Chapitre 18

18

La feuille, large et humide, flamboyait des nuances rouges et orange de l’automne. Je l’ai trouvée collée au siège de ma Harley, le samedi matin. Ça me rendait triste quand les feuilles commençaient à tomber. Je voulais un autre départ, une autre chance.

Je détestais l’idée de laisser ma Harley sous la remise pour l’hiver. Je prenais des risques en la conduisant – ça faisait trois ans que je roulais sans permis – mais je ne vivais que pour parcourir les routes sur cette moto. C’était ma joie et ma liberté.

Chaque jour, seules deux choses m’importaient : soulever des haltères au centre YMCA1 d’à côté, et sentir le vent me fouetter, à cheval sur ma moto.

Quand mon réveil sonnait le matin, je me réveillais avec une sensation de terreur et le sentiment d’être tout petit. Je ne parvenais pas à me retrouver dans ma propre vie. Je ne pouvais saisir aucun souvenir de moi-même et je n’avais de place nulle part sauf en moi-même. Alors chaque matin, je m’obligeais à replonger dans la vie. J’étais déjà en tenue de sport quand j’allais à la salle. C’est là que j’emportais ma tension et ma frustration, ma rage et ma crainte. Je mettais tout ça dans la musculation.

Sous le poids du fer froid, je pensais beaucoup à mon corps. J’appréciais le fait de devenir plus fin et plus sec. Était-ce un but que le monde m’avait enseigné ? Probablement. Je pensais à mes amantes fem qui déploraient chaque épaisseur et chaque pli de leur corps – cette belle chair que j’aimais. Mais en me regardant bander mes muscles sous les haltères, je me suis rendu compte que la masse et la forme de mon propre corps me plaisaient. Je me concentrais sur ma discipline et mon endurance. J’essayais de m’aimer du mieux que je pouvais.

J’ai appris que la force, comme la taille, se mesure en fonction de qui se tient à côté de toi. À la salle, j’étais considéré comme un mec squelettique. Cette opinion se lisait sur le visage des hommes aux muscles plus gros que les miens, et faisait écho aux jugements cruels portés sur mon corps et sur moi-même toute ma vie durant, qui me faisaient souffrir comme des plaies encore ouvertes.

Mais parfois, à la maison, quand je me tenais devant mon propre miroir, je voyais le reflet de quelqu’un de puissant. Je ne parvenais cependant pas à m’accrocher à cette image. Elle glissait comme une goutte de mercure sous mon doigt.

C’était peut-être ça la leçon que j’essayais de m’enseigner à chaque répétition : que le pouvoir est plus que la force, au niveau qualitatif. Et que le monde avait tort à mon sujet. J’avais le droit de vivre.

Chaque jour, les hommes autour de moi venaient exercer leurs corps. Moi, je venais exorciser mes démons.

Ce matin-là d’automne, l’euphorie était ma récompense pour ma séance acharnée. C’était samedi. Il n’y avait nulle part où aller, il n’y avait rien à faire. J’ai relevé le col de ma veste en cuir. L’automne était là et l’hiver arrivait juste derrière. Le ciel était couvert. Les nuages étaient bas et formaient un plafond aussi sombre qu’un hématome.

J’ai donné un coup d’accélérateur sans savoir où je me dirigeais. J’avais de l’argent dans mon porte-monnaie et un weekend entier pour rouler aussi loin que me le permettrait mon niveau d’essence. Quand les premières gouttes sont tombées sur mon réservoir, je me suis rangée sur le côté et j’ai enfilé mon équipement. Des éclairs illuminaient le ciel au-dessus du parc. J’adorais les conditions météorologiques spectaculaires. C’était le genre d’excitation qui rendait un jour différent d’un autre.

Les femmes à l’entrée du zoo profitaient du calme de leur journée. Elles m’ont fait signe de rentrer sans payer.

La tête du condor était inclinée en arrière dans le vent, et ses ailes déployées étaient d’une envergure supérieure à ma taille. J’ai ouvert mes propres bras, j’ai tourné mon visage vers le ciel et je me suis mis à rire.

Quand je me suis approché d’elle, la chouette a gonflé son cou blanc comme la neige et s’est mise à souffler comme si elle était hors d’haleine. Je me suis dépêché de passer mon chemin.

Des gouttes de pluie perlaient du bec du faucon à queue rouge. Son aile gauche avait été cisaillée par un coup de feu. Il avait l’air désespérément triste.

L’aigle mâle se tenait en équilibre sur une branche, les plumes lissées par la pluie et le vent. Il bougeait avec le vent, ses ailes étendues comme en plein vol. Ses yeux fixaient le lointain. On ne savait pas où était la limite entre sa frustration et sa folie. Pendant un court instant, il a détourné son regard et m’a fixé dans l’intensité de son œil doré. Il a de nouveau relevé la tête, et sa nature sauvage s’est mise à briller dans ses yeux au moment où il s’est envolé vers son passé, les ailes déployées.

***

Une fois l’orage passé, j’ai conduit ma moto le long des rues détrempées par la pluie, en proie au désir de tant de choses que je ne pouvais nommer. Il arrivait parfois que des activités banales fassent disparaitre cette sensation. J’ai donc décidé d’aller faire des courses.

Le supermarché était bondé de femmes. À la caisse, le tapis roulant ne fonctionnait pas, alors j’ai poussé la nourriture vers l’avant pendant que la caissière tapait les prix.

