Chapitre 2

2

Je n’ai pas voulu être différente. Je désirais être exactement ce que les grandes personnes voulaient que je sois, pour qu’elles m’aiment. Je suivais toutes leurs règles en faisant de mon mieux pour leur plaire. Mais il y avait quelque chose chez moi qui leur faisait froncer les sourcils et se renfrogner. Personne n’a jamais mis de mots sur ce qui n’allait pas. C’est pour ça que j’ai eu peur que ce soit vraiment grave. J’ai seulement appris à en reconnaitre la mélodie à travers cet incessant refrain :

– C’est un garçon ou une fille ?

J’étais une mauvaise carte de plus dans la main de mes parents. C’étaient déjà des personnes cruellement déçues par la vie. Mon père avait grandi fermement décidé à ne pas finir coincé dans une usine comme son vieux, et ma mère n’avait aucune intention de se faire piéger dans un mariage.

Quand ils se sont rencontrés, ils ont rêvé de vivre ensemble une grande aventure. Quand ils se sont réveillés, mon père bossait à l’usine et ma mère était devenue femme au foyer. Quand ma mère s’est rendu compte qu’elle était enceinte de moi, elle a dit à mon père qu’elle ne voulait pas perdre sa liberté en faisant un enfant. Mon père lui a affirmé qu’elle serait heureuse quand le bébé serait là. Que la nature y veillerait.

Alors ma mère m’a eue pour lui prouver qu’il avait tort.

Mes parents étaient enragés d’avoir été trompés par la vie. Ils étaient furieux que le mariage les ait privés de leur dernière possibilité d’échappatoire. Là-dessus, je suis arrivée et j’étais différente. Depuis, ils étaient furieux contre moi. Je pouvais l’entendre dans la manière dont ils racontaient l’histoire de ma naissance.

Le vent et la pluie cinglante s’étaient déchainées sur le désert pendant que ma mère était en travail. C’était pour ça qu’elle avait accouché à la maison. La tempête était trop violente pour être bravée. Mon père était au boulot et on n’avait pas le téléphone. Ma mère racontait qu’elle avait pleuré de peur quand elle avait compris que j’étais en route, si fort que la vieille grand-mère Dineh1 qui vivait sur le palier était venue frapper à la porte pour voir ce qui se passait. Quand elle s’était rendu compte que j’étais sur le point de naitre, elle était allée chercher trois autres femmes pour l’aider.

Les femmes Dineh ont chanté quand je suis née. C’est ce que ma mère m’a raconté. Elles m’ont lavée, elles ont fait de la fumée autour de mon petit corps, puis elles m’ont mise dans les bras de ma mère.

« Mettez le bébé là-bas », leur a dit ma mère en montrant un berceau près de l’évier. Mettez le bébé là-bas. Ces mots ont fait frémir les femmes Indiennes. Ma mère l’a très bien vu. J’ai entendu cette histoire de nombreuses fois au fur et à mesure que je grandissais, comme si le froid glaçant de ces mots pouvait fondre avec la répétition, l’humour ou l’ironie.

Quelques jours après ma naissance, la grand-mère est de nouveau venue frapper à la porte, cette fois parce que mes pleurs l’inquiétaient. Elle m’a trouvée dans le berceau. Je n’avais pas été lavée. Ma mère a reconnu qu’elle avait peur de me toucher, sauf pour changer une couche ou me coller un biberon dans la bouche. Le lendemain, la vieille dame a envoyé sa fille qui était d’accord pour s’occuper de moi pendant la journée quand ses enfants étaient à l’école, si ça allait. Ça allait, et ça n’allait pas en même temps. Ma mère était soulagée, j’en suis sûr, mais ça sonnait aussi comme une accusation. Elle m’a quand même laissé y aller.

J’ai donc grandi entre deux mondes, immergée dans les musiques de deux langues différentes. Un de ces mondes était celui des Weathies2 et de Milton Berle3. L’autre était fait de pain frit et de sauge. L’un était froid, et c’était le mien ; l’autre était chaud, mais ça ne l’était pas.

Mes parents ont fini par arrêter de me laisser traverser le couloir quand j’avais quatre ans. Ils sont venus me récupérer un soir avant le diner. Plusieurs des femmes avaient fait un grand plat et rassemblé tous les enfants pour le festin. Elles ont demandé à mes parents si je pouvais rester. Mon père a commencé à paniquer quand il a entendu une des femmes me dire quelque chose dans une langue qu’il ne comprenait pas, et moi lui répondre avec des mots qu’il n’avait jamais entendus avant. Il a dit plus tard qu’il ne pouvait pas rester là à regarder la chair de sa chair se faire kidnapper par des Indiennes.

Je n’ai entendu à propos de cette soirée que des bribes de récit, et je ne sais pas tout ce qui s’est passé. J’aimerais bien. Mais ce bout-là, je l’ai entendu et ré-entendu : une des femmes a dit à mes parents que j’aurais un parcours de viedifficile. La formulation exacte changeait à chaque fois qu’on le racontait. Des fois, ma mère faisait semblant d’être une voyante. Les yeux fermés et se tenant le front de la main, elle disait : « Je vois une vie difficile pour cette enfant. » D’autres fois, mon père mugissait comme le Magicien d’Oz4 : « Cette enfant aura un dur chemin à parcourir ! »

Quoi qu’il en soit, mes parents m’ont arrachée de là. Avant qu’ils ne partent, la grand-mère a donné une bague à ma mère en disant qu’elle aiderait à me protéger dans la vie. Cette bague a effrayé mes parents mais ils se sont dit qu’elle devait bien valoir quelque chose avec toutes les turquoises et l’argent, alors ils l’ont prise.

Mes parents m’ont dit que cette nuit-là, il y avait de nouveau eu une tempête effroyable, d’une violence terrifiante. Le tonnerre grondait et les éclairs illuminaient tout le paysage.

***

L’institutrice a appelé :

– Jess Goldberg ?

– Présente, j’ai répondu.

Elle a pointé ses petits yeux sur moi :

– Qu’est-ce que c’est que ce nom ? C’est un diminutif pour Jessica ?

J’ai secoué la tête.

– Non m’dame.

– Jess, a-t-elle répété. Ce n’est pas un nom de fille.

J’ai baissé la tête. Les enfants autour de moi ont mis la main devant la bouche pour étouffer leurs ricanements.

Miss Sanders les a fusillés du regard jusqu’à ce qu’ils redeviennent silencieux.

– Est-ce que c’est un nom Juif ?

J’ai fait oui de la tête en espérant qu’elle en avait fini. Mais ce n’était pas le cas.

– Écoutez, vous autres, Jess est de confession Juive. Jess, dites à la classe d’où vous venez.

Je me tortillais sur ma chaise :

– Du désert.

– Pardon ? Parlez plus fort, Jess.

