Chapitre 4

4

Le papier a volé de mon bureau et a glissé sur le sol. Tout en gardant un œil sur Mrs Rotondo, je me suis pliée en deux pour le ramasser. Par chance, elle n’a pas eu l’air de remarquer quoi que ce soit.

ATTENTION !!! Tes parents ont appelé chez nous pour te trouver et mes parents veulent savoir pourquoi. Je ne peux plus te couvrir. S’IL TE PLAIT, PARDONNE-MOI !!! Amour pour l’éternité. Ton amie pour la vie, Barbara.

J’ai levé les yeux et j’ai croisé le regard de Barbara. Elle se tordait les mains avec l’air de demander pardon. J’ai souri et hoché la tête. J’ai mimé le geste de fumer une cigarette. Barbara a hoché la tête et a souri. Elle me réchauffait de l’intérieur. Barbara, la fille à côté de qui j’étais assise en classe depuis deux ans. Barbara, la fille qui m’avait dit que si j’avais été un gars, elle serait tombée amoureuse de moi.

On s’est retrouvées dans les toilettes des filles. Deux jeunes qui fumaient avaient déjà ouvert les fenêtres.

– T’étais où ces temps-ci ? a-t-elle voulu savoir.

– Je bossais comme une dingue. Il faut que je me barre de chez mes parents sinon je vais crever. On dirait qu’ils ne supportent pas qui je suis.

J’ai pris une longue bouffée sur ma cigarette.

– Je crois qu’ils préféreraient que je ne sois jamais née.

Barbara a frémi.

– Ne dis pas ça, a-t-elle réagi après avoir jeté un coup d’œil autour pour voir si quelqu’un pouvait entendre.

Elle a pris une taffe sur sa cigarette et a craché la fumée par la bouche tout en l’aspirant avec le nez.

– C’est fou non ? Ça s’appelle une boucle française. C’est Kevin qui m’a montré.

– Oh, merde, a sifflé quelqu’un.

– Très bien, jeunes filles, en rang !

C’était Mrs Antoinette, le fléau des filles accros à la nicotine. Elle nous a ordonné de nous mettre en ligne pour sentir nos haleines. Vu qu’elle ne m’avait pas encore repérée, j’ai saisi ma chance et je me suis glissée par la porte. Les couloirs étaient déserts. Dans une minute, une sonnerie exaspérante allait retentir et les couloirs seraient bondés de jeunes tenant leurs classeurs devant eux, un peu comme des boucliers pendant une bataille.

Je crois que l’été m’avait changé. Avant, je n’aurais jamais quitté le chemin balisé de la routine pour sortir du bâtiment pendant les heures de cours. J’avais envie de courir sur la piste aussi vite que je pouvais pour évacuer en transpirant cette poisseuse sensation d’emprisonnement. Sauf que les garçons s’entrainaient au milieu du terrain de foot ainsi qu’un groupe de pom-pom girls juste à côté d’eux. Alors j’ai grimpé dans les gradins et j’ai marché jusqu’au fond.

Une buse à queue rousse a plané au-dessus des arbres. C’était une apparition inhabituelle dans la ville. Il n’y avait pas d’endroit où aller et il n’y avait rien à faire. Peu importe ce qui devait se passer dans ma vie, je voulais que ça arrive vite. J’aurais aimé pouvoir être quarterback1 dans l’équipe de football américain. Je pouvais m’imaginer le poids de l’équipement et la tenue comprimant mes seins. J’ai posé une main sur ma forte poitrine.

J’ai remarqué que cinq des huit filles qui s’entrainaient pour être pom-pom girls étaient blondes. Je ne savais même pas qu’il y avait cinq blondes dans l’école. Presque la moitié du lycée était blanche, Juive et de classe moyenne. L’autre moitié était Afro-Américaine et de classe ouvrière.

Ma famille était Juive et de classe ouvrière. J’étais tombée dans un abime de solitude sociale. Le peu d’amis que j’avais dans l’école venait de familles qui travaillaient dur pour joindre les deux bouts.

J’ai regardé les pom-pom girls quitter le terrain. Elles ont jeté un coup d’œil par-dessus leurs épaules pour voir si les garçons les avaient remarquées.

L’entrainement de football était terminé. Quelques garçons blancs sont restés sur le terrain. L’un d’entre eux, Bobby, a fait un signe de tête dans ma direction. Je me suis levée pour partir.

– Où tu vas, Jess ? s’est-il moqué en s’approchant de moi.

Plusieurs gars l’ont suivi.

J’ai commencé à accélérer entre les gradins.

– Où tu vas, lezzie2 ? Je veux dire Jezzie.

Ils m’ont suivie alors que je forçais l’allure pour m’enfuir. Bobby a fait signe à un des garçons de monter sur les gradins face à moi. Lui et les autres sont venus directement sur moi. J’ai sauté au-dessus des gradins et j’ai couru à travers le terrain. Bobby m’a plaqué dans la boue. J’ai violemment heurté le sol. Tout s’est enchainé très vite. Je ne pouvais rien faire.

– C’est quoi le problème, Jess ? Tu nous aimes pas ?

Bobby a plongé les mains sous ma robe, entre mes jambes. J’ai lancé des coups de poings et des coups de pieds mais lui et les autres garçons me maintenaient.