– Ça fera vingt-deux dollars quatre-vingts, a-t-elle annoncé.

Je lui ai tendu un billet de vingt, et un autre de dix. Elle m’a tendu le ticket de caisse. Nos regards se sont croisés.

J’ai murmuré son nom à voix haute : « Edna ». C’était bizarre de constater qu’après toutes ces années, je la voyais encore comme l’ex de Butch Jan et j’avais encore l’impression d’être une bébé butch à ses yeux.

Elle a cherché mon regard. Son visage s’est adouci. « Jess. »

La femme derrière moi dans la queue a soupiré lourdement.

– Mon chou, est-ce qu’on pourrait accélérer ?

La dernière fois que j’avais vu Edna, je lui avais dit que j’étais trop jeune pour être le genre de partenaire que j’aurais voulu être pour elle. Maintenant, la vie me donnait une autre chance.

Je l’ai aidée à mettre mes courses en sacs. Aucune de nous ne parlait. J’ai pincé mes lèvres pour m’empêcher de demander : « Est-ce que t’es avec quelqu’un ? » J’ai pensé à une question neutre.

– Est-ce qu’on peut parler ?

La femme derrière moi a claqué une boite de lessive sur le tapis roulant et a demandé à Edna :

– Vous prenez bientôt une pause, ma belle ?

Edna l’a regardée d’un air inexpressif et a hoché la tête.

– Alors pourriez-vous s’il vous plait continuer vos retrouvailles à ce moment-là ? a-t-elle poursuivi.

On a toutes les deux rigolé. Edna a rougi.

– Je débauche à 15h30, a-t-elle précisé.

Il n’était que 14h00.

J’ai fait les cent pas autour de ma Harley, j’ai tourné en moto sur le parking en faisant des figures, j’ai regardé les vitrines des magasins, je me suis arrêtée prendre un café… Il n’était toujours que 15h00.

À 15h30, j’ai tiré ma moto devant le magasin. J’aurais aimé avoir un deuxième casque. Edna a regardé ma Harley de haut en bas et elle a souri : elle avait l’air d’aimer ce qu’elle voyait. Puis elle m’a regardé de la même manière.

– C’est bon de te voir, Jess. Ça fait combien de temps ?

J’aurais pu lui demander quand est-ce qu’elle avait rompu avec Jan, mais je me suis ravisé.

– Eh bien, ma main s’était prise dans cette espèce de truc et on était en grève. Je pense que c’était en 1967, alors ça fait douze ans. J’ai presque trente ans, t’y crois ?

Edna a hoché la tête.

– Ça veut dire que tu as presque l’âge que j’avais quand tu considérais que j’étais une si vieille femme.

J’ai secoué la tête.

– Tu sais que c’est faux Edna. Le problème, c’était que j’étais trop jeune. J’ai jamais pensé que tu étais vieille.

Edna a pris mon visage dans ses mains. J’ai senti mes joues rougir.

– Pardon, a-t-elle dit, c’est moi qui ai peur d’être vieille.

Je lui ai proposé mon casque. Elle a balancé sa jambe par-dessus la moto et s’est installée derrière moi. C’était tellement bon de sentir son corps contre le mien.

– Où est-ce qu’on va ? a-t-elle demandé.

– Je ne sais pas, ai-je répondu.

J’ai appuyé doucement sur l’embrayage.

On a fini au zoo. L’air mouillé par la pluie y était plus frais. On a marché sur un lit de feuilles humides, sous un entrelacement de branches. Je mourais d’envie de lui prendre la main. On a essayé de parler de la pluie et du beau temps, mais rien de ce que l’une ou l’autre disait ne paraissait insignifiant. J’ai essayé d’attendre avant de poser la question coincée dans ma gorge, mais je ne pouvais pas me retenir plus longtemps.

Je me suis tourné vers elle.

– Je ne peux pas faire un pas de plus tant que je ne te pose pas une question.

Elle a secoué timidement la tête.

– Non.

– Non ? Je ne peux pas te poser de question ?

Elle a souri.

– Non, je ne suis avec personne.

Un large sourire a traversé mon visage, puis je l’ai refréné.

– C’est juste que je me demandais.

On est restées debout face à face sous un érable.

– Et toi ? a-t-elle demandé. T’es avec quelqu’un ?

J’ai secoué la tête.

Les graines d’érable tourbillonnaient autour de nous. J’en ai attrapé une dans ma paume.

– On les appelait des hélicoptères, ai-je dit en la laissant tournoyer jusqu’au sol.

Edna a parcouru ma barbe de trois jours du bout de ses doigts. Si seulement je m’étais rasé avant d’aller à la salle de sport. Elle a touché mes lèvres, mes cheveux, mon cou, comme si elle me cherchait avec ses mains.

– Est-ce que j’ai tellement changé ? lui ai-je demandé, craignant sa réponse.

Elle a souri et elle a secoué la tête.

– Non. Quelque part, je ne vois pas comment qui que ce soit sur Terre pourrait penser que t’es un homme, surtout si on regarde dans tes yeux.

Avec une légère pression, elle a tourné mon visage vers le sien. Ses mains se sont ensuite déposées sur mon torse comme les ailes d’un oiseau au repos. Nos visages étaient très proches. Ça me donnait l’impression que ma vie entière se jouait dans ce moment. Si Edna m’avait tourné le dos, je ne sais pas où je serais allé ni comment j’aurais trouvé la force de continuer. Mais elle ne l’a pas fait. Elle a amené ses lèvres près des miennes, elle m’a laissé savourer le moment avant qu’il ne commence, puis elle m’a donné sa bouche. Tout ce que j’avais à offrir était dans ce baiser. Edna tenait le haut de ma nuque dans le creux de ses mains et m’a attiré à elle.

