Chapitre 23

23

J’ai pressé les barquettes de baies de sureau contre ma veste en cuir et j’ai souri, sachant que Ruth serait ravie que j’en aie trouvé en hiver. Pour elle, ces baies avaient un gout rassurant, comme celui d’une saison de sa vie. Je pouvais déjà sentir l’odeur de la tarte au sureau encore chaude. Je me suis penchée au-dessus des rails du métro et j’ai regardé aussi loin que je pouvais. J’avais hâte de rentrer à la maison. Le soleil allait se lever dans quelques heures. La machine à coudre de Ruth serait en train de ronronner. Vivement qu’elle voie les baies de sureau. Son sourire serait mon lever de soleil.

J’ai entendu les trois adolescents avant de les voir. Ils chahutaient bruyamment en sautant par-dessus les tourniquets. Des garçons blancs remontés à bloc par les drogues. Leur première cible a été un vieil homme endormi sur un banc. Ils l’ont secoué, frappé et bousculé, en le balançant brutalement de mains en mains. Ils ont ri quand il a traversé le tourniquet et qu’il est parti en courant.

C’est à ce moment-là que j’ai commis une erreur. J’ai reculé dans la gare pour m’éloigner d’eux. En faisant ça, je m’éloignais aussi de la sortie et de toute possibilité d’obtenir de l’aide. Certaines erreurs dans la vie restent sans conséquence, d’autres vous enseignent une leçon que vous n’oublierez jamais.

Quand j’ai entendu leurs pas se rapprocher, j’ai eu la bonne idée de ne pas me cacher derrière le pilier. Le pire, ça aurait été de leur montrer que j’avais peur. J’ai mis la main dans mon sac pour en sortir une petite poignée de baies de sureau. Leur gout légèrement acidulé a éveillé mes sens. Elles tachaient mes mains de la couleur des batailles que j’avais remportées, et de celles que j’avais perdues. J’ai posé le reste sur le quai. J’aurais tellement aimé que Ruth sache que j’avais trouvé pour elle ces baies de sureau en plein hiver, dans cette ville bétonnée. Je voulais plus de temps avec Ruth. J’aurais aimé l’avoir remerciée d’avoir insufflé un peu de vie en moi.

J’ai placé mes clés de maison entre mes doigts de manière à hérisser mon poing de pointes cuivrées. J’étais piégé entre le bout du quai et les trois visages qui se rapprochaient de moi. Ils étaient les chasseurs, j’étais la proie. Un court instant avant que ça commence, j’ai maudit Ruth de m’avoir redonné espoir. Puis j’ai tout oublié, sauf ce que j’étais en train d’affronter.

Le chef de la bande s’est avancé. Il a essayé de me toucher le visage.

– Qu’est-ce qu’on a là ? a-t-il demandé, presque poliment.

J’ai bloqué sa main avec la mienne. Il a souri. Ça venait de commencer. Ils ne pouvaient pas voir mon poing hérissé de pointes. Je ne voulais pas montrer à quel point j’étais prête. Ses potes me regardaient et se moquaient. Mais le plus difficile à affronter, c’était son sourire. Il me faisait penser à celui d’un flic, narquois, destiné à me forcer à admettre mon impuissance.

– T’es quoi, toi, bordel ? m’a-t-il demandé d’une voix calme. Je peux pas dire ce que tu es. Peut-être que ce serait à nous de le découvrir, hein les gars ?

Ses sarcasmes et ses menaces me laissaient indifférent, non pas parce que j’y étais insensible mais parce que j’étais prêt à exploser.

J’essayais de ne pas écouter. Ce qu’il disait n’avait aucune importance. Ce que je répondais n’avait aucune importance. Tout ce qui comptait c’était l’action, la façon dont nos corps se tenaient, la juxtaposition de la matière et de l’espace, gorges à nu et rotules à découvert. À l’instant où ça éclaterait, j’aurais une chance de frapper, de changer le rapport de force. Quand un de leurs coups atteindrait mon corps, quand mes yeux seraient remplis de sang, quand je ne pourrais plus respirer, je serais à eux. Je me suis armée de courage en passant ma langue sur les grains de sureau restés coincés entre mes dents. À tout moment, ça allait exploser. À tout moment.

J’ai regardé le chef dans les yeux, refusant de lui montrer ma peur. Bien sûr, on savait tous les deux que j’avais peur. Je n’étais pas prête à mourir. Bien sûr que j’avais peur. Mais ce que je ne lui avais pas encore montré, c’était ma rage. Je ne pourrais sans doute jamais agir sur les puissances qui animaient ces brutes et les lâchaient sur moi. Mais si je devais mourir, j’étais fermement décidé à essayer de les emmener avec moi. Je pouvais sentir une brise sur mon visage. Un métro approchait. Arriverait-il à temps pour me sauver ?

L’attaque a commencé à ce moment-là. Son corps l’a trahi, me montrant son intention de bouger. J’ai balancé mon poing hérissé de pics en un uppercut au menton. Au moment de l’impact, il s’est mordu le bout de la langue. Son sang a aspergé mon visage, et coulé le long de mon poignet quand j’ai brandi mon poing. Le train est entré dans la gare en vrombissant.

Une autre gorge découverte. J’y ai enfoncé mon poing serré, aussi fort que j’ai pu. Malgré le bruit d’enfer du métro, j’ai entendu un gargouillement au moment où j’ai retiré mes clés.

