Chapitre 19

19

On aurait dit un samedi matin comme un autre. Chaque jour était identique au précédent. Les heures s’écoulaient si lentement que je n’avais pas vu les mois se transformer en années.

En me préparant un café, j’ai regardé un geai bleu et un étourneau se battre pour des miettes dans la mangeoire. Ni l’un ni l’autre ne remarquaient le chat au pelage semblable à de la confiture d’orange, tapi en dessous d’eux, prêt à bondir.

J’ai pris mon temps sous la douche. J’essayais de décoller la crasse de l’isolement avec de l’eau chaude et savonneuse. La solitude était devenue un environnement. Elle était l’air que je respirais, la dimension spatiale dans laquelle j’étais enfermée. J’étais sur un bateau, sur une mer mortellement calme, attendant un courant d’air pour gonfler mes voiles.

C’est pourquoi je n’aurais jamais imaginé que ma vie changerait de manière aussi spectaculaire, une fois de plus, ce jour-là. Ça s’est fait très simplement, vraiment. J’ai aspiré un millilitre d’hormones dans une seringue, je l’ai brandie au-dessus de ma cuisse nue, et je me suis arrêtée. Mon bras semblait retenu par une main invisible. J’avais beau essayer, je n’arrivais pas à planter cette seringue dans mon quadriceps, comme je l’avais fait des centaines de fois auparavant.

Je me suis levé et j’ai regardé dans le miroir de la salle de bain. L’intensité de la tristesse que j’ai vue dans mes yeux m’a effrayée. J’ai étalé de la mousse sur ma barbe naissante du matin, je l’ai raclée proprement avec un rasoir et je me suis aspergé le visage d’eau froide. Mes joues avaient encore un aspect rugueux. J’avais beau aimer ma barbe comme une partie intégrante de moi-même, je me sentais emprisonnée derrière elle. Ce que j’ai vu dans le miroir n’était pas un homme, mais je n’arrivais pas à y retrouver la il-elle. Mon visage ne reflétait plus les contrastes de mon genre. Je voyais mon passing, mon image masculine, mais même moi je ne parvenais plus à voir l’être plus complexe qui se cachait sous ma surface.

J’ai regardé loin en arrière et je me suis souvenu de l’enfant qui ne pouvait pas être cataloguée par Sears. Je l’ai vue, face à son propre miroir, dans le costume de son père, me demander si j’étais la personne qu’elle allait devenir en grandissant. Oui, je lui ai répondu. Et je me suis dit qu’elle était vraiment courageuse d’avoir commencé ce voyage, d’avoir résisté aux jugements écrasants.

Mais qui étais-je maintenant, femme ou homme ? J’avais lutté avec ardeur pendant longtemps pour être incluse comme femme parmi les femmes, mais je m’étais toujours sentie exclue à cause de mes différences. J’avais compté sur mon passing pour me cacher. Mais plus que ça, j’avais espéré qu’il me permettrait d’exprimer cette part de moi-même qui n’avait pas l’air d’être une femme. Cependant, je n’avais pas réussi à explorer le fait d’être une il-elle. J’étais simplement devenu un il, un homme sans passé.

Qui étais-je maintenant ? Une femme ou un homme ? Je ne pourrais jamais répondre à cette question. Pas tant que ces réponses seraient les seules possibles. Pas tant que cette question serait posée.

J’ai songé à cette longue route que j’avais parcourue. Tout du long, c’est à travers mes propres yeux que j’avais regardé le monde. Et tout du long, au fond de moi, je me sentais moi-même. Que se passerait-il si le vrai moi pouvait faire surface, changé par ce voyage ? Qui serais-je ? Tout à coup, j’avais besoin de savoir. Que vaudrait ma vie si je m’arrêtais juste avant de le découvrir ? La peur et l’excitation me prenaient à la gorge. Où est-ce que j’allais, maintenant ? Qui étais-je en train de devenir ? J’étais incapable de répondre à ces questions, mais le simple fait de me les poser annonçait un changement tumultueux, bouillonnant juste sous la surface de ma conscience.

