Chapitre 3

3

Il m’a fallu presque un an pour trouver le courage d’appeler les renseignements et obtenir l’adresse du Tifka’s. Je me tenais enfin debout dans la rue, devant la porte du bar, morte de trouille. Je me demandais bien comment j’avais pu croire que j’aurais une place là-dedans. Et si je m’étais trompée ?

Je portais ma chemise rayée bleu et rouge, une veste bleu marine qui cachait ma poitrine, un pantalon noir repassé et une paire de baskets noires – je n’avais pas de chaussures pour sortir.

Quand je suis entrée, c’était juste un bar comme un autre. À travers l’épais nuage de fumée, j’ai senti des regards se poser sur moi et m’examiner des pieds à la tête. Je ne pouvais pas revenir en arrière, et je ne le voulais pas. Pour la première fois de ma vie, j’avais peut-être trouvé ma communauté. Seulement, je ne savais pas comment m’y intégrer.

Je me suis précipité au comptoir et j’ai commandé une Genny.1

– T’as quel âge ? m’a demandé la patronne.

– J’ai l’âge, ai-je rétorqué en posant du fric sur le bar.

J’ai vu des petits sourires se dessiner sur les visages qui nous entouraient. J’ai bu à petites goulées en essayant d’avoir l’air dans le coup. Une drag queen plus âgée m’observait attentivement. J’ai pris ma bière et je suis allée vers l’arrière-salle enfumée.

Ce que j’y ai vu m’a fait monter aux yeux des larmes contenues depuis des années : des femmes solides, baraquées, qui portaient la cravate et le costume. Elles avaient les cheveux lissés en arrière à la gomina. C’étaient les femmes les plus imposantes que je n’avais jamais vues. Certaines d’entre elles dansaient des slows en enlaçant d’autres femmes en robes moulantes et talons hauts qui les caressaient tendrement. J’en crevais d’envie rien qu’à les regarder.

J’avais rêvé de ça toute ma vie.

– T’es déjà venue dans un bar comme celui-là ? m’a demandé la drag queen.

J’ai répondu avec empressement :

– Plein de fois.

Elle a souri.

Mais une question me taraudait tellement que j’en ai oublié de tenir mon mensonge.

– Je peux vraiment offrir un verre à une femme, ou l’inviter à danser ?

– Bien sûr, chérie. Mais seulement les fems.

Elle s’est marrée et m’a dit son prénom : Mona.

Mon regard s’est fixé sur une femme assise toute seule à une table. Bon sang, qu’elle était belle ! Je voulais danser avec elle. Les Four Tops chantaient Baby, I need your loving.2 Je n’étais pas sure de savoir danser un slow, mais avant de risquer de perdre mon courage, je me suis dirigée droit sur elle.

– Tu veux danser avec moi ? j’ai demandé.

Mona et la videuse m’ont attrapé et m’ont presque trainé jusqu’au comptoir, où elles m’ont assise sur un tabouret. Mona m’a posé la main sur l’épaule et m’a regardée droit dans les yeux.

– Gamine, il y a quelques trucs que je dois te dire. C’est ma faute. Je t’ai dit que tu pouvais inviter une femme à danser. Mais il y a une chose que tu dois savoir avant tout : tu ne peux pas inviter la nana de Butch Al !

J’enregistrais mentalement cette information quand l’ombre de Butch Al m’est tombée dessus d’un coup. La videuse s’est dressée entre nous deux et Mona a entrainé Butch Al vers l’arrière-salle. Ça s’est passé en un éclair, mais la brève apparition de cette femme m’avait troublée. Butch Al était un modèle de force. Elle me laissait une image que j’avais peur de retenir et en même temps peur de laisser filer.

Je suis restée assise un moment, encore tremblante, alors que les autres semblaient toutes être déjà passées à autre chose. Au bar, je me suis sentie exilée, plus seule qu’avant de venir, parce que maintenant je me rendais compte que je ne faisais pas partie de ce monde.

Une lumière rouge a illuminé la salle. Mona m’a saisi la main et m’a trainée à travers l’arrière-salle jusque dans les toilettes pour femmes. Elle a baissé le couvercle d’un des chiottes et m’a dit de grimper dessus. Elle a claqué la porte et m’a ordonné d’attendre là et de rester tranquille. Les flics étaient là, je devais rester planqué. Pendant un long moment. J’ai failli mourir de peur quand une fem a ouvert la porte des toilettes où j’étais. Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai compris que la police était partie depuis longtemps, grâce au pot-de-vin payé par les propriétaires. Plus personne ne se souvenait de la gamine cachée dans les toilettes.

Quand je suis ressortie des chiottes, tout le monde dans la pièce s’est mis à rire de moi. Je me suis réfugiée au bar et j’ai siroté une bière.

Un peu plus tard, j’ai senti une main se poser sur mon bras. C’était cette magnifique femme à qui j’avais proposé une danse. C’était la fem de Butch Al.

– Allez ma belle, viens t’asseoir avec nous, a-t-elle proposé.

– Non, je suis bien là, ai-je répondu aussi courageusement que possible.

Mais elle a doucement passé son bras autour de moi et m’a fait descendre du tabouret.

– Allez, viens avec nous. C’est bon. Al ne va pas te faire de mal, m’a-t-elle rassurée. Elle aboie plus qu’elle ne mord.

J’avais un doute là-dessus. D’autant plus quand j’ai vu Butch Al se lever alors que je m’approchais de leur table.

