Chapitre 17

17

J’avais des vertiges et la tête qui tournait. Mon estomac était noué. J’étais à deux doigts de vomir mes tripes. Le pire, c’était que je savais que je ne pouvais pas quitter mon poste sur la presse à injection. Si je l’éteignais, le plastique durcirait partout à l’intérieur. Les machines tournaient en continu. Leurs sons répétitifs composaient la musique sur laquelle on travaillait dans le secteur moulage.

J’ai cherché des yeux le contremaitre, mais il n’était pas à mon étage. J’ai essayé de me concentrer sur mon travail. J’ai vérifié le bidon de paillettes de plastique sur l’étagère à ma gauche et j’y ai enfoncé le tuyau d’aspiration un peu plus profondément. Des volutes de vapeur sortaient de la machine pendant qu’elle faisait fondre les paillettes avant de les éjecter en petits morceaux de plastique. Ça puait autant qu’un tuyau de caoutchouc qui brule.

L’esprit est plus fort que la matière. Je me suis efforcé de ne pas penser à la puanteur, à mon estomac, à l’air étouffant et stagnant de l’usine. C’est la matière qui a gagné. J’ai vomi partout sur le côté de la machine et sur le sol en béton graisseux.

Bolt a couru vers moi. C’était le responsable de l’équipe des réglages et de la maintenance. Il a mis sa main sur mon épaule pendant que je régurgitais mon petit-déjeuner. Il m’a rassuré :

– Ça va, ça va aller.

J’étais plus gênée qu’autre chose. J’ai essuyé ma bouche avec le dos de ma main. Bolt a sorti un torchon graisseux de la poche arrière de son bleu de travail et me l’a tendu.

– T’es le troisième gars de cette équipe à vomir.

– Tu penses qu’il fait chaud comment ici, aujourd’hui, Bolt ?

– 43°C.

J’ai sifflé.

– Ça a l’air d’être exactement ça. Comment tu sais ?

Bolt a rigolé.

– Le thermomètre sur le mur de l’atelier d’assemblage. Ça va toi ?

J’ai souri bêtement :

– Ouais.

Vomir avait encore empiré la puanteur.

Bolt m’a donné une petite tape sur l’épaule.

– Y’a pas de honte à vomir. Ça m’arrive tous les samedis soir. J’envoie un gars de la maintenance pour nettoyer ça.

– Hé, Bolt, c’est quoi ces pièces qu’on fabrique ?

– Des trucs pour des ordinateurs, a-t-il répondu en haussant les épaules.

J’ai secoué la tête.

– C’est bizarre de passer la moitié de ma journée à fabriquer quelque chose sans avoir la moindre idée de ce que c’est !

– Tu peux t’estimer heureux que ça ait à voir avec les ordinateurs, a-t-il rigolé. Ça veut sûrement dire qu’on aura encore un boulot pendant un moment !

Il a commencé à partir, puis il a hésité. Il s’est retourné et a mis sa main sur mon épaule.

– Écoute, si t’es intéressé, il y aura bientôt une place qui se libère à l’import-export. Au moins, tu peux respirer là-bas. Ça fait combien de temps que tu bosses là ?

J’ai réfléchi.

– Presque un an. Mais les trois premiers mois j’étais en intérim, donc je sais pas si ça compte.

Bolt a hoché la tête.

– J’ai l’habitude de l’usine. Je vais garder les oreilles grandes ouvertes pour toi.

Il m’a donné une tape sur l’épaule et il est parti.

Quelques minutes plus tard, Jimmy est arrivé pour nettoyer mon vomi. Jimmy était Mohawk. Tous les autres gars de la maintenance et des équipes de réglage étaient blancs.

– Je peux t’aider à nettoyer ça ? lui ai-je demandé. Après tout, c’est mon bordel.

– C’est qu’un boulot, a-t-il répondu en secouant la tête.

– Est-ce que Bolt te laisse réparer les machines ? Ou est-ce que tu fais principalement du ménage ?

Jimmy m’a regardé d’un air suspicieux, puis il a haussé les épaules.

– Bolt est pas un mauvais gars. Il essaie de me donner un boulot décent.

La sonnerie du déjeuner a retenti.

– Je ferais mieux d’éviter de manger ce midi, ai-je dit à Jimmy. Je suis sûr que t’as déjà assez de boulot comme ça !

Il a rigolé.

– L’air ne circule pas ici. Tu devrais sortir et respirer un bon coup.