– Je viens du désert.

Je pouvais voir les autres enfants grimacer et se regarder les uns les autres avec de grands yeux.

– Quel désert ? Dans quel État ?

Elle a remonté ses lunettes sur son nez.

Je tremblais de peur. Je ne savais pas. J’ai haussé les épaules.

– Le désert.

Miss Sanders commençait visiblement à s’impatienter.

– Pourquoi votre famille est-elle venue à Buffalo5 ?

Comment est-ce que je pouvais le savoir ? Est-ce qu’elle pensait vraiment que les parents expliquent à leur enfant de six ans pourquoi ils prennent de grandes décisions qui vont chambouler toute sa vie ?

– On a pris la route, j’ai dit.

Miss Sanders a secoué la tête. Je n’avais pas fait une bonne première impression.

Les sirènes se sont mises à hurler. C’était l’exercice d’alerte aérienne du mercredi matin. On s’est accroupis sous nos pupitres et on s’est couvert la tête avec les bras. On nous avait bien dit de traiter la Bombe comme on traitait les inconnus : ne pas établir de contact visuel. Si tu ne pouvais pas voir la Bombe, elle ne pouvait pas te voir.

Il n’y avait pas de bombe. C’était juste un exercice. Mais j’ai été sauvée par la sirène.

***

J’étais triste d’avoir quitté la chaleur du désert pour cette ville froide, si froide. Rien ne m’avait préparée à sortir du lit par un matin d’hiver, dans un appartement non chauffé, à Buffalo. Même réchauffer nos habits dans le four avant de les mettre n’aidait pas beaucoup. De toute façon, il fallait d’abord enlever nos pyjamas. Dehors, le froid était si vif que le vent me transperçait le nez et se glissait jusque dans ma tête. Les larmes me gelaient dans les yeux.

Ma sœur Rachel était encore un bébé. Je me souviens juste d’un anorak tout rond, agrémenté d’écharpes, de moufles et d’un bonnet. Pas d’enfant, juste des habits.

Même au pire de l’hiver, quand j’étais complètement emmitouflée avec seulement quelques centimètres de mon visage qui émergeaient du col de mon anorak et de mon écharpe, des adultes m’arrêtaient et me demandaient :

– Mais tu es un garçon ou une fille ?

Je baissais les yeux de honte, sans jamais remettre en question leur droit de me demander ça.

Pendant l’été, il n’y avait pas grand chose à faire dans la cité ouvrière. Mais il y avait plein de temps pour le faire.

La cité, c’était d’anciens baraquements militaires où logeaient maintenant les travailleurs employés à l’usine d’avions de guerre, et leurs familles. Tous nos pères travaillaient dans la même usine, toutes nos mères restaient à la maison.

Le vieux Martin était à la retraite. Il restait assis dans sa chaise de jardin, sur le perron, à écouter les discours de Mc Carthy6 à la radio. Il la mettait si fort qu’on pouvait l’entendre dans tout le pâté de maisons.

– Fais bien gaffe, me disait-il alors que je passais devant chez lui, les communistes peuvent être partout. Absolument partout.

Je hochais la tête solennellement et je courais jouer plus loin.

Cependant, le vieux Martin et moi partagions quelque chose. La radio était ma meilleure amie, à moi aussi. Je riais au Jack Benny Show et à Fibber McGee and Molly, même quand je ne voyais pas bien ce qui était si drôle. The Shadow et The Whistler7 me glaçaient le sang.

Peut-être qu’en dehors de cette cité, des familles ouvrières avaient déjà la télé, mais pas nous. Les rues de la cité n’avaient pas encore été goudronnées. Il n’y avait que du gravier, et des bouts de bois pour marquer les places de parking. Il n’y avait pas grand-chose de récent qui arrivait jusqu’à notre rue. Des poneys tiraient le chariot du vendeur de glaces comme celui de l’aiguiseur de couteaux. Le samedi, ils amenaient les poneys sans les chariots et faisaient la promenade à un penny. C’était aussi un penny pour une portion de glace, découpée par le glacier avec son pic. La glace était dense, luisante et brillante comme un diamant gelé que rien n’aurait pu faire fondre.

Quand une télévision est apparue pour la première fois dans la cité, c’était dans le salon des McKensie. Tous les enfants du quartier suppliaient leurs parents de les laisser aller regarder Captain Midnight8 sur la nouvelle télé des McKensie. Mais la plupart d’entre nous n’avions pas l’autorisation. On avait beau être en 1955, il restait dans le quartier des frontières invisibles, résidus d’une violente grève qui avait eu lieu en 1949, l’année de ma naissance. « Mac » McKensie avait fait partie des jaunes9. Ce seul mot suffisait à me faire éviter leur maison. On pouvait encore voir les traces de ce mot écrit sur leur réserve à charbon, même si ça avait été repeint par-dessus avec une couche d’un vert légèrement différent.

Des années après, les pères se disputaient encore à propos de cette grève, autour des tables de cuisine et des barbecues. J’ai surpris tellement de descriptions des bagarres sanglantes pendant la grève que je croyais que la Seconde Guerre mondiale s’était déroulée dans l’usine. Le soir, quand on emmenait mon père prendre son poste, j’avais l’habitude de m’accroupir sur le siège arrière pour jeter un coup d’œil, par les portes de l’usine, sur le champ de bataille désormais tranquille.

Il y avait aussi des bandes dans la cité, et les enfants de ceux qui avaient été des jaunes durant la grève constituaient un groupe petit mais redouté.

– Hé, espèce de pédale ! T’es un garçon ou une fille ?

Il n’y avait pas moyen de les éviter sur la petite planète qu’était la cité. Leurs refrains injurieux m’accompagnaientlongtemps après que je sois passé.

Le monde me jugeait durement et c’est ainsi que je me suis dirigée, ou bien que j’ai été poussée, vers la solitude.

La voie rapide passait entre notre cité et un immense champ. Traverser cette route, c’était enfreindre les règles. Il n’y avait pas beaucoup de circulation dessus. Il aurait fallu rester longtemps en plein milieu d’une voie pour se faire écraser. Mais je n’étais pas censée la traverser. Je le faisais quand même et personne n’avait l’air de le remarquer.

Je me suis frayé un chemin au milieu des grandes herbes brunes qui bordaient la route. Une fois que je les avais passées, j’étais dans mon monde.

En allant à l’étang, je me suis arrêtée pour voir les chiots et les chiens dans les chenils extérieurs, derrière la SPA. Les chiens ont aboyé et se sont dressés sur leurs pattes arrières quand je me suis approchée de la clôture. Je leur ai fait « chhht ! » Je savais que personne n’avait le droit de venir là derrière.