C’était une femme immense. Je ne saurais pas dire sa taille exacte, je n’étais qu’une gamine, mais elle me dominait de sa hauteur et de sa carrure.

J’ai instantanément aimé la force qui se dégageait de son visage. La façon dont sa mâchoire se crispait. La colère dans ses yeux. La façon dont elle portait son corps. Son corps qui émergeait de sa veste de sport tout en restant caché dessous. Les courbes et les plis. Ses épaules carrées, son large cou. Sa forte poitrine étroitement bandée. Les couches superposées de sa chemise blanche, de sa cravate et de sa veste. Ses hanches soigneusement dissimulées.

Elle m’a regardé de haut en bas. J’ai essayé de me gonfler. Elle l’a perçu. Sa bouche refusait de sourire mais on aurait dit que ses yeux le faisaient. Elle m’a tendu une grande main rugueuse. Je l’ai serrée. La fermeté de sa poigne m’a surprise. Elle a mis plus de force dans son étreinte, je lui ai rendu la pareille. J’étais contente de ne pas porter de bague. Sa prise se resserrait, la mienne aussi. Elle a fini par sourire.

– Il y a de l’espoir pour toi, a-t-elle dit.

Je rayonnais de reconnaissance en accueillant ces mots.

Je suppose que vu de l’extérieur, on aurait pu interpréter cette poignée de main comme une bravade. Mais ça signifiait beaucoup plus que ça pour moi, et aujourd’hui encore. Ce n’était pas juste une façon de mesurer nos forces. Une poignée de main comme celle-là, c’est un défi. C’est rechercher la puissance en s’encourageant pas à pas. Au point le plus fort, un équilibre s’établit et c’est là que tu rencontres vraiment l’autre.

J’avais vraiment rencontré Butch Al. J’étais tellement excitée. Et effrayée. Je n’avais pas de raison de l’être : personne n’avait jamais été aussi gentil avec moi. Elle était parfois assez bourrue mais elle agrémentait ça en ébouriffant mes cheveux, en me prenant par l’épaule ou en me donnant sur la joue plus qu’une tape, et moins qu’une claque. Je me sentais bien. J’aimais l’affection dans sa voix quand elle m’appelait gamine, ce qu’elle faisait souvent. Elle m’a prise sous son aile et m’a appris les choses qu’elle jugeait les plus importantes à savoir pour une jeune butch comme moi, avant d’embarquer pour un voyage aussi dangereux et douloureux. À sa manière, elle savait faire preuve de patience avec moi.

À cette époque, dans le quartier de Tenderloin, les bars étaient gays3 par pourcentage. Le Tifka’s était gay à peu près à vingt-cinq pour cent. Ce qui signifie qu’on avait un quart des tables et de la piste de danse. Les trois autres quarts empiétaient toujours sur notre espace. Al m’a appris comment garder notre territoire.

J’ai appris à craindre la police comme un ennemi mortel et à haïr les macs qui contrôlaient la vie de tant de femmes qu’on aimait. Et j’ai appris à me marrer. Cet été-là, les vendredis et les samedis soir étaient pleins de rires et de taquineries, gentilles pour la plupart.

Les drag queens s’asseyaient sur mes genoux et on posait pour des photos Polaroïd. On a appris beaucoup plus tard que le type qui les prenait était en fait un flic en civil. Je pouvais regarder les vieilles bulldaggers4 et voir mon propre futur. J’ai découvert ce que j’attendais d’une autre femme en observant Butch Al et son amante, Jacqueline.

Elles m’ont laissé trainer avec elles tout l’été. Je disais à mes parents que je doublais mes heures de travail les vendredis et samedis soir pour « mettre de l’argent de côté pour la fac » et que je passais la nuit chez une copine du lycée qui habitait juste à côté de mon boulot. Ils ont choisi de croire à mon alibi. Tout au long de la semaine, je comptais les heures qui me séparaient du vendredi soir, quand je pourrais me barrer du boulot et me diriger vers Niagara Falls.

Après la fermeture du bar, on marchait dans la rue, complètement bourrées, chacune à un bras de Jacqueline. Elle levait la tête vers le ciel en disant : « Merci Seigneur pour ces deux belles butchs ! » Al et moi on se penchait en avant pour se faire un clin d’œil et on riait toutes les trois, pour le simple plaisir d’être là et d’y être ensemble.

Elles m’ont laissée dormir chez elles tous les weekends, sur leur vieux canapé moelleux. Jacqueline préparait des œufs à 04h00 du matin pendant que Al faisait mon éducation. C’était toujours la même leçon : s’endurcir. Al n’a jamais dit précisément ce qui m’attendait. Ce n’était jamais énoncé clairement. Mais j’avais l’intuition que ça allait être terrible. Je sais qu’elle était inquiète pour ma survie. Je me demandais si j’étais prête. Le message de Al était : Tu ne l’es pas !

Ce n’était pas très encourageant. Je savais que si ses leçons étaient si cinglantes, c’était parce qu’elle voyait l’urgence à me préparer à une existence difficile. Elle n’a jamais voulu me heurter. Elle cultivait ma solidité de butch de la meilleure façon qu’elle connaissait. Elle me le rappelait souvent : personne n’avait jamais fait ça pour elle quand elle était jeune butch et elle avait survécu. Elle avait une drôle de manière de me rassurer. Mais j’avais Butch Al comme mentor.