J’ai pointé pour la pause déjeuner et j’ai commencé à marcher jusqu’au bout du secteur import-export. L’usine était de la taille d’un grand supermarché. Je ne connaissais pas les gars ici. Je n’étais jamais venu là. C’était un autre monde, et en plus j’avais peur de perdre la sécurité que j’avais en bossant tout seul sur une machine. Quand je suis arrivé au service import-export, tous les gars étaient déjà partis déjeuner. Je suis sorti sur le quai de chargement. Il faisait vingt degrés demoins. L’air de l’été était frais.

Je voulais rester dans cette boite. Personne ne me connaissait ici à Towanda, dans cette banlieue de Buffalo. Mais travailler sur cette machine me rendait malade. Peut-être que ça valait le coup de prendre un risque et de tenter d’avoir ce job.

***

Scotty était mon ainé d’au moins trente ans, mais sans lui je n’aurais jamais pu hisser cette dernière caisse ni la charger dans le camion. Après ça, j’avais les bras en compote. Scotty n’était même pas essoufflé.

– Alors, qu’est ce que t’en dis de travailler ici, jeune homme ? m’a demandé Scotty.

– Je peux souffler avant de te répondre ?

– Bien sûr. Tu vas te faire au rythme du boulot. T’es un bosseur, ça sera de plus en plus facile. C’est bientôt l’heure de la pause. Allez viens, on va se laver.

J’ai respiré profondément pendant qu’on se dirigeait tous les deux jusqu’au vestiaire des hommes. Il ressemblait en tout point à celui de l’autre côté de l’usine. Il y avait un énorme évier en béton au milieu de la pièce. Scotty et moi, on a donné chacun une tape sur le distributeur de savon en poudre et on a fait un pas en avant pour appuyer avec nos pieds sur la pompe qui faisait sortir des jets d’eau du robinet.

– T’as déjà un casier ou pas ? m’a demandé Scotty.

J’ai secoué la tête.

– Allez, viens, suis-moi, a-t-il ajouté.

Il a fait taire les plaisanteries dans les vestiaires :

– Il y en a certains d’entre vous qui ont rencontré Jesse ce matin. Il vient juste d’être transféré du département des machines.

À part Scotty et Walter, la plupart des gars ici avait la trentaine. Walter m’a serré la main.

– Eh, fiston. Ça fait longtemps que tu travailles ici ?

J’ai secoué la tête :

– Un an.

Il a rigolé.

– Tu travaillais où avant ?

– Dans l’coin, j’ai dit en haussant les épaules.

Walter et Scotty se sont regardés. J’étais soulagé qu’un des autres gars nous interrompe.

– Je suis Ernie. Lui là, c’est mon pote, Skids. Moi aussi j’étais opérateur avant. J’ai arrêté quand j’ai commencé à cracher du sang.

Skids lui a jeté une serviette.

– Tu crachais du sang parce que tu fumes, crétin.

Ernie a attrapé la tête de Skids dans le creux de son bras et a frotté son poing d’avant en arrière sur son crâne.

Un jeune homme avec une queue de cheval m’a serré la main.

– Je m’appelle Pat.

Ernie a rigolé.

– T’as pas encore rencontré Patty ?

Pat a fait une grimace à Ernie.

– Ta gueule. Je vais te le dire avant eux : je suis objecteur de conscience. Si t’as un problème avec ça, garde-le pour toi.

Skids a brusquement gonflé sa poitrine.

– J’étais au Vietnam. Eh, Jesse ! Tu t’es fait réformer ou t’as combattu ?

J’ai senti le sang me monter à la tête. Je voulais retourner au département moulage, où le niveau de bruit me protégeait des questions inutiles.

– J’y suis pas allé, ai-je marmonné.

Ernie a grogné.

– Un de plus. Qu’est-ce que t’as fait, tu leur as raconté un conte de fée ?

J’ai réfléchi intensément.

– J’ai été réformé. Raison médicale.

Walter nous a interrompus.

– Laisse le gamin tranquille. T’as un casier ? Tiens, prends celui-là.

– Eh, a dit Ernie, tu vas devoir mettre un peu de piment dans ce casier.

Je savais ce que ça voulait dire. Tous les autres gars avaient des posters de pin-ups sur les portes de leur casier.

– Chope-toi un calendrier au restaurant du coin. On y va tous ensemble le jour de paye. Miss Aout va te faire chauffer les couilles. Eh, Walter, tu ferais mieux d’en choper un aussi.

Walter a secoué sa tête tranquillement.

– Y’a des gars qu’ont besoin de photos, et d’autres qui ont le truc en vrai. Pas vrai, Jesse ?

J’ai souri.

– J’ai ramené la pin-up de mon ancien casier.

Ernie m’a tendu deux sparadraps du kit de premiers secours accroché au mur. Je les ai utilisés pour coller une pub de ma vieille Norton arrachée dans un magazine en couleurs.