Un poing aussi dur qu’une enclume s’est abattu sur le côté de ma mâchoire. Mon crâne s’est écrasé contre le pilier métallique. J’ai titubé sur le quai en me frottant les yeux pour essuyer ce sang qui n’était pas le mien.

Les portes du métro se sont ouvertes. La foule de l’heure de pointe matinale s’est écartée de moi, horrifiée. Quand les portes se sont refermées, j’ai regardé autour. Ils ne m’avaient pas suivi dans le train. J’ai regardé mes mains tachées de baies de sureau et de sang, en me demandant quelle proportion de ce sang était à moi. Ma tête palpitait de plus en plus intensément. La douleur me transperçait la mâchoire comme une barre de fer – chaleur ardente, froid glacial. Ma vue se dédoublait, se concentrait puis se brouillait de nouveau. Le bourdonnement dans mes oreilles couvrait le bruit du métro.

Je suis descendu à la 14e rue. C’était Ruth que je voulais voir. Si je devais mourir, je voulais que ce soit dans les bras de quelqu’une qui me comprenne. Mais je savais qu’on risquait de vivre une scène horrible en allant ensemble à l’hôpital. Peut-être que si j’y allais seule et qu’ils ne me faisaient pas enlever mon t-shirt, ils accepteraient de m’aider.

Personne ne m’a remarqué quand j’ai titubé à travers les portes à double battants de l’hôpital Saint Vincent. Puis des mains sont venues m’aider et me guider. Une infirmière m’a dévisagé en me tendant des formulaires. J’ai fait semblant d’être quelqu’un qui avait la sécurité sociale et qui n’avait pas peur d’être recherchée. Combien de temps ça allait leur prendre de vérifier mes mensonges ?

Une autre infirmière m’a allongée, doucement. Un vent violent a soufflé derrière mes yeux. Des médecins et des infirmières se sont penchées par-dessus la table et m’ont dévisagé. Je me suis demandé ce qu’elles voyaient. Le plafond commençait à bouger. On m’emmenait quelque part sur un lit à roulettes. Je me souviens avoir ouvert les yeux et vu un médecin me recoudre la bouche. Je voulais me débattre mais je suis resté immobile. Ma tête me faisait mal.

Quand j’ai rouvert les yeux, il n’y avait plus qu’une infirmière dans la chambre. Elle écrivait sur un porte-bloc. J’ai essayé de m’asseoir. Elle s’est approchée pour m’aider.

– Calmez-vous, a-t-elle murmuré.

Elle a lu la peur dans mes yeux.

– Vous savez où vous êtes? a-t-elle demandé.

J’ai hoché la tête.

– Vous avez alterné entre conscience et inconscience depuis que vous êtes ici. Vous avez la mâchoire cassée. Vous allez boire beaucoup de milkshakes pendant les mois qui viennent. On va bander votre blessure à la tête. Vous avez une commotion cérébrale. Le médecin attend les résultats de la radio. Il voudra peut-être que vous restiez en observation cette nuit.

J’avais l’impression que mon visage et ma tête étaient énormes et gonflés.

Il y avait de la gentillesse dans son sourire.

– Un officier de police va vous aider à faire une déposition.

J’ai écarquillé les yeux, j’avais peur.

– C’est une obligation légale, a t-elle précisé. Restez allongé là, maintenant. N’essayez pas de vous lever. Je reviens dans un moment.

Je me suis levée dès qu’elle est partie. La chambre tournait autour de moi. J’avais du mal à fixer mon regard sur quelque chose. Ma tête ne fonctionnait pas bien.

Ils découvriraient vite que je n’avais pas d’assurance santé. D’un instant à l’autre, un flic allait arriver. Chaque bout d’information que je pourrais donner serait un mensonge. J’étais toujours une hors-la-loi du genre : à chacune de mes rencontres avec la police, je pouvais finir en garde à vue1. J’ai paniqué. C’était le moment de m’enfuir. J’ai regardé dans mon portefeuille. J’avais plus qu’assez pour me payer un taxi et rentrer à la maison.

Il y avait une telle confusion dans la salle d’attente des urgences que personne n’a remarqué mon départ. Dehors, le vent glacé sur mon visage enflé m’a fait du bien, mais il m’a aussi donné mal à la tête. J’ai titubé jusqu’au coin de la 14erue et j’ai hélé un taxi. Le chauffeur s’est retourné vers moi.

– Tu vas où, mon pote ?

Je ne pouvais pas répondre. Il a froncé les sourcils.

– Vous allez où, monsieur ?

J’ai remué les mains, en vain.

– Vous êtes saoul ou quoi ?

Ruth. Je voulais rejoindre Ruth. J’ai grimacé pour qu’il puisse voir que mes gencives étaient suturées.

– Putain de merde.

J’ai mimé le geste d’écrire. Il m’a tendu un bloc-note et j’ai inscrit mon adresse. Il m’a regardé dans le rétroviseur en conduisant.

– Qu’est-ce qui s’est passé ?

J’ai haussé les épaules.

– Ah oui. Vous ne pouvez pas parler. J’avais oublié.

Il s’est arrêté devant mon immeuble.

– Ça fera trois dollars quarante, m’a-t-il dit.

Je lui ai donné un billet de cinq en lui faisant signe de garder la monnaie.