Al et Jackie m’ont bichonné. Littéralement. Jacqueline me coupait les cheveux dans sa cuisine. Ce sont elles qui m’ont emmené chercher ma première veste de sport et ma première cravate dans un magasin d’occasion. Al a épluché les rayons et a sorti les vestes de sport les unes après les autres. Je les ai toutes essayées. Jackie penchait un peu la tête, puis la secouait. Enfin, elle a fini par lisser le revers de ma veste en hochant la tête en signe d’approbation. J’étais au paradis des butchs !

Ensuite, ça a été au tour de la cravate. Al l’a choisie pour moi. Une fine cravate noire.

– Une cravate noire, c’est une valeur sure, m’a-t-elle expliqué solennellement.

Et bien sûr, elle avait raison.

C’était plutôt amusant. Mais la question du sexe me mettait la pression, à l’intérieur comme à l’extérieur, et Al le savait. Un soir, elle a posé un carton sur la table de la cuisine et l’a poussé vers moi pour que je l’ouvre. Dedans il y avait un gode en caoutchouc. J’étais sidérée.

– Tu sais ce que c’est ? a-t-elle demandé.

– Bien sûr, ai-je répondu.

– Tu sais quoi faire avec ça ?

– Bien sûr, ai-je menti.

Jackie a lâché la vaisselle dans l’évier.

– Al, pour l’amour de Dieu, laisse-la souffler, tu veux ?

– Une butch doit savoir ces choses-là, a insisté Al.

Jacqueline a balancé son torchon et a quitté la cuisine, furieuse.

Ça devait être la version butch de la discussion « père-fils ». Al a parlé, j’ai écouté.

– Tu comprends ? a-t-elle demandé avec insistance.

– Bien sûr, ai-je répondu. Bien sûr.

Al était satisfaite d’avoir transmis suffisamment d’informations avant que Jackie ne revienne dans la cuisine.

– Une dernière chose, gamine, a-t-elle ajouté, ne fais pas comme ces bulldaggers qui accrochent ça et se pavanent avec leur attirail. Fais-ça avec un peu de classe, tu vois ce que je veux dire ?

– Bien sûr.

Je ne voyais pas du tout.

Al a quitté la pièce pour prendre une douche avant d’aller dormir. Jacqueline a essuyé la vaisselle pendant un moment, le temps que la rougeur sur mes joues s’estompe et que le sang arrête de me cogner les tempes. Elle s’est assise sur une chaise, à côté de moi.

– Est-ce que tu as compris ce que Al t’a dit, chérie ?

– Bien sûr, ai-je répondu en me faisant le serment de ne plus jamais dire ça.

– Est-ce qu’il y a des choses que tu n’as pas comprises ?

– Eh bien, ai-je commencé doucement, on dirait qu’il faut un peu de pratique, mais j’ai saisi l’idée générale. Je veux dire, j’imagine que comme pas mal de trucs il faut s’exercer un peu avant de le faire correctement.

Jacqueline a eu l’air confuse, puis elle a ri jusqu’à ce que de chaudes larmes ruissellent le long de ses joues.

– Chérie, a-t-elle commencé, mais elle riait trop pour réussir à continuer. Chérie, tu ne peux pas apprendre à baiser en lisant un manuel de bricolage. Ce n’est pas comme ça qu’une butch devient une bonne amante !

C’était précisément ça que j’avais besoin de savoir !

– Eh bien, qu’est-ce qui fait qu’une butch devient une bonne amante ? ai-je demandé, en essayant de faire comme si la réponse n’avait pas tant d’importance pour moi.

Son visage s’est adouci.

– C’est difficile à dire. Je suppose qu’être une bonne amante, ça veut dire savoir respecter une fem. Ça veut dire être à l’écoute de son corps. Et même si le sexe devient un peu brutal, ou quoi que ce soit, c’est parce qu’elle en a envie aussi, parce qu’au fond de toi tu la traites toujours avec douceur et attention. Est-ce que ça te parle ?

Pas du tout. J’avais obtenu moins d’informations que ce que je cherchais. Ça s’est pourtant révélé être pile celle dont j’avais besoin. Ça m’a donné matière à réfléchir pour le restant de ma vie.

Jacqueline m’a pris la bite en caoutchouc des mains. Est-ce que je l’avais tenue tout ce temps ? Elle l’a délicatement placée sur ma cuisse. Ma température corporelle est montée d’un cran. Elle a commencé à la toucher doucement, comme si c’était quelque chose de vraiment magnifique.

– Tu sais, avec ça, tu peux donner beaucoup de plaisir à une femme. Peut-être plus qu’elle n’en a jamais eu dans sa vie.

Elle a arrêté de caresser le gode.

– Ou tu peux vraiment la blesser et lui rappeler toutes les fois où elle a été blessée dans sa vie. Tu dois penser à ça à chaque fois que tu attaches ce truc. Alors tu seras une bonne amante.

J’ai attendu, en espérant qu’elle en dirait plus. Mais c’était fini. Elle s’est levée et a commencé à s’affairer dans la cuisine. Je suis allée au lit. J’ai essayé de mémoriser chaque mot avant de tomber dans le sommeil.

***

Quand Monique a commencé à flirter avec moi, tout le monde dans le bar nous observait. Monique me terrifiait. Jacqueline avait dit une fois que Monique utilisait le sexe comme une arme. Est-ce que Monique avait vraiment envie de moi ? Les butchs disaient que oui, alors ça devait être vrai. Je ne sais pas pourquoi, mais tout le monde avait l’air sûr que j’allais perdre ma virginité de butch avec Monique.

