « de la politique ». Eh bien ! On a été au café et elle a causé de la politique démocrate, de colloques, de photo, de ses problèmes avec sa coopérative et de son opposition au plafonnement des loyers.1 Pas étonnant, Papa est un grand promoteur immobilier.

Pendant qu’elle parlait, je la regardais en me disant que j’étais une étrangère dans ses yeux de femme. Elle me regardait mais ne me voyait pas. Puis elle a fini par me dire combien elle haïssait cette société pour ce qu’elle faisait aux « femmes comme moi » qui se détestent tellement qu’elles se sentent obligées de ressembler à des mecs et de se comporter comme eux. Je me suis senti rougir, mon visage s’est un peu crispé et j’ai commencé à lui répondre, très calme et tranquille, que des femmes comme moi existaient depuis la nuit des temps, bien avant d’être opprimées. Puis je lui ai raconté comment les sociétés les respectaient. Alors elle s’est donné un air très intéressé – et puis il était temps d’y aller.

On a marché jusqu’à un coin de rue où des flics emmerdaient un sans-abri. Je me suis arrêté et j’ai commencé à ouvrir ma gueule. Ils sont venus vers moi avec les matraques sorties et elle m’a attrapé par la ceinture pour me tirer en arrière. Je l’ai juste regardée, puis d’un coup j’ai senti ressurgir en moi des choses que je pensais avoir enterrées. Je suis restée plantée là, à me souvenir de toi, comme si je ne voyais pas les flics sur le point de me frapper, comme si je me retrouvais dans un autre monde, un endroit où j’avais envie de retourner.

Et d’un coup mon cœur m’a fait si mal que j’ai réalisé que ça faisait longtemps qu’il n’avait pas ressenti… quoi que ce soit.

J’ai besoin de rentrer chez nous ce soir, Theresa. Je ne peux pas. Alors je t’écris cette lettre.

Je me rappelle ce jour, il y a de cela des années, quand j’ai commencé à bosser à la conserverie de Buffalo où tu travaillais déjà depuis quelques mois ; et je me rappelle la manière dont tes yeux ont attrapé les miens et ont joué avec moi avant de me laisser partir. J’étais censé suivre le contremaitre pour remplir des papiers mais j’étais trop occupé à me demander de quelle couleur étaient tes cheveux sous le bonnet de papier blanc, et comment ça serait de les sentir sous mes doigts, une fois défaits et libres. Et je me rappelle ton petit rire lorsque le contremaitre est revenu et a dit : « Hé, tu viens ou pas ? »

Nous, toutes les il-elles2, les femmes masculines de l’usine, avons été folles de rage quand on a appris que tu avais été virée parce que tu n’avais pas laissé le chef du personnel te tripoter les seins. J’ai continué à faire le déchargement dans les hangars pendant quelques jours, mais j’étais un peu maussade. Plus rien n’était pareil une fois que ta lumière était partie.

Le soir où je suis allée dans cette nouvelle boite dans le West Side, je n’ai pas réussi à y croire. Tu étais là, appuyée contre le bar, ton jean trop moulant pour le dire avec des mots, et tes cheveux… Tes cheveux défaits et libres.

Je me souviens encore de ton regard. Tu me connaissais à peine, tu appréciais ce que tu voyais. Et cette fois-ci, ma belle, on était sur notre terrain. Je pouvais bouger comme tu aimais et j’étais bien contente d’être sur mon trente-et-un.

Sur notre terrain… « Tu danses avec moi ? »

Tu n’as dit ni oui ni non. Tu m’as simplement taquiné d’un regard. Tu as resserré ma cravate, caressé mon col de chemise, et tu m’as pris par la main. Tu avais déjà mon cœur avant même de bouger contre moi comme tu l’as fait. Tammy chantait Stand by your man3 et on remplaçait tous ses « il » par des « elle » dans notre tête, pour que ça colle. Après cette danse, tu avais bien plus que mon cœur. Tu me rendais dingue et tu aimais ça. Et moi aussi.

Les vieilles butchs4 m’avaient mise en garde : « si tu veux préserver ton couple, ne va pas dans les bars ». Mais j’ai toujours été une butch monogame. Et puis, c’était notre communauté, la seule à laquelle on appartenait. Alors on y allait tous les weekends.