Je ne pensais qu’à une chose, c’était les bras de Ruth. Mais quand je me suis retrouvé devant sa porte, j’ai hésité. Même si je l’entendais dans l’appartement, je n’ai pas toqué. J’ai sorti mes propres clés sans faire de bruit. Elles étaient pleines de sang. J’ai calmé ma respiration, j’avais peur de mourir étouffé si je vomissais. Juste après avoir refermé ma porte, j’ai entendu frapper. Je savais que c’était sûrement Ruth. Je suis restée silencieuse et je n’ai pas bougé jusqu’à ce qu’elle s’en aille et qu’elle referme sa porte.

Pourquoi ? Pourquoi est-ce que j’avais d’un coup si peur de la voir ? Par crainte de faire reposer trop de choses sur elle ? Et si je lui en demandais trop ? Et si elle se détournait de moi ? Et si je la perdais ?

Malgré cela, je voulais aller la voir. Je voulais m’agenouiller devant elle, lui demander de me cacher et de me garder avec elle, en sécurité. Et je voulais que son amour me protège du danger. Plus que tout au monde, je voulais que quelqu’un me serre dans ses bras. Mais j’avais tellement peur de demander.

Ma tête me faisait mal, encore et encore. Je ne pouvais pas ouvrir la mâchoire. La panique me brulait la gorge comme de l’acide. Je me sentais claustrophobe, piégé à l’intérieur de mon crâne. Ma tête palpitait et la chambre tanguait comme le palais du rire de Crystal Beach2. L’espace d’un instant, l’idée de ne pas réussir à demander ce dont j’avais besoin m’a effrayé plus que celle d’être rejeté. J’ai bataillé maladroitement pour ouvrir le verrou de ma porte. Je l’ai claquée derrière moi avant de me jeter sur celle de Ruth en tambourinant avec mon poing. Si elle ne répondait pas rapidement, je sentais que mon élan de courage allait se dissiper.

Ruth a ouvert la porte. Elle portait un tablier démodé. Elle a ramené en arrière ses cheveux roux, laissant apparaitre un regard terrifié. Mon menton me faisait mal et tremblait. J’ai lutté pour essayer de parler. Elle a vu mes gencives recousues. Ruth m’a tendu la main, m’a emmené dans la cuisine et m’a fait asseoir. J’ai essayé de prononcer les deux mêmes mots, encore et encore, mais elle ne me comprenait pas.

Elle m’a apporté un bloc-note et un crayon, mais je n’arrivais pas à le tenir dans ma main droite enflée. Elle a pris une vieille plaque de cuisson sur l’égouttoir et a ouvert une boite de Crisco3. Ensuite, elle a étalé une épaisse couche de graisse sur l’aluminium et l’a placée sur la table devant moi. Avec mon index gauche, j’ai tracé les deux mots que je ressassais :Aide-moi ?

Ruth s’est agenouillée devant moi et a enfoui son visage entre mes cuisses. Elle pleurait avec amertume. J’ai essayé de la consoler en caressant ses cheveux et en lissant le tissu à fleurs qui couvrait ses larges épaules.

– C’est pour ça que je ne voulais pas te laisser entrer dans ma vie, a-t-elle sangloté. Parce que je savais qu’il faudrait que je regarde. Quand c’est moi, je n’ai pas à le voir. Mais à partir du moment où je tiens à toi, je dois regarder les choses en face. Je vois tout ça, même si je ne veux pas.

Ses mots confirmaient ma pire crainte : je lui en avais trop demandé.

Je me suis levée lentement et j’ai titubé jusqu’à la porte. Ruth l’a bloquée avec la main.

– Jess, assieds-toi. Où tu vas ?

Elle s’est essuyé les yeux du revers de la main. Je l’ai regardée calmement, dissimulant ma peur d’être rejeté.

– Mon chou, m’a-t-elle dit en me caressant la joue. Je suis tellement désolée. C’est juste que je refuse que ça tombe sur toi. Allez, mon cœur, s’il te plait. Viens.

Ruth m’a emmenée dans sa chambre. Je me suis protégé les yeux des rayons du soleil qui passaient par la fenêtre. Elle a tiré les stores.

Elle m’a allongé sur son lit. Je pouvais sentir les coins brodés de sa taie d’oreiller contre ma joue. Étendue, j’avais encore plus mal à la tête. Je me suis assise sans savoir pourquoi. Ruth a touché l’arrière de mon crâne. J’ai grimacé de douleur. Elle a regardé sa main, horrifiée. Elle était couverte de sang.

– Jess, a-t-elle murmuré. J’ai peur.

J’ai plissé les yeux, appréhendant une autre réaction de rejet. Ruth a pris ma main et a embrassé chacune de mes articulations meurtries. Je n’avais pas peur de mourir si c’était dans son lit, ma main dans les siennes.

Elle a doucement appuyé ma tête contre elle. Ça faisait mal mais j’avais besoin d’être proche d’elle. Elle s’est mise à parler tout bas, presque à murmurer :

– Une fois, dans un vieux magazine de travestis, j’ai lu qu’à une époque, il y a très très longtemps, les gens comme nous étaient honorés. Si je pouvais, Jess, je te ramènerais là-bas et je te laisserais avec des gens qui prendraient soin de toi autant que moi. Je te saurais aimée et en sécurité.