Un vendredi soir, les butchs m’ont donné un petit coup de poing dans l’épaule, m’ont tapé dans le dos et ont réajusté ma cravate, avant de m’envoyer à sa table. Quand on est sorties toutes les deux, j’ai remarqué qu’aucune des autres fems ne m’encourageait. Pourquoi est-ce que Jacqueline ne daignait même pas me regarder ? Elle tapotait simplement ses longs ongles vernis sur son verre de whisky en le fixant comme si c’était la seule chose qui existait. Avait-elle pressenti le drame imminent ?

Le soir suivant, je suis arrivé tard au bar, en priant pour que Monique et sa bande n’y soient pas. Elles y étaient. Je me suis glissé furtivement jusqu’à notre table et je me suis assis. Personne ne savait précisément ce qui s’était ou ne s’était pas passé la nuit précédente. Mais tout le monde savait que ça s’était très mal passé.

Je me suis assise, noyée dans ma propre honte, en me remémorant notre soirée. Quand je m’étais retrouvée chez Monique, j’avais été tétanisée. Il m’était apparu clairement que je ne savais pas ce qu’était le sexe. Quand est-ce que ça commençait, et comment ? Qu’est-ce que j’étais censée faire ? Et Monique me flanquait une peur bleue. D’un seul coup, j’avais changé d’avis. Je n’avais pas voulu me confronter à ça. J’avais bavardé nerveusement. Monique avait eu un petit sourire ironique. Alors que je m’étais déplacé du canapé à une chaise, elle m’avait suivie.

– C’est quoi le problème ? s’était-elle moquée. Je ne te plais pas chérie ? C’est quoi le problème, hein ?

J’avais parlé de la pluie et du beau temps jusqu’à ce qu’elle me coupe, exaspérée.

– Tire-toi d’ici !

Elle avait eu l’air dégoutée de moi. J’avais bafouillé quelques mots d’excuses et je m’étais enfuie de chez elle.

Mais de retour au bar, je ne pouvais pas esquiver les conséquences. Je me suis assis à une table éloignée de la sienne et je me suis frotté la tête comme si je pouvais en effacer la mémoire. Je me suis demandé combien de temps allait durer cette soirée. Longtemps. Très longtemps.

Monique a chuchoté quelque chose à une butch assise à côté d’elle. La butch a traversé la pièce et s’est approchée de notre table.

– Hé ! m’a-t-elle interpellée.

Je n’ai pas levé les yeux.

– Hé, toi, la fem, tu veux danser avec une vraie butch ?

Je me suis tortillée sur ma chaise. Al lui a murmuré quelque chose que je n’ai pas entendu.

– Oh, je suis désolée Al, je ne savais pas que c’était ta fem !

Al s’est levée et a frappé la butch avant même qu’on ait eu le temps de comprendre ce qui se passait. Puis Al m’a regardée en ayant l’air d’attendre quelque chose de moi.

– Alors ?

Elle maintenait la butch pliée en deux. Al attendait que je frappe cette femme pour défendre mon honneur. Je n’avais envie de frapper personne dans cette pièce, à part peut-être moi-même. Je n’avais aucun honneur à défendre.

Les butchs qui accompagnaient Monique se sont levées, prêtes à traverser la salle. Al et les autres butchs de notre bande se sont alignées devant la table pour me protéger. Jacqueline m’a mis la main sur la cuisse pour me rassurer et pour me dire que je n’étais pas obligée de me battre. Elle n’aurait pas eu besoin de le faire. Mona est arrivée derrière moi et a posé les mains sur mes épaules. Les fems resserraient les rangs autour de moi, elles aussi. Je suis restée assise, mon visage enfoui dans mes mains, en secouant la tête. Je voulais juste que ça s’arrête. Mais ce n’était pas encore fini.

La bande de Monique a finalement battu en retraite. Mais aucune d’entre nous ne pouvait quitter le bar tant que les autres étaient là, sinon on aurait pris le risque de se faire attraper dans un coin. C’était parti pour être une très longue soirée.

Al était furieuse contre moi.

– Tu vas laisser ces bulldaggers te parler comme ça ?

Elle a donné un grand coup de poing sur la table pour appuyer son propos.

– La ferme, Al, lui a dit Jacqueline d’un ton tranchant.

Ça m’a tellement surpris que j’ai redressé la tête pour la regarder. Elle fusillait Al du regard.

– Laisse la gamine tranquille, tu veux ?

Al a arrêté de me hurler dessus mais elle m’a tourné le dos pour regarder danser les couples. Son langage corporel me disait qu’elle était encore déçue de ma réaction. Jacqueline se contentait de tapoter son verre de whisky avec les ongles, comme le soir précédent. Il m’a fallu beaucoup de temps pour apprendre le langage morse des fems.

Au bout d’un moment, le bar a commencé à se vider un peu. Yvette est arrivée. Jacqueline l’a regardée, l’air manifestement inquiète.

– Qu’est-ce qu’il y a ? lui ai-je demandé, arrêtant de m’apitoyer sur mon sort.

Jackie a observé mon visage.

– À toi de me le dire.

J’ai regardé Yvette. Comme Jacqueline, elle avait commencé à faire le trottoir quand elle était ado. Jackie avait arrêté de faire des passes quand elle s’était mise avec Al, qui avait les moyens de les faire vivre toutes les deux grâce à ce qu’elle gagnait avec son boulot syndiqué5 dans une usine automobile.

