Chapitre 15

15

C’était un matin d’avril où tout changeait brusquement. Les oiseaux chantaient bruyamment devant ma fenêtre depuis l’aube. Je me suis roulé paresseusement dans le lit. Les draps étaient frais et l’air sentait bon.

J’ai cherché une cigarette, mais rien que d’y penser, ça m’a dégouté. J’ai décidé de prendre une longue douche à la place. En me brossant les dents, j’ai jeté un coup d’œil au miroir. J’ai dû regarder une deuxième fois plus attentivement. Un duvet se dessinait sur mes joues. Mon visage paraissait plus fin et plus anguleux. J’ai enlevé mon t-shirt et mon caleçon. Mon corps était fin et musclé. Mes hanches avaient fondu. Je pouvais voir des muscles dont je n’avais jamais soupçonné l’existence au niveau de mes cuisses et de mes bras. Est-ce que les hormones avaient développé mes muscles, ou est-ce qu’elles les avaient juste révélés ?

Mon corps était presque comme je l’avais espéré avant que la puberté ne me surprenne. Presque.

Je me suis rappelé ces filles au lycée qui se plaignaient parce qu’elles avaient des petits seins. J’étais jalouse de leurs poitrines plates. C’était maintenant à ma portée. J’avais économisé mille-six-cents dollars pendant l’hiver pour faire une chirurgie de réduction mammaire.

J’ai pris une douche brulante, je me suis savonnée et j’ai apprécié la sensation de mes mains sur ma peau. Ça faisait si longtemps que je ne me sentais plus chez moi dans mon propre corps. Ça allait bientôt changer.

En me coiffant devant le miroir, je me suis dit que je pourrais peut-être aller chez le coiffeur. Habituellement, c’étaient nos amies qui entretenaient nos bananes – longues de presque trois centimètres – dans leurs cuisines.

Pendant l’hiver, j’avais acheté une vieille moto Triumph à un gars du boulot. Je l’ai sortie du garage et j’ai mis un litre tout frais d’essence. J’ai roulé à travers la ville jusqu’à un coiffeur pour hommes, dans un quartier où je ne serais pas obligée de revenir si ça tournait mal.

Le coiffeur m’a souri.

– Je suis à vous dans une minute, m’sieur.

J’ai essayé de cacher mon excitation en feuilletant un exemplaire de Popular Mechanics1Je n’avais encore jamais osé m’aventurer dans le territoire des hommes comme ça.

Le coiffeur a fait claquer une grande blouse rouge en l’air.

– Monsieur ?

Il m’a fait signe de m’asseoir dans le fauteuil. Il m’a fait enfiler la blouse rouge et l’a ajustée au niveau de mon cou.

– Je rafraichis la coupe ? 

Je me suis regardé dans le miroir.

– Eh bien, je voudrais peut-être quelque chose de différent. Peut-être que c’est le moment de changer.

Le coiffeur a souri.

– C’est comme vous voulez.

– Je ne sais pas. Quelque chose de net.

Il m’a lissé les cheveux en arrière et a pincé les lèvres.

– Qu’est-ce que vous diriez d’une coupe en brosse ?

– Ouais ! Ça changerait.

Le rasoir électrique a vrombi autour de ma banane, de ma nuque à mon front. Des touffes de cheveux sont tombées sur mon nez. Le coiffeur les a balayées avec un blaireau à poils doux. Il m’a coupé les cheveux et les a égalisés jusqu’à former une brosse parfaitement symétrique. D’un coup de brosse, il a soigneusement enlevé les derniers cheveux que j’avais sur moi. J’ai commencé à me lever.

– C’est pas encore fini, m’a-t-il dit.

Il a étalé de la mousse à raser sur mes pattes et sous ma ligne de cheveux. Il a dessiné une ligne nette avec un rasoir. Il a essuyé les dernières traces de mousse sur ma nuque. Juste quand je pensais qu’il avait fini, il a aspergé ses mains d’après-rasage et m’a frictionné les joues. Il a mis de la poudre sur une brosse et l’a passée sur le bas de ma nuque. Il a retiré ma blouse rouge d’un geste théâtral et m’a donné un miroir à main pour que je puisse voir l’arrière de ma tête.