Un épagneul a passé son nez à travers la barrière fermée par une chaine. Je lui ai gratté la tête. Je cherchais des yeux le fox-terrier que j’aimais bien. Il n’était venu, lui, qu’une seule fois jusqu’à la clôture pour me dire bonjour, en reniflant prudemment. D’habitude, peu importait la façon dont j’essayais de l’amadouer, il gardait la tête posée sur ses pattes, me regardant de ses yeux tristes. J’aurais bien voulu le ramener à la maison. J’espérais qu’il partirait avec un enfant qui l’aimerait.

– T’es un garçon ou une fille ? j’ai demandé au cabot.

– Ouaf, ouaf !

Quand j’ai vu le type de la SPA, il était trop tard.

– Hé, petit, qu’est-ce que tu fais là ?

Attrapée.

– Rien, j’ai dit. Je ne fais rien de mal. Je cause juste aux chiens.

Il a fait un petit sourire.

– Ne mets pas tes doigts dans le grillage, petit. Il y en a qui mordent.

J’ai senti le bout de mes oreilles rougir. J’ai hoché la tête.

– Je cherchais le petit avec les oreilles noires. Est-ce qu’une gentille famille l’a pris ?

L’homme a froncé les sourcils un instant. Puis il a dit calmement :

– Oui. Et il est très heureux maintenant.

Je me suis dépêché d’aller à l’étang pour y attraper des têtards dans un pot. Je me suis accoudé par terre, pour regarder de près les petites grenouilles qui grimpaient sur les cailloux inondés de soleil.

– Croa, croa !

Un grand corbeau noir a tourné au-dessus de moi dans les airs, avant de se poser sur une pierre, pas loin. On s’est observés en silence.

– Corbeau, t’es un garçon ou une fille ?

– Croa, croa !

J’ai rigolé et je me suis allongée sur le dos. Le ciel était d’un bleu profond. Je m’imaginais que j’étais couchée sur des nuages de coton blanc. La terre était humide dans mon dos. Le soleil était chaud, l’air était doux. Je me sentais heureuse. La nature me serrait contre elle et semblait ne me trouver aucun défaut.

***

En revenant des champs, je suis tombée sur la bande des petits jaunes. Ils avaient trouvé un camion laissé ouvert dans une pente. Un des garçons les plus âgés avait débloqué le frein à main et faisait courir deux petits de mon quartier devant le camion en train de rouler.

– Jessy ! Jessy ! me narguaient-ils en courant vers moi.

L’un d’eux m’a dit :

– Brian dit que t’es une fille, mais moi je crois que t’es une tapette.

Je n’ai rien dit.

– Alors, t’es quoi ?

J’ai battu des bras en faisant « Croa, croa ! » Je riais.

Un des garçons a tapé dans le pot rempli de têtards que je tenais dans la main. Il s’est brisé sur le gravier. J’ai donné des coups, j’ai mordu, mais ils ont réussi à me tenir et à m’attacher les mains derrière le dos avec un bout de corde à linge.

– On va voir comment tu pisses, a dit un des garçons en me poussant par terre tandis que deux autres luttaient pourbaisser mon pantalon et ma culotte de force.

J’étais terrifié. Je ne pouvais pas les arrêter. La honte d’être à moitié nue devant eux – la moitié la plus importante –m’a privée de mes forces.

Ils m’ont poussée et trainée vers la maison de la vieille Mrs Jefferson, et ils m’ont enfermée dans la réserve à charbon. Il faisait noir là-dedans. Les morceaux de charbon étaient pointus et coupaient comme des couteaux. Ça faisait trop mal de rester dessus, mais plus je bougeais et plus je me blessais. J’avais peur de ne jamais ressortir.

Ce n’est que plusieurs heures après que j’ai entendu Mrs Jefferson dans sa cuisine. Je ne sais pas ce qu’elle a pu se dire en entendant mes ruades et les coups de pied que je donnais dans sa cave à charbon. Mais quand elle a ouvert la petite porte de la cave et que j’ai rampé dehors sur le sol de sa cuisine, elle a eu l’air si effrayée que j’ai cru qu’elle allait mourir de peur. J’étais là, couverte de suie et de sang, ligotée et à moitié nue, dans sa cuisine. Elle a marmonné des jurons pendant qu’elle me déliait, puis elle m’a renvoyée chez moi enveloppée dans une serviette. J’ai dû traverser tout un pâté de maisons et frapper à la porte de mes parents pour trouver refuge.

Ils étaient très en colère quand ils m’ont vu. Je n’ai jamais compris pourquoi. Mon père s’est mis à me gifler encore et encore jusqu’à ce que ma mère lui retienne le bras en le suppliant d’arrêter.

Une semaine plus tard, je suis tombé sur un des garçons de la bande des jaunes. Il avait fait l’erreur de trainer tout seul trop près de chez nous. J’ai gonflé mon biceps et je lui ai ordonné de le tâter. Puis je lui ai envoyé un coup de poing dans le nez. Il est parti en pleurant. Je me suis senti bien pour la première fois depuis des jours.

Ma mère m’a appelée pour le diner.

– C’était qui ce garçon avec lequel tu jouais ?

J’ai haussé les épaules.

– Tu lui montrais tes muscles ?

Je me suis raidie, me demandant ce qu’elle avait vu de la scène.

Elle a souri.

– Tu sais, des fois c’est mieux de laisser croire aux garçons qu’ils sont les plus forts.

Je me suis dit qu’elle était complètement cinglée si elle pensait vraiment ça.

Le téléphone a sonné.

– J’y vais, a crié mon père.

C’étaient les parents du garçon à qui j’avais défoncé le nez, je pouvais le deviner au regard assassin que mon père m’a lancé pendant qu’il écoutait.

***

– J’ai eu tellement honte, a dit ma mère à mon père.

Il m’a jeté un coup d’œil dans le rétroviseur. Tout ce que je voyais c’étaient ses épais sourcils noirs. On avait informé ma mère que je ne pourrais plus aller à la synagogue tant que je ne porterais pas de robe, ce que je refusais catégoriquement. À cet instant précis je portais une panoplie de Roy Rogers10, sans les pistolets. C’était déjà bien assez dur d’être la seule famille Juive de la cité sans avoir en plus des problèmes au temple. Il nous fallait faire beaucoup de route pour aller à la synagogue la plus proche. Mon père priait en bas.

Ma mère, ma sœur et moi, on devait regarder du balcon, comme au cinéma.

On aurait dit qu’il n’y avait vraiment pas beaucoup de Juifs sur Terre. Il y en avait quelques-uns à la radio, mais aucun dans mon école. Les Juifs n’étaient pas acceptés sur les terrains de jeux. C’est ce que disaient les gosses plus âgés, et ils le faisaient respecter.

On était presque à la maison. Ma mère a secoué la tête.

– Mais pourquoi est-ce qu’elle n’est pas comme Rachel ?

