Chapitre 10

10

Sans Edwin je n’aurais peut-être jamais rencontré Milli. Un matin où elle partait prendre le petit déjeuner avec Darlene, Ed m’a proposé :

– Tu veux venir ?

À l’instant où on est entrées dans ce snack-bar miteux, je me suis dit que j’étais content d’être venu. Le resto était plein de pros – qu’elles soient nées hommes ou femmes. On nous a accueillies avec enthousiasme. On m’a embrassée et taquinée. Darlene a attiré Edwin sur ses genoux, en mimant des menaces aux autres femmes pour qu’elles laissent sa butch tranquille. C’était marrant quand on jouait toutes ensemble comme ça.

Darlene m’a parlé du dernier épisode télé du Fugitif1 : le vrai tueur est pris, David Janssen est vengé et peut arrêter sa cavale.

Ed était en train de s’engueuler avec une femme assise en face de nous au sujet des émeutes de Newark et Detroit2.

– La violence est aussi américaine que la tarte aux cerises3 : c’est ce que Rap Brown4 dit.

Ed a tapé du poing sur la table : 

– C’est une répétition générale avant la révolution.

La femme a levé les mains en l’air en signe de reddition.

– OK, ça va, t’énerve pas comme ça.

Tout le monde essayait de crier plus fort que le juke box dont le volume était poussé à fond. Les Beatles chantaient Lucy in the Sky with Diamonds5. J’ai tapoté l’épaule de Darlene.

– Qu’est-ce qu’elle veut dire cette chanson, au fait ?

Elle a ri.

– Comment je le saurais ?

Mes yeux brulaient de fatigue. J’ai demandé à Edwin de m’accompagner dehors pour qu’on écoute ensemble le bruit que faisait ma Norton quand je la démarrais au kick. Chaque fois qu’il faisait froid et humide, elle refusait de se mettre en route.

C’est en regardant par-dessus l’épaule d’Edwin que j’ai vu Milli pour la première fois. Elle se tenait juste là, à me regarder. Ed a jeté un coup d’œil à Milli puis, en bonne amie, elle s’est éclipsée.

J’ai encore quelques images en tête que je peux faire défiler en fermant les yeux. Sur l’une d’elles, Milli, mains sur les hanches, me mate comme si la moto et moi ne formions qu’une seule machine élancée. Son langage corporel, l’éclat de ses yeux, son sourire taquin, tout se mêlait en un défi érotique fem. D’un simple haussement de sourcil, elle a donné l’irrésistible signal de départ.

Sans un mot, j’ai retiré ma veste en cuir marron et je la lui ai tendue. Aucune de nous deux n’était pressée. Une fois cette danse amorcée, il n’y avait pas de raison de se précipiter. Au contraire, nous avions tout intérêt à en savourer chaque instant. Je l’ai aidée à enfiler ma veste.

Je pense que je suis tombée amoureuse d’elle à l’instant où elle a lancé sa jambe par-dessus la moto pour s’installer derrière moi. La manière dont deux femmes s’accordent sur une moto fait partie de la sexualité qu’elles partagent – et Milli était très, très bonne sur une moto.

Quand on a démarré, elle a fait signe à ses amies. Je ne m’étais pas rendu compte jusque-là qu’elles nous observaient toutes depuis la fenêtre du restaurant en lui adressant ce genre de sourire doux et secret.

À partir de ce moment, j’étais sa butch et elle était ma fem. Tout le monde le savait. Nous aussi. On allait ensemble, et ça faisait des étincelles. Toutes les deux, on était un couple en béton et on se sentait invincibles.

Ce n’était pas juste pour la frime. On était assorties dans nos tripes. Survivre, pour une stone butch et une stone pro, ça nécessite de tenir tête au monde. On se vivait sans concession, et on aimait ça l’une chez l’autre. Danser un slow à l’aube, faire l’amour férocement, se pencher ensemble pour faire corps avec la moto dans un virage serré : ça devenait juste de mieux en mieux.