J’ai essayé de m’asseoir.

– Appuie-toi sur moi, Jess. Il faut que tu te reposes.

J’ai grogné en essayant de poser ma tête sur son sternum. Ruth m’a rehaussée avec des oreillers. Elle s’est ensuite blottie entre mes cuisses et de sa large main, elle a caressé ma poitrine.

– Chut, a-t-elle chuchoté. Je sais que tu as peur, toi aussi, mais ça va aller. Quand ils me blessent à la tête, c’est toujours le pire. J’ai toujours peur de perdre mes pensées, mes souvenirs. J’ai peur de me perdre. C’est comme ça que tu te sens ?

Elle a essuyé les larmes sur mes joues.

J’ai fermé les yeux.

– Essaie de rester réveillé, mon chou, m’a t-elle suppliée. S’il te plait. Ça me fait peur que tu t’endormes maintenant.

J’avais envie de me laisser partir.

– Je vais te raconter des histoires, a-t-elle dit en souriant. Je vais te dire où j’ai grandi. T’es d’accord ?

En un clin d’œil, j’ai retrouvé mes esprits et j’ai hoché la tête. Ruth a posé sa joue contre ma poitrine et m’a serrée fort dans ses bras.

– Oh, Jess. J’aimerais tellement te montrer les vignes. J’aimerais que tu sentes l’odeur du raisin dans l’air de l’automne.

Elle m’a regardée et a souri.

– Un jour, je te ferai une tarte aux raisins. Après ma grand-mère Anne et ma maman, je fais la meilleure tarte aux raisins de la vallée.

L’idée d’une tarte aux raisins ne me disait rien, mais ça n’avait pas beaucoup d’importance à ce moment-là.

Ruth m’hypnotisait avec sa voix.

– J’aimerais tellement pouvoir te montrer tout ça – comment les collines changent avec les saisons. En hiver, mon oncle Dale pouvait me donner le nom de chaque arbre juste en regardant sa silhouette dans le ciel. Mais c’étaient les vignes qui nous faisaient découvrir le printemps. On n’aurait peut-être pas remarqué l’odeur de la terre quand elle dégèle si on n’avait pas eu à la travailler. Les hommes taillaient les vignes et nous, on les attachait aux tuteurs. L’époque où les femmes travaillaient ensemble dans les vignes, c’était les meilleurs moments de ma vie, Jess. Je sais que c’était un travail difficile de porter des bacs lourds, pleins de raisins. Mais tout ce dont je me souviens, c’est qu’on parlait et qu’on riait ensemble. Toutes les histoires commençaient par la même phrase : « Tu te rappelles la fois où… »

Ruth m’a jeté un coup d’œil pour s’assurer que j’étais bien réveillé.

– Quand j’avais huit ou neuf ans, mon oncle Dale a voulu m’emmener avec les hommes pour tailler les vignes. Mais ma mère a dit non. Elle, ma tante et ma grand-mère m’ont emmenée travailler avec elles. Elles savaient déjà qui j’étais.

Je me crispais à mesure que la douleur grandissait dans ma tête. Ruth m’a massé la poitrine jusqu’à ce qu’elle s’apaise.

– Je me rappelle que mon oncle Dale disait à ma mère que j’avais besoin d’un homme dans mon entourage. J’étais très jeune quand mon père est mort. Dale passait à la maison pour m’emmener chasser. La plupart du temps, on ne faisait que marcher dans les bois. Il m’a appris à respecter Bare Hill4, le berceau de la Nation Sénéca. Le gouvernement y a tracé une route, en plein milieu des lieux de sépultures. En tout cas, la façon dont je grandissais avait l’air d’énerver Dale de plus en plus. Il n’y avait clairement rien de masculin chez moi et je crois qu’il pensait que c’était de sa faute. Un jour de printemps, on marchait dans Bare Hill. Les nuages se déplaçaient vite et jetaient au passage une ombre sur la vallée et le lac. Oncle Dale semblait tellement dégouté de moi que je pensais qu’il finirait par arrêter de m’emmener en balade.

Ruth a continué :

– Quand on est arrivés au sommet de la colline, j’ai vu un homme avec de longs cheveux brun chocolat, de la même couleur que le terreau. Un jour, je te montrerai à quoi ressemble la terre qu’on appelle terreau – elle est très fertile et très belle. Là, ils se sont mis à parler tout en restant debout. Puis, Dale a hoché la tête dans ma direction et a dit : « J’essaie d’apprendre à ce garçon à devenir un homme. » Sa voix laissait entendre qu’il avait déjà échoué. J’avais tellement honte d’être là et que cet inconnu découvre, en même temps que moi, la déception dans la voix de mon oncle. Mais cet homme a posé la main sur l’épaule de mon oncle et a dit : « Laisse cet enfant vivre comme il est. » Au bout d’une minute, Dale a baissé la tête et a acquiescé. Il m’a regardée différemment après ça, comme s’il me voyait pour la première fois.

Ruth pleurait doucement contre mon ventre. J’ai fait courir mes doigts dans ses cheveux.

– Je voulais tellement qu’il m’aime. Et après cela, il m’a aimée. Je savais déjà qu’il tenait à moi. Mais je ne le croyais pas capable d’accepter l’idée que je ne devienne pas un homme. Après ce jour-là, on n’a plus fait semblant de chasser. On allait juste se balader. Il aimait ces collines plus que n’importe qui. J’étais si fière qu’il m’emmène là-haut avec lui.