Pat a sifflé.

– Je préférerais monter celle de Jesse que la tienne, Ernie.

La sonnerie du déjeuner a retenti. J’ai cherché Scotty des yeux, mais il était parti.

– Eh Walter, il est où Scotty ?

Walter a haussé les épaules et a mimé un geste, comme s’il amenait une bouteille à ses lèvres.

– Il traverse une période difficile. Sa femme est en train de mourir d’un cancer. Il traine pas trop quand les gars commencent à parler de chatte.

***

À la fin de l’été, je faisais partie de la bande. En fait, la plupart des matins j’étais même impatiente d’aller au travail parce que c’était mon seul contact humain.

Le vendredi, à l’heure du déjeuner, on était en train de marcher vers un restaurant italien au coin de la rue quand Bolt m’a arrêtée.

– Tu connais quelqu’un qui s’appelle Frankie ?

J’ai senti le sang me monter au visage.

– Il ressemble à quoi ?

Bolt a secoué la tête.

– C’est pas il. C’est une bulldagger. Avant elle travaillait avec toi à l’atelier de reliure. Elle a dit que toi et elle vous aviez participé à la grève. Elle a dit que t’avais fait beaucoup pour le syndicat.

Frankie avait parlé de moi à Bolt. Elle l’avait fait. Je me suis demandé si je devais démissionner tout de suite. Simplement sortir sur le quai, descendre l’allée et continuer à marcher jusqu’à ma moto.

– Où est-ce que t’as rencontré Frankie ? ai-je demandé.

– Elle était dans la deuxième équipe. À partir de lundi, elle commence en équipe de jour. Elle est opératrice. Elle dit que t’es un bon gars.

J’ai cligné les yeux de surprise.

– Elle a dit ça ?

Bolt a hoché la tête.

– Elle dit que t’es un bon syndicaliste.

J’ai ri de soulagement.

– Comment elle a su que je bossais là ?

– Elle t’a vu quitter le parking. C’est une amie à toi ? m’a demandé Bolt.

– Nan.

J’ai marqué la distance.

– Juste quelqu’un avec qui j’ai bossé.

Mon propre manque de loyauté me rendait malade.

Bolt est parti vers les docks.

– Tu viens déjeuner ?

J’ai secoué la tête.

– J’arrive, vas-y.

C’était un soulagement d’être tout seul. J’ai erré dans l’entrepôt et je me suis assis sur une pile de palettes pour réfléchir à la bombe qu’avait lâchée Bolt.

Frankie allait faire partie de l’équipe de jour. Ça me faisait flipper de penser qu’elle aurait pu m’exposer. Mais apparemment, elle ne l’avait pas fait. Frankie était intelligente. Elle avait dû comprendre tout de suite ce qui se passait.

Un sentiment d’excitation m’a envahi. Travailler avec une autre butch ! Peut-être qu’on pourrait trainer ensemble des fois. Peut-être qu’elle savait où étaient passées certaines de l’ancien groupe. Peut-être qu’elle pourrait me présenter une fem.

– Eh, jeunot, m’a interrompu Scotty.

Il était assis sur le sol, adossé contre les palettes. Il a ouvert une bouteille de Jack Daniel’s et m’en a offert.

– Merci, ai-je dit en prenant une gorgée.

Scotty a amené la bouteille jusqu’à ses lèvres et a avalé trois fois. On était assis en silence.

– T’es marié ? m’a-t-il demandé.

J’ai secoué la tête.

Sa tête est tombée sur son torse.

– Ma femme est vraiment malade.

Il a frotté ses yeux avec ses mains. Son visage s’est éclairé.

– Est-ce que je t’ai déjà montré une photo de ma femme ?

J’ai secoué la tête. Il a sorti un portefeuille au cuir rendu fin et doux par l’usure.

– La voilà. C’est ma femme.

J’ai ri et j’ai sifflé.

– C’est toi ça ?

Il a souri.

– Ouais. Tu crois que je suis né à cet âge-là ? J’ai été un jour un p’tit jeune comme toi. J’avais toute ma vie devant moi.

On a ri tous les deux. Mais quand je l’ai de nouveau regardé, il avait les yeux pleins de larmes. Sa voix était rauque.

– J’aimerais pouvoir partir avant elle. Je sais que c’est horrible à dire. Je veux dire, qui prendrait soin d’elle, tu vois ? Mais des fois je me dis que je ne vais pas pouvoir la laisser quand le moment sera venu.