***

Un matin, Milli n’est pas venue au bar après le boulot comme elle faisait d’habitude. Darlene et ses amies non plus. On était toutes inquiètes. Darlene a fini par arriver en voiture. Milli était en sang sur la banquette arrière, le visage tuméfié. Je suis montée et j’ai pris sa tête sur mes genoux. On a dû l’emmener chez un putain de vétérinaire pour lui plâtrer le bras. On ne voulait pas aller aux urgences parce qu’on avait peur qu’ils appellent la police. C’était un flic en civil qui l’avait tabassée.

Milli a mis du temps, beaucoup de temps, pour reprendre confiance en elle. Ça l’a changée. Chaque passage à tabac te change.

J’ai décroché un travail de jour dans une usine de tuyaux en plastique. Milli travaillait à mi-temps dans un atelier de reliure. Ça se passait bien, c’était juste différent. Puis je me suis fait virer et Milli m’a dit nonchalamment qu’elle envisageait de reprendre le boulot de danseuse pour qu’on puisse traverser cette phase.

– Non, non, non, non, non !

Je pensais avoir exprimé ma position on ne peut plus clairement. Mais quand j’ai vu qu’en réponse Milli faisait le tour de la table pour venir vers moi, j’ai battu en retraite.

Elle m’a coincée contre l’évier et s’est mise juste sous mon nez. Elle postillonnait de rage.

– Personne, personne ne me dit comment je dois mener ma vie ! Ni toi, ni personne ! Compris ?

J’ai admis qu’elle avait raison là-dessus. Elle a surenchéri :

– Et depuis quand t’es devenue une foutue moralisatrice ?

Elle arpentait la cuisine. J’ai crié :

– J’t’emmerde !

Elle savait que ce n’était pas vrai.

– Tu dis juste ça pour me faire mal.

Elle a reconnu que j’avais raison.

– C’est juste que ce milieu est vraiment trop dangereux pour toi, ai-je argumenté. T’as déjà oublié pourquoi t’as arrêté ?

Cette dernière phrase était une grossière erreur. Je m’en suis rendu compte quand elle a attrapé l’assiette la plus proche pour l’envoyer valser à travers la pièce, dans ma direction. J’ai esquivé.

– Espèce de pourriture condescendante, a-t-elle crié. Tu crois pas que je connais cette vie mieux que toi, connasse ?

On a gardé le silence toutes les deux pendant un moment. J’ai décidé de faire la vaisselle. Milli s’est appuyée sur le comptoir de la cuisine, en me regardant, les bras croisés devant la poitrine. Le plus calmement possible, j’ai dit :

– J’peux pas supporter l’idée qu’un mec, ou n’importe qui, te fasse du mal.

Milli a attrapé un torchon et a commencé à essuyer la vaisselle. C’était bon signe. Elle a demandé :

– Comment tu crois que je me sens quand tu bosses comme videuse dans les bars le weekend et qu’il y a une baston ?

Elle s’est énervée à nouveau.

– Mais bordel, c’est quoi la putain de différence entre toi qui fais la videuse et moi qui travaille comme hôtesse ?

– Comme danseuse, ai-je clarifié. Tu sais que je m’inquiéterais à chaque putain de minute de retard que tu pourrais avoir à la fin de ta journée.

– Eh ben, va te faire foutre. C’est ton problème, chérie, pas le mien !

Milli a marqué un temps d’arrêt puis a baissé les yeux. Je me suis dit qu’elle s’en voulait peut-être d’avoir dit ça.

– Je suis désolée, a-t-elle dit. C’est juste que je supporte pas quand quelqu’un joue à ce truc moralisateur avec moi.

– Putain de toi ! je criais à présent. Depuis que je t’ai rencontrée tu attends que je fasse une putain d’erreur, que je dise un truc de travers sur le fait que tu sois pro.

– Ex-pro, a-t-elle dit sur un ton sarcastique.