– Qu’est-ce que t’en penses, mon ami ?

Cette fois, je n’ai pas tenté de dissimuler mon excitation. Je passais2.

C’était maintenant l’heure du test le plus important : les toilettes pour hommes. J’ai fait les cent pas dans un centre commercial jusqu’à ne plus tenir. Je me suis arrêté face aux toilettes pour hommes. Qu’allait-il se passer si j’entrais ? Il fallait bien que je le découvre un jour ou l’autre. J’ai poussé la porte. Deux hommes étaient debout en train de pisser. Ils m’ont jeté un regard et ont tourné la tête. Il ne s’est rien passé. Il y avait des cabines libres : je me suis enfermée dedans.

On pouvait encore voir mes pieds dépasser si on y faisait attention. Est-ce que ça arrivait aux hommes de s’asseoir pour pisser ? J’ai tiré la chasse pour qu’on ne m’entende pas. J’ai directement senti quelque chose d’humide et froid sur mon cul et derrière mes cuisses. Les toilettes débordaient. J’ai bondi mais il était trop tard. Mon Levi’s était trempé. J’ai reboutonné mon jean et je suis sorti en trombe. J’ai traversé la foule de clients et j’ai foncé jusqu’à ma moto.

Tout ce que je voulais, c’était rentrer à la maison, enlever mon jean et me débarrasser de ce sentiment de stupidité sous une bonne douche. Je suis montée sur ma moto et j’ai réfléchi à ce qui était en train de m’arriver. Ça ne s’était pas si mal passé, après tout. Je savais désormais qu’il valait mieux ne pas tirer la chasse sans faire attention à la montée de l’eau. Mais j’ai aussi repensé au moment où j’étais entré dans les toilettes des hommes. Ils m’avaient à peine remarquée.

Si besoin, je pouvais maintenant aller aux toilettes n’importe quand et n’importe où sans pression ni honte. Quel immense soulagement !

***

Au début, tout était amusant. Le monde avait cessé de ressembler à un parcours d’obstacles que je devais affronter. Mais très rapidement, j’ai découvert que passer ne signifiait pas seulement glisser sous la surface. Cela signifiait aussi être enterrée vivante. J’étais toujours moi-même à l’intérieur, prise au piège avec toutes mes blessures et toutes mes peurs. Mais je n’étais plus moi à l’extérieur.

Je me rappelle ce matin où j’ai quitté mon travail, à l’usine de macaronis, juste avant l’aube. J’ai remonté Elmwood pour aller chercher ma moto. Une femme qui marchait sur le trottoir, devant moi, a jeté un coup d’œil nerveux par-dessus son épaule. J’ai ralenti le pas alors qu’elle traversait la rue et s’éloignait rapidement. Elle avait peur de moi. À ce moment-là, j’ai commencé à comprendre que passer changeait à peu près tout.

Deux choses n’avaient pas changé : je devais toujours travailler pour vivre, et je vivais toujours dans la peur. Seulement maintenant, c’était la peur incessante d’être démasqué. Je n’avais jamais réalisé à quel point Buffalo était une petite ville.

– T’étais où au lycée, Jess ? m’a demandé Eddie après qu’on a eu déchargé les cartons d’un camion.

Est-ce que je devais mentir ou dire la vérité ?

– Benett, ai-je répondu honnêtement.

– Sans blague ! Quand est-ce que t’as eu ton bac ?

Je me suis creusé la tête pour trouver une réponse. J’avais menti dans mon dossier de candidature pour cette place de chauffeur-livreur. J’avais dit que j’avais mon bac.

– Oh, j’ai changé de lycée en terminale.

– Ah bon ? Quand ?

– Oh, je sais pas. Autour de 1965, je crois.

– Sans blague ? Mon beau-frère était à Benett à peu près au même moment. Il s’appelle Bobby. Il jouait au football. Tu le connais ?

Bobby le violeur. J’ai serré les poings et j’ai grincé des dents.

– Non, je ne pense pas.

Eddie a fait un signe de la tête.

– T’as rien perdu. C’était vraiment un connard des fois, si tu veux tout savoir. Ça va ?

– Ouais, je me sens pas très bien, c’est tout.