Sa tête est retombée encore une fois. J’ai tendu le bras et j’ai posé délicatement ma main sur son dos, prêt à la bouger si jamais mon geste l’offensait. Mais ça ne l’a pas gêné.

– T’es jeune, a dit Scotty brusquement. Reste pas coincé dans un job comme ça.

J’ai haussé les épaules.

– Ce boulot m’a l’air plutôt pas mal.

– Je veux parler d’un vrai boulot, a-t-il repris en secouant la tête. J’ai fait vingt ans chez Chevy. J’ai eu ma carte à l’UAW1, tu veux la voir ? Vingt ans de ma vie dans l’usine et ils m’ont viré. T’imagines ?

– Chevy ? Tu travaillais avec Bolt ?

Scotty a approuvé de la tête.

– Ouais. Mais il n’y était pas depuis aussi longtemps que moi. Il a travaillé chez Harrison pendant un moment. Viré de là-bas aussi.

J’étais intéressée par Bolt.

– Il était dans le même syndicat ?

– Nous tous, les vieux de la vieille, on est à l’UAW, a-t-il dit. Je serai syndiqué jusqu’au jour où ils mettront mon cercueil en terre. Tu dois avoir un syndicat, mon gars. Si t’as pas de syndicat, t’as plutôt intérêt à te battre pour en avoir un.

J’ai ri.

– On risque pas d’en avoir un ici avant un bon moment !

Scotty a haussé les épaules.

– Eh bien, tu peux jamais savoir. Il y a eu des discussions. On a besoin d’un syndicat ici. Je suis trop vieux pour le faire. C’est vous, les jeunes, qui allez devoir vous y coller.

– J’aimerais vraiment qu’on ait un syndicat aussi, ai-je soupiré. Mais je veux juste garder mon travail, Scotty. À ce propos, qu’est-ce que tu penses de Bolt ? Il a l’air d’être un bon gars.

Scotty a agité son doigt sous mon nez.

– Fais attention à Bolt. Il n’est plus vraiment des nôtres maintenant. Il est à moitié chef d’équipe, à moitié réparateur de machines. Souviens-toi bien de ce que je dis : quand le moment viendra de choisir, il ne saura plus de quel côté il est. Tu ne peux pas lui faire confiance.

J’étais déçu par cet avertissement, parce que j’aimais bien Bolt. Mais heureusement pour moi, je ne faisais vraiment confiance à personne.

***

Lundi après-midi, alors que j’étais en train de pointer, j’ai senti une main se poser sur mon épaule. Je me suis retournée vers Frankie.

– Hé !

– Hé, Frankie ! Écoute, on doit parler.

Elle a mis son index sur ses lèvres.

– Ça va, je sais.

Je l’ai suivie dehors jusqu’au parking.

– Je suis vraiment content de te voir et tout, Frankie. C’est juste que j’ai la trouille. Ça se passe bien ici pour moi. Et les journaux parlent d’une autre récession.

Frankie s’est arrêtée de marcher.

– Je comprends, Jess. Tu crois pas que j’ai déjà compris ?

– Comment t’as réussi à survivre aussi longtemps ? lui ai-je demandé.

Elle a haussé les épaules.

– Je vis chez mes parents, là-bas à Tonawanda2, jusqu’à ce que je puisse économiser assez d’argent pour me prendre un endroit à moi. C’est pas si mal. Les weekends, je vis chez ma copine.

J’ai sifflé :

– T’as une copine ? Veinarde.

Frankie a mimé un baiser. Un klaxon de voiture a retenti.

– Tu la connais, ma copine, Jess. Moi et Johnny, ça fait un an qu’on est ensemble. Comme dans la chanson.3

Elle a souri.

Je me suis arrêté net.

– C’est qui Johnny ?

Frankie a soupiré.

– Tu connais Johnny. On travaillait ensemble avant la grève. On était toutes dans la même équipe de softball.

J’ai secoué la tête.

– La seule Johnny dont je me souvienne était une butch et je sais que c’est pas d’elle que tu parles !

J’ai ri.

Frankie a élargi sa posture.

– Si, c’est exactement d’elle que je parle. Elle m’attend dans la voiture là-bas.

J’ai entendu Johnny crier de la voiture.

– Eh, Jess ! Viens voir là !

– Tu déconnes ? ai-je chuchoté à Frankie.

Elle a mis ses mains sur ses hanches.

– C’est mon amoureuse, Jess. Est-ce que j’ai l’air de blaguer ?

Ma bouche est restée grande ouverte. J’ai secoué la tête de gauche à droite.

– Honnêtement, Frankie, je capte pas. Je comprends pas.

Frankie commençait à être agacée.