J’ai fouillé mon appartement pour trouver une cigarette, mais quand j’ai attrapé le paquet, j’ai regardé ma main l’écraser.

Cette nuit-là, j’ai rêvé que je me débattais dans une eau trouble et profonde. Mes bras et mes jambes s’agitaient dans tous les sens, se heurtant à la résistance de cette mélasse. J’avais mal aux poumons à force de retenir ma respiration. J’avais désespérément besoin d’air. J’ai commencé à nager lentement vers la surface. La pression sur mon corps s’est relâchée. J’ai senti un velours liquide glisser sur mes mains alors qu’elles fendaient l’eau. Je pouvais voir le ciel, des facettes de lumière miroitant au-dessus de moi. Mes poumons étaient sur le point d’exploser. J’ai brisé la surface de l’eau. J’ai senti le soleil et un courant d’air sur mon visage, chaud et frais à la fois. J’ai entendu le son de mon propre rire.

***

Je crois que j’étais vraiment convaincu qu’une fois l’effet des hormones dissipé, je découvrirais que j’avais bouclé la boucle, et que j’étais rentré chez moi, dans mon propre passé. Mais le voyage n’était pas encore terminé. Je m’en suis rendu compte le jour où j’ai vu Theresa faire ses courses au K-Mart.

Quand je l’ai reconnue, j’ai arrêté de respirer. Elle avait à peine changé. Est-ce qu’elle aurait dit la même chose de moi ? Je me suis caché derrière le rayon des sous-vêtements masculins et je l’ai regardée. Qu’est-ce qu’elle ferait, si je l’appelais ? Je voulais qu’elle me prenne dans ses bras et me ramène à la maison. Après tout, elle m’avait quitté parce que je commençais les hormones, et maintenant, j’avais arrêté. Pourrait-elle m’aimer à nouveau ?

J’ai vu quelqu’une passer son bras autour de Theresa. J’ai tourné dans l’allée centrale pour mieux voir cette femme. C’était la même soft butch1 qui m’avait ouvert la porte chez Theresa presque dix ans plus tôt – la même amante. Qu’est-ce que Theresa pouvait bien trouver à cette butch du samedi soir ? C’était tellement plus difficile d’être dans ma peau. J’avais besoin de l’amour de Theresa bien plus qu’elle. Je détestais l’admettre mais elle devait avoir quelque chose de spécial pour que Theresa soit amoureuse d’elle.

J’ai entendu le rire de Theresa, chaleureux et apaisé. Son visage s’est plissé d’affection. C’est là que j’ai su que je n’étais pas en train de rentrer à la maison, que je n’étais pas en train de faire le trajet dans l’autre sens. J’avançais à toute vitesse vers une destination qui m’était invisible. Et si je devais à nouveau un jour me retrouver dans les bras de Theresa, ce serait dans un futur lointain, pas maintenant.

Je suis sortie du magasin avant qu’elles me voient. J’ai pris ma moto et je suis rentré en vitesse chez moi, juste avant de me mettre à pleurer. Je suis resté allongé sur mon lit pendant des heures, jusqu’à ce que cette après-midi pesante se transforme en soirée. Derrière la fenêtre de ma chambre, des feuilles de chêne bruissaient dans le vent et les lampadaires projetaient leurs ombres sur mes murs. Le chant des cigales s’est élevé puis est retombé.

Theresa m’avait demandé de lui envoyer une lettre un jour. Je voulais l’écrire maintenant. Je voulais vraiment déposer sur le pas de sa porte une liasse de phrases enveloppées comme un cadeau. Des mots qui pourraient éclairer le ciel de la nuit, des mots qui pourraient apaiser et guérir. Mais les mots n’étaient pas encore prêts à sortir.