– OK, assieds-toi une minute, a proposé Eddie.

– Dis, Eddie, je vais courir au magasin chercher un truc dont j’ai besoin. 

Et je me suis éloigné. J’ai juste continué à marcher, de plus en plus vite. Je m’enfuyais loin de mon propre passé.

J’imagine que j’aurais pu quitter la ville, mais cette idée me donnait l’impression que c’était comme me jeter dans le vide depuis le rebord du monde. Alors je suis restée. Mais je devais toujours être sur mes gardes en public car j’avais peur de tomber sur quelqu’un qui m’avait connu en tant que femme. Parfois, les gens me voyaient avant que je les remarque, comme le jour où je suis tombé sur Gloria et les enfants qui faisaient des courses en centre ville. J’étais dans une des allées du rayon homme. Gloria m’a reconnu quelques secondes avant que je la voie. Elle en est restée bouche bée. Elle a saisi Kim et Scotty par la main et a essayé de les emmener de force loin de moi. Scotty a eu peur et a pleuré. Kim a crié mon nom.

– Jess ! C’est Jess !

Je me suis approchée de Gloria et j’ai posé la main sur son épaule. Elle l’a repoussée d’un air horrifié et a resserré ses bras autour de Scotty et Kim, comme si elle les protégeait du comte Dracula.

– Gloria, arrête, bon sang. J’essaie juste de survivre, tu comprends ? C’est pas la fin du monde.

– Ne t’approche pas de moi. Qu’est-ce que t’as fait ? m’a-t-elle demandé d’une voix étrangement basse. Qu’est-ce que tu fais ?

– J’essaie de vivre, Gloria. Laisse-moi tranquille, tu veux ?

Kim a tendu les bras vers moi mais Gloria lui a saisi la main et l’a retenue fermement.

– Allez, Kim, Scotty, on y va, a dit Gloria, en les poussant vers la porte. Tu es vraiment malade, tu le sais ça ? Faut vraiment que tu te fasses soigner.

J’ai tourné mes mains vers le ciel, en signe d’exaspération.

– Gloria.

Les gens autour se sont arrêtés pour regarder.

Kim s’est échappée et a couru vers moi à toute allure. Je l’ai attrapée et je l’ai serrée fort contre moi. Elle a murmuré :

– Est-ce que tu m’aimes encore ?

Je l’ai embrassée sur le nez.

– Plus que jamais.

Je l’ai reposée sur le sol et elle est retournée vers Gloria en courant.

– Une ex ? m’a demandé le vendeur.

– Pardon ?

– Une ex-copine ? a-t-il demandé en désignant la porte avec son menton.

– Oui, c’est une ex, ai-je répondu.

***

J’ai fini par obtenir un contrat stable à l’imprimerie, comme apprenti mécanicien. Le type qui m’a fait passer l’entretien m’a regardé de haut en bas très attentivement. Je me suis senti rougir.

– Vous m’avez l’air d’un jeune homme soigné et honnête, a-t-il conclu.

Il n’y avait pas si longtemps, j’étais un monstre.

La bonne nouvelle, c’était que j’avais un travail. Mais je n’avais pas grand chose d’autre à faire, ni personne avec qui passer du temps. C’était la mauvaise nouvelle. Je passais la plus grande partie de mon temps libre à conduire ma moto. J’ai décidé d’acheter une très belle moto. Un samedi, en début d’après-midi, j’ai roulé jusqu’à l’ouest de la ville pour aller voir une Harley Sportster que j’avais repérée dans le journal. « Demandez Mike » disait l’annonce.

– Vous y connaissez quelque chose en moto ? m’a demandé Mike.

On s’est accroupis près de la moto dans l’allée de son garage.

J’ai dit que oui mais j’avais l’impression de mentir. C’est drôle, il suffit qu’un mec ait une mini Honda 50 pour qu’il parle comme un expert en motos. À l’inverse, une femme peut conduire toute sa vie une Harley toute équipée, mais en fin de compte, elle aura toujours un sentiment d’imposture. Il m’a dit qu’il adorait cette moto et à la manière qu’il avait de la toucher, je savais que c’était vrai. Il détestait devoir la vendre, mais il était tombé amoureux d’une femme qui lui avait demandé de choisir entre elle et sa moto. Il avait pris la bonne décision.