– T’as pas besoin de comprendre, Jess. Tu dois juste l’accepter. Si tu peux pas, alors passe ton chemin.

C’est exactement ce que j’ai fait. Je ne pouvais pas me faire à cette idée, alors je suis simplement partie.

Ce n’était pas difficile d’éviter Frankie après ça. On travaillait à deux endroits opposés dans l’usine. Je restais en retrait les après-midis. Je ne voulais pas tomber sur l’une d’elles à l’heure du pointage.

Plus je pensais à elles deux, amoureuses, plus ça me contrariait. Je ne pouvais pas m’empêcher de les imaginer en train de s’embrasser. C’était comme deux mecs. Bon, deux mecs gays, ça irait. Mais deux butchs ? Comment pouvaient-elles être attirées l’une par l’autre ? Qui était la fem au lit ?

Je commençais à être obsédé par Frankie et Johnny. Le mercredi matin, j’étais tellement perdu dans mes pensées que je n’avais pas remarqué que Scotty et moi n’étions plus que les deux seuls dans le service. Scotty s’est avancé vers le vestiaire des hommes.

– Tu ferais mieux d’aller là-dedans, a-t-il dit.

– Quoi ?

Il a juste fait un signe de la tête en direction du vestiaire des hommes.

Je ne savais pas à quoi m’attendre quand j’ai ouvert la porte. Le vestiaire était entièrement rempli de gars. Quelques-uns de mon service, d’autres que je ne connaissais pas. Bolt a parlé en premier.

– On t’attendait, a-t-il dit.

J’ai serré les poings. Frankie avait dû parler de moi aux gars, par pure méchanceté. J’aurais dû me douter que je ne pouvais pas lui faire confiance. Peu importe le conflit qu’on avait, ça aurait dû rester entre nous. Je m’occuperais d’elle plus tard. Pour l’instant, j’étais salement en minorité.

Bolt a tendu les mains et s’est dirigé vers moi. Je me suis reculé contre le mur. Le sang battait dans mes tempes. Bolt m’a attrapée par l’épaule. J’ai poussé sa main. J’étais coincé dans le coin.

– Laisse-moi tranquille, ai-je grogné.

Walter est venu vers moi.

– Détends-toi fiston. On veut juste te parler.

– Ouais, à propos de quoi ?

Bolt et Walter se sont regardés et ont reculé.

– À propos du syndicat, a répondu Walter.

J’ai secoué la tête de confusion.

– La femme d’Ernie travaille dans une usine gérée par le syndicat des travailleurs du textile. Elle nous a mis en contact avec un type très bien qui les a aidées. On a besoin de savoir comment tu te positionnes.

J’avais du mal à retrouver mon calme.

– Tu veux dire que c’est une campagne de syndicalisation ?

Bolt a haussé les épaules.

– On n’a fait que parler jusqu’à maintenant. Il faut qu’on trouve un responsable coordinateur syndical et qu’on fasse un appel pour une réunion d’intérêt général. Cette merde ne peut pas continuer comme ça sans finir par exploser.

Ce boulot ne me semblait pas si mal.

– De quel genre de trucs vous voulez vous plaindre ? ai-je demandé.

– Par exemple, qu’on a une paye de merde et qu’ils nous font faire des heures supplémentaires quasiment tous les weekends, a dit Ernie.

J’ai hoché la tête.

– Ouais, mais après on a des jours de congés.

– Bien sûr, parce qu’ils veulent pas nous payer une fois et demi, m’a répondu Skids.

Walter a approuvé.

– Deux personnes peuvent travailler sur la même machine et ne pas être payées pareil. Ça dépend si tu lèches le cul du contremaitre ou pas.

– Les vapeurs sont horribles, a dit Ernie.

– Aucun de nous ne sait ce qu’il inhale. Et il fait tellement chaud qu’il y a des jours où on ne peut pas respirer.

Bolt m’a touché le bras. J’ai fait un bond en arrière. Ça a eu l’air de le blesser.

– Il y a aussi des gros problèmes de sécurité ici. À la maintenance et à la réparation, on voit beaucoup de choses que tu ne vois pas. Les gens ont des accidents : des doigts pris dans des moules, des trucs comme ça. La compagnie essaie de les dissuader de réclamer des indemnités. On leur fait des listes avec les problèmes d’équipement et les managers se contentent de les classer dans la poubelle.

J’ai écouté en hochant la tête. Bolt a haussé les épaules.

– Donc, on doit savoir, Jesse. Comment tu te positionnes ?

J’ai soufflé. Ce travail me convenait bien. J’espérais que ça resterait comme ça. Mais tout changeait tout le temps. J’ai dit aux gars :

– Écoutez, si vous voulez monter un syndicat ici, ça me va.