Durant cette longue nuit, j’ai réalisé que si l’amour avait suffi, je n’aurais sans doute jamais perdu Theresa. Mais je l’avais bel et bien perdue. Je voyais bien qu’on était arrivées à la croisée des chemins. C’était la vérité. Mais ce n’était pas toute la vérité. Je savais aussi que j’avais perdu Theresa petit à petit au cours de notre relation, bien avant qu’on ne se sépare. J’avais été au centre de son monde, et elle était devenue mon monde tout entier. Quand mon univers s’était rétréci, j’avais eu besoin qu’elle soit tout pour moi, et en retour j’aspirais à être tout ce dont elle avait besoin. Nous ne pouvions ni l’une ni l’autre satisfaire de telles attentes.

Et pourtant, comment aurait-il pu en être autrement ? Aurais-je pu, à la fin de la journée, ne pas m’effondrer à genoux en lui demandant d’être mon sanctuaire ? En m’aimant comme elle m’aimait, comment aurait-elle pu refuser ? Les seuls moments où je me sentais acceptée et protégée, c’était quand elle prenait ma tête sur ses genoux et me caressait le visage. De son côté, elle m’avait demandé de mille manières d’admettre mes propres besoins. Je ne sais pas où, à part auprès d’elle, j’aurais pu chercher de la sécurité dans ce monde plein de dangers. Et je ne crois pas que son amour pour moi aurait survécu si j’étais restée barricadée dans ma forteresse. Peut-être que le problème avait été de commencer à croire que son amour pouvait être un rempart, de commencer à le vouloir, à le réclamer. Elle avait peut-être cru qu’en essayant juste un peu plus, elle réussirait à me protéger. Est-ce qu’essuyer le sang sur mon visage tournait en ridicule sa force et sa puissance ? Les choses seraient-elles différentes si on se retrouvait à nouveau dans les bras l’une de l’autre ?

Un jour, je lui dirais ces petites choses que je commençais à comprendre. Mais pour le moment, je pouvais seulement lui écrire sept lignes – un court poème sorti du cœur serré d’une il-elle :

Particulièrement dans la nuit froide,

Quand les branches feuillues dessinent des motifs sur les murs,

Quand la conscience disparait doucement,

Et laisse place au sommeil qui clapote contre mes rivages,

Dans ce long instant sans contrôle

Les braises du souvenir rougeoient doucement

Et apportent à l’obscurité une teinte différente.

Il ne s’est rien passé quand j’ai arrêté de prendre des hormones. Pendant des mois, je me levais tous les matins et je filais directement vers le miroir, haletant d’impatience. Rien ne changeait. C’était un peu décevant. Il a fallu des heures d’électrolyse2 pour sentir de nouveau la douceur de mes joues. Un matin, je me suis levée et j’ai trouvé du sang de règles dans mon slip. Je l’ai jeté. Je voulais éviter de prendre le risque que quelqu’un de la blanchisserie se rende compte de la contradiction apparente. Mais le vrai chamboulement avait lieu en moi. Il fallait que je sois honnête avec moi-même. C’était aussi impératif que de respirer. Quand je me suis assis seul et que je me suis demandé ce que je voulais vraiment, la réponse était du changement.

Je ne regrettais pas ma décision de prendre des hormones. Je n’aurais pas survécu longtemps sans passing. Et la chirurgie avait été un cadeau à moi-même, comme un retour dans mon propre corps. Mais je ne voulais pas me contenter d’un semblant d’existence, tel un étranger qui éviterait à tout prix de s’engager. Je voulais découvrir qui j’étais, me définir moi-même. Peu importait qui j’étais, je voulais m’y confronter, je voulais me vivre à nouveau. Je voulais être capable de raconter ma vie et de décrire le monde tel que je le voyais.