– C’est pas une blague bordel ! Je t’ai jamais fait chier là-dessus. Tu le sais. Mais chaque fois qu’on s’engueule tu es à l’affut, t’espères me mettre suffisamment en colère pour que je fasse une erreur. Comme ça tu pourras partir.

Milli a souri pour la première fois depuis que j’étais rentrée à la maison et que je lui avais annoncé mon licenciement.

– Qu’est-ce qu’il y a de drôle ? ai-je demandé d’un ton maussade.

– Je t’aime bien, a-t-elle dit doucement.

J’ai pivoté vers l’évier et j’ai secoué la tête pour montrer mon exaspération. Elle m’a retourné vers elle. Elle avait un regard vraiment plein de chaleur. Elle m’a embrassé sur la bouche. Je lui ai rendu son baiser. Puis je suis repartie à la vaisselle.

Elle m’a de nouveau attiré vers elle.

– On doit payer le loyer. C’est juste pour un moment. J’aime pas ça plus que toi.

J’ai éclaté de rire.

– Mon cul !

Elle a levé un sourcil, me défiant de poursuivre.

– Y’a des aspects de cette vie que t’aimes beaucoup, lui ai-je dit. Je le sais.

Milli a eu l’air stupéfaite.

– Vraiment ? Je ne pensais pas que tu comprendrais ça.

J’ai hoché la tête. Elle a mis ses bras autour de moi et a fait courir ses mains de bas en haut dans mon dos.

– On va parfaitement ensemble. Tu te souviens de ces vieux films d’espions où ils déchirent une carte à jouer en deux morceaux ? Puis quand les espions se retrouvent ils réunissent les deux parties. C’est comme ça que sont les pros et les stone butchs. On va parfaitement ensemble, tu vois ?

Elle m’a de nouveau embrassée. Elle embrassait vraiment bien. Puis elle a attrapé une poignée de mes cheveux, m’a tiré la tête en arrière et m’a regardée intensément avant de continuer à parler.

– Vous êtes les seules femmes sur terre à avoir le même genre de blessures que moi, tu vois ?

Je savais. Elle m’a embrassé dans le cou.

– Et, autre chose, vous êtes les amantes les plus tendres du monde.

Elle a déboutonné ma chemise en parlant. Le bavardage était terminé. La vraie conversation venait de commencer. Nos deux corps conduisaient l’électricité entre nous.

Plus tard, au lit, je l’ai tenue dans mes bras et je me suis remémoré notre dispute comme s’il s’agissait d’un mauvais rêve. J’ai demandé :

– Quand est-ce que tu commences ?

Elle s’est tendue.

– J’appellerai Darlene demain.

J’ai passé toute la semaine en panique, à passer des entretiens d’embauche dans les usines. Si seulement je pouvais trouver un boulot avant la fin de la semaine !

Le jeudi, au moment du diner, Milli m’a annoncé nonchalamment qu’elle allait commencer à travailler la nuit suivante avec Darlene au Pink Pussy Kat. J’ai donné un coup de fourchette dans mon morceau de viande. Elle m’a mise en garde :

– Ne commence pas.

– J’ai rien dit.

On a mangé en silence. Le vendredi, je suis partie au bar en début de soirée alors qu’elle dormait encore. Je lui ai préparé un pique-nique et j’ai collé des petits cœurs rouges sur le sac en papier brun.

Tout le monde là-bas savait que j’étais en colère. Les butchs me donnaient des tapes dans le dos en me disant de passer à autre chose. Les fems lissaient simplement un peu les plis du col de ma veste et me fixaient du regard pendant un moment : un message plus complexe. Puis, d’un geste de l’index, Justine m’a appelée de l’autre côté de la pièce. Elle m’a attrapée fermement par la cravate et ne l’a pas lâchée.

– Arrête ça, m’a-t-elle ordonné.

– Quoi ?

