Chapitre 11

11

J’ai arrêté d’aller au bar pendant quelques semaines. J’avais entendu que Milli avait quitté la ville, mais je n’étais pas d’humeur à croiser qui que ce soit. J’ai pris deux boulots en intérim, pour pouvoir payer les grosses réparations sur ma Norton et pour me maintenir occupée. Depuis que j’avais perdu Milli, j’avais l’impression que ma vie n’avait plus de sens.

La journée, j’emballais des briques de lait à la laiterie de Niagara Street.

La nuit, je travaillais à l’usine de tuyaux en plastique dans South Buffalo. On vidait d’énormes sacs de quinze kilos remplis de poudre dans les extrudeuses1. Il en sortait ensuite des tuyaux en plastique. Mon premier jour là-bas, ma montre à gousset s’est arrêtée dix minutes après le début du travail, enrayée par la poudre. J’étais couverte de la tête aux pieds par cette poussière.

Au bout de quelques semaines, ces deux boulots m’avaient épuisée. J’avais économisé plus que nécessaire pour réparer ma moto et je ne voyais pas de quoi d’autre j’aurais eu besoin. Le vendredi soir, j’ai donc donné ma démission à l’usine de tuyaux.

Quand je suis rentrée chez moi le samedi matin, j’ai trouvé Ed assise sur le pas de ma porte. Elle portait un pantalon habillé et une chemise blanche amidonnée, avec des boutons de manchette en rubis. Elle était superbe et imposante. C’était bon de la voir. Elle m’a fixé, comme si elle avait vu un fantôme.

– Qu’est-ce que c’est que cette saloperie verte partout sur toi ?

Sous la couche de poudre, on ne voyait que mes yeux.

– Tu ferais mieux d’aller te laver, elle m’a dit. T’es pas au courant pour l’enterrement aujourd’hui ? La vieille Butch Ro est morte.

Butch Ro était vraiment très aimée par les vieilles bulls. C’était l’ainée des ainées. Elle avait passé tellement d’années à l’usine Chevy que personne ne pouvait plus les compter. Je pouvais difficilement imaginer l’intensité du chagrin ressenti par les vieilles butchs. Elles s’étaient aimées les unes les autres si longtemps, et avaient partagé tant de choses ensemble.

Ro et son amante n’allaient presque jamais dans les bars. Je ne les avais vues qu’une fois à Niagara Falls, au Tifka’s. Mais que je l’aie connue ou pas, c’était important pour moi d’assister à ses funérailles. Toutes les butchs seraient là. C’était une façon d’honorer le rôle qu’elle avait joué dans notre communauté.

Je me suis lavée pendant que Ed faisait du café. Alors que je me séchais, elle m’a gueulé quelque chose à propos de comment s’habiller.

– Quoi ? ai-je demandé depuis la salle de bain.

– On est censées bien s’habiller, a crié Ed.

– Oui, bien sûr.

– Non, elle a gueulé. Comme des filles, tu vois ?

J’ai enfilé un peignoir et je suis allée à la cuisine pour être sure que j’avais bien compris.

– Qui a dit ça ?

– Les vieilles bulls.

Ed a haussé les épaules en disant :

– Mais moi, je ne mets de robe pour personne !

Elle a dit que, de toute façon, on se préparait pour aller voir un corps à la chambre funéraire. Pas pour aller toquer à la porte du paradis voir s’ils nous laissaient entrer.

J’étais incapable de mettre une robe. L’idée m’a fait frémir. Du reste, ça ne servait à rien de se poser la question : je n’en avais pas. Mais si la consigne venait des butchs plus âgées, il devait y avoir une raison.

– Allez, grouille-toi et habille-toi, m’a conseillé Ed. Tout le monde doit déjà être là-bas.

Il était trop tard pour appeler quelqu’un et demander conseil. J’ai mis mon costume bleu, une chemise blanche et une cravate noire.

Ed a conduit sa voiture jusqu’à la chambre funéraire. Je l’ai suivie en moto. Une fois arrivées, je me suis assis sur ma moto sur le parking. Je voulais montrer mon respect pour Butch Ro, mais j’espérais ne pas avoir à entrer.

– Qu’est-ce que t’as, Jess ? m’a demandé Ed, exaspérée.

– J’en sais rien, je lui ai répondu.

Je sentais une sorte de terreur en moi.

Une fois entrées, on a mis une minute à trouver la bonne chambre. J’ai alors compris qu’on était au bon endroit. Dans la pièce, autour du cercueil ouvert, il y avait les amies de toujours de Ro. Toutes portaient des robes. Voilà combien elles l’aimaient.

Elles étaient imposantes, des il-elles aux larges épaules, qui portaient leur statut de femmes dans des mains rendues caleuses par le travail. Elles pouvaient t’envoyer au milieu de la pièce rien qu’en te tapant dans le dos pour te taquiner. Leurs avant-bras et leurs biceps étaient couverts de tatouages. Ces butchs fortes et puissantes étaient à l’aise dans des bleus de travail. Leur personnalité s’épanouissait quand elles portaient des vestons croisés.

Porter une robe était une humiliation atroce pour elles. Beaucoup de leurs tenues étaient vieilles : elles dataient d’une époque où il leur fallait parfois passer inaperçues. Les robes étaient démodées, blanches, à frou-frou, en dentelle, décolletées, ou simples. Les chaussures étaient vieilles ou empruntées : des chaussures en cuir verni, des mocassins ou des sandales. Ces habits défiguraient leurs personnalités, ridiculisaient qui elles étaient. Mais c’était dans ces douloureux déguisements qu’elles étaient forcées de dire au revoir à l’amie qu’elles aimaient tant.