– Je t’ai vue nous regarder. Viens, tu en as envie, n’est-ce pas Jezzy ?

J’ai mordu la main la plus proche de ma bouche.

– Aïe, merde, putain !

Le garçon a hurlé et m’a giflé le visage d’un revers de la main. Je pouvais sentir le gout de mon propre sang. J’étais terrifiée par l’expression de leurs visages. Ce n’était plus des gosses à présent.

J’ai frappé le torse de Bobby aussi fort que j’ai pu. Je n’ai dû toucher que son équipement parce que je me suis écorché le poing alors que Bobby s’est contenté de rire. Il a appuyé son avant-bras contre ma gorge. Un des garçons m’écrasait les chevilles avec ses crampons. J’ai résisté et je les ai insultés. Ils riaient comme si c’était un jeu.

Bobby a défait son pantalon et a enfoncé son pénis dans mon vagin. La douleur est remontée jusque dans mon ventre et m’a glacé le sang. J’ai senti quelque chose se déchirer profondément à l’intérieur de moi. J’ai compté mes agresseurs. Ils étaient six.

Celui contre lequel j’avais le plus de rage était Bill Turley. Tout le monde savait qu’il était à l’essai dans l’équipe parce que les autres gosses se moquaient de lui en disant que c’était une tapette. Il piétinait l’herbe avec ses crampons et attendait son tour.

Une partie de ce cauchemar était liée au fait que tout semblait aller de soi. Je ne pouvais pas l’arrêter, je ne pouvais pas m’échapper, alors j’ai fait comme si ça n’était pas en train de se passer. J’ai regardé le ciel, si pâle et si calme. J’ai imaginé que c’était l’océan et que les nuages étaient des vagues à têtes blanches.

Un autre garçon s’époumonait au-dessus de moi. Je l’ai reconnu. C’était Jeffrey Darling, une petite brute prétentieuse. Jeffrey a attrapé mes cheveux et les a tirés d’un coup sec en arrière, si fort que j’ai suffoqué. Il voulait que j’accorde de l’attention au viol. Il m’a baisée plus violemment.

– T’es qu’une sale petite salope de Youpine, une putain de gouine.

Tous mes crimes étaient listés. J’étais reconnue coupable.

Est-ce que c’est comme ça que les hommes et les femmes font du sexe ? Je savais que ce n’était pas ça faire l’amour. Ça, c’était plutôt faire la haine. Mais est-ce que c’étaient ces gestes mécaniques là qu’évoquaient toutes les blagues, les magazines pornos, les rumeurs ? C’était ça ?

J’ai ri bêtement, non pas parce que ce qui se passait était amusant, mais parce que toutes les histoires sur la sexualité me semblaient tellement ridicules. Jeffrey a retiré sa bite de moi et m’a giflé au visage. Un aller-retour.

– C’est pas drôle, a-t-il crié. C’est pas drôle, putain de salope cinglée.

J’ai entendu un coup de sifflet.

– Merde, c’est l’entraineur, a dit Frank Humphrey aux autres gars.

Jeffrey s’est levé en remontant son pantalon. Tous les garçons se sont dispersés vers le gymnase.

J’étais seul sur le terrain. L’entraineur est resté à distance de moi, le regard fixe. J’ai chancelé en essayant de me relever. Il y avait des taches d’herbe sur ma jupe, du sang, et des trucs gluants qui dégoulinaient le long de mes jambes.

– Dégagez d’ici, petite trainée, a ordonné l’entraineur Moriarty.

Il fallait que je fasse à pied le long trajet jusqu’à la maison, puisque à cette heure-là ma carte de bus n’était plus valide. J’avais l’impression que ce que je vivais à présent n’était plus ma propre vie. Ça ressemblait plus à un film. Une Chevrolet 57 pleine de gars a ralenti. Quand ils sont passés, j’ai entendu Bobby crier :

– On se voit demain, gouinasse !

Est-ce que j’étais leur propriété maintenant ? Si je n’avais pas été assez forte pour les arrêter cette fois-ci, est-ce que je pouvais espérer être capable de me défendre à l’avenir ?

J’ai couru dans la salle de bain dès que je suis arrivée à la maison et j’ai vomi dans les toilettes. J’avais l’impression d’avoir de la viande hachée entre les jambes et j’étais paniquée par la douleur fulgurante. J’ai pris un long, long bain moussant. J’ai demandé à ma sœur de dire à mes parents que j’étais malade et que j’étais allée au lit. Quand je me suis réveillée, c’était l’heure d’aller à l’école. Mais je ne pouvais pas. Je n’étais pas prête !

– Debout maintenant ! a ordonné ma mère.

Mon corps entier me faisait souffrir. J’ai essayé de ne pas penser à la douleur entre mes jambes. Mes parents n’ont pas eu l’air de remarquer ma lèvre fendue ni le léger boitement de ma cheville. Je me déplaçais lentement comme dans de la mélasse. Je ne pouvais pas penser clairement.

– Dépêche-toi, a grondé ma mère. Tu vas être en retard à l’école.

J’ai raté mon bus exprès, comme ça je pouvais marcher jusqu’à l’école. Au moins, si j’étais en retard, je n’aurais pas à faire face aux autres le temps que la cloche sonne. Pendant que je marchais, j’oubliais tout. Le vent soufflait dans les arbres. Les chiens aboyaient et les oiseaux gazouillaient. Je marchais lentement, comme si ma route ne me menait à aucun endroit en particulier.