Elle a serré ma cravate plus fermement encore :

– J’ai dit : arrête ton mélodrame ! Elle n’a pas besoin de ça, chérie. Et si tu veux la perdre, c’est exactement comme ça qu’il faut t’y prendre.

J’étais sur le cul :

– Je pige pas, ai-je avoué en toute sincérité.

– Grandis, a-t-elle conclu.

Puis elle m’a lâchée.

Quand le soleil s’est levé, j’étais tout excité à l’idée de voir Milli. Quand elle est arrivée avec les autres danseuses du club, j’angoissais à l’idée de repartir avec elle. Mais elles sont toutes restées ensemble un bon moment dans les toilettes.

Finalement, elles en sont sorties une par une, quittant à reculons la camaraderie de leur groupe pour rejoindre chacune d’entre nous.

La tête de Milli a reposé sur mon dos pendant tout le trajet du retour. J’avais peur qu’elle se soit endormie et qu’elle tombe dans un virage.

Quand on est arrivées, je lui ai fait couler un bain chaud et moussant. Je suis allée dans la chambre lui dire qu’il était prêt mais elle s’était déjà endormie. Je n’étais pas fatiguée.

Je l’ai réveillée à 18h00 pour le diner. Je lui avais préparé son plat favori mais elle s’est contentée de jouer avec sa fourchette.

– Ça va ? ai-je demandé.

– Ouais, ça va, a-t-elle répondu exactement comme je l’aurais fait.

– Tu viens au bar après le boulot ?

Elle est restée silencieuse une minute.

– Je peux te rejoindre à la maison ? Je suis tellement crevée.

Ça m’a directement rendu maussade parce que j’appréhendais quelque chose.

– C’est quoi le problème de se retrouver au bar ?

– Est-ce qu’on peut parler de ça une autre fois ? a-t-elle demandé.

– Oui, bien sûr, ai-je dit.

Cette nuit-là, je lui ai emballé son déjeuner dans le sac avec les petits cœurs rouges. Elle l’a pris en souriant – au sac, pas à moi.

Je me suis sentie bizarre le lendemain quand les autres filles sont rentrées du boulot pour retrouver leurs butchs. À chaque fois qu’une personne me demandait où était Milli, je me mettais un peu plus en colère et sur la défensive.

Ce matin-là, avec Milli, on s’est disputées à ce propos.

– Ça ne t’est jamais venu à l’esprit que je pouvais être mal à l’aise au bar ? a-t-elle crié.

Ça ne m’était absolument jamais venu à l’esprit.

– Pourquoi ? ai-je demandé, confuse.

– Parce qu’il y a du mépris envers nous.

– Qu’est-ce que tu racontes ? Beaucoup de femmes au bar sont des pros !

J’avais conscience d’être en train de crier, et j’aurais aimé pouvoir m’arrêter.

– C’est des filles du coin qui se débrouillent pour payer leur loyer. Elles ont honte de ce qu’elles font. Elles sont pas du milieu comme le reste d’entre nous. On est différentes.

Je n’avais jamais pensé à ça. J’étais sous le choc.

– Tu comprends, bébé ? C’est ton monde, pas le mien.

Son ton glacial m’a refroidie.

– Mon monde à moi, c’est les femmes avec qui je danse. Ce sont elles qui assurent mes arrières.

Milli avait toujours été une pro parmi les pros.

J’ai pris ma veste en cuir et je suis partie à moto. J’ai roulé bien au-delà des limites de la ville avant de m’arrêter sur le bord de la route pour m’asseoir et penser.

On a été super polies l’une envers l’autre le reste de la semaine à l’appartement. Mais je n’arrivais pas à la faire réagir. Elle refusait d’entrer dans la partie.

– J’sais pas, ai-je confié à Edwin. D’habitude, c’est moi qui dis rien.

– Donne-lui du temps, a conseillé Ed. Vous avez simplement besoin de temps toutes les deux.