Il y avait deux sortes de bagarres dans les bars. La plupart des weekends, c’était l’une ou l’autre, certains weekends, c’était les deux. Il y avait les bastons entre butchs – pleines d’alcool, de honte et de jalousie angoissée. Des fois c’était vraiment affreux et ça s’étendait comme une toile pour piéger tout le monde dans le bar, comme le soir où Heddy a perdu un œil parce que quelqu’un l’avait frappée au niveau de la tête avec un tabouret de bar.

Je suis vraiment fier de n’avoir jamais frappé une autre butch au cours de toutes ces années. Tu vois, je les aimais elles aussi, et je comprenais leur douleur et leur honte parce que j’étais comme elles. J’aimais les rides qui creusaient leurs visages et leurs mains, et la courbure de leurs épaules usées par le travail. Des fois, je me regardais dans le miroir et j’essayais d’imaginer comment je serais à leur âge. Maintenant je sais !

À leur manière, elles m’aimaient aussi. Elles me protégeaient parce qu’elles savaient que je n’étais pas une butch du samedi soir.5 Ce genre de butch avait peur de moi parce que j’étais une il-elle stone.6 Si seulement elles avaient su comme je me sentais impuissante à l’intérieur ! Mais les vieilles butchs, elles, connaissaient tout le chemin que j’avais à parcourir et auraient souhaité que je n’aie pas à l’emprunter, parce qu’il fait trop mal.

Quand je suis entré dans le bar en drag king7 un peu vouté, elles m’ont dit : « Sois fière de ce que tu es » et elles ont réajusté ma cravate, un peu comme tu l’as fait. J’étais comme elles, elles savaient que je n’avais pas le choix. Alors je ne me suis jamais bastonné avec elles. On se donnait de grandes tapes dans le dos au bar et on surveillait nos arrières les unes les autres à l’usine.

Mais ensuite est venu le temps où nos vrais ennemis sont arrivés à notre porte : hordes ivres de marins, brutes dans le style Ku Klux Klan8, psychopathes et flics. On savait toujours quand ils entraient parce que quelqu’un pensait à arracher la prise du juke-box. Peu importe combien de fois ça arrivait, on faisait toujours toutes un petit : « Ooh… » quand la musique s’arrêtait, et seulement ensuite on réalisait qu’il fallait relever nos manches.

Quand les réacs s’amenaient, c’était le moment de se battre, et on se battait. On se battait dur – fems9 et butchs, femmes et hommes, ensemble.

Si la musique s’arrêtait et que dehors c’étaient les flics, quelqu’un la remettait et on échangeait nos partenaires de danse. Nous, dans nos costumes-cravates, on se mettait par deux avec nos sœurs drag queens10 en robes et talons. Dur de se souvenir qu’à l’époque c’était illégal pour deux femmes ou deux hommes de danser ensemble. Quand la musique finissait par être coupée, les butchs s’inclinaient, nos partenaires fems faisaient la révérence, et on retournait à nos sièges, à nos amantes et à nos boissons, attendant d’être fixées sur notre sort.

C’est là que je me souviens de ta main sur ma ceinture, sous ma veste de costume. C’est là qu’est restée ta main tant que les flics étaient là. Tu roucoulais à mon oreille : « Laisse tomber, chérie. Reste avec moi, bébé, tranquille », comme une chanson d’amour spéciale répétée aux guerriers qui doivent, pour leur survie, apprendre à choisir quelles batailles mener.

On a vite compris que les flics mettaient toujours leur camion juste devant la porte du bar et y laissaient des chiens menaçants pour nous empêcher de sortir. OK, on était prises au piège.

Tu te rappelles cette soirée où tu es restée avec moi à la maison, quand j’étais tellement malade ? Cette soirée-là, tu t’en souviens je pense. Les flics avaient embarqué la plus stone des butchs pour la détruire en l’humiliant. C’était une femme dont tout le monde disait « qu’elle gardait son imper sous la douche ». On a entendu dire qu’ils l’avaient déshabillée lentement devant tout le monde, et qu’ils avaient ri d’elle alors qu’elle essayait de cacher sa nudité. Après, elle est devenue folle, ils ont dit. Plus tard, elle s’est pendue.

Qu’est-ce que j’aurais fait si j’avais été présente ce soir-là ?

Je me souviens des descentes dans les bars, au Canada. Parquées dans les camions de police, toutes les butchs du samedi soir essayaient de faire gonfler leurs cheveux et de changer leurs vêtements avec des petits rires nerveux, pour être mises dans le même camion que les fems, à croire que c’était le paradis. La loi disait qu’on devait porter au moins trois vêtements féminins.