En même temps, j’avais tellement peur de me montrer au grand jour et de faire face au monde une fois de plus. Je me suis demandé pourquoi il avait fallu que je choisisse les premières années de l’administration Reagan et l’essor de la Moral Majority3 pour réclamer le droit d’être moi-même. Est-ce qu’ils allaient armer des villageois de torches et de pieux pour me traquer à travers champs ? Est-ce que j’allais me retrouver seule, menottée dans une cellule, sans personne vers qui me tourner si je survivais au cauchemar ? Mais là, j’ai dû admettre que peu importait qui était à la Maison Blanche, ça avait toujours été difficile d’être moi. Entre le marteau et l’enclume, quelque chose me disait que cette vie n’allait pas devenir plus facile. J’avais pourtant déjà traversé beaucoup de choses et je n’avais pas vraiment l’impression que ça pouvait empirer.

Une fois de plus, je ne voyais pas la route qui s’ouvrait devant moi. J’étais encore en train de tracer ma propre trajectoire à travers des eaux inexplorées, en me fiant à des constellations mouvantes. Si seulement il y avait eu quelqu’un quelque part à qui j’aurais pu demander : Qu’est-ce que je dois faire ? Mais une telle personne n’existait pas dans mon monde. Quand il s’agissait de vivre ma vie, j’étais le seul expert, la seule personne vers qui me tourner pour avoir des réponses.

***

J’ai su que j’étais en train de changer quand les gens ont recommencé à me fixer d’un air ébahi. Ça avait pris un an. Mes hanches tendaient les coutures de mes pantalons d’homme. Ma barbe est devenue plus éparse et fine grâce à l’électrolyse. Mon visage s’est adouci. Cependant, les hormones avaient rendu ma voix grave, et elle l’était restée. Et mon torse était encore plat. Mon corps mélangeait des caractéristiques des deux genres, et je n’étais pas la seule à le remarquer.

J’ai dû de nouveau me frayer un chemin parmi des inconnus au regard inquisiteur, hostile, intrigué. Femme ou homme : ils sont indignés que je sème le trouble en eux. La sanction va tomber. À leurs yeux, je ne peux exister qu’en tant qu’« autre » ; c’est la seule possibilité. Je suis différent. Je serai toujours différente. Jamais je ne serai capable de me blottir dans la simplicité de la conformité.

« C’était quoi, ça, bordel !?! » L’homme derrière le comptoir a interpellé un client pendant que je m’en allais. Le pronom a fait écho dans mes oreilles. J’étais de nouveau un ça.

Avant, je subissais la répression des inconnus parce que j’étais une femme qui transgressait une frontière interdite. Maintenant, ils étaient incapables de déterminer mon sexe, et c’était inimaginable et terrifiant pour eux. Femmes comme hommes, la terre s’écroulait sous leurs pieds quand je passais à côté d’eux. « C’était quoi, ça, bordel !?! » J’avais oublié à quel point c’était dur à encaisser. Mais je savais que je commençais une nouvelle phase de ma vie. J’étais dévorée par la peur et l’excitation.

Peu de choses me retenaient à Buffalo. Pourtant, j’avais encore peur de partir. J’avais voulu croire que quel que soit le foyer que je cherchais, je le trouverais ici. Mais il était temps d’accepter l’idée qu’il m’attendait peut-être ailleurs. Ou peut-être que j’avais besoin de voyager pour le trouver à l’intérieur de moi-même. Dans tous les cas, il y avait du travail à New York. Le répartiteur de l’agence d’intérim m’avait dit que je pourrais en trouver à Manhattan. Et il disait que les cinémas de Times Square, ouverts 24h/24, étaient les hôtels les moins chers de la ville. Quand je me disais que je n’avais pas assez d’argent pour bouger, je craignais en fait au fond de moi que New York ne me mâche et ne me recrache.

Ce n’était pourtant pas juste l’espoir d’un boulot stable qui m’attirait là-bas. C’était aussi en partie l’anonymat. Quelque part, ça me semblait plus facile d’être une inconnue dans une ville remplie d’inconnus. Et j’avais l’espoir de trouver là-bas d’autres personnes comme moi. Seule la peur me maintenait à Buffalo.