Je lui ai remis une liasse de billets et j’ai mis le moteur en marche.

– Amène-la au Canada, il m’a suggéré. Tu seras de l’autre côté de Peace Bridge en dix minutes. Tu peux pousser le moteur à fond sur ces routes.

J’ai mis mon casque, je l’ai salué d’un signe de la main et je suis parti.

Je me suis arrêtée chez Ted pour manger un hot-dog de trente centimètres. Je me suis assis sur une table de pique-nique, dehors, entouré de mouettes qui attendaient les restes avec impatience.

Je pouvais voir la file des voitures sur Peace Bridge. Combien de centaines de fois j’étais allé au Canada par cette route ? Mais passer en tant qu’homme, ça voulait dire que je ne pouvais pas traverser le pont car je n’avais pas ma fiche de conscription3.

La guerre du Vietnam venait juste de se terminer officiellement. Ça me semblait fou que les habitants de ce petit pays aient gagné contre toute attente. Peut-être que tous les rassemblements où Theresa était allée avaient aidé. Le président Ford devait amnistier les réfractaires pour qu’ils puissent enfin rentrer chez eux4.

Mais moi, je ne pouvais toujours pas traverser la frontière. Je n’avais pas de carte d’identité valide en cas de contrôle de la douane. J’ai ouvert mon portefeuille et j’ai regardé ma carte d’identité. Certificat de naissance, permis de conduire. Il y avait clairement marqué « femme » sur tous mes papiers. Comment est-ce que je pouvais avoir une carte d’identité d’homme ? Avoir des papiers d’identité impliquait d’autres papiers d’identité. Je ne pouvais même pas ouvrir un compte courant sans papiers d’identité. Je ne pouvais même pas envisager d’avoir une carte bancaire. Je me sentais comme une non-personne. Même les hors-la-loi avaient probablement plus de papiers d’identité que moi.

J’ai retourné mon permis de conduire et j’ai regardé la date d’expiration : juillet 1976. Il était encore valable quatorze mois. Comment est-ce que je pouvais faire pour renouveler mon permis et remplacer la mention femme par homme ? Qu’est-ce qui m’arriverait si j’étais arrêtée par la police d’État en pleine nuit, sur une route déserte, et que je leur tendais ce permis de conduire ? Mais que se passerait-il si j’étais attrapée sans permis du tout ? Chacune de ces options semblait être un cauchemar. Mais c’était impossible de travailler ou de vivre à Buffalo sans moyen de transport.

J’ai regardé fixement de l’autre côté de la Niagara River5. J’avais très envie de lancer ma Harley sur ces routes que je connaissais si bien. J’ai été envahi par un sentiment de claustrophobie. Au moment même où mon univers s’élargissait, il se rétrécissait aussi.

***

Ma barbe poussait de toutes les couleurs : blonde avec des reflets roux, bruns et blancs. Ma vie était un vaste champ de bataille et ma barbe un buisson derrière lequel je pouvais me cacher. Plus personne ne semblait me reconnaitre quand je sortais.

Je détestais mes seins plus que jamais. En les compressant, j’écrasais aussi mes muscles, et ils me faisaient mal. Mais j’avais enfin réussi à mettre de côté deux-mille dollars. J’ai appelé le chirurgien que le Dr. Monroe m’avait conseillé. Je lui ai dit que je voulais avoir un torse plat.

– Oui, oui, a-t-il dit. Une réduction mammaire.

– Est-ce que ça va faire très mal ? Est-ce que je vais devoir arrêter de travailler pendant longtemps ?

– Non, a-t-il répondu. Ce n’est pas une mastectomie totale. On fait une incision et on enlève une partie du tissu adipeux. Même si vous êtes un peu gêné, vous pourrez retourner au travail une semaine ou deux après l’opération.

Je me sentais un peu nauséeux, mais toutes les descriptions chirurgicales me mettaient dans cet état.

– Avez-vous l’argent ? a-t-il demandé.

Je l’avais. J’étais prête. J’ai pris rendez-vous pour l’opération et j’ai quitté mon travail le mardi en faisant croire que j’étais malade.