Nous n’avons jamais changé de vêtements. Pas plus que nos compagnes drag queens. On savait, et toi aussi, ce qui allait arriver. Pour pouvoir survivre à ça, on avait besoin de garder nos manches retroussées et nos cheveux ramenés en arrière. On avait les mains menottées dans le dos. Tu les avais menottées devant. Tu défaisais ma cravate, déboutonnais mon col et touchais mon visage. Je voyais sur le tien la douleur et la peur pour moi, et je te chuchotais que tout allait bien se passer. On savait bien que ce n’était pas vrai.

Je ne t’ai jamais dit ce qu’ils nous faisaient, une fois en bas – les travs dans une cellule, les stone butchs dans une autre – mais tu le savais. Un à la fois, ils trainaient nos frères hors des cellules, ils les giflaient et les frappaient, refermant rapidement les barreaux derrière eux au cas où on aurait pété les plombs et essayé de les arrêter. Comme si on le pouvait. Ils menottaient le poignet d’un frère à sa cheville, ou ils l’enchainaient le visage contre les barreaux. Ils nous faisaient regarder. Parfois on croisait le regard de la victime terrorisée ou de celle qui allait suivre, prise dans l’angoisse de la torture, et on disait doucement : « Je suis avec toi mon chou, regarde-moi, ça va aller, on va te ramener chez toi. »

On ne pleurait jamais devant les flics. On savait qu’on était les suivantes.

La prochaine fois que la porte s’ouvrirait, ce serait moi que les flics allaient trainer dehors et attacher, bras et jambes écartées sur les barreaux.

Est-ce que j’ai survécu ? Je pense que oui. Mais seulement parce que je savais que j’allais pouvoir te retrouver à la maison.

Ils finissaient par nous relâcher, un par un, le lundi matin. Sans poursuites. Trop tard pour appeler le boulot et dire qu’on était malade. Sans fric. Sans autre moyen pour rentrer que le stop. Passer la frontière à pied11. Les vêtements chiffonnés. En sang. Besoin d’une douche. Blessées. Apeurées.

Je savais que tu serais à la maison, si j’arrivais jusque-là.

Tu me faisais couler un bain avec de la mousse qui sentait bon. Tu me sortais un caleçon blanc et un t-shirt propre, puis tu me laissais seul pour laver la première couche de honte.

Je me rappelle, c’était toujours pareil. Je me mettais en slip, puis j’avais à peine passé mon t-shirt par-dessus ma tête que tu trouvais une raison d’entrer dans la salle de bain pour prendre ou ramener quelque chose. D’un coup d’œil tu mémorisais les blessures sur mon corps, comme une carte routière : les coupures, les coups, les brulures de cigarette.

Plus tard, au lit, tu me tenais avec douceur, me caressant partout, le plus tendrement possible là où j’avais été blessée. Tu savais tous les endroits où j’avais mal – dedans comme dehors. Tu ne cherchais pas à me séduire ni à m’exciter, parce que tu savais bien que je n’avais pas assez confiance en moi pour me sentir sexy. Mais, petit à petit, tu flattais mon amour-propre en me montrant combien tu me désirais. Tu savais que ça allait te prendre à nouveau des semaines pour ramollir la pierre.

Plus tard, j’ai lu des histoires qui parlaient de femmes tellement en colère contre leurs amantes stones12 qu’elles finissaient par se moquer de leur désir quand elles arrivaient enfin à faire confiance et à se laisser toucher. Et je me demande : est-ce que je t’ai blessée les fois où je ne te laissais pas me toucher ? J’espère que non. En tous cas tu ne l’as jamais montré. Je crois que tu savais que ce n’était pas de toi que je me protégeais. Tu traitais mon blocage comme une blessure qui avait besoin d’amour pour guérir. Merci. Personne n’a jamais refait ça depuis. Si seulement tu pouvais être là ce soir… Bon, c’est juste une idée, hein ?

Je ne t’ai jamais dit tout ça.

Ce soir, je me souviens de la fois où j’ai été embarquée seule dans un coin louche. Je vois déjà ton visage se crisper, mais je dois te le dire. C’était le soir où on avait fait cent-cinquante bornes pour aller voir des amies qui ne sont jamais venues. Quand la police a fait irruption dans le bar, on était « seules ». Le flic avec un écusson en or sur son uniforme est venu droit sur moi et m’a dit de me lever. Pas étonnant, j’étais la seule il-elle à cet endroit ce soir-là.