La fem de Ro, Alice, saluait chacune d’entre elles. On pouvait deviner son impatience de s’effondrer contre leurs corps solides, de sentir la douce force de leurs bras. Au lieu de ça, elle refusait avec pudeur de laisser paraitre la douleur qu’elles partageaient toutes. Elle contenait la sienne. Ro, la butch qu’Alice avait aimée pendant presque trente ans, reposait dans un cercueil juste devant elle, disposée dans une robe rose et tenant un bouquet de fleurs roses et blanches.

Quelle main cruelle manipulait cette scène ? Je les ai vus à l’instant où ils nous ont vues, Ed et moi. C’était la famille de Ro, père, mère et frères. Ils nous ont remarquées à la seconde où on est entrées et ont chuchoté quelque chose à l’oreille du directeur des pompes funèbres. L’instant d’après, le directeur a annoncé que les pompes funèbres fermaient et que nous devions tous partir. Comme ça.

Ed et moi on est allées prendre un café à la brasserie du coin. On était assises là-bas quand les butchs plus âgées sont passées les unes après les autres devant nous. Chacune d’elles avait trouvé un endroit où se changer, même si elles avaient sans doute dû s’accroupir sur le siège arrière d’une voiture. Quand elles nous ont vues, elles se sont tout de suite dirigées vers le côté opposé du bar.

Jan m’a foncé dessus avec un regard assassin, mais les autres femmes l’ont retenue. Butch Jan, l’ainée vers laquelle j’avais l’habitude de me tourner pour demander conseil. Butch Jan, mon amie.

Jan avait toujours été super avec moi, même après la nuit où elle m’avait vue danser avec Edna. À présent, elle me détestait vraiment.

Quelques minutes plus tard, Alice est entrée, soutenue de chaque côté par une butch.

Ed et moi, on était complètement isolées. Je voulais partir. C’était trop douloureux. Après quelques minutes, Alice est venue vers nous, comme une émissaire. Je me suis sentie mal qu’elle ait à jouer la diplomate dans un moment où son chagrin était si insupportable, mais je savais que les butchs étaient trop en colère pour nous parler. Je me suis levée tandis qu’elle s’approchait de notre table. Je lui ai pris la main. Elle m’a embrassé sur la joue et elle a expliqué doucement :

– Les vieilles butchs sont vraiment très en colère contre vous. Certaines d’entre elles ont l’impression que vous avez gâché le moment. Vous voyez, elles se disent que si elles étaient capables de faire un sacrifice pareil pour dire au revoir à Ro, alors vous les jeunes vous le pouviez aussi. C’est pas de votre faute, vraiment. Mais vous deux, vous feriez mieux de faire profil bas pendant quelque temps, si vous voyez ce que je veux dire.

La douleur d’Alice était si perceptible que je brulais de tendre les bras vers elle et de la serrer, mais elle ne m’aurait pas laissé faire. Je comprenais. C’était facile pour moi de me sentir forte, de donner de moi-même, habillée comme je l’étais. Pour les butchs qui nous regardaient à travers le bar, ça avait été douloureux et difficile. Alice a déposé un léger baiser sur ma joue.

– Ça passera, vous verrez, a-t-elle murmuré.

J’espérais qu’elle disait vrai.

Je me suis dit que j’allais suivre le conseil d’Alice et me faire oublier pendant une semaine ou deux, le temps qu’on me fasse signe que c’était bon et que je pouvais réapparaitre au bar. Mais les semaines d’exil sont passées sans le moindre coup de téléphone qui aurait signalé que la glace avait fondu.

Les matins se sont refroidis. L’automne était dans l’air. Il n’y avait pas beaucoup de boulot. L’agence d’intérim m’a envoyé à la conserverie de Four Corners. C’était un trajet non payé de deux heures, à l’aller et au retour.

Je suis monté dans le bus à 04h45 du matin. Il faisait froid et humide. Quelqu’un faisait tourner une bouteille de whisky. J’ai attrapé la bouteille et j’ai bu en regardant par la fenêtre.

J’ai entendu Butch Jan grogner de sa grosse voix :

– Hé, tu vas partager, ou quoi ?

Elle était à genoux sur le siège devant moi. J’ai retenu ma respiration. Jan s’est penchée en avant et a empoigné ma veste.

– Ça y est, t’as compris ? a-t-elle demandé.

Son visage s’est tordu sous le coup de différentes émotions. J’ai hoché la tête.

– Oui, je pense que j’ai compris maintenant. Je savais juste pas quoi faire. Je suis désolée. Je suis tellement désolée d’avoir foutu le bordel au moment où vous étiez toutes là pour rendre hommage à Ro.

Jan a relâché ma veste et en a lissé le cuir.

– Ah, c’était pas de ta faute, a-t-elle dit. Le lendemain, à l’enterrement, la famille nous a tenues à une centaine de mètres de la tombe. C’était pas non plus de ta faute.

Je me suis penchée plus près d’elle.

– Écoute Jan, ai-je chuchoté, je suis désolée pour tout, tu vois ce que je veux dire ?

On savait toutes les deux que j’amenais la conversation sur la nuit où elle nous avait vues, Edna et moi, danser ensemble.

– C’était pas ce que tu crois, vraiment.

Jan a regardé par la fenêtre comme si elle dormait debout. J’ai attendu. Elle a souri et a attrapé la bouteille de whisky.

– C’est bon.

Elle a bu un coup et a frissonné.

– Y’a pas de mal. T’as déjà travaillé à la conserverie, avant ?

J’ai secoué la tête.

Elle a souri et m’a tapoté la joue vigoureusement.

– Je te montrerai les ficelles.

Avec ces mots gentils, elle me rouvrait la porte de la seule vraie famille que j’avais jamais connue.

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1 Machine d’extrusion, permettant de compresser un matériau de façon à le faire traverser un moule ayant la forme de la pièce à obtenir.

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