J’ai passé la nuit de mardi à mercredi étendu sur mon lit à fixer le plafond. J’étais anxieux, mais je n’avais pas peur. J’étais excitée à l’idée de me sentir à nouveau bien dans mon corps. J’aurais aimé que Theresa ait pu m’accompagner si loin. Je regrettais de ne pas avoir eu ne serait-ce qu’une seule nuit pour faire l’amour avec elle, tout en me sentant à l’aise dans mon corps. Theresa. Une fois que je commençais à penser à elle, je n’arrivais plus à penser à autre chose. Je me suis tourné et retourné dans mon lit.

Où que j’aille, je savais que j’y allais seule.

Le matin suivant, je suis arrivée à l’hôpital avant l’heure de mon opération pour remplir les papiers nécessaires.

– Vous avez rendez-vous avec qui ? m’a demandé l’infirmière en souriant.

– Le docteur Constanza.

Son sourire s’est figé.

– Un instant, je vous prie.

Elle est revenue cinq minutes plus tard. Le docteur n’était pas là. Il ne semblait n’avoir pris aucune disposition. Mais elle m’a dit de me rendre au bureau des infirmières, au sixième étage.

Il y avait trois infirmières au bureau du sixième.

– J’ai un rendez-vous pour une opération chirurgicale avec le docteur Constanza.

Les infirmières se sont regardées.

L’une d’elles a poussé un soupir.

– Il n’y a pas de pièce disponible pour vous maintenant. Vous allez devoir vous préparer dans les toilettes.

J’ai hésité.

– Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

– Attendez une minute.

Elle est revenue avec une blouse d’hôpital, un rasoir et de la bétadine.

– Rasez-vous les aisselles, les poils du torse et du pubis avec ceci et ensuite mettez la blouse.

– Les poils du pubis ?

Elle a froncé les sourcils.

– C’est la procédure.

J’espérais qu’ils n’allaient pas se tromper d’opération. Mais j’ai pensé que de toute façon j’allais avoir l’occasion de consulter quelqu’un avant que l’opération ne commence.

– N’entrez pas là ! m’a crié une des infirmières alors que je me dirigeais vers les toilettes des hommes.

Je me tournais vers les toilettes des femmes.

– Non, celles-là non plus ! a renchéri une autre.

Je suis restée clouée sur place. Elles ont trouvé une autre pièce pour moi. Je me suis recouvert de bétadine et j’ai rasé mes aisselles pour la première fois depuis de nombreuses années. Quand j’avais commencé à avoir des poils sous les bras, ma mère avait insisté pour que je les rase régulièrement. Cette fois, ce serait la dernière.

En me rasant la barbe, je me suis promis de prendre bien soin de moi. J’ai juré que quoi qu’il arrive, je ne me laisserais jamais envahir par la folie.

Je me suis assis sur une chaise en attendant l’opération. Deux infirmières parlaient très fort depuis leur bureau. Elles disaient que ça allait mal se passer quand ils se rendraient compte au laboratoire que les tissus qu’on leur avait envoyés étaient sains. Elles disaient que tôt ou tard ça allait se savoir et que ça causerait de sacrés problèmes.

Une infirmière est entrée dans la pièce, elle a souri, puis elle a baissé la tête pudiquement. Elle a désigné le lit d’appoint dans le couloir.

– Je peux pas marcher ? lui ai-je demandé.

Elle a secoué la tête.

Je me suis allongé sur le lit roulant alors qu’elle commençait à le pousser dans le couloir. Je pouvais seulement voir le plafond. Des lumières fortes sont apparues devant mes yeux. J’étais dans la salle d’opération. Des visages recouverts de masques étaient penchés au-dessus de moi. J’espérais qu’ils ne soient pas trop hostiles.

– Lequel d’entre vous est le docteur Constanza ? ai-je demandé.

L’un des masques a répondu :

– Il est en congé, mais ne vous inquiétez pas.

J’ai commencé à protester mais j’ai senti une aiguille percer la peau de mon bras et la pièce a commencé à se dissoudre.

Quand je me suis réveillé, le monde me semblait flou. Je n’arrivais pas à fixer mon attention sur quoi que ce soit. Le mec dans le lit d’à côté me regardait fixement. Les infirmières aussi me fixaient depuis le pas de la porte. J’ai lutté pour reprendre conscience.