Le baiser a duré jusqu’à ce que j’arrête de redouter sa fin et que je commence à le savourer comme un voyage débutant à peine. Nos lèvres sont restées jointes jusqu’à ce que le vent agite les feuilles au-dessus de nous, nous éclaboussant de pluie froide.

Edna s’est éloignée de moi et a commencé à marcher. Je l’ai rattrapée et j’ai pris sa main. Nos mains collaient tellement bien ensemble que je me suis défaite de ma première couche de solitude.

– T’as faim ? lui ai-je demandé.

Elle s’est arrêtée et s’est à nouveau tournée vers moi.

– Il va bientôt falloir que je rentre, a-t-elle répondu.

Ma déception était perceptible.

– Je suis désolée, a-t-elle continué.

– Je peux te revoir ?

Tous mes espoirs reposaient sur sa réponse.

Elle a hésité et elle a hoché la tête :

– Vendredi soir prochain.

Vendredi ! Aujourd’hui, on était samedi et j’avais eu du mal à tuer une heure et demie en attendant qu’elle sorte du boulot. Edna a secoué une branche au-dessus de nos têtes. Une douche de gouttes de pluie est tombée sur nous.

Pendant que je la conduisais chez elle, ses mains reposaient sur mes épaules et sa joue était appuyée contre mon dos.

– C’est là, m’a t-elle indiqué du doigt.

J’ai ralenti et je me suis garé.

– T’es sure que tu veux qu’on se voie vendredi ?

J’avais besoin d’être rassurée. Edna a caressé mes joues. Je ne sentais pas vraiment le contact de ses doigts sur ma peau – ma barbe de trois jours était trop rugueuse. Pour la première fois depuis que je m’étais laissé pousser la barbe, je souhaitais qu’elle disparaisse.

Edna a mordillé ma bouche. Elle s’est reculée quand je me suis avancé, puis m’a ramené vers elle comme si elle voulait me dévorer.

– Je suis tellement contente de te voir, Jess !

Elle semblait le penser. J’avais la gorge serrée d’émotions. J’ai avalé ma salive et j’ai hoché la tête.

– Tu me retrouves ici, à 21h00 vendredi ? m’a-t-elle demandé.

J’ai à nouveau hoché la tête et je l’ai regardée marcher du trottoir à son porche. Elle s’est retournée et m’a saluée de la main. Je ne suis pas parti, même après avoir vu sa porte d’entrée se refermer et les lumières s’allumer derrière les rideaux. Une pluie légère m’est tombée dessus. Le vent charriait l’automne et le parfum des feuilles tombées.

Quand le serveur s’est éloigné de notre table, Edna s’est penchée en avant.

– C’est comment de passer ?

J’ai compris qu’elle avait eu envie de me demander ça toute la soirée.

– Toute ma vie, on m’a répété qu’il y avait un vrai problème chez moi, parce que ma façon d’être ne convenait pas à une femme. Mais si je suis un homme, alors je deviens un charmant jeune homme, et ma façon d’être convient à tout le monde.

Edna en attendait plus.

– Y’a un bout qui est sympa. On m’a enfermé dans un carcan tellement étroit, tout le temps où j’étais une il-elle. Ça fait du bien de se sentir libre de faire des petites choses, comme d’aller aux toilettes publiques en paix, ou d’être touché par un barbier. C’est agréable quand des inconnues me sourient ou flirtent avec moi au comptoir d’un fast-food.

Edna a scruté mon visage.

– Alors pourquoi tes yeux sont encore plus tristes que dans mes souvenirs ?

J’ai soupiré :

– Oh, je pense…

Edna m’a interrompue.

– Ce que tu penses m’intéresse, Jess, mais dis-moi plutôt ce que tu ressens.

J’avais oublié combien j’aimais les fems. Une autre butch aurait hoché la tête quand j’ai soupiré, satisfaite que toute l’histoire soit énoncée dans un souffle d’air. Mais Edna voulait des mots.

– Je me sens comme un fantôme, Edna. Comme si j’avais été enterrée vivante. À l’échelle de ma vie, je suis né le jour où j’ai commencé à passer. Je n’ai pas de passé, pas de proches, pas de souvenirs, pas de moi. Personne ne me voit ni ne me parle ni ne me touche vraiment.

Les yeux d’Edna se sont emplis de larmes. Elle s’est penchée en avant et a pris ma main dans la sienne. Le serveur nous a interrompues.

– Un autre café, Monsieur ?

J’ai secoué la tête. Quand le serveur s’est trouvé hors de portée de voix, Edna m’a dit :

– Moi aussi je me sens comme un fantôme, Jess. Est-ce que je dois toujours t’appeler Jess ?

Mon sourire s’est fait timide.

– Parfois, les gens m’appellent Jesse et je ne les corrige pas. Tu peux m’appeler comme tu veux. Essaie juste de te souvenir du bon pronom dans les espaces publics. Ça peut toujours mal tourner.

Edna a soupiré et elle a hoché la tête. J’avais oublié qu’elle avait aussi été l’amante de Rocco.