Yvette n’avait pas de butch qui travaillait à l’usine. Yvette n’avait personne, à part les filles avec qui elle bossait.

– Elle a l’air d’avoir eu une dure soirée, ai-je suggéré.

Jacqueline a hoché la tête.

– C’est comme ça sur les boulevards. On en prend vraiment plein la gueule là-bas.

J’étais troublée par l’intimité de cette discussion. Puis, elle a fait mine de changer de sujet.

– De quoi elle a besoin à ce moment précis, à ton avis ?

– Qu’on lui foute la paix, j’ai dit, en pensant à mes propres besoins.

Elle a souri.

– Oui, elle veut qu’on lui foute la paix. Elle ne veut surtout pas que quelqu’un dans ce monde de merde vienne encore lui demander quoi que ce soit ce soir. Mais elle aurait bien besoin d’un peu de réconfort, tu vois ce que je veux dire ?

Peut-être bien que oui.

– Elle apprécierait sûrement qu’une butch comme toi vienne la voir et l’invite simplement à danser, tu vois ? Sans la brusquer.

Je me suis dit que je pouvais peut-être faire ça. N’importe quoi pourvu que ça atténue ma propre honte.

Jacqueline m’a tiré sur la manche.

– Fais-ça avec douceur, OK ?

J’ai hoché la tête et traversé lentement la pièce jusqu’à Yvette. Elle se tenait la tête dans les mains. Je me suis éclairci la voix. Elle m’a regardée d’un air las, en buvant une petite gorgée.

– Qu’est-ce que tu veux ? m’a-t-elle demandé.

– Ben, je me disais… Est-ce que tu veux danser avec moi ?

Elle a secoué la tête.

– Peut-être plus tard bébé, OK ?

Peut-être que c’était la façon dont je suis restée plantée là. Je ne pouvais pas retraverser la salle et faire face au groupe de Monique ou au mien sans avoir dansé. Je n’avais pas pensé à ça. Et Jackie, est-ce qu’elle l’avait prévu ? Ou peut-être que c’était lié aux regards échangés entre Jacqueline et Yvette d’un bout à l’autre de la pièce. Quoiqu’il en soit, Yvette a finalement dit « Allez, pourquoi pas » et elle s’est levée pour danser avec moi.

Je l’ai attendue au milieu de la piste de danse. La voix de Roy Orbinson était douce et séduisante. Je suis restée debout, avec sa main dans la mienne, jusqu’à ce qu’elle se détende et vienne contre moi. Après avoir dansé pendant un moment, Yvette m’a dit :

– Tu peux respirer tu sais !

On a éclaté de rire ensemble.

Puis j’ai senti son corps se serrer contre le mien et on a, en quelque sorte, fondu ensemble. J’ai découvert toutes les douces surprises qu’une fem peut faire à une butch : sa main à l’arrière de mon cou, posée sur mon épaule, ou serrée comme un poing. La sensation de son ventre et de ses cuisses pressées contre moi. Ses lèvres effleurant mon oreille.

La chanson s’est finie et elle s’est écartée de moi. J’ai doucement pris sa main.

– S’il te plait.

– Chérie, a-t-elle ri, tu as dit le mot magique !

On a dansé quelques slows d’affilée. Nos corps se balançaient sans effort dans le cercle des danseuses. La plus petite variation de la pression exercée par ma main dans son dos influait sur les mouvements de son corps. Pas une seule fois je n’ai passé la cuisse entre ses jambes. Je savais qu’elle avait été blessée à cet endroit-là. Même en tant que jeune butch, c’était quelque chose que je protégeais chez moi. Je sentais sa douleur, elle connaissait la mienne. Je sentais son désir, elle attisait le mien.

Finalement, la musique s’est arrêtée et je l’ai laissée partir. Je l’ai embrassée sur la joue et je l’ai remerciée. J’ai traversé la piste de danse jusqu’à ma table. J’étais changé à jamais.

Jackie m’a tapoté la cuisse avec un sourire chaleureux. Les autres fems – hommes ou femmes – me regardaient différemment. Alors que le monde nous écrasait la gueule, elles essayaient coute que coute de protéger et de nourrir notre sensibilité. Elles venaient de voir la tendresse dont j’étais capable.

Les autres butchs devaient me reconnaitre comme sexuelle à présent, comme une rivale. Même Al me regardait différemment.

Aussi pénible qu’avait pu être toute cette initiation, ce n’était rien de moins qu’un rite de passage. Ça ne m’a pas rendue arrogante. J’ai appris qu’il fallait avant tout de l’humilité pour réussir à provoquer le désir d’une femme et à en déchainer toute la puissance.

Forte face à mes ennemis, tendre pour celles que j’aimais et que je respectais. C’était ainsi que je voulais être. Bientôt, j’allais devoir soumettre ces qualités au test. Mais pour l’instant, j’étais heureuse.

***

Le vendredi suivant, au bar, ça a été tumultueux. On riait toutes, et on dansait. Je regardais Yvette du coin de l’œil. Jacqueline a dû le remarquer parce qu’elle m’a expliqué que le mac d’Yvette ne la laisserait pas avoir une butch régulière. Mon ventre se tordait de rage. Je gardais quand même un œil sur elle. Après tout, son mac ne pouvait pas tout savoir, hein ?

Quand la lumière rouge a jailli dans le bar, je suis allé de moi-même dans les toilettes et j’ai pris mon poste sur les chiottes. Un long moment s’est écoulé. J’ai entendu des bruits sourds et plusieurs cris. Puis tout est redevenu calme.