Elle a attrapé un mouchoir et s’est mouchée.

– Tu veux que je te raconte un truc drôle ?

Elle a souri.

– Des années plus tard, je lui ai rappelé ce jour où on avait rencontré cet homme sur la colline, et oncle Dale a prétendu qu’une telle chose n’était jamais arrivée. Il a dit que ça devait être un des esprits Sénécas qui arpentent ces collines. J’étais incapable de dire si c’était vraiment arrivé ou pas. Ce dont je suis sure, c’est que quelque chose a changé entre Dale et moi ce jour-là. Et je sais que c’était vraiment dur pour lui de l’admettre.

J’ai roulé ma tête doucement sur l’oreiller jusqu’à trouver une position qui ne me fasse pas souffrir. Mes paupières tressautaient.

– Jess, bats-toi pour rester éveillée, mon chou. S’il te plait. Réveille-toi, Jess.

C’est la dernière chose que j’ai entendue avant de perdre connaissance.

Les jours suivants, j’ai navigué entre conscience et inconscience. Une femme est venue dans la chambre avec Ruth. Je sentais leurs mains rassurantes sur moi. Ruth me soutenait pendant que la femme nettoyait une zone très douloureuse sur mon crâne. Quand elle a eu terminé, elle a enveloppé ma tête avec un bandage de gaze. Ruth m’a aidée à m’asseoir et m’a encouragée à boire avec une paille. Je voyais mon sang partout : des traces circulaires essuyées à l’éponge sur le mur et derrière le lit, et des auréoles sur ses beaux oreillers brodés.

Les jours passaient et j’entendais les pleurs de Ruth remplacer le bourdonnement régulier de sa machine à coudre. Même à moitié inconscient, je savais que je lui en demandais trop cette fois-ci. Mon sang imprégnait tout et les taches ne s’effaceraient pas de sa vie.

Un matin, j’ai senti ses lèvres sur mon front et j’ai ouvert les yeux. J’avais oublié ma mâchoire cassée et j’ai essayé de parler. Quand j’ai réalisé que je n’y arrivais pas, je me suis touché le visage. Elle a mis ses mains sur les miennes.

– Ça va, mon chou. Tu vas mieux. Regarde-moi. Laisse-moi voir tes yeux.

Elle tenait ma tête entre ses mains comme si c’était une boule de cristal. En voyant l’expression de son visage, je me suis demandé comment j’avais pu croire qu’il me fallait réclamer son amour.

Elle a baissé les yeux.

– J’ai fait quelque chose d’horrible, Jess. Je voulais juste t’aider. Je me suis permis d’entrer chez toi et j’ai trouvé le nom de l’entreprise où tu travailles sur les talons de chèques qui trainaient sur la table de la cuisine. Je pensais que si je les prévenais que tu étais malade, tu pourrais garder ton travail. Je leur ai dit que tu avais été agressée et que tu serais indisponible pendant une semaine ou deux. Jess, j’ai parlé de toi en disant elle. J’ai pas réfléchi. Ils ont entendu. Je suis tellement désolée. Ça veut dire que je t’ai fait perdre ce travail.

Ruth m’a touché le visage.

– J’imagine que tu dois vraiment être fâché contre moi.

J’ai secoué la tête. C’était une erreur, c’est tout. J’ai repensé à Duffy, le syndicaliste qui m’avait fait la même chose. Rétrospectivement, je lui ai pardonné.

J’ai agité la main pour demander quelque chose pour écrire. Ruth est revenue avec un stylo et un papier. Ma main droite était raide et endolorie mais les mots que j’écrivais étaient lisibles. La vie m’offrait une autre chance d’exprimer ce message. Ruth a lu les mots à voix haute :

– Merci de ton amour.

Et on a pleuré ensemble.

***

Je suis allé en personne à l’agence intérim des arts graphiques, et j’ai déposé un mot disant que j’étais à la recherche d’un travail. J’ai commencé un nouveau boulot le soir même. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que j’étais devenue typographe qualifiée.

Il restait un mois et demi avant Noël et la troisième équipe avait du mal à gérer la charge de travail que les agences de pub nous envoyaient. J’ai pris toutes les heures supplémentaires qu’ils me proposaient. Je voulais du fric, vite.

La nuit, je vivais dans les chaines de caractères, le visage éclairé par la lumière blafarde de l’écran. La succession des glyphes est devenue ma poésie. Leurs courbes me chantaient une chanson : la mélodie signifiait tout, les mots peu de choses.

À l’aube, je faisais de la musculation dans une salle de sport. Je m’arrêtais seulement quand les pulsations dans ma tête commençaient à m’effrayer. J’ancrais ma volonté de vivre au plus profond de mon corps. Si mes mâchoires serrées retenaient ma colère et ma frustration prisonnières, je hurlais à travers mes muscles. Je me demandais si je n’allais pas exploser de rage. Au début la musculation avait diminué ma tension, mais au bout d’un moment les séances frénétiques ont fini par l’alimenter. J’étais une bombe à retardement, tic-tac tic-tac, à quelques secondes de la détonation.

Je ne dormais pas vraiment, seulement quelques heures le matin et en fin d’après-midi. J’avais peur de perdre conscience, peur de ne jamais retrouver le chemin du retour.