– Tu savais, Edna ? lui ai-je demandé. Tu savais que je prendrais la même décision que Rocco ?

Edna a secoué la tête.

– Je savais juste que tes options étaient aussi restreintes que les siennes. Mais quand tu étais jeune, j’ai reconnu quelque chose en toi que j’avais vu en Rocco.

J’ai mordillé ma lèvre inférieure, dans l’attente des mots d’une femme qui me connaissait.

– Je ne sais pas comment dire ça. J’ai peur de faire une erreur, a-t-elle hésité.

– Essaie, l’ai-je pressé. S’il te plait, j’ai besoin de l’entendre.

– Je ne crois pas que les fems voient les butchs comme un seul grand groupe. Au bout d’un moment, tu vois combien de manières différentes il y a d’être butch. Tu les vois jeunes et rebelles, tu les vois changer, tu les regardes s’endurcir ou être détruites. Les douces, les amères, les troublées. Toi et Rocco étiez des butchs de granite qui ne pouvaient pas adoucir leurs contours. Ce n’était tout simplement pas dans votre nature.

Edna a pris une bouchée de nourriture. Je voulais qu’elle se dépêche de mâcher et qu’elle continue.

– J’aime toutes les sortes de butchs et toutes leurs manières d’être. J’aime les cœurs des butchs. Mais celles pour lesquelles je m’inquiète le plus, ce sont celles qui ne sont pas dures à l’intérieur.

J’ai froncé les sourcils et j’ai baissé les yeux. Edna s’est penchée en avant.

– Tu vois, je t’ai blessé. Je suis désolée. Toi et Rocco, vous aviez toutes les deux des cœurs magnifiques, si facilement blessés, et je vous aimais pour ça. Mais je ne savais pas combien de temps vous pourriez survivre.

– Je pense beaucoup à elle, lui ai-je répondu.

Elle a regardé fixement son assiette en hochant la tête.

– Moi aussi.

– Je donnerais n’importe quoi pour pouvoir parler à Rocco, ai-je continué, avec l’espoir que Edna sache comment la contacter.

Edna a hoché la tête.

– À qui le dis-tu.

Je me suis laissé aller en arrière sur ma chaise. J’élimais la moquette avec ma chaussure.

– Y’a un million de questions que j’aimerais lui poser.

Edna s’est penchée en avant.

– Qu’est-ce que tu veux savoir de plus ?

J’ai joué avec ma fourchette en haussant les épaules.

– Je ne suis pas sure. Comment survivre à ça, je suppose.

Edna a souri avec douceur.

– Qu’est-ce qui te fait croire que Rocco sait ?

Sa réponse m’a surpris.

– Je ne suis pas comme Rocco, ai-je poursuivi. Elle est comme une légende ou quelque chose comme ça. Elle est tellement forte, tellement sure d’elle. Je ne me sens pas comme ça du tout. Si seulement je pouvais la connaitre.

Edna m’a ôté la fourchette des mains avec douceur et l’a posée sur la nappe. Elle a pressé le bout de ses doigts sur mon avant-bras.

– Les gens se font enterrer sous les légendes. Rocco n’a pas toutes les réponses. Elle a des questions, tout comme toi. Elle essaie de traverser tout ça du mieux qu’elle peut, de la même manière que toi. C’est ce qui vous rend toutes les deux si fortes. Il n’y a qu’une chose que Rocco avait et que tu n’as pas, m’a dit Edna.

Je me suis penchée en avant.

– C’est quoi ?

– Je te montrerai plus tard.

Allait-elle toujours me faire attendre ?

– Edna, où étais-tu passée toutes ces années ? lui ai-je demandé.

Elle a picoré ses lasagnes.

– Quand l’ambiance des bars a changé, j’ai arrêté d’y aller. Les butchs que j’aimais n’étaient plus là. Il y avait surtout des universitaires. J’ai commencé à me sentir gênée de me pointer en jupe, avec du maquillage. On aurait dit que tout le monde dans le bar portait des chemises de flanelle, des jeans et des bottes. Et ça, ce n’est pas moi. Mais je n’avais nulle part ailleurs où aller. Certaines d’entre nous sont allées à un bal sur le campus. Mais on était habillées différemment, on dansait différemment.

Elle a serré son poing avec colère.

– Une des femmes de la soirée s’est moquée de la butch avec qui j’étais, parce qu’elle m’aidait à retirer mon manteau. J’étais tellement furieuse qu’on est parties aussi sec.

J’ai hoché la tête :

– Mon ex-amante, Theresa, travaillait à l’université de Buffalo. Je me revois me mettre en colère et lui dire à quel point je détestais ces femmes parce qu’elles nous rejetaient. Elle avait l’habitude de répondre : « Elles ont raison de vouloir une révolution, mais elles ont tort de penser qu’elles peuvent la faire sans nous. »

Edna a haussé les épaules.

– Je sais que je ne suis pas une femme hétéro, mais les lesbiennes ne m’accepteront pas comme l’une d’entre elles. Je ne sais pas où aller pour trouver les butchs que j’aime ou les autres fems. Je me sens complètement incomprise. Moi aussi j’ai l’impression d’être un fantôme, Jess.

Pendant un long moment, on a tenu une conversation sans mots. À travers cet échange de regards, chacune de nous accueillait l’autre. Le serveur m’a apporté la note d’un geste automatique.

J’ai gloussé. Edna a froncé les sourcils.