J’ai jeté un coup d’œil dans la salle. Toutes les stone butchs et les drag queens étaient alignées face au mur, les mains menottées dans le dos. Plusieurs fems, connues par les flics pour se prostituer, se faisaient malmener et séparer des autres. Je savais maintenant que ça leur couterait au moins une pipe pour pouvoir sortir de taule ce soir.

Un flic m’a aperçue et m’a empoignée par le col. Il m’a menottée et m’a balancée à travers la pièce. Je cherchais Butch Al des yeux mais ils avaient déjà commencé à charger des gens dans les camions de police.

Jacqueline a couru vers moi.

– Prends soin des autres, m’a-t-elle glissé.

Et elle a ajouté :

– Sois prudente, chérie.

J’ai hoché la tête. Mes poignets attachés dans le dos me faisaient souffrir. J’allais faire de mon mieux pour être prudente. J’espérais que Al et moi, on pourrait prendre soin l’une de l’autre.

Le temps que les flics m’arrêtent, le camion des butchs était déjà plein. Ils m’ont emmenée dans un autre, avec Mona et les autres drag queens. J’étais contente. Mona m’a embrassée sur la joue et m’a dit de ne pas avoir peur. Elle m’a dit que ça allait bien se passer. Si elle disait la vérité, pourquoi est-ce que toutes les drag queens avaient l’air aussi terrifiées que moi ?

Au commissariat, j’ai vu Yvette et Monique, elles aussi arrêtées au cours d’une rafle dans la rue. Yvette m’a lancé un sourire d’encouragement, je lui ai répondu par un clin d’œil. Un flic m’a poussée par derrière à l’intérieur du commissariat. J’ai été dirigée vers la cellule des gouines. Ils ont sorti Al de la cellule en même temps qu’ils m’ont mise dedans. Je l’ai appelée. Elle n’a pas eu l’air de m’entendre.

Les flics m’ont enfermé à clé. Au moins, mes poignets étaient libérés des menottes. J’ai fumé une cigarette. Qu’allait-il se passer ? À travers la petite fenêtre grillagée, j’ai vu quelques butchs du samedi soir qui se faisaient identifier. Ils avaient emmené Butch Al dans la direction opposée.

Les drag queens étaient dans une grande cellule à côté de la nôtre. Mona et moi, on s’est échangé un sourire. À ce moment-là, trois flics sont arrivés et lui ont ordonné de sortir de la cellule. Son corps s’est légèrement recroquevillé. Elle avait les larmes aux yeux. Puis elle s’est avancée vers eux plutôt que de se faire trainer dehors.

J’ai attendu. Que se passait-il ?

À peu près une heure plus tard, les flics ont ramené Mona. Mon cœur s’est serré quand je l’ai vue. Deux flics la trainaient. Elle tenait à peine debout. Ses cheveux étaient trempés et collaient à son visage. Son maquillage était barbouillé. Il y avait du sang qui coulait le long de ses bas sans coutures. Ils l’ont balancée dans la cellule voisine de la mienne. Elle est restée là où elle était tombée. J’avais du mal à respirer. Je lui ai parlé en chuchotant.

– Chérie, tu veux une clope ? Tu veux fumer ? Allez, viens près de moi.

Elle avait l’air hébétée et peu disposée à bouger. Finalement, elle s’est trainée jusqu’aux barreaux, à côté de moi. J’ai allumé une cigarette et la lui ai tendue. Pendant qu’elle fumait, j’ai glissé mon bras entre les barreaux et je lui ai doucement caressé les cheveux, puis je lui ai posé la main sur l’épaule. Je lui ai parlé à voix basse. Pendant un bon moment, elle n’a pas eu l’air de m’entendre. Puis elle s’est appuyée le front contre les barreaux et j’ai passé les bras autour d’elle.

– Ça te change, a-t-elle dit. Ce qu’ils te font ici, la merde que tu ramasses tous les jours dans la rue… Ça te change, tu sais.

J’écoutais. Elle a souri.

– J’arrive pas à me rappeler si j’étais aussi innocente que toi quand j’avais ton âge.

Son sourire s’est estompé.

– Je ne veux pas te voir changer. Je ne veux pas te voir te durcir.

Je comprenais, en quelque sorte. Mais j’étais vraiment inquiète pour Al et je n’avais pas la moindre idée de ce qui allait m’arriver. Ça ressemblait à une discussion philosophique. Je ne savais pas si j’allais vivre jusqu’à l’âge d’être changée par l’expérience. Je voulais juste vivre au-delà de cette soirée. Je voulais savoir où était Al.

Les flics ont dit à Mona que sa caution avait été payée et qu’elle pouvait partir.

– Je dois avoir l’air d’une épave, a-t-elle dit.

– Tu es magnifique, lui ai-je répondu.

Et je le pensais.

J’ai regardé son visage une fois encore, en me demandant si les hommes auxquels elle se donnait l’aimaient autant que moi.

– Tu es vraiment une butch adorable, m’a dit Mona avant d’y aller.

Ça faisait du bien.

Les flics ont ramené Al juste après le départ de Mona. Elle était en assez mauvais état. Sa chemise était ouverte par endroits et la fermeture éclair de son pantalon était baissée. Sa bande était défaite, libérant sa large poitrine. Ses cheveux étaient mouillés. Il y avait du sang qui coulait de sa bouche et de son nez. Elle avait l’air hébétée, comme Mona.