Puis le bâtiment de l’école s’est dressé devant moi comme un château médiéval, et tous les souvenirs ont refait surface dans un flot écœurant. Est-ce que les autres savaient déjà ? Vu comme ils chuchotaient la main devant la bouche quand j’ai traversé le hall après la première heure de cours, je me suis dit que oui. J’ai pensé que peut-être je devenais paranoïaque, jusqu’à ce qu’une des filles m’interpelle.

– Jess, Bobby et Jeffrey t’attendent.

Ils ont tous ri. Je me suis senti comme si j’étais coupable de ce qui s’était passé.

Je me suis faufilée dans mon cours d’histoire dès que la cloche a sonné. Mrs Duncan a prononcé les mots redoutés :

– Très bien, les enfants, prenez une demi-feuille de papier et numérotez de 1 à 10. C’est une interrogation. Question numéro 1 : en quelle année a été signée la Grande Charte3 ?

J’ai essayé de me rappeler si elle nous avait déjà dit ce que pouvait bien être cette foutue Grande Charte. Dix questions ont flotté dans les airs. J’ai mâchouillé mon stylo en regardant fixement la feuille vierge en face de moi. J’ai levé la main et j’ai demandé à aller aux toilettes.

– Vous pourrez y aller dès que vous aurez fini l’interrogation, Miss Goldberg.

– Euh, s’il vous plait, Mrs Duncan. C’est une urgence.

– Ouais, a lancé Kevin Manley, elle doit aller retrouver Bobby.

J’ai entendu les rires derrière moi alors que je quittais la classe en panique. J’ai couru à travers le hall en cherchant quelqu’un pour m’aider. Il fallait que je parle à quelqu’un. J’ai monté les escaliers en courant pour chercher mon amie Karla en cours de gym. Quand la cloche a sonné, j’ai vu Karla dans la cohue d’élèves qui passait la double porte.

– Karla, ai-je crié, il faut que je te parle.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Il faut que je te parle.

On a pris place dans la file pour le repas.

– Qu’est-ce qu’ils nous servent, aujourd’hui ? m’a demandé Karla. Tu peux regarder ?

– De la merde en boite.

– Ah ! Comme hier.

– Et le jour d’avant !

C’était un tel soulagement de rire avec elle.

On a pris nos plateaux, en grimaçant quand l’employé de la cantine a versé négligemment une substance visqueuse et indéterminée dans chacune de nos assiettes. On a pris des briques de lait et on a payé nos repas.

– Est-ce qu’on peut parler ? lui ai-je demandé.

– Bien sûr. Ça te va après le repas ?

– Pourquoi pas maintenant ?

Karla m’a regardée d’un air ahuri. J’ai insisté :

– Est-ce que je peux m’asseoir avec toi ?

Elle a continué à me regarder fixement.

– Est-ce que tu as pété un plomb ?

J’ai eu l’air perdue. Elle a continué :

– Il y a une répartition des places ici. Au cas où t’aurais pas remarqué.

Au moment où elle a dit ça, j’ai réalisé que c’était vrai. J’ai regardé la cantine comme je ne l’avais jamais vue avant. La cafétéria était entièrement séparée en deux.

– Tu vois le tableau, chérie ? Tu sors d’où ?

– Je peux m’asseoir à côté de toi quand même ?

Karla a penché la tête en arrière et m’a regardée en plissant les yeux.

– C’est un pays libre, a-t-elle dit en tournant les talons pour s’éloigner.

– Salut, Blanche-Neige ! T’es nouvelle dans le coin ? m’a taquinée Darnell en se déplaçant pour me laisser m’asseoir à côté de Karla.

J’ai ri. Il n’y avait plus aucun bruit dans l’immense salle. On aurait pu entendre les mouches voler. Mon estomac s’est serré. La nourriture dans mon assiette avait l’air encore plus dégoutante que d’habitude.

– Karla, ai-je dit en m’asseyant à côté d’elle. J’ai vraiment besoin de te parler, vraiment.

– Oh oh, a chuchoté quelqu’un à côté de nous.

Mrs Benson a fondu sur notre table.

– Jeune fille, qu’êtes-vous en train de faire ?

J’ai pris une profonde inspiration.

– Je mange mon déjeuner, Mrs Benson.

Tous les gosses de la table ont essayé d’étouffer leurs rires, mais quand le lait a giclé du nez de Darnell, eh bien… ça n’a plus été possible de se contrôler.

– Venez avec moi jeune fille, m’a dit Mrs Benson.

– Pourquoi ? ai-je voulu savoir. Je n’ai rien fait.

Elle est sortie, rouge de colère.

– C’était facile, a dit Darnell.

– Trop facile, a répondu Karla.

– Karla, j’ai vraiment besoin de te parler.

– Oh oh, a dit Darryl, maintenant c’est Jim Crow4 qui s’amène.

En vérité, son nom était Moriarty. L’entraineur s’est dirigé droit sur moi.

J’attendais qu’il me dise quelque chose, mais il ne l’a pas fait. Il m’a attrapé par les bras en enfonçant ses doigts dans ma chair. Moriarty m’a à moitié trainée jusqu’à la porte de la cafétéria.