Le dimanche matin, je dormais presque quand Milli est rentrée. Elle est restée dans la salle de bain un long moment avant que je réalise que quelque chose n’allait pas. Quand je me suis pointée à la porte de la salle de bain, elle a détourné la tête. Je me suis assise sur le carrelage.

– Ça va ? j’ai demandé.

– Oui, bébé. Va dormir.

Après quelques minutes, j’ai réussi à faire en sorte qu’elle me regarde. Son visage était enflé d’un côté. Un peu de sang coulait de sa lèvre entaillée. J’ai attrapé une serviette et j’ai fait couler de l’eau froide. Je suis resté face à elle jusqu’à ce qu’elle me fasse comprendre que je pouvais toucher son visage. Elle a serré ses bras fort autour de ma taille. Je me suis mis à genoux et je l’ai enlacée. Puis elle s’est dégagée et a fait couler un bain.

J’ai saisi le message. Je suis allée au lit. J’étais éveillée quand elle s’est mise nue et s’est allongée, mais je ne l’ai pas montré. Elle savait. Je crois que j’ai été plus surprise qu’elle quand j’ai commencé à pleurer. Elle savait s’y prendre avec mes larmes à peu près aussi bien que moi avec les siennes.

Elle est partie à la cuisine faire un café. Je suis restée couchée.

Elle a ramené une tasse de café à partager et s’est assise sur le lit. Son ton était plus doux que ce à quoi je m’attendais.

– Tu te souviens de la fois où j’ai été méchamment tabassée, et que j’ai arrêté de travailler dans les clubs ? Tu sais, après qu’on se soit rencontrées ?

– Oui, bien sûr.

Je me demandais où elle voulait en venir.

– Tu te souviens, tu m’as prise dans tes bras et tu as dit que tu me protégerais, que tu ne laisserais personne me blesser ?

J’ai grimacé. Milli a passé sa main dans mon dos pour me rassurer.

– Il n’y a rien de mal là-dedans, bébé. C’est ce qu’on veut toutes entendre quand on est blessées. Le seul problème, c’est que tu y as cru toi-même. Tu peux pas me protéger, mon chou. Je peux pas te protéger. Je crois que tu as du mal à accepter ça ces derniers temps.

Je n’ai pas démenti. Je n’ai rien dit. Au bout d’un moment, j’ai sombré dans le sommeil. Quand je me suis réveillée pour aller au boulot, Milli dormait encore sur le canapé. Je l’ai recouverte d’un plaid. Bordel, qu’est-ce que je l’aimais. Ce qu’elle avait dit était vrai. Je voulais la protéger et je savais que je ne pouvais pas. Je ne parvenais même pas à me défendre efficacement moi-même. J’étais à bout de nerfs. J’avais la trouille, même au boulot.

La nuit d’avant, juste avant la fermeture, le jeune Sal était arrivé dans le bar en trébuchant, tellement recouvert de son propre sang qu’on avait eu du mal à le reconnaitre. Il avait été agressé par un Marine6 qui attachait les jeunes gays efféminés aux lampadaires et les tailladait avec des lames de rasoir – des centaines de petites coupures. Puis le Marine allait s’asseoir au restaurant en face du bar et attendait de voir si quelqu’un oserait faire quelque chose pour l’arrêter.

Tout le monde savait que ce Marine trainait par là, mais on ne s’attendait pas à le voir débarquer au bar un samedi soir blindé de monde. Dans un premier temps, j’ai à peine réalisé ce qui se passait. Le téléphone a sonné. Justine a crié que c’était pour moi et m’a dit de me grouiller, c’était Milli. J’ai mis un doigt dans mon oreille pour mieux l’entendre et atténuer le son du juke-box quand j’ai vu le Marine fendre la foule droit vers moi. Il a pointé son doigt vers moi en marmonnant quelque chose.

– Du calme, ai-je dit.