Un prêtre est entré dans la chambre.

– Où est-elle ?

Il a regardé autour de lui.

– Qui ? ai-je demandé.

La pièce tournait. Le prêtre s’est approché de mon lit. Il a murmuré :

– Il y a une âme perdue qui a besoin de mon aide.

– Ils viennent juste de la pousser par là, ai-je dit en montrant le couloir du doigt, si vous vous dépêchez vous pouvez peut-être la rattraper.

J’ai essayé de m’asseoir. Une douleur sourde m’a transpercé la poitrine. J’ai appelé les infirmières, qui étaient debout sur le pas de la porte.

– Est-ce que je peux avoir quelque chose contre la douleur ?

Elles se sont éloignées.

L’une des infirmières est revenue.

– Écoutez, a-t-elle dit, je ne comprends rien à tout ça. Mais je peux vous dire que cet hôpital est pour les gens qui sont malades. Les gens comme vous qui font leurs arrangements dans leur coin avec le docteur Constanza, c’est pas mon affaire. Mais ce lit et notre temps, c’est seulement pour les gens malades.

Combien de temps allaient-ils me garder pour que je me remette de l’opération ? Une heure ? Deux ? Je ne voulais pas rester là une minute de plus. Je voulais être en sécurité, chez moi. J’ai basculé mes jambes hors du lit et j’ai essayé de me mettre debout. Lorsque je me suis sentie stable, j’ai enfilé mes habits avec précaution.

L’ascenseur a mis une éternité à arriver. Je suis monté dedans et j’ai appuyé sur le bouton du rez-de-chaussée. La jeune infirmière qui m’avait amené à la salle d’opération a tenu la porte ouverte et m’a mis quelque chose dans la main. C’étaient quatre Darvons6 emballés dans une serviette en papier.

– Je suis désolée, a-t-elle chuchoté.

J’ai dû marcher longtemps entre l’arrêt de bus et ma maison. Quand je suis enfin arrivée chez moi, j’ai mis la clé dans la serrure mais je me suis rappelé qu’il fallait tirer la porte vers soi en tournant la clé. J’ai fini par réussir à tirer assez fort pour faire tourner la clé et je savais que je m’étais fait un peu mal. Mais j’étais chez moi.

Je me suis étendu sur le lit. La dernière chose dont je me souviens, c’est de m’être demandé quel jour on était.

Quand je me suis réveillé, je n’arrivais pas à savoir où j’étais. Une douleur sourde me lançait dans la poitrine. Je me suis levée avec précaution. J’ai ouvert la porte du placard et j’ai vu mon reflet dans le grand miroir à l’intérieur. Je pouvais dire à la taille de ma barbe que j’avais dormi pendant plusieurs jours. Mon torse était entouré de bandages. Voilà, il était là, le corps que j’avais voulu. Je me suis demandé pourquoi il avait fallu que ce soit si dur.

Je suis entré en titubant dans la cuisine et j’ai descendu un Pepsi. J’ai trouvé un morceau de pizza froide aux pepperonis et une part de gâteau au chocolat dans le frigo. Le petit-déjeuner de rêve de mon enfance.

J’ai appelé chez Edwin. J’étais sous le choc en écoutant l’enregistrement automatique : Désolé, mais le numéro que vous essayez de joindre n’est plus attribué. J’ai appelé chez sa sœur. D’une voix tremblante, elle m’a dit :

– Elle s’est flinguée, il y a quelques semaines.

J’ai reposé le téléphone lentement, pour ne pas déranger la mémoire de Ed. « Edwin, Ed » ai-je murmuré comme si elle était endormie dans mes bras et que je pouvais la réveiller.

Je suis retourné dans ma chambre et j’ai perdu conscience. Quand je me suis réveillé, j’ai espéré que la mort de Ed n’était qu’un mauvais rêve. J’ai appelé le contremaitre. Il a gueulé :

– Où est-ce que t’étais passé, mon gars ?

– J’étais malade, très malade.

– Est-ce que t’as un certificat médical ?

Je me suis interrompue et j’ai réfléchi pendant un moment.

– Non, j’ai dit.