– T’es une petite salope, a-t-il chuchoté.

– Je m’en occupe, est intervenue Miss Moore, la surveillante générale.

Elle a passé son bras autour de moi et m’a conduit dans le hall.

– Petite, vous êtes dans un sale pétrin. Que diable étiez-vous en train de faire ?

– Rien, Miss Moore. Je n’ai rien fait. J’essayais juste de parler à Karla.

Elle m’a souri.

– Parfois, il n’y a pas besoin de faire grand chose pour se retrouver dans une situation fâcheuse.

Toute ma panique et ma peur sont remontées dans mes yeux. J’aurais tellement voulu me confier à Miss Moore.

Elle a essayé de me rassurer :

– Ma chérie, ce n’est pas si grave.

Je ne pouvais pas parler.

– Est-ce que ça va, Jess ? Est-ce que vous avez des ennuis ?

Elle regardait ma lèvre fendue. Personne d’autre ne l’avait remarquée.

– Vous voulez en parler, Jess ?

Je voulais en parler. Mais ma bouche refusait de bouger.

– Et voilà l’autre fauteuse de trouble, a dit Moriarty.

Il tenait Karla d’une bonne prise.

Miss Moore l’a attirée contre elle.

– Je m’en occupe, Moriarty, vous pouvez retourner surveiller le repas.

Il l’a regardée avec une haine palpable. Je pouvais voir à quel point il était raciste.

– Venez les filles.

Miss Moore a passé un bras autour de chacune de nous.

– Je vais expliquer au principal que vous n’aviez pas de mauvaises intentions.

Karla et moi, on s’est penchées en avant et on s’est regardées.

– Je suis désolée, je ne voulais pas t’attirer d’ennuis.

Miss Moore s’est arrêtée de marcher.

– Les filles, vous n’avez rien fait de mal. Vous vous êtes élevées contre une règle tacite qui a bien besoin d’être changée. Je souhaite juste que vous vous en sortiez.

Quand le principal, Mr Donatto, a fini par m’appeler dans son bureau, Miss Moore a demandé si elle pouvait venir aussi. Il a froncé ses épais sourcils.

– Je préfère que vous ne veniez pas, Suzanne.

Mr Donatto a fermé la porte et m’a fait signe de m’asseoir. Je me sentais seule dans un monde hostile. Il s’est affaissé dans sa chaise et a pressé le bout de ses doigts les uns contre les autres. J’ai regardé la peinture de Georges Washington sur le mur et je me suis demandée s’il portait une peau de mouton blanche ou si la peinture était inachevée. Mr Donatto s’est raclé la gorge. Je savais qu’il était prêt.

– J’ai entendu dire que vous avez créé quelques troubles à la cantine aujourd’hui, jeune fille. Voulez-vous vous expliquer ?

J’ai haussé les épaules.

– Je n’ai rien fait.

Donatto s’est penché en arrière sur sa chaise.

– Le monde est très complexe. Beaucoup plus complexe que les enfants ne peuvent l’imaginer.

Oh mon dieu, j’ai pensé, c’est l’heure du sermon.

– Dans certaines écoles, il y a des bagarres entre les enfants de couleurs et les élèves blancs. Est-ce que vous saviez ça ?

J’ai secoué la tête.

– Je suis fier que nous ayons de bonnes relations entre les races dans cette école. Cela n’a pas été facile avec le changement de la carte scolaire. On veut juste maintenir le calme, vous comprenez ?

– Je ne comprends pas pourquoi je ne peux pas prendre mon déjeuner avec mon amie. On ne se bat pas.

La mâchoire de Donatto s’est crispée.

– La cafétéria fonctionne de cette manière parce que les élèves sont plus à l’aise avec cette séparation.

– Ben, moi pas.

C’était sorti tout seul de ma bouche. Donatto a frappé sur le bureau avec la paume de sa main.

Miss Moore a ouvert la porte.

– Je peux vous venir en aide, monsieur ?

– Sortez et fermez la porte, lui a-t-il crié.

Il m’a tourné le dos et a pris une profonde inspiration.

– Il faut que vous compreniez que tout ce que nous voulons, ce sont de bonnes relations entre les élèves.

– Alors pourquoi je ne peux pas manger avec mes amies ?

Donatto est venu vers moi et s’est approché si près que je pouvais sentir son souffle sur mon visage.

– Jeune fille, écoutez-moi bien. Je m’efforce de faire tenir debout cette école, et que j’aille au diable si je laisse une petite fauteuse de trouble comme vous mettre tout mon travail par terre. Vous m’avez compris ?

J’ai cligné des yeux quand des postillons ont heurté mon visage.

– Vous êtes suspendue pour une semaine.

Suspendue ? Pourquoi ?

– Je voulais partir de toute façon, je lui ai dit.

Il a souri d’un air suffisant.

– Vous ne pouvez pas vous en aller avant vos seize ans.

– Je ne peux pas partir, mais vous pouvez me suspendre ?

– C’est tout à fait ça, jeune fille.

Puis il a hurlé :

– Miss Moore ! Cette élève a été suspendue. Veillez à ce qu’elle quitte l’établissement immédiatement.