Bolt s’est rapproché de moi.

– C’est pas assez. On a besoin de toi dans l’organisation du comité.

Je ne voulais pas faire de vagues. Pourquoi est-ce que je ne pourrais pas me contenter de prendre ma carte au syndicat, comme n’importe qui, et continuer à faire mon boulot ?

– Je veux pas être impliqué.

– Écoute, m’a-t-il dit en se penchant vers moi.

J’ai reculé un peu.

– Moi, je me mouille dans cette affaire alors que je ne sais même pas si je pourrais être élu au syndicat, parce que le conseil pourrait me considérer comme un chef d’équipe.

– Vous pouvez compter sur moi en cas d’élection. Mais pas pour militer.

Bolt a secoué la tête.

– C’est pas ce que Frankie m’a dit. Elle a dit que t’avais aidé à gagner la grève.

– Écoute, Bolt, je ne veux pas être impliqué. Je vous soutiendrai tous et je ferai mon travail. Laissez-moi juste tranquille.

Bolt a secoué la tête.

– Je pensais que tu étais différent.

J’ai soupiré.

– Je ne veux pas être différent.

***

En revenant de l’autre côté de l’usine, on a entendu les cris. On a couru sur toute la longueur de l’usine. Au moment où on est arrivé, il ne restait que le sang sur le sol en béton.

– Qui a été blessé ? ai-je demandé à Bolt.

Ses mains calleuses se sont serrées en poings.

– George.

J’ai regardé la flaque de sang sur le sol.

– Est-ce qu’il est mort ?

Bolt a haussé les épaules.

– On ne sait pas encore.

Il a donné un coup de poing sur le manitou à côté de nous.

– J’ai mis cet engin sur la liste moi-même le mois dernier. Les freins étaient morts.

Le surveillant de l’usine a agité les bras.

– Que tout le monde retourne au travail. Ça ne sert à rien de rester autour.

J’ai été surpris que tout le monde reparte travailler. Je m’attendais à moitié à une insurrection. Ce qui a fini par arriver deux semaines plus tard.

L’accident était notre seul sujet de conversation. L’entreprise faisait des tests avec des moules plus grands pour faire des poubelles en plastique. George avait pour tâche d’utiliser le manitou pour porter le moule jusqu’à la machine d’injection. Alors qu’il se tenait devant le manitou en train d’attacher le moule, les freins avaient lâché. Un des bras du manitou avait transpercé le dos de George, juste au-dessous du poumon.

Une semaine plus tard, la colère se faisait toujours sentir. Walter est arrivé en trombe dans notre service, le mercredi après-midi.

– Est-ce que vous avez entendu ? La direction a écrit un rapport sur George pour l’accident. Ils l’accusent !

Bolt était juste derrière lui.

– Écoutez les gars, on appelle à une réunion vendredi dans les locaux de la VFW4 en bas de la rue. Un représentant du syndicat des travailleurs du textile va venir pour nous rencontrer. Ils sont allés trop loin ce coup-ci.

Il avait raison.

On a tous pointé à 15h00 le vendredi après-midi. Je ne me suis pas précipité dehors tout de suite. Je ne voulais pas tomber sur Frankie. Je me demandais si elle serait à la réunion.

Quand je suis arrivée au local de la VFW, à 15h45, il y avait là-bas vingt-cinq travailleurs. Tous les services étaient représentés. Un brouhaha d’excitation flottait dans l’air. Les gens agitaient leurs bras et parlaient à cent à l’heure. Bolt a croisé mon regard depuis l’autre côté de la pièce. J’ai hoché la tête et j’ai souri. Frankie était assise à côté de lui. J’ai évité de la regarder. J’étais toujours perturbé d’avoir découvert qu’elle et Johnny étaient ensemble, même si je ne parvenais pas à expliquer pourquoi.

J’ai remarqué que Frankie était en train de chuchoter à l’oreille d’un gars. Quand il s’est retourné, j’ai reconnu Duffy. Quand il m’a vu, le sourire sur son visage m’a rempli de chaleur. Frankie a attrapé son bras et lui a chuchoté autre chose. Je me suis demandé si elle était en train d’expliquer ma situation.

Duffy est venu droit vers moi.

– Jess.

Il a attrapé ma main. Sa poignée de main m’était familière.

– J’ai pensé à toi si souvent. Ça fait combien de temps que tu bosses ici ?

– Plus d’un an.

– On va avoir besoin de ton aide, a-t-il dit en souriant.

J’ai commencé à protester, mais Duffy a remarqué Ernie et Scotty qui amenaient des boissons du bar à la salle de réunion. Il les a salués.