Rachel m’a regardé, honteuse. J’ai haussé les épaules. Le rêve de Rachel, c’était une jupe de velours avec un caniche en tissu dessus et des chaussures en plastique couvertes de strass.

Mon père a arrêté la voiture devant la maison.

– Tu vas directement dans ta chambre, jeune fille. Et tu y restes.

J’étais méchante. J’allais être punie. La peur me donnait mal à la tête. Je voulais trouver un moyen d’être gentille. La honte m’étouffait.

C’était presque la nuit. J’ai entendu mes parents appeler Rachel dans leur chambre, pour allumer les chandelles pour le Shabbat11. Je savais que les rideaux étaient tirés. Le mois dernier, on avait entendu des rires et des cris dehors, devant la fenêtre du salon, alors que mon père allumait les chandelles. On s’était précipités à la fenêtre pour scruter l’obscurité. Deux adolescents étaient là, le pantalon baissé, en train de nous narguer.

« Sales youpins ! » ils avaient crié. Mon père ne les avait pas chassés. Il avait fermé les rideaux. À la suite de ça, on avait commencé à prier dans leur chambre avec les rideaux tirés.

Tous les membres de ma famille connaissaient bien la honte et la peur.

Peu de temps après, ma panoplie de Roy Rogers a disparu de la corbeille de linge sale. Mon père m’a acheté la robe d’Annie Oakley12 à la place.

– Non, j’ai crié. J’en veux pas. Je veux pas porter ça. J’aurais l’air trop bête !

Mon père m’a tiré par le bras :

– Jeune fille, cette panoplie d’Annie Oakley m’a couté quatre dollars quatre-vingt-dix, et tu vas la porter.

J’ai essayé de me dégager de sa prise, mais il a douloureusement serré le haut de mon bras. Des larmes ont coulé le long de mes joues.

– Je veux la toque de Davy Crockett.

Mon père a encore resserré sa prise :

– Pas question.

– Mais pourquoi ? j’ai crié. Tout le monde en a une sauf moi. Pourquoi pas moi ?

Sa réponse était incompréhensible :

– Parce que tu es une fille.

***

J’ai entendu ma mère se plaindre à mon père :

– J’en peux plus qu’on me demande si c’est un garçon ou une fille. Partout où je l’emmène, les gens me posent la question.

J’avais dix ans. Je n’étais plus une petite et je n’avais pas ce petit côté mignon derrière lequel me cacher. Le monde n’avait plus beaucoup de patience envers moi, et cela me terrorisait.

Quand j’étais encore petite, je crois que j’aurais fait n’importe quoi pour changer ce qui n’allait pas chez moi. Maintenant, je ne voulais plus changer. Je voulais juste que les gens arrêtent d’être en colère contre moi tout le temps.

Un jour, mes parents nous ont emmenées, ma sœur et moi, faire des courses en ville. Alors qu’on descendait Allen Street, j’ai vu une grande personne dont je n’arrivais pas à deviner le sexe.

– Maman, est-ce que c’est une il-elle ?  j’ai demandé tout haut.

Mes parents se sont lancés des regards amusés et ont éclaté de rire. Mon père m’a regardée dans le rétroviseur.

– Où as-tu entendu ce mot-là ?

J’ai haussé les épaules. Je n’étais pas sure d’avoir déjà entendu ce mot avant qu’il ne sorte de ma bouche.

– C’est quoi une il-elle ? a demandé ma sœur qui voulait savoir.

La réponse m’intéressait moi aussi.

– C’est un excentrique, a rigolé mon père. Un genre de beatnik.

Rachel et moi avons hoché la tête sans comprendre.

Tout à coup, une vague d’appréhension m’a envahie. La tête me tournait et j’avais la nausée. Mais peu importe ce qui avait provoqué la peur, c’était bien trop angoissant pour y penser. Cette sensation a disparu aussi vite qu’elle m’avaitsubmergée.

***

J’ai doucement poussé la porte de la chambre à coucher de mes parents, et j’ai regardé à l’intérieur. Je savais qu’ils étaient tous les deux au boulot, mais entrer dans leur chambre était interdit. J’ai donc jeté un coup d’œil d’abord, pour êtresûr.

Je suis allée directement vers le placard de mon père. Son complet bleu était là. Ce qui voulait dire qu’il devait porter le gris aujourd’hui. Un complet bleu et un complet gris, c’est tout ce dont un homme a besoin, c’est ce que mon père disait toujours. Ses cravates étaient soigneusement rangées sur un cintre.

Il m’a fallu plus de courage pour ouvrir son tiroir. Ses chemises blanches étaient pliées et amidonnées, raides comme du carton. Chacune était enveloppée de papier de soie, ficelée comme un paquet cadeau. Au moment même où j’ai déchiré le papier, j’ai su que j’allais avoir des problèmes. Je n’avais aucun endroit où cacher des choses sans que ma mère ne les trouve. Et j’ai réalisé que mon père connaissait probablement le nombre exact de chemises qu’il possédait. Même si elles étaient toutes blanches, il pourrait sans doute dire précisément laquelle manquerait.

Mais c’était trop tard. Trop tard. J’ai enlevé mes sous-vêtements en coton, mon t-shirt, et je me suis glissé dans sa chemise. Elle était si raide que mes doigts de onze ans ont eu du mal à boutonner le col. J’ai pris une cravate sur le cintre. Depuis des années, je regardais mon père tordre et nouer ses cravates avec dextérité dans une succession de mouvements compliqués, mais je n’arrivais pas à reconstituer le puzzle. J’ai fait un nœud maladroit. Je suis monté sur un tabouret pour sortir le costume du placard. Son poids m’a surpris. Il est tombé en vrac. J’ai mis la veste et me suis regardée dans le miroir. Un son est sorti de ma gorge, comme un hoquet. J’ai aimé la petite fille qui se tournait vers moi.

Il manquait encore quelque chose : la bague. J’ai ouvert la boite à bijoux de ma mère. La bague était grosse. L’argent et les turquoises formaient un personnage qui dansait. Je ne pouvais pas dire si cette silhouette était celle d’un homme ou d’une femme. Je ne pouvais plus passer trois doigts dans la bague. Maintenant, elle tenait sur deux doigts.

Je me suis regardée dans le grand miroir de ma mère. J’essayais de voir loin dans l’avenir quand les vêtements seraient à ma taille, d’entrevoir la femme que je deviendrais.

Je ne ressemblais à aucune des filles ou des femmes que l’on voyait dans le catalogue Sears13. On recevait le catalogue au changement de saison. J’étais la première à la maison à le parcourir, page par page. Toutes les filles et les femmes avaient l’air à peu près pareilles, tout comme les garçons et les hommes. Je ne parvenais pas à me reconnaitre parmi les filles. Je n’avais jamais vu de femme adulte ressemblant à ce que je m’imaginais être quand je serai grande. À la télé, aucune ne ressemblait à cette petite femme que reflétait le miroir, aucune dans les rues. Je le savais bien. Je passais mon temps à chercher.