Miss Moore se tenait debout de l’autre côté de la porte. Elle m’a souri en posant la main sur mon épaule :

– Ça va ?

– Bien sûr.

– Ça va se tasser, a-t-elle dit pour me rassurer.

J’ai pris un air implorant.

– Laissez-moi juste voir Mrs Noble et Miss Candi, s’il vous plait. Ensuite je partirai.

Miss Moore a hoché la tête.

J’avais tellement envie de lui parler, mais je me sentais comme sur un bateau qui partait à la dérive, s’éloignant de tout le monde. Je lui ai dit au-revoir et je suis parti.

Mrs Noble corrigeait les interrogations. Elle a levé les yeux vers moi quand je suis entrée dans la classe :

– J’écoute.

Elle a continué à corriger les copies.

Je me suis assise sur une table, face à elle.

– Je viens vous dire au-revoir.

Mrs Noble m’a regardée et a ôté ses lunettes.

– Vous arrêtez l’école maintenant ?

J’ai haussé les épaules.

– Ils m’ont suspendue, mais je ne reviendrai pas.

– Ils vous ont suspendue ? À cause de l’incident à la cantine ?

Mrs Noble s’est frotté les yeux puis a fait glisser ses lunettes pour les remettre en place.

– Est-ce que vous pensez que j’ai fait quelque chose de mal ?

Elle s’est reculée sur son siège.

– Quand on fait quelque chose par conviction, ma chère, ce doit être parce qu’on pense que c’est la bonne chose à faire. Si vous cherchez l’approbation de tout le monde, vous ne serez jamais capable d’agir.

Je me suis sentie attaquée.

– Je ne demande pas à tout le monde, je vous demandais juste à vous.

Je me suis renfrognée.

Mrs Noble a remué la tête.

– Gardez en tête de revenir. Vous devez aller à l’université.

J’ai haussé les épaules.

– Je ne finirai jamais le lycée. J’irai à l’usine.

– Vous avez besoin de compétences, même pour être ouvrière.

J’ai haussé les épaules.

– Pour commencer, je ne peux pas me payer l’université. Mes parents ne vont pas débourser un centime pour moi, ni co-signer un emprunt.

Elle s’est passé les mains dans les cheveux. J’ai remarqué pour la première fois à quel point ils étaient gris.

– Qu’est-ce que vous voulez faire de votre vie ? a-t-elle demandé.

J’ai réfléchi à la question.

– Je veux un bon boulot, un boulot dans une usine où y’a un syndicat. J’aimerais vraiment aller dans une grande aciérie ou chez Chevrolet.

– J’imagine que ce n’était pas juste, de ma part, d’attendre de vous que vous vouliez faire mieux.

– Comme quoi ? j’ai dit.

J’étais en colère d’être devenue un sujet de déception, pour elle aussi.

– J’imaginais que vous deviendriez une grande poète américaine, ou une fougueuse responsable syndicale, ou que vous découvririez comment soigner le cancer.

Elle a retiré ses lunettes et les a nettoyées avec un kleenex.

– Je voulais que vous aidiez à changer le monde.

J’ai ri. Elle n’avait aucune idée d’à quel point j’étais démunie, en vérité.

– Je ne peux rien changer du tout.

J’ai envisagé de lui raconter ce qui s’était passé au terrain de football mais je n’ai pas trouvé les mots pour me lancer.

– Est-ce que vous savez ce qu’il faut pour changer le monde, Jess ?

J’ai secoué la tête.

– Il faut que vous découvriez ce en quoi vous croyez réellement. Ensuite, il faut que vous trouviez d’autres gens qui partagent la même idée. La seule chose que vous devez vraiment faire seule, c’est décider de ce qui est important pour vous.

J’ai hoché la tête et je me suis levée.

– Je ferais mieux d’y aller, Mrs Noble, avant qu’ils envoient une délégation pour me jeter hors de l’école.

Elle s’est levée et a pris ma tête entre ses mains. Elle m’a embrassée sur le front. Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’a rappelé comment je m’étais sentie en prison avec Al et Mona – ces moments où tu es séparée des gens que tu aimes et dont tu te sens vraiment proche.

Mrs Noble m’a dit :

– Revenez me voir.

Je lui ai menti :

– Bien sûr.

J’ai repris mon chemin vers le gymnase pour dire au revoir à Miss Candi. Miss Johnson m’a arrêtée dans le couloir.

– Où est votre laisser-passer, jeune fille ?

– Je n’en ai plus besoin, je suis virée, ai-je dit d’un ton qui semblait joyeux.

Quelques heures plus tôt, je me sentais prisonnière entre ces murs. Maintenant que je partais, l’école me semblait plus petite. Je parcourais les couloirs comme une ancienne élève. Je pouvais entendre la musique lointaine et dissonante de John Philip Sousa5 arriver de l’auditorium. J’avais oublié qu’il y avait une assemblée en fin de journée. Je me suis dit que je n’avais sans doute pas besoin d’y aller. Quand la cloche a sonné, les portes se sont ouvertes et les élèves ont surgi dans les couloirs. J’ai attendu que le flot s’atténue un peu avant de lutter pour atteindre le gymnase.