– T’es viré, a-t-il grogné.

Et il a raccroché.

J’ai passé plusieurs jours à alterner entre sommeil et éveil. Une douleur lancinante m’a réveillée, mais ce n’était pas à cause de l’opération. C’était une douleur émotionnelle. J’ai changé mes bandages dans la salle de bain. J’avais seulement deux cicatrices qui me traversaient le torse. Avec les points de suture, on aurait dit des voies ferrées. Après un peu plus d’une semaine, ça avait l’air de plutôt bien cicatriser. J’ai mis un t-shirt blanc propre.

Quelque chose m’a poussé vers la cuisine pour boire une bière. Alors que je faisais sauter la capsule, j’ai localisé la cause de la douleur : le suicide d’Edwin. Je n’arrivais pas à croire qu’elle n’était plus de ce monde. Comment avait-elle pu partir ? Est-ce que je n’avais pas su qu’elle brulait de rage de l’intérieur ? Je me suis rappelée qu’elle m’avait dit qu’elle avait marqué une page du livre qu’elle m’avait donné, qui résumait ce contre quoi elle se battait. Je me suis jeté sur les livres de ma bibliothèque mais je n’arrivais pas à mettre la main sur le mince volume qu’elle m’avait donné. Je l’ai finalement trouvé dans un carton ouvert dans le placard de l’entrée. Je me suis assis sur le sol pour feuilleter le livre. Elle avait annoté la page avec un stylo bleu :

C’est une sensation bizarre, cette conscience dédoublée, ce sentiment de constamment se regarder par les yeux d’un autre… deux âmes, deux pensées, deux luttes irréconciliables ; deux idéaux en guerre dans un seul corps noir, que seule sa force inébranlable prévient de la déchirure.7

J’ai regardé la dédicace, la manière dont elle avait dessiné un cœur sur le i de son prénom. La douleur a grondé dans mon corps comme un feu attisé par le vent. J’ai crié fort :

– Ed, s’il te plait, reviens. Donne-moi une autre chance de comprendre. Je serais une meilleure amie si seulement tu revenais.

Silence.

Une bière en a suivi une autre. J’ai fini assez bourré. J’ai fondu en sanglots à cause de la perte d’Edwin. Toutes les larmes que j’avais contenues depuis que j’avais perdu Theresa sont aussi sorties.

Je suis allé faire un tour et j’ai fini dans un bus en direction de la fête foraine. Je voulais gagner un de ces ours en peluche que Theresa avait toujours aimés. Mais d’abord, je me suis dit que j’avais besoin de plus de bière. Alors que je m’avançais vers le snack, les deux femmes derrière le comptoir ont chuchoté quelque chose et ont pouffé de rire.

– Est-ce que je peux vous aider, monsieur ? m’a demandé la femme aux cheveux noirs.

– Une bière.

J’ai sorti mon portefeuille. La femme rousse lui a donné un coup de coude et s’est remise à pouffer.

– Dis-lui.

– Me dire quoi ? ai-je demandé.

– Elle trouve que vous êtes mignon.

La femme aux cheveux noirs l’a poussée.

– C’est pas vrai. Elle est con.

Je suis devenue toute rouge. Je me suis éloigné du stand sans la bière. J’ai senti monter en moi une rage puissante. Pourquoi est-ce que j’étais autant en colère ? C’était ce que je voulais, non ? Être capable d’être moi-même tout en vivant sans peur ? Ça me semblait injuste. Toute ma vie, on avait dit de moi que j’étais tordu et malade. Mais à partir du moment où j’étais un homme, je devenais « mignon ». J’avais l’impression qu’en m’acceptant comme un homme, j’abandonnais à chaque instant la il-elle en moi.

J’étais obsédé par l’idée de gagner cet ours en peluche pour Theresa. Alors que je lançais les balles de baseball sur les poupées rangées sur l’étagère, j’ai senti quelque points de sutures se déchirer sur mon torse. Mais je m’en fichais. J’ai continué à tirer avec frénésie. J’ai continué à poser des pièces sur le comptoir et le type a continué de les prendre. Une petite foule se formait autour de moi. Les prix que je gagnais étaient plus gros à chaque fois, mais il restait quelques poupées que je n’arrivais pas à renverser.