Il a passé les mains partout sur mon corps, a tiré l’élastique de mon slip Jockey13 et a dit à ses hommes de me mettre les menottes – je n’avais pas les trois vêtements féminins sur moi. J’ai voulu me battre à ce moment-là. Parce que je savais qu’après ce serait trop tard. Mais je savais aussi que tout le monde allait se faire tabasser si je réagissais, alors je n’ai pas bronché. J’ai vu qu’ils t’avaient mis les bras dans le dos et passé les menottes. Un flic avait un bras en travers de ta gorge. Je me rappelle ton regard. Ça me fait encore mal aujourd’hui.

Ils ont tellement serré les menottes, avec les mains dans le dos, que j’en ai presque pleuré. Puis, avec un rictus, le flic a descendu sa braguette très lentement et m’a ordonné de me mettre à genoux. D’abord, j’ai pensé : « Je ne peux pas. » Ensuite, j’ai dit à haute voix, pour moi-même, pour lui, pour toi : « Non, je ne le ferai pas ! » Je ne te l’ai jamais dit, mais quelque chose a basculé en moi à cet instant. J’ai appris la différence qu’il y avait entre ce que je ne pouvais pas faire et ce que je refusais de faire.

J’ai payé le prix fort pour cette leçon. Est-ce que je t’avais raconté tous les détails ? Certainement pas.

Quand je suis sorti de cellule le lendemain matin, tu étais là. Tu avais payé la caution. Pas de poursuites, ils ont juste pris ton fric. Tu avais attendu toute la nuit dans le poste de police. J’étais le seul à savoir à quel point c’était dur pour toi de supporter leurs regards lubriques, leurs sarcasmes, leurs menaces. Je savais que tu serrais les dents à chaque son qui s’échappait des cellules. Tu priais pour ne pas m’entendre hurler. Je n’ai pas hurlé.

Je me rappelle quand on est sorties sur le parking. Tu t’es arrêtée et tu as doucement mis les mains sur mes épaules en évitant mon regard. Tu as délicatement frotté les traces de sang sur ma chemise et tu as dit : « Je n’arriverai jamais à enlever ces taches. »

Et merde à tous ceux qui pensent que ça veut dire que ta vie se limitait à te faire du souci pour mon nœud de cravate.

Je savais exactement ce que tu pensais. C’était une manière étrange et douce de dire, ou de ne pas dire, ce que tu ressentais. Un peu comme moi quand je craquais lorsque je me sentais effrayée, blessée et sans défense, et que je disais des petites choses insignifiantes qui semblaient complètement à côté de la plaque.

Tu as conduit jusqu’à la maison avec ma tête sur tes genoux pendant tout le trajet, en me caressant le visage. Tu as fait couler le bain. Sorti mes sous-vêtements propres. Tu m’as mise au lit. En me caressant avec précaution. En me prenant tendrement dans tes bras.

Plus tard, cette nuit-là, je me suis réveillée et j’étais seule dans le lit. Tu étais en train de boire à la table de la cuisine, la tête dans les mains. Tu pleurais. Je t’ai prise fermement dans mes bras et je t’ai serrée contre moi. Tu as lutté, frappant ma poitrine avec tes poings, parce que l’ennemi n’était pas là pour te battre contre lui. Puis tu t’es rappelé les bleus sur ma poitrine et tu t’es mise à pleurer encore plus fort en sanglotant : « C’est ma faute, je n’ai pas su les arrêter. »

J’ai toujours voulu te dire ça. À ce moment-là, j’ai su que tu comprenais vraiment ce que je ressentais dans la vie. Étouffée par la rage, me sentant impuissante, incapable de protéger ni moi ni celles que j’aimais le plus, et toujours à lutter pour me défendre, encore et encore, refusant d’abandonner. Je n’avais pas les mots pour te dire ça à l’époque. J’ai juste dit : « C’est bon, ça va aller. » Et on a souri ironiquement de ce que je venais de dire. Je t’ai ramenée à notre lit et je t’ai fait l’amour du mieux que j’ai pu, vu l’état dans lequel j’étais. Tu savais qu’il ne fallait pas essayer de me toucher cette nuit-là. Tu as juste passé les doigts dans mes cheveux, et crié, et crié encore.