Les flics l’ont poussée dans la cellule. Puis ils se sont approchés de moi. J’ai reculé jusqu’à me retrouver dos au mur. Ils se sont arrêtés et ont souri. Un des flics s’est touché l’entrejambe. L’autre m’a passé les mains sous les aisselles et m’a soulevé à quelques centimètres du sol, puis m’a plaqué violemment contre les barreaux. Il m’a enfoncé les pouces profondément dans les seins avant de me coller son genou entre les cuisses. Il a raillé :

– Tu seras grande comme ça bientôt. Assez grande pour que tes pieds atteignent le sol. Alors on s’occupera de toi comme on a fait avec ta petite copine Allison.

Puis ils sont partis.

Allison.

J’ai attrapé mon paquet de clopes et mon Zippo et j’ai rampé par terre jusqu’à l’endroit où était affalée Al. Je tremblais. J’ai appelé « Al », en tendant le paquet.

Elle n’a pas levé les yeux. J’ai posé la main sur son bras. Elle l’a repoussée brusquement. Sa tête était immobile. Je pouvais voir l’étendue de son large dos, la courbure de ses épaules. Je l’ai touchée encore une fois, sans réfléchir. Elle m’a laissée faire.

Je fumais d’une main, lui effleurant le dos avec l’autre. Elle a commencé à trembler. J’ai passé les bras autour d’elle. Son corps s’est ramolli contre moi. Elle était blessée. Le parent était devenu l’enfant pour un instant. Je me sentais forte. On pouvait trouver du réconfort entre mes bras.

– Hé, vise un peu ça ! a crié un des flics à son collègue. Allison s’est trouvée une bébé butch. On dirait deux pédales.

Ils ont éclaté de rire.

Mes bras se sont resserrés autour d’elle pour la protéger, comme si je pouvais faire taire leurs railleries, comme si je pouvais la garder en sécurité dans mon étreinte. J’avais toujours admiré sa force. Maintenant, je sentais les muscles de son dos, de ses épaules et de ses bras. Je ressentais toute sa puissance de stone butch, même à bout, effondrée dans mes bras.

Les flics nous ont annoncé que Jacqueline avait payé notre caution. Les derniers mots que je les ai entendus prononcer étaient :

– On se reverra. Souviens-toi bien de ce qu’on a fait à ta pote.

Qu’est-ce qu’ils lui avaient fait ? Les mêmes questions revenaient sans cesse. Le regard de Jacqueline passait du visage de Al au mien avec la même interrogation. Je n’avais pas de réponse. Al n’en livrait aucune. Dans la voiture, Jacqueline tenait Al d’une telle façon qu’on aurait pu croire au premier coup d’œil que c’était Al qui était en train de la consoler. Je me suis assise sans bruit sur le siège avant. J’aurais eu moi aussi besoin de réconfort. Je ne connaissais pas le mec gay qui conduisait. Il m’a demandé :

– Est-ce que ça va ?

– Ouais, ai-je répondu, sans le penser.

Il nous a déposées chez Al et Jacqueline. Al a mangé ses œufs comme si elle ne pouvait pas en sentir le gout. Elle n’a pas dit un mot. Jacqueline nous a regardées nerveusement à tour de rôle, Al et moi. J’ai mangé et puis j’ai fait la vaisselle. Al est partie dans la salle de bain.

– Elle va y passer un bon moment, a dit Jacqueline.

Comment est-ce qu’elle le savait ? Est-ce que c’était déjà arrivé plusieurs fois ? J’ai essuyé la vaisselle.

Jacqueline s’est tournée pour concentrer son attention sur moi.

– Ça va toi ? a-t-elle demandé.

– Ouais, c’est bon, ai-je menti.

Elle s’est rapprochée de moi.

– Bébé, est-ce qu’ils t’ont fait du mal ?

J’ai menti à nouveau.

– Non.

J’étais en train d’ériger un mur de briques à l’intérieur de moi. Le mur ne me protégeait pas, et j’étais juste là à regarder comme si ce n’était pas mes propres mains qui empilaient les briques une par une. Je me suis tournée dos à elle pour lui signifier que j’avais une question importante à poser.

– Jacqueline, est-ce que je suis assez forte ?

Elle est venue derrière moi et m’a prise par les épaules pour me retourner. Elle a attiré ma tête contre sa joue.

– Qui l’est ? a-t-elle murmuré. Personne n’est assez fort. Tu survis juste, du mieux que tu peux. Les butchs comme toi ou Al n’ont pas le choix. Ça va t’arriver. Tout ce que tu peux faire, c’est essayer de trouver comment vivre après ça.

Une autre question me brulait encore les lèvres.

– Al veut que je sois dure. Toi, Mona et les autres fems, vous êtes toujours en train de me dire de rester douce, de rester tendre. Comment est-ce que je pourrais être les deux à la fois ?

Jacqueline m’a effleuré la joue.

– C’est Al qui a raison. Vraiment. J’imagine que pour nous les filles, c’est égoïste de te dire ça. On veut que vous soyez suffisamment fortes pour survivre à toute la merde que vous subissez. On aime cette force en vous. Mais les butchs se font aussi défoncer le cœur. Je suppose que des fois, on espère juste qu’il existe un moyen de protéger vos cœurs et de vous garder tendres, pour nous. Tu vois ce que je veux dire ?

Je ne voyais pas. Je ne voyais vraiment pas.

– Est-ce que Al est tendre ?