Booker a frappé le mec à la tête avec une bouteille de ketchup. Il a expliqué plus tard que, dans la précipitation, c’était le seul truc qu’il avait pu trouver. Ça a très bien fonctionné. Je crois que ça a redonné du courage à tout le monde de voir le Marine inconscient, recouvert de ketchup. Le weekend d’après, on a appris qu’il avait été retrouvé mort. Personne ne savait qui avait fait le coup.

Quand je suis rentrée ce matin-là, j’ai rejoué toute la scène pour Milli. Au fond de moi, j’avais tellement envie de lui faire l’amour. Je l’avais désirée toute la semaine. Mais on s’est endormies en parlant encore de l’héroïsme de Booker.

C’est le vendredi suivant qu’on s’est amèrement disputées. Je ne me souviens pas de ce qui a provoqué ça. Ça n’a pas vraiment d’importance. Le truc à retenir, c’est que c’était le genre de dispute si douloureuse qu’elle arrache la première couche de peau de ton cœur.

J’ai essayé d’aller faire un tour en moto. Elle ne voulait pas démarrer. Je suis partie en trombe faire le tour du pâté de maison à pied.

Quand je suis revenu, Milli était partie. Je suis restée assise dans l’appartement, dans le noir, pendant un long moment. J’étais hors de moi. Mes pensées n’étaient pas très claires, je m’en souviens.

C’est à ce moment-là que j’ai réalisé qu’on était en train de dérailler. J’ai tout à coup ressenti le besoin de m’excuser, de m’expliquer, ou j’allais la perdre pour toujours. Je suis donc descendue au Pink Pussy Kat. Je ne sais pas à quoi je pensais.

J’ai fait les cent pas devant le club en fumant une cigarette. On ne voyait pas à l’intérieur du bar parce que les fenêtres et les portes étaient recouvertes d’un papier alu brillant.

Darlene m’a vue dès que j’ai ouvert la porte. Elle avait le bras autour du cou d’un marin. Elle a levé les yeux vers Milli qui dansait dans une petite cage juste au-dessus du bar. Milli m’avait vue aussi.

Peut-être que je m’étais imaginé que Milli portait une tenue quand elle dansait. Non pas que ce soit important, mais je venais juste de réaliser que je ne m’étais jamais posé la question. Je me suis imprégné des regards, des sons et des odeurs du monde dans lequel elle travaillait. J’ai écouté la chanson sur laquelle elle dansait : I never loved a man the way that I, I love you7.

J’avais déjà été dans tellement de bars à hôtesses qu’il y avait quelque chose de familier et d’ordinaire dans tout ça. Je pouvais tout de suite voir qui était en train de bosser dans cette pièce. Bien sûr, c’étaient les femmes. Mais on le devinait plus par leur attitude que par leur sexe. Après tout, c’était un boulot. Pour les femmes qui savaient prendre soin d’elles, ça payait bien. Et Milli savait faire ça.

Mais je savais que j’avais commis une erreur fatale en franchissant cette porte – la dernière que j’aurais l’occasion de commettre. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé qu’il était trop tard pour nous.

Je suis retournée à notre appartement pour attendre Milli.

Elle est revenue à la maison dans les heures qui ont suivi.

Elle a laissé la porte d’entrée ouverte pour se précipiter sur moi. J’ai dû sentir venir la suite parce que j’ai enfoncé les mains profondément dans mes poches. Elle m’a giflé violemment.

– Je suis désolée.

C’est tout ce que j’ai réussi à dire. Je le pensais vraiment. Vraiment.

– J’espère bien que t’es désolée !

Sa voix était cruelle et froide parce qu’elle était blessée, elle aussi.

– Est-ce que t’as vu tout ce que tu voulais ? a-t-elle demandé.

J’ai essayé d’expliquer :

– Je suis désolée bébé. Je n’ai pas fait ça pour te blesser. Je voulais repartir à zéro. J’ai fait une erreur.

– Ça c’est sûr, a-t-elle rétorqué, mais sa voix était plus calme.