Il n’y avait personne dans le gymnase des filles quand je suis arrivée. J’ai pris mes chaussures de sport et mon short dans mon casier et je les ai mis. J’ai commencé à jouer avec les cordes, grimpant sur l’une puis sur les autres. Quand je suis redescendue, je me suis rendu compte que je refoulais tellement mes émotions que j’ai eu peur d’exploser. J’ai couru sur la piste intérieure jusqu’à presque en tomber.

Quand je me suis arrêté, j’ai vu Miss Candi qui me regardait. Elle était revenue au gymnase pour faire quelque chose et elle m’avait vu courir.

– Vous me regardez depuis combien de temps ?

Elle a haussé les épaules.

– J’ai entendu dire que vous étiez suspendue.

– Est-ce que vous pensez que j’ai fait quelque chose de mal, Miss Candi ?

Dès que j’ai dit ça, j’ai repensé à ce que m’avait expliqué Mrs Noble sur le fait de chercher l’approbation.

– Simplement, je ne crois pas que vous ayez voulu semer le trouble. C’est tout, a-t-elle dit en regardant ailleurs.

– Oh, ai-je dit en soupirant, déçue. Bien, Miss Candi, je suis juste venue vous dire au revoir.

Je suis passée devant l’atelier de mécanique – c’était ça, le cours que j’avais voulu faire. Au lieu de ça, ils m’ont fait faire des feuilletés et de la sauce au citron dans le cours de cuisine. Comment Mrs Noble pouvait-elle s’imaginer que j’avais la moindre chance de changer ce monde en faisant des feuilletés ?

Sur l’entrée principale de l’école, les mots Optima futura étaient gravés dans la pierre. Le meilleur est à venir. J’espérais que c’était vrai.

– Hé ! a hurlé Darnell, depuis la permanence du deuxième étage. Bien joué !

Je lui ai fait un signe de la main.

– On se voit plus tard, a-t-il crié.

Un professeur l’a tiré à l’intérieur et a refermé la fenêtre.

– Jess !

J’ai entendu Karla m’appeler.

– Jess, attends !

– Ils m’ont suspendue, lui ai-je dit.

– Moi aussi. Pour deux semaines.

– Deux semaines ? Ils m’ont suspendue pour une seule ! Je pars pour de bon, de toute façon.

Karla a sifflé entre ses dents.

– Merde, t’es sure de ton coup ?

J’ai hoché la tête.

– J’en peux plus.

– Jess, a dit Karla, avec toutes les merdes qui nous sont tombées dessus, j’ai oublié de te demander ce qui se passait. Tu as dit que tu avais besoin de parler.

Ce moment précis a été un tournant important de ma vie. Je me sentais comme un barrage sur le point de céder, mais je me suis entendu dire :

– Oh, c’était pas si important.

Karla a eu l’air inquiète.

– T’es sure ?

J’ai hoché la tête, en sentant les dernières briques s’empiler sur le mur à l’intérieur de moi, probablement pour toujours.

– On descend à Jefferson, a dit Karla. Tu veux venir ?

J’ai fait non de la tête, puis je l’ai serrée dans mes bras pour lui dire au revoir.

Je ne voulais pas affronter mes parents. Je savais que si je me dépêchais, ils ne seraient probablement pas encore rentrés du boulot.

Aussitôt arrivée à la maison, j’ai pris deux taies d’oreillers que j’ai bourrées avec tous mes vêtements. J’ai plongé au fond de mon placard et j’ai sorti le sac à dos dans lequel il y avait la cravate et le costume que Al et Jacqueline m’avaient achetés.

La bague ! Je l’ai sortie de la boite à bijoux de ma mère et je l’ai passée à ma main gauche.

Je me dépêchais, craignant que mes parents n’arrivent et ne m’attrapent. J’ai trouvé un bout de papier et un stylo. Je transpirais, et ma main tremblait.

Chers papa et maman, j’ai écrit.

– Qu’est-ce que tu fais ? m’a demandé Rachel.

– Chut !

J’ai continué à écrire. J’ai été virée de l’école. Ce n’est pas ma faute, au cas où ça vous intéresse. J’ai presque 16 ans. Je vais arrêter pour de bon. J’ai un boulot et de l’argent. Je pars. S’il vous plait, ne venez pas me chercher. Je ne veux plus vivre ici.

Je ne voyais pas quoi écrire de plus. Ils pourraient me retrouver au boulot s’ils voulaient. Mais ils pourraient aussi être contents d’être débarrassés de moi, autant que je serais soulagée de partir.

– Qu’est-ce que tu fais ? m’a redemandé Rachel.

Ses lèvres tremblaient.

– Chut, ne pleure pas.

Je lui ai fait un câlin.

– Je pars de la maison.

Elle a secoué la tête.

– Non, tu peux pas.

J’ai hoché la tête.

– Je vais essayer. Je vais devenir cinglée ici.

– Je le dirai ! m’a-t-elle menacée.

J’ai couru dehors, redoutant de me faire attraper par mes parents au dernier moment. Ils pouvaient utiliser la force pour me ramener, m’arrêter ou m’envoyer dans une institution. Ou ils pouvaient me laisser partir. C’étaient eux qui décidaient. Ça, je l’avais bien compris. J’ai dévalé la rue en courant jusqu’à ce que mes poumons me fassent mal. Au bout de plusieurs pâtés de maison, je me suis appuyée contre un réverbère et j’ai repris ma respiration. Je me suis sentie libre. Libre de découvrir ce que la liberté signifiait. J’ai regardé ma montre. C’était l’heure d’aller travailler. J’avais presque seize ans. J’avais trente-sept dollars en poche.