– Qu’est ce qui te fait rire ?

– Jusqu’à ce que je te parle ce soir, une partie de moi croyait vraiment que tous les gens que j’avais connus étaient assis quelque part ensemble, dans un bar, en train de passer du bon temps sans moi.

On est revenues chez elle à moto, sans dire un mot. Je voulais la toucher. Je voulais avoir un rôle dans sa vie. Et je brulais de m’endormir, en sécurité, son corps contre le mien.

Je me suis arrêté devant chez elle et je l’ai soulevée par-dessus la moto. Elle a enlevé son casque et m’a fait signe de la suivre. Je suis resté debout dans son salon : j’essayais de la connaitre à travers sa maison. Elle a farfouillé dans toute sa garde-robe.

– Je l’ai trouvée !

Elle est revenue dans la pièce en souriant.

– Il n’y a qu’une chose que Rocco avait et que tu n’as pas. Une veste Armor2 !

Edna m’a tendu une lourde veste de moto noire avec des zip argentés brillants.

Je l’ai prise dans mes mains. Le cuir était déjà fait, à force d’avoir été porté. Le coude droit était méchamment abimé.

– C’est là qu’elle a ripé quand elle a planté sa Harley sur le chemin du retour de Niagara Falls.

Edna a introduit ses doigts dans la manche.

– Elle aimait cette veste au moins autant que sa moto. Elle l’appelait sa seconde peau.

Le regard d’Edna s’est voilé.

– Elle l’a laissée pour me protéger. C’est ce qu’elle a dit. Mais cette veste faisait tellement partie d’elle que je ne pourrai jamais supporter de la mettre.

J’étais sans voix.

– Essaie-la, m’a pressé Edna en tenant la veste pour que je puisse me glisser dedans.

Elle était lourde. Son poids était rassurant.

– Elle te va à la perfection.

Elle a pressé son poing contre ses lèvres.

J’ai ouvert les bras. Elle a secoué la tête.

– J’ai besoin d’être seule. Je suis désolée. C’est juste que je ne suis pas prête. J’espère que tu comprends.

Je ne comprenais pas. Mais j’avais tellement peur de la perdre que je me suis forcée à sourire et à hocher la tête.

Je suis sorti et je me suis dirigé vers ma Harley. J’ai balancé ma jambe par-dessus la moto. Le rugissement du moteur faisait écho à ma propre puissance.

Je suis partie, l’armure de Rocco sur le dos.

***

– Fais attention ! a crié Edna au moment où l’échelle a glissé.

J’ai attrapé le plateau en métal avant que la peinture ne se renverse.

– Descends de là ! a-t-elle ordonné.

Je suis redescendue et j’ai essuyé mon avant-bras sur mon front. Edna a ri.

– Tu viens juste d’étaler de la peinture sur ton visage. Viens-là.

Elle a tenu mon bras tout en me frottant gentiment le front avec un chiffon. J’ai contracté mes biceps.

– J’ai fait de la muscu, me suis-je vanté.

Edna a réprimé un sourire :

– J’ai remarqué, a-t-elle répondu.

Je n’ai pas dissimulé le mien.

Elle a embrassé mes lèvres.

– Merci de m’aider à peindre mon salon.

J’ai souri et j’ai haussé les épaules.

– À quoi servent les butchs ?

Ces cinq mots contenaient toute ma douleur et ma confusion. Je ne comprenais pas pourquoi, un mois après nos retrouvailles, Edna ne me laissait toujours pas lui faire l’amour.

– Oh non, a-t-elle répondu en secouant lentement la tête. Les butchs sont effectivement merveilleuses pour filer un coup de main. Mais vous n’êtes pas bonnes qu’à ça. Les butchs ont transformé mon univers. Elles m’ont permis de me sentir belle quand le reste du monde me retirait ça. C’est l’amour butch qui m’a permis de tenir.

Mes yeux se sont emplis de larmes de gratitude, mais aussi de frustration de me retenir de la toucher.

Elle a caressé mon visage. Le bout de ses doigts me désirait, mais je n’étais pourtant pas sure que son corps tout entier voulait la même chose.

– Tu es si belle, a-t-elle chuchoté. Canon, j’aurais dû dire, tu es canon.

J’ai ri.

– Oh, là tout de suite, les deux me vont.

Je ne voyais plus rien d’autre que sa bouche, si proche de la mienne que je sentais la chaleur de sa respiration. Je n’avançais toujours pas vers elle. Edna a hésité. J’ai retenu mon souffle dans l’attente qu’elle vienne vers moi, espérant qu’elle le fasse, craignant qu’elle ne le fasse pas. Elle est venue dans mes bras, effrayée mais en m’accordant sa confiance. Je l’ai accueillie dans mon étreinte.

Avec maladresse, Edna a cherché les boutons de ma chemise éclaboussée de peinture. On l’a abandonnée sur le sol du salon. Dans sa chambre, elle a défait la fermeture éclair de mon jean. Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai autorisé ma passion à rencontrer la sienne.

Une fois que ça avait commencé, toutes nos envies se sont déchainées. Elle savait exactement ce qu’elle voulait et elle m’y a emmené. Elle exigeait de moi tout ce que je pouvais donner. Et j’ai donné avec joie, sans restriction. Même quand je touchais son corps avec ma bouche, avec mes mains, avec mes jambes, je savais que ce n’était pas juste du plaisir que j’essayais de lui donner. C’était tout mon amour. Et alors qu’elle alternait entre me caresser avec ses mains et planter ses ongles dans mon dos, je sentais tout le sien.