Elle m’a regardée, perplexe.

– À quoi tu pensais ? a-t-elle lancé.

Puis sa colère s’est arrêtée un moment.

– Comment tu t’es sentie quand tu es entrée là-bas, Jess ? Ça t’a fait mal ?

– C’est drôle, j’ai dit. En quelque sorte ça m’a fait me sentir plus proche de toi, de vous. Et je me suis dit que vous aviez beaucoup de courage, vous toutes.

– De courage ?

Milli a froncé les sourcils.

– Ouais. Je crois pas que j’aurais la force de me battre sans mes vêtements.

Milli est restée debout à me regarder sans un mot. Puis elle est allée dans la chambre et a commencé à jeter des habits dans une valise. Je n’ai pas bougé de là où j’étais. Quand elle est sortie, elle a fait comme si elle cherchait quelque chose d’autre à emporter, mais je savais qu’elle essayait juste de gagner du temps.

– Est-ce qu’il y a quelque chose que je peux dire ? ai-je demandé, connaissant déjà la réponse.

Son expression s’est adoucie et elle s’est rapprochée.

– Je suis désolée, bébé, lui ai-je murmuré quand les larmes ont commencé à couler sur mon visage.

Elle s’est glissée dans mes bras pour la dernière fois.

– Je sais que j’ai fait une grosse erreur ce soir, Milli. Je suis désolée de t’avoir blessée.

Elle a secoué la tête en prenant mon visage dans ses mains.

– C’était une erreur. Mais rien de plus. J’en ai fait pas mal avec toi, et des grosses. Ce n’est pas pour ça que je pars.

Elle s’est dirigée vers sa valise. Elle a pris le chaton en porcelaine avec lequel elle avait quitté sa maison quinze ans plus tôt et l’a posé sur la table basse à côté de moi. Elle est revenue vers moi et a posé une main sur ma joue. Elle a expliqué :

– Je pense juste qu’il y a peu de chances que ça change, plus maintenant en tout cas. Je veux partir avant qu’on bousille tout.

De ses lèvres, Milli m’a caressé la joue, puis elle est passée par la porte encore ouverte. Elle était partie.

Je me suis assis sur le canapé et j’ai pleuré, simplement parce que je ne savais pas quoi faire d’autre. J’ai bondi sur mes deux pieds et j’ai descendu les escaliers en courant, mais elle était déjà partie. Et puis, je ne savais de toute façon pas comment faire pour que les choses redeviennent comme avant.

Je suis remontée, j’ai ouvert une bouteille de bière et je me suis assise sur le bord du lit. C’est là que je me suis souvenue que le weekend précédent, Milli m’avait appelée de son boulot sur le téléphone du bar. Pile au moment où je m’étais rendu compte que ce Marine se dirigeait sur moi, j’avais oublié. On aurait dit qu’elle pleurait. Dans l’excitation, je n’avais juste plus pensé à lui demander ensuite pourquoi elle avait appelé. À cet instant, j’aurais donné n’importe quoi pour savoir.

Le téléphone a sonné. J’ai couru pour décrocher. C’était Edwin. Elle savait, bien entendu. Darlene avait attendu en bas dans la voiture pendant que Milli montait faire sa valise. Darlene avait demandé à Ed de me dire qu’elle était désolée et qu’elle m’aimait beaucoup, moi aussi.

– Ça va ? m’a demandé Edwin.

– Je crois pas, lui ai-je répondu.

Il y a eu un long silence.

– Vous étiez géniales ensemble, a dit Ed.

– Ouais, hein ?

– Elle t’aimait vraiment, m’a rappelé Ed. Et ces repas que tu lui emballais dans des sacs en papier brun avec des petits cœurs rouges dessus…

– Comment tu sais ça ? ai-je demandé. Est-ce que les autres filles la chambraient avec ça ?