Ruth semblait s’inquiéter du temps que je passais en dehors de l’appartement. Je le devinais à son air de soulagement quand je frappais chaque jour à sa porte pour dire bonjour. « Tu vas où ? », soupirait-elle en me servant une boisson protéinée. Je voyais bien qu’elle n’attendait pas de réponse.

Un froid matin de décembre, toute cette agitation intérieure m’a conduite jusqu’à la plage de Far Rockaway5.

Alors que je marchais le long du rivage, j’ai réalisé que la peur et le silence avaient maintenu mes mâchoires serrées pendant une grande partie de ma vie. Je me suis demandé si le silence avait aussi tué Rocco et le majordome anonyme, un petit peu chaque jour. Qu’est-ce que j’allais dire, quand je finirais par couper les fils qui maintenaient mes mâchoires fermées ?

Deux jours avant le weekend de Noël, le contremaitre de l’équipe de nuit m’a remis le dernier chèque dont j’avais besoin. Le matin suivant, j’irais l’encaisser, je montrerais ma carte d’entreprise et je ressortirais avec tout l’argent qu’il me fallait pour acheter le cadeau de Ruth.

Je me suis faufilée dans le réfectoire, sans pointer en sortant. Je me suis glissé dans le coin entre deux distributeurs automatiques, ma cachette préférée au boulot, et j’ai prudemment posé ma tête contre le mur. Les maux de tête étaient moins intenses, mais ils me faisaient toujours peur.

J’ai entendu Marija et Karen, deux typographes, entrer dans le réfectoire en riant.

– T’as de la monnaie ? a demandé Marija.

Je suis restée assise sans bouger, j’avais peur d’être découverte.

Les mains de Marija avaient toujours attiré mon attention. Certaines personnes trainent leurs mains toute leur vie comme des poids morts, et d’autres parlent avec les leurs. Mais les mains de Marija étaient différentes. Certes, elles communiquaient, mais elles avaient l’air de mener une conversation totalement distincte de celle dans laquelle elle était engagée verbalement. Quand Marija parlait avec d’autres typographes, elle riait nerveusement et se mordait les lèvres. Mais ses mains restaient calmes. Alors que ses mots pouvaient trancher de manière sèche et incisive, ses mains trouvaient les nœuds douloureux dans les épaules ou le cou d’une collègue. J’imaginais ces mains incroyables passer dans mes cheveux, me caresser la nuque.

– J’te dis, c’est glauque la manière dont il me regarde, a dit Marija.

– Qui ? a demandé Karen.

Marija a soupiré.

– Le gars qui parle jamais, Jesse. J’te dis, la manière qu’il a de me fixer, ça me fout les jetons.

– Peut-être qu’il en pince pour toi, a dit Karen en riant.

– Beeeeuh, il me regarde comme un bout de viande ou un truc comme ça.

– Il est inoffensif, a gloussé Karen.

– T’en sais rien, ça pourrait être un psychopathe, a riposté Marija.

– Il est tellement efféminé, il doit être gay, a interrompu Karen.

Je les ai entendues partir.

– J’te le dis, c’est le genre dont il faut se méfier, a conclu Marija.

Je pouvais voir ses mains s’appuyer doucement sur le dos de Karen. J’ai fermé les yeux et j’ai attendu jusqu’à ce que je sois sûr qu’elles étaient parties. Je suis ensuite sorti de l’atelier, en sachant que je n’y retournerais jamais.

Quand je suis rentré, j’ai posé le miroir de la salle de bain contre le canapé et j’ai sorti des ciseaux et une pince à épiler. J’ai bu deux grosses gorgées de whisky à la paille avant de couper chaque fil qui liait mes gencives entres elles. J’ai retiré chaque morceau d’un coup assuré, comme si j’arrachais de vieux pansements. Ni trop rapide, ni trop lent, juste régulier. Une fois que j’étais sûr d’avoir coupé le dernier point, je me suis rincé la bouche avec du whisky. Puis j’ai bu ce qu’il en restait, pour pouvoir dormir et oublier combien les mots de Marija m’avaient dépouillé de mon humanité.

Quand je me suis réveillée, je suis sortie et j’ai remonté la 34e rue en zigzagant comme une guerrière dans la foule des passants qui faisaient leur shopping. Je savais exactement ce que je cherchais. Sur un bout de papier que j’ai tendu à la vendeuse, j’avais écrit : « la meilleure machine à coudre que vous avez ». J’ai réalisé ensuite que mes mâchoires n’étaient plus lacées. Le silence était devenu une habitude.

Elle m’a montré les modèles d’exposition. Ils se ressemblaient plus ou moins tous, sauf un.

Je ne faisais pas de couture, mais quand elle l’a pointée du doigt, j’ai su que c’était la bonne. Elle scintillait comme une moto. La vendeuse m’a parlé de ses accessoires et de ses capacités infinies. J’ai souri. Je ne comprenais pas un mot de ce qu’elle disait. Je voyais déjà Ruth penchée sur cette magnifique machine, en train de coudre sa magie sur le tissu. Pendant que je payais en liquide, j’ai ressenti de l’excitation, une sensation que je n’avais pas éprouvée depuis longtemps.

Sous une neige légère, j’ai trimbalé la machine à travers les rues peuplées, avant de héler un taxi.