Pendant un instant, j’ai vu dans ce miroir la femme que j’allais être une fois adulte qui me regardait fixement. Elle avait l’air inquiète et triste. Je me demandais si j’étais assez courageuse pour grandir et devenir elle.

Je n’ai pas entendu la porte de la chambre s’ouvrir. Au moment où j’ai vu mes parents, c’était déjà trop tard. Chacun d’eux croyait qu’il devait emmener ma sœur chez l’orthodontiste. Ils étaient donc tous les deux rentrés plus tôt que d’habitude.

Leur expression s’est glacée. J’avais tellement peur que j’ai senti mon visage se figer.

Des nuages menaçants emplissaient mon horizon.

***

Mes parents ne m’ont pas parlé du fait qu’ils m’avaient trouvée dans leur chambre avec les habits de mon père. Je priais pour être tirée d’affaire. Mais un jour, peu après, ma mère et mon père m’ont emmenée en voiture, à l’improviste. Ils m’ont dit qu’on allait à l’hôpital pour me faire des examens sanguins. On a pris un ascenseur pour aller à l’étage où ces examens étaient censés avoir lieu. Deux grands gars en tenue blanche m’ont sortie de l’ascenseur. Mes parents sont restés dedans. Puis les types se sont retournés et ils ont fermé la porte, barrant l’accès à l’ascenseur. Je me suis tendue vers mes parents mais ils ne m’ont même pas jeté un regard quand la porte s’est refermée.

La terreur m’a comprimé la poitrine comme si un éléphant s’était assis sur moi. Je respirais péniblement.

Une infirmière m’a expliqué les règles de mon séjour : je devais me lever le matin et rester dans la grande salle toute la journée. Je devais porter une robe, m’asseoir en croisant les jambes, être poli et sourire quand on me parlait. J’ai fait oui de la tête comme si je comprenais. J’étais encore en état de choc.

J’étais le seul enfant dans la salle. Ils m’ont mise dans une chambre avec deux femmes. L’une d’elles était une très vieille femme blanche qu’ils gardaient attachée au lit. Elle avait le regard perçant et appelait par leur nom des gens qui n’étaient pas ici. L’autre femme blanche était plus jeune.

– Salut. Moi c’est Paula, m’a-t-elle dit en me tendant la main. Contente de t’rencontrer.

Ses poignets étaient bandés. Elle m’a expliqué que ses parents lui avaient interdit de voir son copain parce qu’il était Noir. Elle s’était tailladée les poignets de chagrin, alors ils l’avaient envoyée ici.

On a joué ensemble au ping-pong le reste de la journée. Paula m’a appris les paroles de Are you lonesome tonight ?14Elle riait et applaudissait quand je faisais ma voix basse comme celle d’Elvis.

– Fais donc des napperons et des mocassins, m’a-t-elle dit. Fais-en plein, le plus que tu pourras. Ça, ils aiment.

Je ne savais pas ce qu’était un napperon.

Cette nuit-là, j’ai eu du mal à dormir. J’ai entendu des hommes chuchoter et rire en entrant dans ma chambre. J’ai enroulé les draps serrés autour de mon corps et je suis restée totalement immobile et silencieuse. J’ai entendu le bruit d’une fermeture éclair qui s’ouvrait. Une odeur d’urine a empli mes narines. Encore des rires, puis un bruit de pas qui s’éloignaient de plus en plus loin. Mes draps étaient trempés. J’avais peur d’être disputée et punie. Qui m’avait fait ça ? Et pourquoi ? Je demanderais à Paula demain matin.

Alors que le jour était encore tout gris derrière les barreaux des fenêtres, les infirmières et les aides-soignants étaient déjà dans la chambre.

– Debout là-dedans ! ont-ils crié.

La vieille dame a commencé à appeler des gens.

Paula s’est battue avec les infirmiers en leur mordant les mains. Ils l’ont insultée puis l’ont attachée à son lit et l’ont fait rouler hors de la pièce.

Une infirmière s’est approchée de mon lit. Je sentais encore une vague odeur de pisse sur les draps qui avaient séché. Est-ce qu’elle m’emmènerait moi aussi si elle s’en rendait compte ? Elle a regardé dans son cahier.

– Goldberg, Jess.

Ça m’a glacé de l’entendre dire mon nom.

– Je n’ai pas de signature pour celle-là, a-t-elle dit aux infirmiers.

Ils sont tous sortis de la chambre.

– Golberg, Jess ! s’est mise à crier la vieille dame encore et encore.

Après le petit déjeuner, je me suis faufilé dans la chambre pour prendre mon yo-yo. Paula était assise sur son lit, les yeux fixés sur ses pantoufles. Elle m’a regardée en penchant la tête. Elle m’a tendu la main.

– Salut. Moi c’est Paula, a-t-elle dit. Contente de t’rencontrer.

Une infirmière est entrée.

– Toi, a-t-elle dit en me pointant du doigt.

Je l’ai suivie jusqu’à la salle des infirmières. Elle a sorti deux verres en carton. De jolies pilules de toutes les couleurs roulaient dans l’un. L’autre était rempli d’eau. J’ai regardé les deux.

– Avale ça, a ordonné l’infirmière. Ne me donne pas de mal.

J’avais déjà compris que donner du mal au personnel voudrait sûrement dire ne jamais sortir d’ici, alors j’ai pris les pilules. Peu après les avoir gobées, le sol s’est mis à bouger sous mes pieds. J’avais l’impression d’avancer dans de la colle.

Chaque jour, je fabriquais plus de napperons et de mocassins. J’ai commencé à m’attacher à une femme qui parlait à des fantômes que je ne pouvais pas voir.

J’ai trouvé une anthologie de poésie dans la bibliothèque des patients. Ça a changé ma vie. J’ai lu et relu les poèmes jusqu’à ce que j’en saisisse le sens. Ce n’était pas seulement parce que les mots ressemblaient à des notes de musique que mes yeux pouvaient chanter. C’était aussi découvrir que des femmes et des hommes morts depuis longtemps m’avaient laissé des messages sur leurs sentiments, des émotions que je pouvais comparer aux miennes. J’avais enfin trouvé des gens qui se sentaient aussi seuls que moi. D’une curieuse manière, cette découverte m’a réconfortée. Trois semaines après qu’ils m’aient mise dans cet endroit, une infirmière m’a amenée dans une pièce. Un homme avec une barbe était assis derrière un grand bureau. Il fumait la pipe. Il m’a dit qu’il était mon docteur. Il a dit que j’avais l’air de faire des progrès, qu’être jeune était difficile, que je traversais une mauvaise passe.

– Est-ce que tu sais pourquoi tu es ici ? m’a-t-il demandé.