– Désolé mon pote, m’a dit le type derrière le stand.

Ses dents serraient un cigare.

Je lui ai donné cinq dollars.

– Hé ! ai-je lancé vraiment fort. Tu prends ma monnaie, et je vais montrer aux gens qui sont là quelles poupées sont truquées.

Il a fait volte face et m’a donné un énorme nounours rose.

– Je veux le bleu, je lui ai dit.

– Va te faire foutre, il a marmonné.

Mais il me l’a changé.

Ce soir-là, en montant les escaliers de Theresa, j’étais tout excité. Mais au moment de frapper, j’ai pris peur. Une jeune femme avec l’air légèrement butch a ouvert la porte. J’étais plantée là avec le gros nounours bleu dans les bras. Elle a appelé Theresa.

Theresa est sortie sur le palier pour me parler, mais elle a laissé la porte entrouverte.

– Comment ça va ? lui ai-je demandé.

Elle a haussé les épaules. J’ai fait un signe du menton vers l’intérieur.

– T’as une femme de ménage butch ? 

C’était mesquin de dire ça. J’étais content qu’elle ne réponde pas. Ensuite, il y a eu un long silence et puis Theresa s’est retournée pour rentrer chez elle.

J’ai murmuré le nom d’Edwin tout haut alors que des larmes coulaient sur mes joues. Theresa a fait volte-face et m’a prise dans ses bras. Elle savait. Elle comprenait. Elle m’a tenue pendant que mes pleurs m’étouffaient. J’ai reniflé et j’ai regardé mes bottes. Elle a regardé mon visage. Il y avait aussi des larmes dans ses yeux. Elle a touché ma barbe de trois jours du bout des doigts. Je ne pouvais pas lire dans ses pensées, je n’avais jamais pu. C’était le moment de partir. Je lui ai demandé :

– Tu travailles ?

– Un peu.

Elle m’a de nouveau caressé la joue et elle a tourné les talons. Je l’ai appelée :

– Theresa.

Elle m’a regardé.

– Est-ce qu’elle s’assoit au milieu des allées, dans ton jardin ?

Theresa a secoué la tête.

– Non, Jess. Tu es la seule.

J’ai levé le gros ours bleu et je lui ai tendu. Elle a souri tristement et a secoué la tête à nouveau. Puis la porte s’est fermée et elle était partie.

J’ai marché quelques rues plus loin jusqu’au supermarché et je suis restée dehors, plantée devant les portes automatiques. Au bout d’un moment, un petit gamin est passé, agrippé à la main de sa mère. Il a fixé l’ours en peluche en s’approchant et quand il est passé à côté de moi, il a tourné la tête pour continuer à le regarder. Sa mère a essayé de le trainer un peu, avant de se retourner pour voir ce qu’il regardait. En montrant l’ours en peluche de la tête, je lui ai demandé :

– Je peux ?

Elle a semblé surprise, mais elle a accepté. J’ai tendu l’ours au garçon.

– Tu prends soin d’elle, promis ?

Il a fait oui de la tête. Ses bras arrivaient à peine à faire le tour de l’animal en peluche.

Sa mère a posé la main sur son épaule.

– Dis merci au gentil monsieur.

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1 Popular Mechanics est un magazine états-unien mensuel consacré à la science et à la technologie.

2 Le passing renvoie à la façon dont une personne trans’ est « lue » en terme de genre (voir chapitre 13).

3 La fiche de conscription prouve qu’un homme est enregistré auprès de l’administration militaire. Elle est demandée en cas de contrôle pour vérifier que la personne n’a pas été appelée au front – et n’est donc pas en train de déserter.

4 Entre 1965 et 1973, plus de 50 000 hommes états-uniens, appelés réfractaires, migrent au Canada, pour ne pas participer à la guerre du Vietnam.

5 La Niagara River est la rivière à la frontière entre le Canada et les États-Unis.

6 Darvon-N est un analgésique narcotique.

7 Les âmes du peuple noir, W.E.B. Du Bois, éditions La Découverte, 2007. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Magali Bessone. Le concept de « double conscience » désigne chez Du Bois la dualité de l’identité noire-américaine, tiraillée entre ces deux appartenances.

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