Aussitôt rentré, j’ai nettoyé mon appartement avec ardeur. Une fois que la maison étincelait, j’ai réalisé que j’étais sale. J’ai pris une longue douche chaude. J’ai laissé l’eau assouplir mes mâchoires, de sorte qu’elles ne claquent pas à chaque fois que j’ouvrais la bouche. Je me suis séchée et j’ai mis un t-shirt blanc propre et un chino kaki. En me passant un coup de peigne, je me suis aperçu dans le miroir de la cuisine. Mes yeux avaient un air si triste que je n’arrivais pas à soutenir mon propre regard. Mon visage semblait beaucoup plus vieux que dans mon souvenir. Du bout des doigts, j’ai parcouru mes muscles qui ondulaient de mes épaules à mes bras, en passant par ma poitrine. Soudain, toutes ces longues heures de musculation me sont apparues comme la preuve de ma volonté de vivre. Je m’étais envoyé un cadeau, un souvenir du corps, un souvenir de moi.

J’ai fait les magasins sur Grand Street pour trouver du papier cadeau chinois fait à la main. Je pointais du doigt ce dont j’avais besoin. Je ne parlais toujours pas.

C’est pour Ruth que j’ai prononcé mes premiers mots. J’ai frappé à sa porte le soir du réveillon de Noël.

– Jess, t’étais où ? J’étais morte de peur. Rentre. Tanya et Esperanza sont là.

Je n’ai pas bronché.

– Ça va ?

Elle avait l’air inquiète. J’ai légèrement bougé les mâchoires.

– Ruth.

Quand elle a entendu ma voix, des larmes lui sont montées aux yeux.

– Merci. Merci pour tout ce que tu as fait pour moi, ai-je dit.

On a pressé nos fronts l’un contre l’autre.

– Je suis désolé. Je sais que je t’en ai énormément demandé.

– Chut, a-t-elle chuchoté.

– Ruth, je t’aime.

– Chhht, je sais. Je t’aime aussi, chérie.

Elle a pris mon visage dans ses mains, puis m’a attirée tout près d’elle. On s’est serré dans les bras comme si on n’allait plus jamais se lâcher.

– Oh ! Moi aussi j’en veux un peu. Viens ici mon joli, a dit Tanya.

Ruth a secoué la tête et a répondu à Tanya en souriant :

– Jess est une B-girl.

Je n’avais pas entendu ce mot depuis des années. B-girl, le vieux code que les fems utilisaient en public pour parler des butchs quand elles avaient peur d’être entendues. Il y avait encore tant de choses que j’ignorais à propos de Ruth.

– Oh ! Chérie ! s’est exclamée Tanya.

Elle m’a reluqué des pieds à la tête avec un air satisfait.

– Je pourrais changer de bord pour toi, ma belle !

Ruth m’a présenté à Esperanza.

– Mucho gusto6, a murmuré Esperanza d’une voix aussi trouble que la mienne ou que celle de Ruth.

Esperanza a rougi quand je lui ai baisé la main.

– On est en train de décorer le sapin. Tu veux nous aider ?

Elle m’a tendu des guirlandes.

– J’ai jamais fait ça, ai-je souri timidement.

– T’as jamais décoré de sapin de Noël ? a demandé Esperanza en fronçant les sourcils.

J’ai secoué la tête.

– Tu ne faisais pas Noël quand t’étais petite ?

J’ai secoué la tête de nouveau.

– Trop pauvre ?

J’ai ri. Mes mâchoires ont claqué quand j’ai répondu :

– Trop Juive.

Ruth m’a donné un biscuit qu’elle venait de décorer.

– Il est encore chaud, alors il est moelleux. C’est du pain d’épices. Goute. Juste une bouchée.

J’ai redécouvert le gout.

Ruth a continué :

– On fait des biscuits pour les emmener aux amis qui sont coincés à l’hôpital avec le sida.

Jusque-là, j’avais eu l’impression que cette épidémie n’existait qu’à des millions de kilomètres de moi.

– Je peux venir ?

Ruth a soupiré profondément.

– Oui, si tu veux.

– Ça, c’est le lait de poule7 de Tanya. Il déchire. Si ça ne te donne pas le gout de la fête, rien ne le fera, m’a dit Tanya en me donnant une tasse.

– Vas-y tranquille avec ça, a repris Ruth en s’essuyant les mains sur son tablier.

Tanya lui a fait une grimace.

– L’écoute pas. C’est pas parce que c’est une pote de Bill W.8 qu’il faut qu’on traine toutes avec lui, a-t-elle enchainé.

– On va dans un club transformiste ce soir. Tu veux venir ? a demandé Esperanza.

J’ai regardé Ruth. Elle a souri et haussé les épaules.

– Je vais t’apprendre comment on se déhanche sur une piste de danse, chérie, a dit Tanya.

J’ai ri.

– Moi aussi je peux te montrer deux ou trois trucs sur la piste !

– Seigneur, ayez pitié, achevez-moi ! a dit Tanya en s’éventant de sa grande main.

Esperanza a souri.

– Je vais t’apprendre une ancienne danse, le merengue9, la danse des esclaves.

Je me suis souvenu du cadeau pour Ruth.

– Je reviens tout de suite, ai-je dit.