Quand la vie nous a-t-elle séparées, ma douce guerrière ? On a cru qu’on avait gagné la guerre de libération lorsqu’on a adopté le terme gay. D’un coup il y a eu des profs, des docteurs et des avocates surgissant de nulle part qui nous expliquaient que nos assemblées auraient dû être régies par le Robert’s Rules of Order14 (qui a laissé à Robert la place d’un Dieu ?).

Ils nous ont évincées et nous ont rendues honteuses de ce à quoi on ressemblait. Ils ont dit qu’on était des sales machos de merde, qu’on était l’ennemi. C’étaient des cœurs de femmes qu’ils ont brisés. On n’était pas dures à virer, on est parties tranquillement.

Les usines ont fermé. C’était quelque chose qu’on n’aurait jamais pu imaginer.

C’est là que j’ai commencé à passer en mec. Étrange de se retrouver exilée de son propre sexe jusqu’à des frontières qui ne seront jamais les siennes.

Tu t’es retrouvée bannie toi aussi, dans un autre pays, avec ton propre sexe, séparée de force des femmes que tu aimais autant que tu essayais de t’aimer toi-même.

Pendant plus de vingt ans j’ai vécu sur ce rivage solitaire, me demandant ce que tu devenais. Est-ce que tu essuyais ton maquillage des samedis soir dans la honte ? Est-ce que tu frémissais de rage quand des femmes disaient : « Si je voulais un homme, j’irais avec un vrai » ?

Est-ce que tu fais des passes aujourd’hui ? Est-ce que tu débarrasses des tables dans un bar ou bien est-ce que tu apprends le traitement de texte ?

Est-ce que tu es dans un bar lesbien, lorgnant du coin de l’œil la plus butch des femmes de la salle ? Est-ce que les femmes qui sont là causent de la politique des démocrates, de colloques et de coopératives ? Est-ce que tu es avec des femmes qui ne saignent qu’une fois par mois, quand elles ont leurs règles ?

Ou bien es-tu mariée, dans une autre ville de prolos, couchée à côté d’un ouvrier de l’automobile au chômage qui me ressemble beaucoup plus qu’elles, écoutant la respiration de ton enfant qui dort ? Est-ce que tu soignes ses blessures intérieures de la même manière que tu apaisais les miennes ?

Est-ce que tu penses encore à moi dans la nuit froide ?

J’ai passé des heures à t’écrire cette lettre. Mes côtes me font encore mal de mon dernier passage à tabac. Tu connais ça.

Je n’aurais jamais pu survivre aussi longtemps si je n’avais pas connu ton amour. Encore maintenant, ton absence me fait souffrir, et j’ai tellement besoin de toi.

Il n’y a que toi qui pourrait ramollir cette pierre. Est-ce que tu reviendras un jour ?

L’orage est maintenant passé. Il y a une lueur rose dans le ciel, derrière ma fenêtre. Je me rappelle les nuits où je te baisais profondément et lentement, jusqu’à ce que le ciel soit précisément de cette couleur-là.

Je dois arrêter de penser à toi, la douleur me dévore. Je dois expulser ton souvenir, comme une précieuse photographie sépia. Il y a encore tellement de choses que je veux te dire, que je veux partager avec toi.

Puisque je ne peux pas t’envoyer cette lettre, je vais la mettre à l’abri dans un endroit où on conserve la mémoire des femmes. Peut-être un jour, en passant par cette grande ville, tu t’arrêteras et tu la liras. Peut-être pas.

Bonne nuit, mon amour.

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1. Le plafonnement des loyers (rent control) est une législation mise en place à New York et dans d’autres villes états-uniennes, qui fixe des limites aux propriétaires en termes d’augmentation des loyers. C’est une mesure sociale de droit au logement, critiquée par les propriétaires et celles/ceux qui pensent que cela fait perdre de la valeur à l’immobilier.

2. En anglais he/she. C’est à l’origine une insulte qui désigne une personne dont il est difficile de déterminer le genre, ou qui transgresse manifestement le genre qui lui a été assigné à la naissance. Le terme peut s’appliquer à des personnes trans’, travesti∙e∙s, ou intersexes. La traduction la plus proche serait travelo. Jess l’utilise la plupart du temps pour désigner des personnes assignées femmes à la naissance et qui ont une apparence masculine (peu importe leur orientation sexuelle).