– Laissez l’alcool là-bas. On est sérieux ici.

J’ai tiré sur sa manche.

– Vas-y doucement avec le plus vieux. La boisson c’est son talon d’Achille, mais c’est un bon gars. C’est un ancien de l’UAW. Comme Bolt.

Duffy a hoché la tête.

– Dis-m’en plus sur Bolt.

Deux femmes Noires que je n’ai pas reconnues ont interpellé Duffy.

– Excuse-moi, a commencé l’une d’elles. Je m’appelle Dottie. Je travaille au service assemblage. Ça, c’est mon amie Gladys. Elle travaille là-bas depuis plus longtemps que moi.

Duffy leur a serré la main.

– Combien de personnes de votre service sont ici ?

– Six, a répondu Dottie. Sur vingt de l’équipe de jour. Il y a environ quinze autres personnes dans la deuxième équipe.

Quelqu’un a crié depuis l’autre côté de la pièce.

– Allez, on commence cette réunion.

Une clameur s’est élevée.

Duffy s’est excusé et s’est dirigé vers le devant de la salle.

– J’ai entendu beaucoup de réclamations cet après-midi.

– Ouais !

La discipline s’est rompue. Tout le monde hurlait sur les conditions de travail à l’usine.

Duffy a levé les mains.

– On va s’occuper de chacune de vos plaintes. Je vous le promets. Il n’y en a pas une seule qui n’est pas importante. Mais concentrons-nous d’abord sur les revendications qui nous concernent tous.

Bolt m’a tapé sur l’épaule.

– Viens par là une minute. Je veux te parler.

J’ai commencé à protester.

– Allez, la réunion sera toujours là.

J’ai suivi Bolt au bar.

Il a commandé deux bières et les a payées. Il a levé sa bouteille.

– Au syndicat, a-t-il dit.

J’ai hoché la tête.

– Je vais boire à sa santé.

– Écoute, Jesse. À quel point tu connais ce gars, Duffy ?

J’ai haussé les épaules.

– À ma connaissance, il est bien. J’ai confiance en lui.

– Certains des gars ont entendu des trucs sur lui. Quelqu’un a dit que c’est un communiste.

J’ai ri.

– Il n’est pas communiste. C’est un bon gars.

Bolt a souri et a fait un signe d’approbation.

– D’accord. Du moment que quelqu’un connait ce gars.

– Eh, Bolt. Est-ce que t’as demandé à Duffy si tu serais éligible ou pas pour rejoindre le syndicat ?

Bolt a secoué la tête.

– Je lui demanderai plus tard. Après la réunion.

On a tous les deux entendu un rugissement venant de l’autre pièce.

– Allez, j’ai dit. On y retourne.

Je commençais à me sentir un peu excité.

– Et maintenant, signons les cartes ! a crié Ernie.

Duffy a levé ses deux mains.

– Vous avez cent-vingt personnes dans votre atelier. Il en faudrait trente pour cent, plus un. C’est le strict minimum pour déposer une candidature à l’élection. C’est un tournant important, mais nous avons besoin de plus.

– Mais où sont passés les autres, bordel ? a crié quelqu’un.

Duffy a secoué la tête.

– C’est vraiment un beau résultat pour une première réunion. Mais on a besoin de trouver plus de travailleurs de tous les secteurs réunis.

Bolt a crié :

– On peut compter sur la maintenance et sur la réparation !

– Et à l’assemblage ? a crié Ernie. Ces filles ne seront pas avec nous. Elles ont des maris qui s’occupent d’elles. Merde, j’ai même entendu dire que deux d’entre elles vivent toujours chez leurs parents.

Dottie s’est levée.

– Je suis l’une d’entre elles. Oui, je vis toujours avec mes parents. J’essaie d’élever deux enfants, sans mari. Et Gladys vit avec ses parents parce qu’elle les soutient financièrement et n’a pas les moyens d’avoir son propre logement. Mais on est toutes les deux là. Vous ne connaissez foutrement rien sur notre secteur.

Gladys s’est levée à ses côtés.

– C’est vrai. Nos doigts et nos poignets nous font un mal de chien à force d’ébarber les débords de plastique toute la journée. On gagne à peine notre vie et on doit bosser les weekends. Beaucoup de filles ont un mari qui ramène aussi un salaire à la maison, c’est vrai. Mais beaucoup d’entre elles sont en colère, elles signeront. Vous verrez.

Duffy leur a souri.

– Les sœurs s’expriment, les gars ! Vous feriez mieux d’écouter.