***

– Tu es en retard, m’a dit le contremaitre quand je suis entrée.

– Désolée, ai-je répondu en démarrant la machine pour me mettre au boulot.

– Sale gosse, a-t-il lancé à Gloria.

Elle a baissé la tête alors qu’il s’en allait. Puis elle a relevé les yeux et a souri.

– Dure journée, Jess ?

J’ai ri.

– J’ai été virée de l’école et je me suis barrée de chez moi.

Elle a soupiré et a secoué la tête.

– Je t’aurais bien ramenée à la maison avec moi, mais mon mari essaie déjà de faire déguerpir nos propres enfants !

J’ai demandé à Eddie si je pouvais enchainer deux postes.

– On va voir.

À 23h00, le boulot était fini et il m’a renvoyé chez moi. J’ai essayé de dormir assise à la gare routière, mais les flics n’arrêtaient pas de venir et de me demander de leur montrer mon ticket. J’ai acheté un ticket pour Niagara Falls, mais ils me réveillaient à chaque fois qu’un bus partait et me demandaient pourquoi je n’étais pas dedans. J’ai trainé dans le coin, pris un petit déjeuner, bu un café et j’ai marché encore un peu. À midi, je suis allée à une séance de cinéma. Quand je me suis réveillée, j’étais en retard pour le boulot.

Eddie m’a avertie que ça ne devait plus arriver.

– T’as une tête de déterrée, m’a soufflé Gloria.

– Merci beaucoup.

J’ai commencé à réfléchir.

– Hé, Gloria, tu te rappelles quand tu m’as parlé d’un bar où ton frère allait, vers Niagara Falls ?

Gloria s’est tendue.

– Oui, et alors ?

– Et alors, est-ce qu’il connait d’autres bars de ce genre là en ville ?

Elle a haussé les épaules.

– C’est important, Gloria. Je t’en supplie, j’ai vraiment besoin de savoir.

Gloria avait l’air nerveuse. Elle s’est essuyé les mains sur son tablier pour se débarrasser des taches d’encre, comme si elle voulait se débarrasser du sujet de notre discussion. À l’heure de la pause déjeuner, elle m’a glissé un morceau de papier dans la main.

– Qu’est-ce que c’est ?

Sur le papier, le nom Abba’s était écrit.

– J’ai appelé mon frère. Je lui ai demandé où il allait. Il a dit que ça lui était arrivé d’aller là-bas.

J’ai souri jusqu’aux oreilles.

– Est-ce que tu sais où c’est ?

– Et qu’est-ce qu’il faudrait que je fasse encore, que je t’y emmène ?

– OK, ai-je dit en levant les mains en signe de capitulation, je demandais juste.

J’ai appelé les renseignements pour avoir l’adresse. Après le changement d’équipe, je me suis lavée dans les toilettes et j’ai mis des vêtements propres. J’ai regardé l’anneau à mon doigt. Il n’y avait pas de jeu. Je me suis promis de ne jamais le retirer. À mon avis, il était temps que cet anneau me livre ses secrets pour m’aider à survivre à ma propre existence. J’ai traversé la ville jusqu’au Abba’s et je suis restée dehors à faire les cent pas et à fumer. J’étais tétanisé à l’idée de rentrer dans ce bar, exactement comme je l’avais été la première fois au Tifka’s. Sauf que cette fois, je trimbalais tout ce que je possédais dans deux taies d’oreiller. Où est-ce que je pourrais bien aller si j’étais rejetée ici ?

J’ai pris une profonde inspiration et je suis entrée dans le bar. C’était vraiment bondé à l’intérieur, du coup j’avais le sentiment d’être incognito et en sécurité. Je me suis faufilé jusqu’au bar.

– Une Genny, j’ai commandé à la barmaid.

Elle a plissé les yeux.

– Fais-moi voir un papier d’identité.

– On m’en a jamais demandé au Tifka’s, ai-je protesté.

Elle a haussé les épaules.

– Alors va boire une bière au Tifka’s, a-t-elle lancé en s’éloignant.

J’ai frappé le bar avec mon poing.

– On a eu une dure journée, petite ? m’a demandé une des butchs accoudées au comptoir.

– Une dure journée ?

Mon rire a retenti, strident.

– J’ai été virée de l’école, je n’ai pas d’endroit où aller, et je vais perdre mon putain de boulot si je trouve pas un endroit où dormir pour être à l’heure.

Elle a pincé ses lèvres, a hoché sa tête et a pris une gorgée de bière.

– Tu peux venir chez nous pour un temps si tu veux, a-t-elle dit avec désinvolture.

– Tu te fous de moi ? ai-je demandé.

Elle a secoué la tête.

– T’as besoin d’un endroit où te poser ? Ma copine et moi, on a un appartement au-dessus de notre garage. Tu peux y venir si tu veux, c’est toi qui vois.

Elle a fait signe à la barmaid.

– Meg, mets une bière à la petite pour moi, OK ? 

On s’est présentées.

– Jes’ quoi ? a-t-elle demandé.