– Ah ça, non ! a dit Edwin. Elles étaient jalouses ! T’as mis la barre haut pour toutes les autres butchs. On a toutes dû commencer à préparer des « déjeuners d’amour ». En tout cas, promets-moi que tu ne raconteras pas ça à Darlene.

J’ai promis.

– Milli a dit à Darlene qu’elle pensait avoir été aimée une ou deux fois dans sa vie, mais que personne ne s’était jamais occupé d’elle aussi bien que toi.

J’ai pris une grande respiration.

– Est-ce qu’elle a dit ça il y a longtemps ?

– Nan, a dit Ed, voyant ce que je voulais dire. Récemment.

– Ed, j’ai mal.

– Je sais, a-t-elle répondu doucement. J’suis un peu dans le même bateau. C’est difficile en ce moment entre Darlene et moi.

– Pourquoi est-ce que c’est si dur ?

Je me sentais perdue.

– Je sais pas, a soupiré Ed. Je suppose que l’amour n’est jamais facile. Mais c’est pas pareil entre une butch et une pro.

Elle a eu l’air perdue dans ses pensées.

– C’est de l’amour sans illusion.

Il y a eu un long silence. On a pris toutes les deux une grande inspiration.

– Ma moto ne marche pas.

– Va au boulot ce soir, m’a conseillé Edwin. Je te retrouve là-bas demain matin et on regarde ça.

– Ed, ai-je dit, j’ai vraiment merdé cette fois.

– Non, m’a-t-elle rassuré, t’as juste encore besoin de grandir un peu.

– J’sais pas si je peux le faire, je lui ai répondu.

Mon amie a éclaté de rire.

– T’as pas vraiment le choix.

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1 Le Fugitif est une série télévisée diffusée de 1963 à 1967, mettant en scène la cavale du héros, joué par David Janssen, accusé à tort du meurtre de sa femme.

2 Dans un contexte de contestation sociale et de luttes anti-racistes, les étés 1964, 1965, 1966 et 1967 sont marqués par de nombreux épisodes d’insurrections et d’affrontements avec les forces de l’ordre. En juillet 1967, suite à l’arrestation d’un chauffeur de taxi noir, des émeutes éclatent dans la ville de Newark (État de New York), et donnent lieu à six jours d’incendies, fusillades, pillages, patrouilles de blindés, etc. Quelques jours plus tard, à Detroit, une descente de police dans un café fréquenté par des afro-états-unien·ne·s met le feu aux poudres. Des blanc·he·s des quartiers pauvres se joignent aux émeutier·ère·s noir·e·s pour piller les magasins et combattre les forces de l’ordre. La production des trois grandes usines automobiles est stoppée, le centre-ville est paralysé et la contestation commence à s’étendre aux villes voisines. La répression est massive, mobilisant policiers et militaires, tanks et hélicoptères et détruisant des pâtés de maisons entiers. Sur ces quatre jours et nuits d’affrontements, on dénombre 4 000 arrestations (dont 90 % de personnes noir·e·s), quarante-trois mort·e·s et 2 000 blessé·e·s – et environ sept milliards de dollars de dégâts matériels.

3 La tarte aux cerises est une spécialité très populaire aux États-Unis.

4 Brillant orateur et rappeur, Rap Brown (Jamin Abdullah Al-Amin) est un membre important du SNCC (Student Nonviolent Coordinating Committee, Comité de Coordination Étudiant Non Violent, actif dans le mouvement des droits civiques), puis du Black Panthers Party dans les années 1960. En 1969, il sort une autobiographie, Die, Nigger, Die, où il critique le racisme états-unien. Victime de la répression d’État, il est accusé et condamné à plusieurs reprises – notamment à une peine d’emprisonnement à perpétuité en 2000.

5 « Lucy dans le ciel avec des diamants », 1967.

6 Soldat dans l’infanterie de marine aux États-Unis.

7 « Je n’ai jamais aimé un homme de la manière dont moi je t’aime »paroles de la chanson I never loved a man, Aretha Franklin, 1967.

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