J’avais beaucoup appris en trois semaines. J’avais compris que le monde pouvait faire bien pire que juste me juger, qu’il pouvait avoir un énorme pouvoir sur moi. Je n’en avais plus rien à faire que mes parents ne m’aiment pas. J’avais accepté ce fait pendant les trois semaines où j’avais survécu seul dans cet hôpital. Mais à présent, je m’en foutais. Je les haïssais. Je ne leur faisais pas confiance. Je ne faisais plus confiance à personne. Mon esprit était concentré sur l’évasion. Je voulais sortir de cet endroit et quitter la maison.

J’ai dit au docteur que j’avais peur des patients hommes adultes. J’ai dit que je savais que j’avais déçu mes parents mais que je voulais les rendre heureux et fiers de moi. Je lui ai dit que je ne savais pas ce que j’avais fait de mal mais que si je pouvais juste rentrer chez moi, je ferais tout ce qu’il me dirait de faire. Je ne le pensais pas, mais je l’ai dit. Il a hoché la tête mais il avait l’air plus préoccupé par le fait de garder sa pipe allumée que par moi.

Deux jours plus tard, mes parents sont venus à l’hôpital et m’ont ramenée à la maison. On n’a pas parlé de ce qui s’était passé. J’étais focalisée sur comment m’enfuir, attendant le bon moment. J’ai dû accepter de voir le psy une fois par semaine. J’espérais ne pas devoir y aller pendant trop longtemps, mais les rendez-vous ont continué pendant plusieurs années.

***

Je me souviens précisément du jour où le psy a lâché la bombe : lui et mes parents s’accordaient sur le fait qu’une école de bonnes manières15 m’aiderait beaucoup. La date est gravée dans ma mémoire. 23 novembre 1963. Je suis sortie de son bureau complètement sidérée. L’humiliation d’une école de bonnes manières me paraissait plus que ce que je pouvais encaisser. Je me serais tuée si j’avais pu trouver une manière de le faire sans souffrir.

Tout le monde autour semblait aussi abasourdi que moi. Quand je suis rentrée à la maison, mes parents avaient la télé allumée à fond et un présentateur expliquait que le président avait été tué à Dallas16. C’était la première fois que je voyais mon père pleurer. Le monde entier était hors de contrôle. J’ai fermé la porte de ma chambre et j’ai sombré dans le sommeil pour m’échapper.

Je ne pensais pas pouvoir survivre aux projecteurs de l’école de bonnes manières braqués sur mes différences honteuses. Mais d’une manière ou d’une autre, j’ai traversé ça. Mon visage me brulait de colère et d’humiliation à chaque fois que je devais faire la révérence devant toute la classe, encore et encore.

L’école de bonnes manières m’a appris une bonne fois pour toutes que je n’étais pas jolie, pas féminine et que je ne serais jamais gracieuse. La devise de l’école était Chaque fille qui entre deviendra une dame. J’étais l’exception.

***

Juste au moment où je pensais que ça ne pouvait pas être pire, j’ai remarqué que mes seins commençaient à pousser. Les règles ne m’embêtaient pas tellement. À moins de me vider entièrement de mon sang, c’était une affaire privée entre moi et mon corps. Mais les seins ! Les garçons passaient leurs têtes par les vitres des voitures et me criaient des insanités. À la pharmacie, Mr Singer a fixé ma poitrine pendant qu’il emballait mes emplettes de bonbons17. J’ai quitté l’équipe de volley parce que je détestais que mes seins me fassent mal quand je sautais ou que je courais. J’aimais mon corps comme il était avant la puberté. Quelque part, j’avais pensé que ça ne changerait jamais. Pas comme ça !

Peu importe ce que les autres me reprochaient, j’ai fini par penser qu’ils avaient raison. La culpabilité me brulait comme du vomi dans la gorge. La seule fois où ça s’est estompé, c’est quand je suis retournée à L’Endroit Où Ça Ne Dérange Pas. C’est ainsi que je me rappelais du désert.

Une femme Dineh est venue à moi, une nuit dans un rêve. Elle avait l’habitude de venir presque toutes les nuits, mais ça s’était arrêté depuis que j’avais été à l’hôpital psychiatrique quelques années plus tôt. Elle m’a prise sur ses genoux, et m’a dit de trouver mes ancêtres et d’être fière de ce que j’étais. Elle m’a dit de me souvenir de la bague.

Quand je me suis réveillé, il faisait encore noir dehors. Je me suis blotti dans le fond de mon lit et j’ai écouté l’orage derrière ma fenêtre. Des éclairs éblouissants illuminaient le ciel nocturne. J’ai attendu que mes parents soient habillés avant de me glisser dans leur chambre et de prendre la bague. Pendant ma journée d’école, je me suis cachée dans les toilettes et je l’ai regardée, m’interrogeant sur son pouvoir.

Quand est-ce qu’elle me protégerait ? Je m’imaginais que c’était comme la bague-décodeur du Captain Midnight18, il fallait trouver comment ça marchait.

Ce soir-là, pendant le diner, ma mère s’est moquée de moi.

– Tu as encore parlé martien dans ton sommeil la nuit dernière, quand on est allé se coucher.

J’ai écrasé ma fourchette dans mon assiette.

– C’est pas du martien.

– Jeune fille, a hurlé mon père, tu peux aller dans ta chambre.

***

Alors que je traversais le couloir du collège, un groupe de filles a poussé des cris aigus sur mon passage.

– Est-ce-que c’est animal, minéral ou végétal ?

Je ne collais à aucune de ces catégories.

J’avais un nouveau secret, quelque chose de si terrible que je savais que je ne pourrais jamais le dire à personne. J’ai découvert ça à propos de moi après la séance du samedi matin au cinéma Colvin. Ce jour-là, je suis restée une bonne partie de l’après-midi dans les toilettes. Je n’étais pas encore prête à rentrer à la maison. Quand je suis ressortie, le film pour adultes était en cours. Je me suis faufilée discrètement dans la salle et j’ai regardé. J’ai fondu quand Sophia Loren19 a frotté son corps contre son partenaire. Elle lui a passé les mains autour du cou pendant qu’ils s’embrassaient, ses longs ongles rouges glissant sur la peau de l’acteur. J’ai frissonné de plaisir.

Tous les samedis suivants je me suis caché dans les toilettes pour pouvoir me glisser en douce et regarder les films pour adultes. Un désir nouveau me rongeait. Ça m’effrayait mais je savais qu’il ne valait mieux pas me confier à qui que ce soit.

Je me noyais dans ma propre solitude.

Un jour, ma prof d’anglais, Mrs Noble, nous a donné un devoir à la maison : choisir huit lignes de notre poème préféré pour les lire devant la classe. Certains des enfants ont gémi et protesté qu’ils n’avaient pas de poème préféré et que ça avait l’air « bar-bant ». Moi, j’ai paniqué. Si je lisais un poème que j’aimais, ça m’exposerait et me rendrait vulnérable. Mais lire huit lignes qui ne me parlaient pas m’aurait donné l’impression d’une auto-trahison.