– Jess, c’est mon nom. Juste Jess.

Toni a grogné :

– Juste Jess, hein ? Et ben je suis juste Toni.

Meg a flanqué une bouteille de bière devant moi.

– Merci pour la bière, Toni.

Je l’ai saluée avec ma bouteille.

– Est-ce que je peux venir dès ce soir ?

Toni a ri.

– Oui, j’imagine. Si je ne suis pas trop bourrée pour mettre les clés dans la serrure. Hé, Betty !

La copine de Toni venait de sortir des toilettes et se tenait derrière elle.

– Hé, Betty, voici Dondi6. Cette gosse est orpheline. Ses parents sont morts dans une explosion de voiture, tu vois.

Toni a ri et a bu une gorgée de bière.

Betty s’est écartée de Toni.

– Ce n’est pas drôle.

Je suis intervenue.

– Toni m’a dit que vous aviez un endroit où je pourrais me poser. J’ai vraiment besoin d’un endroit où dormir. Je veux dire, vraiment besoin.

Betty a regardé Toni, a haussé les épaules et s’est éloignée.

– C’est bon pour elle, a dit Toni. Je vais retourner m’asseoir avec Betty. Je viendrai te chercher avant qu’on parte.

J’ai fini ma bière et j’ai posé ma tête sur le bar. La pièce tournait et j’avais tellement envie de dormir. Meg a tapoté le comptoir avec les articulations de ses doigts, à côté de ma tête.

– T’es bourrée ou quoi ?

– Non, je travaille beaucoup en ce moment, je lui ai dit.

Je me suis dit qu’elle ne m’appréciait pas trop. Puis elle m’a apporté une autre bière.

– Je n’en ai pas commandé.

– C’est la maison qui offre, a-t-elle dit.

Allez comprendre.

Quand le bar a commencé à se vider, j’ai trouvé une chaise libre près de l’arrière-salle bruyante. J’ai appuyé ma tête contre le mur et je me suis endormie. Quand je me suis réveillée, Betty me tirait par la manche en disant qu’il était l’heure de rentrer à la maison. Toni chantait Roll Me Over in the Clover7 pendant que Betty essayait de la faire rentrer dans la voiture. Je me suis couchée sur le siège arrière et je me suis aussitôt rendormie.

– Allez, debout !

Betty m’a secouée. On était dans leur allée. Elle luttait pour faire tenir Toni contre la voiture.

– Ne me donne pas un deuxième problème à gérer, m’a dit Betty sèchement.

Je suis sorti de la voiture et je l’ai aidée à soutenir Toni dans les escaliers.

– Tu peux dormir sur le canapé cette nuit, a dit Betty.

– C’est qui la môme ? a demandé Toni. Qu’est-ce que c’est que ça, ta nouvelle butch ?

Betty a répondu sèchement.

– C’est toi qui as invité la môme à venir vivre dans l’appartement du garage, tu te rappelles ?

Je me suis pelotonnée dans le canapé en essayant de disparaitre. Un instant plus tard, Betty est sortie de la pièce et m’a lancé une couverture.

– Si je peux juste dormir un peu cette nuit, après je m’en irai.

– Ça va, a-t-elle soufflé avec lassitude. T’inquiète pas, ça va bien se passer.

Je me suis accroché à ce petit bout de réconfort.

Allongée là, dans le noir, j’ai réalisé d’un coup que j’étais toute seule : plus d’école, plus de parents – à moins qu’ils ne viennent me chercher. J’ai failli m’étouffer de honte en repensant à ce qui m’était arrivé au terrain de football. J’avais peur de vomir et je n’avais pas demandé où étaient les toilettes. J’aurais préféré être dans le canapé de Al et Jackie. J’aurais voulu me réveiller chez elles.

Alors j’aurais pu raconter à Jacqueline ce qui m’était arrivé sur le terrain de foot. Est-ce que je lui en aurais parlé ? J’ai réalisé que je n’aurais sans doute pas pu raconter à Al ou à Jacqueline ce que les garçons m’avaient fait. Je me sentais trop honteuse.

Je me suis fait un serment avant de m’endormir. Je me suis promis de ne plus jamais porter de jupe et de ne plus jamais de la vie laisser quiconque me violer, quoi qu’il arrive.

En réalité, je n’ai pu tenir qu’une seule de ces promesses.

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1. Aussi appelé quart-arrière ou quart, le quaterback est le joueur qui mène l’offensive. Il est aussi celui qui a le plus de prestige.

2. Insulte pour lesbienne.

3. La Grande Charte est un des textes fondateurs de la loi anglaise, qui a inspiré la Constitution états-unienne.

4. En référence aux lois Jim Crow, un ensemble d’arrêtés et règlements promulgués entre 1876 et 1965 dans les États du Sud des États-Unis et qui sont l’un des piliers de la ségrégation raciale, notamment dans les écoles, services publics, bus et restaurants. Le nom de Jim Crow provient d’un spectacle populaire raciste.

5. John Philip Sousa est un compositeur états-unien de la fin du 19e siècle.

6. Personnage principal du comics du même nom, Dondi est un orphelin âgé de six ans.

7. Roll Me Over in the Clover, « Fais-moi rouler dans les trèfles », extrait d’une chanson populaire salace anglaise des années 1940.

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