J’étais allongée dans ses bras, vêtue uniquement d’un t-shirt et d’un slip. Ses ongles ont glissé le long de mon cou et de mes épaules. Elle a souri d’un air aguicheur. J’avais oublié le plaisir pur et simple des provocations d’une high fem.

Edna s’est rapprochée de moi et m’a tourmenté avec ses ongles et ses lèvres jusqu’à me rendre fou de désir à force d’en vouloir plus. La peur m’a pris à la gorge. Je ne savais plus comment lâcher prise, mais je voulais qu’elle me guide sur cette voie. Ses ongles ont parcouru l’intérieur de ma cuisse.

– J’ai peur, ai-je admis tout haut.

Elle a interrompu ses caresses et s’est allongée immobile dans mes bras. J’ai continué à fixer le plafond bien après qu’elle se soit endormie dans mon étreinte. Je désirais ardemment qu’elle m’amène à dépasser ma propre peur, et je savais maintenant comment le lui demander.

Edna a soupiré de plaisir devant les fleurs que je lui avais amenées.

– Oh, des iris. Elles sont tellement belles.

Je l’ai embrassée sur la joue.

– Elle me font penser à toi.

Edna a vu la carte que j’avais glissée à l’intérieur.

– Attends !

J’ai retenu sa main.

Edna a ri.

– Quel est le problème ? Est-ce que tu as écrit quelque chose que tu n’aurais pas dû ?

Je me suis balancé d’un pied sur l’autre.

– Je t’ai écrit un poème. Je n’ai jamais fait ça avant. Peut-être que tu vas penser que c’est stupide.

Edna a attiré mon visage contre son cou et elle m’a enveloppée de ses bras.

– Chéri, tu as écrit un poème pour moi ? Oh, merci ! Ça signifie tellement pour moi. Je ne suis même pas obligée de le lire si tu ne veux pas.

Les fems peuvent être si habiles avec ce genre de choses. Bien sûr que je voulais qu’elle le lise, surtout depuis qu’elle m’avait donné le choix.

– Oh, d’accord, vas-y ! Lis-le, lui ai-je répondu.

Je me suis préparé mentalement en attendant sa réaction.

Edna m’a surpris en lisant à haute voix. J’ai rougi, mais j’ai aimé entendre sa voix relever et célébrer mes mots :

Tel le jaune des feuilles s’effaçant

Devant la légère persistance du vert,

Tu as touché ma solitude,

Et mes craquantes carapaces brunes

Ont cédé la place à une tendre nouveauté.

Edna a fondu en larmes. Elle m’a embrassé tout le visage jusqu’à ce que mon embarras se dissipe.

– Oh, Jess. Tu as vraiment écrit ça juste pour moi ? C’est beau.

– Edna, ai-je chuchoté dans son oreille, est-ce que c’est ça exprimer ses sentiments ?

Edna s’est penchée en arrière et a gardé mon visage entre ses mains. Sa lèvre inférieure tremblait.

– Oh oui, chéri. C’est exactement ça.

On s’est tenues l’une l’autre et on s’est balancées au rythme d’une musique que nous étions seules à entendre. Elle a pris ma main et m’a emmenée dans sa chambre. Je me suis appliqué à bien lui faire l’amour, mais je n’arrivais pas à lire ses signaux corporels. Tout ce qui arrivait à moi était statique. Impossible de comprendre ce que je faisais mal.

Le mamelon d’Edna s’est resserré comme un bourgeon puis a fleuri dans ma bouche. Je l’ai entendue souffler. Un sanglot a suivi, puis un autre. J’ai amené mon visage près du sien. Elle s’est agrippée à mon t-shirt avec ses deux poings. Son corps tremblait violemment. Elle a enfoui son visage contre mon cou tellement fort que ça m’a fait peur. Je la tenais serrée.

– Je ne peux pas, a-t-elle dit.

– Chhht. Tout va bien.

– Ne sois pas fâchée contre moi, a-t-elle supplié.

– Je ne le suis pas, ai-je chuchoté. Je ne suis pas fâchée contre toi.

Edna n’a pas dit ce qui se passait en elle, et j’avais peur de demander. Si je n’étais pas désirable, je n’étais pas pressé de le découvrir. De plus, j’avais été si désespérément seule pendant si longtemps que le sexe ne m’importait pas autant que cette intimité. J’ai continué à la serrer, m’installant dans le confort simple que sa proximité m’offrait.

On est restées allongées sans parler pendant un long, long moment. J’ai fini par rompre le silence avec une question.

– Tu penses que je suis une femme ?

Edna s’est redressée sur un coude et m’a regardé.

– Toi tu penses quoi ? a-t-elle demandé avec douceur.

– Je ne sais pas, ai-je soupiré. Dans ma vie, il n’y a pas eu beaucoup d’autres femmes auxquelles j’ai pu m’identifier. Mais ce qui est sûr et certain, c’est que je ne me sens pas non plus comme un mec. Je ne sais pas ce que je suis. Ça me donne l’impression d’être folle.

Edna s’est nichée dans le creux de mon épaule.

– Je sais, chérie, vraiment. Je crois que je n’ai jamais eu d’amante butch qui ne se soit pas sentie déchirée de cette manière.