Un matin, j’ai descendu les marches et j’ai trouvé une flaque d’huile là où j’avais garé ma Harley. Je n’arrivais pas à croire qu’on me l’avait volée. Pendant une heure, j’ai fait le tour du pâté de maison, essayant de me convaincre que j’avais juste oublié où je l’avais laissée. Quand j’ai fini par m’asseoir sur le trottoir et par admettre que ma moto avait disparu, j’ai su qu’il était temps de quitter Buffalo.

***

Quand le train Amtrak4 a quitté la gare de Buffalo, j’ai eu la sensation d’avoir laissé derrière moi ma propre personne. Je ne savais pas ce qui m’attendait au loin, mais le train fonçait vers cette destination à travers l’obscurité.

Le ciel d’hiver était aussi bleu qu’un rêve d’enfance, et les nuages dessinaient des formes qui n’attendaient que d’être nommées. De nouveaux paysages défilaient devant ma fenêtre. La terre s’est dévoilée : boisée, morne et brute. Une longue route se dessinait devant moi.

– Il y a quelqu’un ici ? m’a demandé une femme.

J’ai fait non de la tête. Elle a mis ses bagages dans le filet au-dessus. Une petite fille cachée entre ses jambes m’a jeté un regard.

– Je suis Joan et voici ma fille Amy.

Amy m’a fixé. J’ai hoché la tête et j’ai souri.

– Je suis Jess.

J’ai tourné la tête et j’ai regardé par la fenêtre. Je voulais qu’on me laisse tranquille pour réfléchir et méditer.

Amy s’est pelotonnée sur les genoux de sa mère.

– Raconte-moi une histoire.

Joan a souri et a appuyé sa tête contre le fauteuil.

– Il était une fois…

Elle a bâti l’histoire d’une petite fille qui voyageait à travers le monde à la recherche d’un sorcier qui lui dirait ce qu’elle était censée faire de sa vie. Mais sur le chemin, la fille s’est retrouvée face à un dragon cracheur de feu qui lui bloquait la route. Elle avait très peur du dragon. « Qu’est-ce que je dois faire ? » a-t-elle crié. Soudain, elle a remarqué un gros bloc de roche en contre-haut, qui tenait en équilibre sur le bord de la falaise. Si elle arrivait à pousser le rocher, il tomberait et tuerait le dragon. Mais comment pouvait-elle monter là-haut ? La petite fille a appelé un aigle. « Frère Aigle, aide-moi à tuer le dragon, s’il te plait ! » Et l’aigle est descendu en piqué pour emmener la fille au-dessus de la falaise. Le dragon a vu le bloc de roche tomber, mais trop tard. Quand le rocher l’a écrasé, le dragon a disparu dans un nuage de fumée. La fille était très contente, mais elle avait peur que toute cette pagaille ne l’ait retardée dans son voyage. Elle craignait de ne jamais trouver le sorcier après ça. Ce soir-là, elle s’est arrêtée pour camper sous un saule pleureur au bord d’une rivière. Elle a commencé un petit feu pour faire cuire ses hot-dogs et elle est retournée chercher plus de bois dans la forêt. En revenant, elle a trouvé le sorcier assis près du feu, en train de griller des marshmallows. Elle savait que c’était le sorcier parce qu’il portait un chapeau haut et pointu avec des étoiles et des lunes dessus. Elle s’est assise et elle lui a demandé : « Monsieur le sorcier, s’il vous plait, dites-moi ce que je dois faire de ma vie. » Le sorcier a souri et lui a répondu : « Ton destin est de tuer un dragon. »

Amy a souri à sa mère et s’est recroquevillée contre sa poitrine.

– Maman, c’est une fille ou un monsieur ? a-t-elle demandé, en levant les yeux vers Joan.

Cette dernière m’a lancé un regard d’excuses et s’est tournée vers Amy :

– C’est Jess.