Le visage de Jacqueline s’est crispé. Ma question touchait à des choses qui risquaient de percer l’armure de Al. Mais Jacqueline a vu que j’avais vraiment besoin de la réponse.

– Elle a été blessée très profondément. C’est difficile pour Al de dire ce qu’elle ressent. Mais, ouais. Je ne pense pas que je pourrais être avec elle si elle n’était pas tendre avec moi.

On a toutes les deux entendu Al déverrouiller la porte de la salle de bain. Jacqueline m’a lancé un regard d’excuse. Je lui ai signifié que je comprenais. Elle a quitté la cuisine et je me suis retrouvée seule. Il y avait beaucoup de choses auxquelles je devais réfléchir.

Je me suis affalée sur le canapé. Au bout d’un moment, Jacqueline m’a apporté des couvertures. Elle s’est assise à côté de moi et m’a caressé le visage. Ça faisait du bien. Elle m’a regardé pendant un long moment, l’air triste. Je ne sais pas pourquoi mais ça m’a fait peur. Je crois que je m’imaginais qu’elle pouvait voir ce qui m’attendait, alors que moi je ne pouvais pas.

– T’es sure que ça va ? a-t-elle demandé.

J’ai souri.

– Ouais.

– T’as besoin de quelque chose ?

Ouais. J’avais besoin d’une fem qui m’aime comme elle aimait Al. J’avais besoin que Al m’explique exactement ce qu’ils allaient me faire la prochaine fois, et comment y survivre. Et j’avais besoin de la poitrine de Jacqueline. Quasiment à l’instant où cette pensée m’a traversé l’esprit, elle a pris ma main et l’a posée sur sa poitrine. Elle a tourné la tête vers la chambre à coucher, comme si elle était en train d’écouter Al.

– T’es sure que tu vas bien ? m’a-t-elle demandé une dernière fois.

– Oui, ça va.

Son visage s’est adouci. Elle m’a frôlé la joue et a retiré ma main de sa poitrine.

– Tu es une vraie butch, elle a dit, en secouant la tête.

Je me suis sentie fière en entendant ça.

Le matin, je me suis réveillée de bonne heure et je suis partie sans faire de bruit.

Butch Al et Jacqueline ne sont plus venues au bar après ça. Leur téléphone était débranché. J’ai entendu différentes rumeurs sur ce qu’il était advenu de Al. J’ai choisi de n’en croire aucune.

L’été touchait à sa fin. Il était temps de retourner au lycée pour ma première. Alors que les vacances s’achevaient, j’ai arrêté d’aller à Niagara Falls les weekends. Juste avant Noël6, je suis retourné au Tifka’s pour revoir la vieille bande. Yvette n’était pas là. J’ai entendu dire qu’elle était morte seule dans une ruelle, la gorge lacérée d’une oreille à l’autre. Mona avait fait une overdose, volontairement à ce qu’on disait. Personne n’avait vu Al. Jackie travaillait à nouveau dans la rue.

J’ai sillonné le quartier de Tenderloin, marchant de bar en bar dans le vent glacial. J’ai entendu son rire avant de la voir elle. Jacqueline était là, dans l’ombre d’une ruelle, riant avec ironie avec les autres travailleuses. Elle m’a vue.

Jacqueline est directement venue vers moi, souriante. J’ai vu le voile de l’héroïne traverser ses yeux. Elle était maigre, vraiment maigre. Elle se tenait face à moi. Elle a ouvert le col de ma veste pour réajuster ma cravate. Puis elle a remonté mon col pour me protéger du froid. Je me tenais là, les mains profondément enfouies dans mes poches. J’ai ressenti la même chose que la nuit où j’avais dansé avec Yvette.

On s’est posé l’une à l’autre une foule de questions, juste avec les yeux, et on se répondait tout aussi silencieusement. Tout ça s’est passé très vite. J’ai vu les larmes commencer à perler dans ses yeux, puis elle s’est retournée pour s’en aller.

Le temps que je retrouve ma voix pour parler, Jacqueline était partie.

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1. Genny : bière légère, produite aux États-Unis.

2. Baby, I need your loving, « Bébé, j’ai besoin de ton affection », chanson des Four Tops, 1964.

3. Aux États-Unis, le terme gay peut être utilisé dans un sens large pour homosexuel·le·s, hommes ou femmes.

4. Bulldagger : il s’agit encore ici d’une insulte détournée et réappropriée, désignant des lesbiennes très butchs. Le terme suggère que la personne ne correspond pas aux normes de beauté conventionnelles. Il contient le mot bull, qui veut dire taureau ou costaud. Par exemple, la chanteuse de blues afro-états-unienne Gladys Bentley (1907-1960), ouvertement lesbienne, se définissait elle-même comme bulldagger.

5. Dans certaines grandes usines, aux États-Unis, le syndicat (labor-union) permet aux ouvriers et ouvrières syndiqué·e·s d’obtenir de meilleurs salaires ainsi que des avantages sociaux (assurance maladie, plan de retraite). Il a aussi un pouvoir sur les embauches et fait pression pour limiter les licenciements. Il négocie avec la direction les accords d’entreprise qui sont renouvelés périodiquement.

6. Noël était à l’origine une fête romaine célébrant le soleil. Avec la christianisation de l’Occident, Noël est devenu le jour de célébration de la naissance de Jésus Christ, et a fini par remplacer les fêtes paiennes associées au solstice d’hiver. Fêtée le 25 décembre, elle est aujourd’hui largement considérée comme une fête familiale.

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