– Oui, ai-je répondu en haussant les épaules, mais c’est différent pour moi parce que je vis en tant qu’homme. Je ne sais même pas si je suis encore butch.

Elle a hoché la tête.

– C’est vrai que Rocco et toi, vous en bavez pour trouver comment être vous-mêmes et continuer à vivre. Mais crois-moi, chérie, tu n’es pas la seule à sentir que tu n’es ni un homme ni une femme.

J’ai soupiré.

– Je n’aime pas le fait de n’être aucun des deux.

Edna a approché son visage du mien.

– Tu es bien plus qu’aucun des deux, bébé. Il y a d’autres manières d’être que ces deux options. Ça ne peut pas être aussi simpliste. Autrement, il n’y aurait pas tant de gens qui ne rentrent pas dans le moule. Tu es magnifique Jess, mais je n’ai pas les mots pour aider les gens à le voir.

– J’aimerais que tout redevienne comme avant, je lui ai dit.

Edna a regardé au loin.

– Moi pas, a-t-elle répondu. Je ne veux pas retourner dans les bars et les bagarres. Je veux juste un endroit pour être avec les gens que j’aime. Je veux être acceptée pour qui je suis, et pas juste dans le monde gay.

Je me suis sentie oubliée dans son idéal.

– Et moi ? Est-ce que moi aussi je peux être acceptée ?

Edna a porté ma main à ses lèvres et m’a embrassé les doigts.

– Je ne suis pas acceptée tant que tu ne l’es pas.

J’ai souri.

– C’est un joli rêve. Comment on fait pour qu’il devienne réel ?

– Je ne sais pas, a-t-elle répondu. C’est ça le problème.

Edna a enroulé sa cuisse autour de mes hanches. Ses lèvres se sont attardées sur mon t-shirt.

– J’aimerais pouvoir te sauver, a-t-elle murmuré, j’aimerais pouvoir être tout ce qui t’a été enlevé.

J’ai ri.

– Sois juste mon amante.

Edna s’est appuyée sur un coude et m’a regardé dans les yeux.

– Tu aimerais que je puisse te sauver, n’est-ce pas ?

– Non, ai-je menti, craignant de la perdre.

Elle s’est assise.

– Je sais que c’est ce que tu veux. Je ne vois pas comment ça pourrait être autrement. Ça me terrifie quand je pense au peu que tu as, et à tout ce dont tu dois avoir besoin. Mais je n’ai pas autant à te donner.

Je me suis retournée et j’ai enlacé sa taille avec mes bras.

– Alors j’essaierai d’avoir besoin de moins.

Elle a attrapé une poignée de mes cheveux, elle a tiré ma tête en arrière jusqu’à ce que je la regarde dans les yeux.

– Oh Jess. Je suis tellement désolée de te blesser. Tu crois que je ne me rends pas compte que ça te fait mal que je ne réussisse pas à te laisser me toucher depuis cette première fois ? Mais je ne sais pas comment te dire que ça n’a rien à voir avec toi.

– Merci beaucoup, ai-je lâché dans un rire amer. Je suis celle dont tu ne veux pas, donc ça a pas mal à voir avec moi. Tout ce que ça veut dire pour moi, c’est qu’il n’y a rien que je puisse y faire.

Edna a posé le bout de son doigt sur mes lèvres pour me faire taire.

– Quelque chose me déchire à l’intérieur, Jess, et je n’arrive pas à l’expliquer.

Je me suis assis avec impatience.

– Alors parle-moi Edna. Je peux aider.

Elle a secoué la tête.

– Tu ne peux rien faire pour ça, mon cœur. Les butchs veulent toujours réparer les endroits qui font mal.

J’ai poussé un soupir.

– Si je ne peux pas te faire l’amour et que je ne peux pas réparer ce qui te fait souffrir, alors où est ma magie de butch ? Qu’est-ce que je peux te donner ?

Edna a souri et est revenue s’installer dans mes bras.

– Donne-moi du temps, a-t-elle dit, et un peu d’espace.

***

Edna a remarqué avant moi les bourgeons des arbres du zoo. Il était devenu rare qu’elle me touche. J’étais jaloux de la manière dont elle les effleurait.

On a acheté des cacahuètes et on a marché sans but. J’ai observé un tigre en cage qui allait et venait de long en large à travers sa minuscule cellule. Il a incliné sa tête et a poussé un rugissement. Edna a observé mon visage.

– Parfois, j’ai l’impression que quand il n’y a personne ici, tu parles à ces animaux et qu’ils te répondent.

– Je pourrais entrer dans ces cages sans aucune crainte, ai-je dit en riant.

Edna a froncé les sourcils :

– Ils pourraient te mettre en pièce sans le vouloir.

J’ai hoché la tête.

– Mais je n’ai pas peur d’eux.

On a marché en silence jusqu’à la mare où barbotaient les canards. Alors qu’on se tenait là sans rien dire, j’ai réalisé que quelque chose était sur le point de se produire. Et rien ne pouvait retarder ce moment.

– Tu sais, a commencé Edna, j’ai passé ma vie à attendre une butch qui arriverait sur son cheval pour me sauver. À chaque fois que je me suis sentie faible, je me suis reposée sur ma butch.

Je faisais craquer les cacahuètes pour les ouvrir, l’une après l’autre, et les jeter aux canards qui se précipitaient dessus. Edna a fixé les oiseaux pendant un long moment sans parler. Elle se pressait contre mon corps. Quand elle a tourné son visage vers le mien, j’ai pu y voir les trainées de larmes.