On était tous d’accord pour clore la réunion et en refaire une la semaine suivante. Mais personne n’avait envie de partir. Nous sommes restés à discuter.

– Eh, Duffy, l’a appelé Bolt. Est-ce que je vais pouvoir faire partie du syndicat ? Je suis responsable au réglage et à l’entretien.

J’aurais voulu pouvoir expliquer à Duffy ce que Bolt valait, mais j’ai vu que Duffy s’en était déjà rendu compte.

– La direction sait que t’es un leader, a-t-il répondu.

J’ai vu Bolt se grandir un peu.

– Mais est-ce que tu recrutes et tu vires ? Est-ce que tu évalues les gars ou est-ce que tu les contrôles ?

Bolt a haussé les épaules.

– C’est un peu vague. Je suis juste le gars qui a le plus d’expérience au réglage et à l’entretien, mais ils me traitent aussi un peu comme un chef d’équipe.

Duffy a hoché la tête.

– L’entreprise va laisser planer le doute sur ta loyauté, histoire de retarder les élections et d’utiliser ce temps-là pour intimider les gens. J’ai l’impression que tu sais déjà de quel côté tu es, mais tu dois faire en sorte que ce soit très clair. Si tu travailles dur pour créer le syndicat, ça sera plus facile d’argumenter pour que tu en fasses partie.

Bolt a serré la main de Duffy.

– Tu penses qu’on va gagner ?

Duffy a souri et a hoché la tête.

– Oui. Mais il va falloir se battre. Nous avons des gens forts dans chaque secteur. Si on en avait plus comme Jess, on gagnerait les yeux fermés. J’ai confiance en Jess. Elle a déjà prouvé qu’elle était à cent pour cent dévouée au syndicat.

Tout s’est déroulé au ralenti. Quand j’ai entendu Duffy dire elle, j’ai été saisi d’horreur. Ma mâchoire est tombée. Frankie s’est frappé le front avec la paume de sa main et a secoué la tête. Les gars regardaient Duffy, puis moi, et Duffy encore. Je suis sortie en trombe du local de la VFW et j’ai foncé vers ma moto.

– Jess, attends !

J’ai entendu Duffy crier. Il m’a rattrapée et a pris mon bras. J’ai tiré d’un coup sec.

– Merci beaucoup, Duffy.

Quand j’ai vu les larmes dans ses yeux, ça a encore empiré les choses.

– Je suis tellement désolé, Jess. C’est sorti tout seul. Je ne voulais pas.

J’ai haussé les épaules.

– Ce que tu voulais faire, ça n’a pas la moindre importance. J’ai perdu ce boulot maintenant !

Il a secoué la tête.

– On trouvera une solution, Jess. Tu pourrais rester. Je parlerai aux gars.

J’ai rigolé d’amertume.

– Tu ne comprends pas, hein ? Quelles toilettes penses-tu que je vais utiliser lundi, Duffy ?

Duffy a mis sa main sur mon bras. Je l’ai regardé fixement.

– Jess, je ne ferais jamais rien pour te faire du mal. Tu le sais ?

J’ai repoussé sa main de mon bras.

– Eh bien si, tu l’as fait.

Je me suis tournée et je suis partie.

– Jess, attends.

C’était Frankie.

– Jess, je sais que tu es furieuse. C’était vraiment merdique. Mais c’était une erreur. Il est vraiment désolé.

– Laisse-moi tranquille, Frankie. Toi non plus tu comprends pas.

Frankie a eu l’air sous le choc.

– C’est quoi ton putain de problème avec moi ? Est-ce que tu vas vraiment couper les ponts avec une autre butch juste parce que tu peux pas supporter de savoir par qui je suis attirée ?

J’aurais aimé que quelqu’un me mette une muselière parce que j’étais tellement énervée que je ne pouvais plus contrôler ma bouche.

– Qu’est-ce qui te fait penser que tu es toujours une butch ? lui ai-je demandé sur un ton amer.

Son sourire était cruel. Elle était sur la défensive.

– Et toi, qu’est-ce qui te fait penser que tu es toujours une butch ? a-t-elle rétorqué.

Je me suis retourné et je suis parti en trombe. Une partie de moi espérait que Frankie ou Duffy me retiendrait. Mais ils ne l’ont pas fait.

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1 Union Auto Workers, syndicat (voir chapitre précédent).

2 Tonawanda est une ville située dans le nord-ouest de l’État de New York, à une quinzaine de kilomètres de Buffalo.

3 Frankie and Johnny est une chanson populaire traditionnelle des États-Unis du début du 20e siècle.

4 La Veterans of Foreign Wars of the United States (VFW) est une organisation officielle de vétérans de l’armée états-unienne.

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