Quand ça a été mon tour de lire, la semaine suivante, j’ai pris mon livre de maths avec moi sur l’estrade, devant la classe. Au début du semestre, je lui avais fabriqué une couverture avec un grand sac en papier kraft et j’avais recopié un poème de Poe sur le rabat.

J’ai éclairci ma voix et j’ai regardé Mrs Noble. Elle a souri en me faisant un petit signe de tête. J’ai lu les huit premières lignes.

Depuis l’heure de l’enfance, je ne suis pas

Semblable aux autres ; je ne vois pas

Comme les autres ; je ne sais pas tirer

Mes passions à la fontaine commune –

D’une autre source provient

Ma douleur, jamais je n’ai pu éveiller

Mon cœur au ton de joie des autres

Et tout ce que j’aimai, je l’aimai seul20

J’ai essayé de lire ces mots avec un ton plat et monocorde, sans émotion, espérant qu’aucun des gosses ne pourrait comprendre ce que ce poème signifiait pour moi. Mais leurs yeux étaient déjà remplis d’ennui. J’ai baissé les yeux et je suis retournée m’asseoir. Mrs Noble m’a serré le bras au passage, et quand je l’ai regardée j’ai vu qu’elle avait les larmes aux yeux. La façon dont elle m’a regardé m’a donné envie de pleurer aussi. C’était comme si elle pouvait vraiment me voir, et il n’y avait pas de reproches dans son regard.

***

Le monde entier était en mouvement, mais ce n’est pas en regardant ma vie qu’on aurait pu s’en rendre compte. La seule façon dont j’ai eu connaissance du mouvement des droits civiques21, c’était dans les numéros de Life Magazine22 qui arrivaient à la maison. Chaque semaine, j’étais la première de la famille à lire la nouvelle édition.

L’image qui me restait dans la tête était celle de deux fontaines à eau, marquées gens de couleur et blancs. Les autres photos me montraient des personnes courageuses, à la peau foncée ou pâle, essayant de changer ça ! J’ai lu leurs pancartes. Je les ai vues en sang aux comptoirs des snack-bars à Greensboro23, et tenant tête aux troupes casquées d’acier à Little Rock24. J’ai vu sur leur corps les vêtements déchirés par les lances à incendie et les chiens policiers à Birmingham25. Je me demandais si je pourrais un jour être aussi courageuse.

J’ai vu une photo de Washington D.C. avec plus de gens que je n’aurais cru possible d’en rassembler à un endroit. Martin Luther King leur parlait de son rêve. J’espérais que je pourrais en faire partie.

J’ai observé l’expression de mes parents pendant qu’ils lisaient tranquillement les mêmes magazines. Ils n’ont jamais dit un mot à ce sujet. Le monde était sens dessus dessous et ils tournaient tranquillement les pages comme s’ils feuilletaient le catalogue Sears.

– J’aimerais pouvoir descendre dans le Sud avec les freedom riders26, j’ai dit à voix haute, un soir pendant le repas.

J’ai regardé mes parents échanger toute une série compliquée de regards au-dessus de la table. Ils ont continué à manger en silence.

Mon père a posé sa fourchette.

– Ça n’a rien à voir avec nous, a-t-il dit, fermant brusquement le sujet.

Le regard de ma mère allait et venait du visage de mon père au mien. Je pouvais voir qu’elle voulait à tout prix éviter l’explosion imminente. Elle a souri.

– Vous savez ce que j’ai du mal à comprendre ?

On s’est tous tournés vers elle.

– Vous voyez, cette chanson de Peter, Paul and Mary27 ? « La réponse, mon ami, est portée par le vent »28 ?

J’ai hoché la tête, impatiente d’entendre sa question.

– Je ne vois pas ce que le vent pourrait nous apporter de bon.

Mes deux parents se sont écroulés de rire.

***

À quinze ans, j’ai trouvé un petit boulot après l’école. Ça a tout changé. Je devais convaincre le psy que ça allait être bon pour moi avant d’avoir la permission de mes parents. Je l’ai convaincu.

Mon boulot, c’était d’aligner les caractères à la main dans une imprimerie. J’avais dit à Barbara, une de mes seules amies de la classe, que si je n’avais pas de boulot, j’allais juste mourir. Sa sœur ainée m’a trouvé celui-là en mentant et en promettant que j’avais seize ans.

Personne au travail n’avait de problème avec le fait que je porte des jeans et des t-shirts. Ils me payaient en liquide à la fin de chaque semaine et mes collègues étaient sympas avec moi. Ce n’était pas qu’ils n’avaient pas remarqué que j’étais différente, ils ne semblaient juste pas s’en soucier autant que les gosses du collège. Après l’école, j’enlevais ma jupe en vitesse et je courais au travail. Mes collègues me demandaient comment s’était passée ma journée et ils me racontaient comment c’était quand ils étaient au lycée. Un enfant peut parfois oublier que les adultes ont eux-mêmes été des ados, jusqu’à ce qu’ils le lui rappellent.

Un jour, un travailleur d’un autre étage a demandé à Eddy, mon supérieur :

– Qui c’est la butch ?

Eddy s’est contenté de rire et ils sont sortis en discutant. Les deux femmes qui bossaient à ma gauche et à ma droite ont jeté un coup d’œil pour voir si j’étais blessé. J’étais plus troublé qu’autre chose.

Ce soir-là, à la pause repas, mon amie Gloria a mangé à côté de moi. Sans prévenir, elle a commencé à me parler de son frère. Elle a dit que c’était une tapette et qu’il portait des robes de femmes, mais qu’elle l’aimait quand même et qu’elle détestait voir la façon dont les gens le traitaient, parce qu’après tout, ce n’était pas sa faute s’il était comme ça. Elle a dit qu’elle était même allée avec lui une fois dans un bar où ils se retrouvaient avec ses amis, et qu’il y avait toutes ces femmes masculines qui venaient vers elle. Elle a frémi en disant ça.

Je me demandais pourquoi elle me racontait tout ça.

– C’était où cet endroit ? je lui ai demandé.

– Quoi ?

Elle avait l’air de regretter d’avoir lancé le sujet.

– C’est quoi l’endroit où sont ces gens ?

Gloria a soupiré.

– S’il te plait, ai-je supplié.

Ma voix tremblait.

Elle a regardé autour avant de parler.

– C’est à Niagara Falls29.

Elle a baissé la voix.

– Pourquoi tu veux savoir ?

J’ai haussé les épaules.

– Comment ça s’appelle ?

J’essayais d’avoir l’air décontracté.

Gloria a soupiré profondément.

– Tifka’s.