Je crois que j’ai su à ce moment-là, mais il arrive parfois que la compréhension vienne par vagues successives. J’ai murmuré son prénom à haute voix.

– On peut trouver une solution, je lui ai dit.

Elle a secoué la tête.

– C’est juste que je ne peux pas être avec quelqu’un pour l’instant, Jess. Je ne sais même pas pourquoi. Ça n’a aucun sens. Si les héros existaient, tu serais le mien à coup sûr. Tu es tout ce que j’ai toujours cherché chez une butch. Tu es forte et douce. Tu es à l’écoute, et tu fais tellement d’efforts. Je t’aime tellement, Jess.

Edna a écarté son visage du mien en pleurant. Je ne l’ai pas touchée. J’en brulais d’envie mais je savais qu’il ne fallait pas.

– Tu sais, lui ai-je dit, les moments de ma vie dont je me souviens le plus sont ceux où il s’est passé des trucs que je ne voulais pas qu’il se passe, et que je ne pouvais pas empêcher.

Edna a reniflé et elle a approuvé d’un mouvement de tête.

– Je suis complètement bloquée, Jess. Et je dois trouver un moyen de me sauver moi-même. Tu ne peux pas le faire pour moi. Et je ne sais pas comment m’y prendre. J’ai tellement peur.

Je me suis approchée d’elle, par réflexe. Elle m’a arrêtée à la distance d’un bras, dans un geste doux.

Mes yeux se sont emplis de larmes mais je me suis retenu. J’allais avoir devant moi de nombreuses nuits pour pleurer.

– Pourquoi ? lui ai-je demandé. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi tu ne veux pas essayer.

Elle a mordu sa lèvre inférieure.

– J’essaie, Jess. J’ai essayé. Mais je ne sais pas ce qui se passe. Je suis simplement aussi seule que toi. J’ai besoin de tellement. C’est ce qui m’effraie. Ça, et aussi à quel point tu as besoin de moi.

– Oh, Edna. Est-ce qu’il y a quelque chose que je peux faire pour t’empêcher de me quitter ? Est-ce qu’il y a quelque chose que je peux faire pour que tu changes d’avis ?

Edna a secoué la tête. Des larmes ont ruisselé sur son visage.

– Oh, Jess. Je t’aime tellement. S’il te plait, crois-moi.

Quand elle est venue dans mes bras pour pleurer, j’ai été soulagé. Puis je me suis rendu compte qu’elle me laissait la serrer pour la dernière fois. Une vague de panique m’a presque submergé. Je pouvais sentir dans mes tripes le souvenir de ce qu’avait été ma vie avant que Edna y revienne.

– Edna, ai-je murmuré.

Elle a fermé mes lèvres du bout de ses doigts.

– Je ne peux pas, a-t-elle dit.

Elle a pris mon visage dans ses mains et a planté son regard dans le mien.

– Qu’est-ce que tu vas faire, Jess ? Oh merde, j’aimerais être assez forte pour nous sauver toutes les deux.

J’ai détourné le regard.

– Ça va aller, me suis-je entendue dire.

On a toutes les deux ri à haute voix.

– C’était vraiment une réplique de butch, non ? ai-je admis.

– Oh oui, vraiment, a-t-elle répondu en riant.

Puis on a repassé la frontière séparant nos rires de nos larmes.

Je me demandais si elle m’aurait quitté s’il y avait eu en moi plus de choses à aimer, ou si seulement j’avais eu moins de besoins.

Edna m’a embrassé sur la bouche. Si j’avais fait un mouvement vers elle, elle se serait reculée. Alors je suis restée parfaitement immobile et son baiser a duré quelques secondes de plus.

Elle s’est redressée.

– Je suis désolée Jess.

Si j’avais eu une chance de la garder dans ma vie en la suppliant, je serais tombé à genoux. Mais je savais qu’elle ne resterait pas.

– Est-ce que je peux te ramener chez toi ? lui ai-je demandé, espérant gagner du temps pour la faire changer d’avis.

Elle a secoué la tête.

Je me suis redressé et j’ai laissé mes lèvres mémoriser son front, ses joues, son menton. J’aimais la façon dont l’âge avait adouci son visage.

– Est-ce que je pourrai te voir de temps en temps ? Te parler ?

Elle a posé une main sur mon torse.

– Un jour peut-être. Mais pas pour l’instant.

Ses lèvres étaient proches des miennes. Je l’ai embrassée de manière hésitante. Elle ne s’est pas détournée de moi. Pendant un court instant, j’ai ressenti son désir, puis elle s’est écartée. J’ai regardé Edna s’en aller loin de moi.

Une par une, j’ai brisé les coquilles de cacahuètes. J’en ai jeté une partie aux canards et j’ai mangé les autres. Je me suis sentie plus seule et effrayée que jamais.

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1 Aux États-Unis et au Canada, dès la fin du 19e siècle, les YMCA (Young Men’s Christian Association), association chrétienne interconfessionnelle, gèrent des centres où pratiquer une activité sportive et trouver un toit temporaire « pour protéger les hommes vulnérables des dangers de la ville ». Les vestiaires et les dortoirs des structures YMCA, réservés aux hommes, étaient aussi connus pour être des lieux de sociabilité et de sexualité gay.

2 Une veste Armor est une veste de moto très renforcée, avec protections intégrées.

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