3. Stand By Your Man, « Reste près de ton homme », chanson de Tammy Wynette, 1969.

4. Butch : lesbienne utilisant des codes de masculinité dans son apparence ou son comportement. En anglais, butcher signifie boucher et peut désigner un homme particulièrement viril. Le terme a été utilisé comme insulte lesbophobe mais aussi comme identité revendiquée par des lesbiennes à l’apparence masculine. Les butchs transgressent les normes du genre en adoptant des comportements habituellement réservés aux hommes. Elles sont particulièrement visibles comme lesbiennes, et donc particulièrement exposées à la répression et aux violences. En français, les termes les plus proches seraient camionneuse ou jules.

5. Butch du samedi soir (saturday night butch) est une expression désignant des lesbiennes qui n’ont une apparence butch que le weekend, pour sortir dans les bars et clubs (contrairement aux autres butchs qui doivent composer avec leur apparence masculine au quotidien : dans la rue, sur leur lieu de travail, etc.)

6. Stone butch : Feinberg l’utilise ici pour parler de butchs particulièrement masculines qui sont identifiées en permanence comme telles, et subissent au quotidien les discriminations que cette visibilité implique.

7. En miroir de la notion de drag queen (voir note ci-dessous), celle de drag king fait référence à des personnes incarnant des formes de masculinités, bien qu’ayant été assignées filles à la naissance (qu’elles soient trans’ ou non).

8. Le Ku Klux Klan est une organisation suprémaciste blanche états-unienne, connue pour ses nombreux actes de violence raciste.

9. Fem : lesbienne qui utilise des codes socialement considérés comme féminins, dans son attitude et son apparence. En anglais, le terme provient du français femme. Dans le monde hétérosexuel, les fems ne sont pas forcément vues comme lesbiennes (puisque ne correspondant pas aux stéréotypes). Cela peut leur permettre de passer inaperçues (et donc de trouver un emploi plus facilement par exemple), mais elles subissent une invisibilisation et une négation de leurs identités. En anglais, le terme peut être utilisé également pour désigner un homme gay féminin. Dans les milieux ouvriers des années 1940, les identités sociales et sexuelles butch et fem structurent la culture des bars lesbiens aux États-Unis et au Canada, et fonctionnent en reflet. Il est alors répandu que les relations sexuelles et/ou amoureuses aient lieu entre une butch et une fem. Le couple butch/fem fonctionne comme une stratégie de visibilisation et de solidarité économique. La dynamique butch/fem évoque également une codification des rôles dans la séduction et les relations sexuelles. Dans les années 1970, le féminisme universitaire et le lesbianisme politique ont du mal à reconnaitre la culture butch/fem comme subversive, lui reprochant d’imiter les rôles traditionnels du couple hétérosexuel. En France on a parlé dans les années 1960/1970 de dynamiques jules/nana.

10. Dans le contexte de l’époque, le terme drag queen fait le plus souvent référence à des personnes qui seraient sans doute aujourd’hui qualifiées de femmes trans’. À la période où se déroule le récit, le « travestissement » est interdit aux États-Unis et les drag queens subissent la répression policière. Par ailleurs, l’accès aux parcours de transition est relativement limité, et les traitements hormonaux et chirurgicaux en sont encore à leurs balbutiements. Le terme drag queen peut être utilisé plus généralement pour décrire des personnes assignées garçons à la naissance qui, d’une manière ou d’une autre, vivent et/ou expriment leur genre sur un spectre féminin. Présente dans la culture gay, la notion de drag queen a notamment été rendue visible par les spectacles transformistes où les drag queens qui s’y produisent font de leur féminité une performance scénique.

11. Buffalo, la ville où se passe la majeure partie du récit, se trouve proche de la frontière États-Unis/Canada.

12. Au-delà d’une expression de genre, stone butch peut désigner un rapport à la sexualité : dans un échange sexuel codifié, la stone butch ne veut/ne peut pas se laisser toucher au niveau génital, mais tire son plaisir de celui qu’elle donne à sa partenaire.

13. Jockey : célèbre marque états-unienne de sous-vêtements masculins.

14. Le Robert’s Rules of Order est un livre écrit par Henry Martin Robert qui explique les règles et les convenances à suivre pour prendre des décisions dans des réunions, des assemblées ou des procédures parlementaires.

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