C’est tout ce qu’elle a dit.

**********************************************************************

1 Dineh est un autre nom pour Navajos, peuple natif du sud-ouest du continent nord-américain.

2 Les Weathies sont une marque de céréales états-unienne très populaire.

3 Milton Berle est un acteur états-unien, devenu célèbre à partir des années 1930-1940.

4 Le Magicien d’Oz est un roman pour enfants très populaire aux États-Unis, écrit par Lyman Frank Baum en 1900, et adapté en 1939 au cinéma.

5 Située dans l’ouest de l’État de New York, Buffalo est jusque dans les années 1950 une ville densément peuplée et fortement industrialisée, ainsi que le plus gros port intérieur des États-Unis.

6 McCarthy : sénateur états-unien devenu célèbre pour ses diatribes contre le gouvernement fédéral des États-Unis et ses virulentes campagnes contre les communistes (ou supposé·e·s).

7 Il s’agit de quatre feuilletons radiophoniques diffusés à partir des années 1930 jusque dans les années 1950 aux États-Unis.

8 Captain Midnight est un feuilleton radio diffusé de 1938 à 1949, puis adapté à la télévision. Il met en scène un ancien aviateur à la tête d’une brigade secrète.

9 Jaunes est une insulte désignant les briseurs de grève, les travailleurs embauchés pour faire tourner les usines à la place des grévistes. Par extension, il désigne également les « traitres », c’est-à-dire les travailleurs non grévistes. C’est une expression française qui viendrait du « syndicalisme jaune », plus favorable au patronat que le « syndicalisme rouge » (socialiste ou communiste).

10 Roy Rogers est un acteur qui a tourné dans une centaine de films entre les années 1930 et 1940, principalement des westerns de série B.

11 Dans le judaïsme, le shabbat, ou chabbat, est le septième jour de la semaine. Considéré comme un jour de repos, il est consacré à la famille. Il commence le vendredi soir, environ vingt minutes avant le coucher du soleil et finit le samedi soir, environ quarante minutes après le coucher du soleil. Les femmes allument deux bougies avant le début du chabbat.

12 Devenue célèbre pour sa précision au tir, Annie Oakley participe à partir de 1885 à un spectacle itinérant avec son mari, et en devient rapidement la vedette, capable de couper en deux une carte à jouer par son côté le plus fin, ou encore d’enlever d’un tir les cendres de la cigarette à la bouche de son mari.

13 Catalogue de vente par correspondance (équivalent de La Redoute en France).

14 Are you lonesome tonight ?, « Es-tu seule ce soir ? », chanson de Roy Turk et Lou Handman (1926), interprétée en 1960 par Elvis Presley.

15 Une école de bonnes manières (dans le texte : Charm School) est un établissement pour jeunes filles destiné à apprendre les bonnes manières et le savoir-vivre. On y suit des cours d’étiquette, de protocole, de cuisine, de décoration, d’art de recevoir, etc.

16 John F. Kennedy, président des États-Unis, a été assassiné le 23 novembre 1963.

17 Aux États-Unis, on peut acheter des bonbons dans les pharmacies.

18 Héros populaire, le Captain Midnight utilise un anneau décodeur pour crypter des messages. Des reproductions de ce type d’anneau ont été largement diffusées comme jouets bon marché.

19 Sophia Loren est une actrice italienne célèbre ayant tourné dans de nombreux films hollywoodiens, considérée comme un sex symbol à la fin des années 1950.

20 Extrait du poème « Alone » d’Edgar Allan Poe (publié en 1829), traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Charles Baudelaire, sous le titre « Seul ».

21 L’expression mouvement pour les droits civiques désigne un ensemble de groupes et de dynamiques de lutte qui revendiquent l’abolition de la ségrégation raciale aux États-Unis et l’égalité de droits entre noir·e·s et blanc·he·s. Émergeant dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, le mouvement (principalement non-violent) s’élargit avec la contestation massive des années 1960-1970 et recouvre des revendications noires, chicanas, natives, homosexuelles et féministes pour l’égalité.

22 Life Magazine : magazine hebdomadaire d’information, axé sur le photo-journalisme.

23 À Greensboro (Caroline du Nord), le 1er février 1960, des étudiant·e·s afro-états-unien·ne·s organisent des sit-ins contre la ségrégation raciale dans les magasins Woolworth (chaine de magasins populaires). Ce jour-là quatre militants noirs s’asseyent au comptoir du magasin (réservé aux blanc·he·s) et commandent un café. Les employé·e·s, appliquant la politique ségrégationniste du magasin, refusent de les servir et leur demandent de partir. Les militants persistent et restent jusqu’au soir. Le lendemain, vingt autres étudiant·e·s rejoignent l’action qui commence à attirer la presse. Au quatrième jour, plus de trois-cents personnes sont présentes et le mode d’action s’étend rapidement à d’autres magasins, puis dans d’autres villes, parfois accompagné d’affrontements avec la police ou avec des blanc·he·s. La mise en place de ces boycotts a forcé nombre de propriétaires à arrêter la ségrégation dans leurs enseignes.

24 À Little Rock (Arkansas) en 1957, un groupe d’élèves noir·e·s doit intégrer un lycée jusque-là réservé aux blanc·he·s, la ségrégation raciale ayant été légalement abolie l’année précédente. Le gouverneur ordonne néanmoins (de manière illégale) à la garde nationale d’empêcher les jeunes d’accéder à l’établissement. Après trois semaines de manifestations racistes à Little Rock (et de contre-manifestations), le gouvernement fédéral intervient et fait escorter les jeunes par l’armée.

25 Le 3 avril 1963, l’association états-unienne pour les droits civiques Southern Christian Leadership Conference lance une campagne contre la ségrégation dans les bars, restaurants, commerces et pour l’embauche des noir·e·s dans l’industrie à Birmingham, ville d’Alabama où la ségrégation raciale est particulièrement dure. Soutenue par Martin Luther King, James Bevel, Fred Shuttlesworth et d’autres, cette campagne prône l’action directe non-violente et le boycott des établissements ségrégationnistes. Les manifestations s’enchainent dans les semaines qui suivent, durement réprimées. Les photos des violences policières scandalisent à l’époque l’opinion publique internationale.

26 Militant·e·s du mouvement des droits civiques, les Freedom Riders prenaient des bus inter-États pour protester contre la ségrégation dans les transports. Leurs bus ont été attaqués à plusieurs reprises par des racistes et par les autorités.

27 Peter, Paul and Mary : groupe de folk états-unien des années 1960.

28 « The answer my friend is blowin’ in the wind », refrain d’une chanson de Bob Dylan. Cette chanson contestataire, très largement reprise, fait partie des hymnes du mouvement des droits civiques.

29 Niagara Falls est une ville voisine de Buffalo, distante d’une trentaine de kilomètres.

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