Quand je me suis levée et que je suis passée devant elles, j’ai demandé à Joan :

– Je vais au wagon restaurant, vous voulez quelque chose ?

Elle a secoué la tête.

J’ai acheté une bouteille de soda et un jeu de cartes, et je me suis assise dans le wagon restaurant pour jouer au solitaire. Quand je suis revenu à ma place, Joan et Amy étaient parties. Elles avaient dû descendre à Rochester. J’ai savouré ma solitude.

Le monde s’est précipité devant ma fenêtre : traces de vermillon, de magenta, de terre de sienne. Des bouleaux argentés et des plaques de neige. Des feuilles ocres et craquantes encore collées aux branches. Des vagues dorées d’élégantes herbes régnant sur les marais. Des canards marron nageant et plongeant dans des étangs calmes. Le ciel rempli de corbeaux, de faucons et de petits vautours. Des maisons battues par les vents, alignées sur des collines entre des conifères. Des champs en jachère et des silos brillants.

Des communes endormies tournaient leurs dos élimés aux voies de chemin de fer. Des grand-rues de la taille d’un pâté de maison : magasins bon marché, quincailleries, pièces automobiles, gazole, cuisine maison. Des maisons aux couleurs pastels, citron vert, citron jaune et pêche. Des vérandas qui s’affaissaient. Des pickups et des balançoires qui rouillaient dans les jardins. Des trailer parks5 – les rêves de mobilité d’hier déshabillés de leurs roues. Des usines abandonnées, aussi familières que le soupir d’une amante. Des rubans de routes, de viaducs et de sentiers nouaient toutes nos vies ensemble comme un paquet cadeau.

J’ai commencé à ressentir le plaisir d’être en apesanteur, entre ici et là.

Mais quelques heures plus tard, la terre a commencé à disparaitre sous le poids de kilomètres et de kilomètres d’usines et de tours d’immeubles. On approchait de New York. Les bâtiments surgissaient, de plus en plus larges, jusqu’à boucher le ciel. Je me suis enfoncé de plus en plus profondément dans une forêt d’immeubles. Certains étaient habités, d’autres abandonnés. Les différences étaient minces : soit des planches soit des tissus fixés à la va-vite sur les fenêtres. Du linge suspendu aux escaliers de secours claquait au vent. Chaque centimètre de mur semblait recouvert de noms peints à la bombe.

Je pouvais sentir le gout de la pauvreté – une poussière familière entre mes dents.

« C’est Harlem », a dit un homme à son compagnon de route. Harlem ! L’excitation m’a coupé le souffle.

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1 Les soft butchs sont considérées moins masculines que les stone butchs ou bulldaggers. Une soft butch adopte certains codes de masculinité (vêtements ou coupe de cheveux par exemple), en même temps que certains codes de féminité (attitude, langage corporel), et peut être perçue comme androgyne.

2 L’épilation électrique par électrolyse est la plus ancienne méthode d’épilation définitive, aujourd’hui supplantée par l’épilation au laser ou à la lumière pulsée.

3 Fondée en 1979, la Moral Majority est une organisation de la droite chrétienne qui défend des politiques conservatrices, telles que l’interdiction de l’avortement. Elle a pour principe d’appliquer le christianisme et ses valeurs à la vie politique, invitant les bon·ne·s chrétien·ne·s à lutter contre le démon. La Moral Majority a soutenu l’élection de Ronald Reagan en 1980, président républicain, presbytérien, anti-communiste notoire et promoteur d’un ultra-libéralisme.

4 Amtrak : entreprise ferroviaire publique états-unienne, qui gère un réseau principalement implanté dans l’Est.

5 Les trailer parks sont des parcs de maisons mobiles (caravane, mobile home, etc.), établis sur des terrains occupés de manière permanente ou semi-permanente. C’est une alternative à la construction développée en Amérique du Nord, qui permet de réduire les couts et de déplacer sa maison en cas de déménagement.

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