Quand j’ai trainé le lourd paquet rectangulaire dans le salon, Ruth s’est assise lourdement sur le canapé comme si elle avait été frappée par une mauvaise nouvelle.

– C’est pour toi, ai-je annoncé en souriant.

– Ouvre-le, ma fille, a pressé Tanya.

Ruth s’est mordu la lèvre.

– T’aurais pas dû.

Tout mon amour se dessinait dans mon sourire.

– Oh, chut.

Elle a soupiré, a ouvert le papier cadeau avec soin, l’a plié et posé sur le côté. Quand elle a enlevé le couvercle de la machine à coudre, Ruth a eu un hoquet de surprise. À la manière dont ses doigts parcouraient la machine, je voyais combien ça la rendait heureuse.

– Je te ferai un costume, a-t-elle chuchoté.

– Vraiment ? j’ai demandé avec un grand sourire.

Ruth a hoché la tête et s’est mordu le poing. Puis elle s’est levée et s’est dirigée vers le conifère à moitié décoré.

– Tiens, c’est pour toi, a-t-elle dit en me tendant un paquet plat.

C’était un livre intitulé Gay American History10Mes mains tremblaient en le feuilletant. Ruth m’a pris le livre des mains et elle est allée à l’index.

– Écoute, tu te souviens quand je t’ai dit que j’avais lu dans un magazine de travestis que les gens comme nous étaient autrefois honorés ? Regarde tout ce chapitre sur les sociétés Natives. Mais, attends, regarde ça aussi.

Elle a tourné les pages.

– Toute cette partie parle de femmes comme toi, qui ont vécu comme hommes.

Les larmes m’ont troublé la vue.

Esperanza a regardé le titre et a secoué la tête.

– J’aimerais qu’on soit pas tout le temps rangées dans la catégorie gay.

Ruth a changé de sujet, comme à son habitude. Elle m’a tendu un paquet emballé dans un papier rouge.

– Ouvre-le.

Dedans, il y avait une aquarelle qui représentait un visage plein d’émotions en train de regarder les étoiles. C’était un visage magnifique, que je n’avais jamais vu. C’était mon visage.

– Fais-moi voir ça, chéri, a dit Tanya en l’attrapant. Oh, Ruth, c’est trop beau. Ça lui ressemble parfaitement.

– Ruth, est-ce que ça me ressemble vraiment ? ai-je demandé en me mordant les lèvres.

Elle a hoché la tête et a souri à travers ses larmes.

– Quand j’ai cru que t’allais peut-être mourir, j’ai commencé à esquisser ton visage. Je voulais qu’il me reste de toi quelque chose de plus que mes souvenirs. Tes yeux étaient clos, mais en fermant les miens, je me rappelais comment leur couleur changeait avec la lumière.

Ruth s’est assise à côté de moi sur le canapé. On s’est prises dans les bras et on s’est balancées un peu. Esperanza et Tanya se sont assises par terre, tout près de nous.

Mon menton tremblait et me faisait mal.

– Vous savez, je leur ai dit, je vous ai cherchées pendant tellement longtemps. J’arrive pas à croire que je vous ai enfin trouvées.

J’ai serré Ruth fort dans mes bras et on a toutes les deux pleuré.

Esperanza a posé sa main sur ma cuisse.

– Tu sais ce que mon prénom veut dire ?

J’ai secoué la tête.

– Non, mais je sais qu’il est joli.

Elle a souri et m’a regardé d’un air sûr et déterminé.

– Esperanza, a-t-elle expliqué, ça signifie espoir.

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1 Entre 1848 et 1920, une cinquantaine de villes états-uniennes votent des lois interdisant le travestissement (cross-dressing). Certaines d’entre elles sont restées en vigueur jusque dans les années 1980. La criminalisation des pratiques de travestissement participe de la répression de la prostitution, de l’homosexualité, des déviances de genre et des mouvements féministes. Elle s’inscrit plus largement dans des campagnes contre l’indécence morale et l’extension des dispositifs policiers d’identification des individu·e·s. L’une des manières d’appliquer ces lois est de réprimer toute personne ne portant pas au minimum trois vêtements correspondant à son sexe assigné.

2 Crystal Beach Amusement Park est un parc d’attractions situé dans l’Ontario au Canada. Ouvert de 1888 à 1989, on pouvait y accéder en bateau à vapeur depuis Buffalo et New York.

3 Marque de matière grasse à base d’huile végétale, populaire aux États-Unis.

4 Situé dans l’état de New York, Bare Hill est un lieu sacré pour les Sénécas car il est considéré comme le lieu de naissance de leur peuple. Durant la guerre d’indépendance (1775-1783), les Six-Nations de la ligue iroquoise (dont les Sénécas) combattent du côté britannique, espérant obtenir le respect de leur territoire par ceux-ci. Les Treize Colonies d’Amérique victorieuses envahissent en 1779 leurs terres ancestrales et les repoussent jusqu’en Ontario, sous les ordres de George Washington, futur premier président des États-Unis. Après de nombreux recours devant le Congrès, les Sénécas n’obtiennent qu’une compensation financière. Bare Hill est aujourd’hui connu pour la richesse de sa biodiversité et pour les activités de randonnée.

5 Far Rockaway est un quartier du Queens à New York, situé sur une péninsule au bord de l’océan.

6 « Enchantée » en espagnol.

7 Le lait de poule est une boisson à base de lait, de crème, de sucre et de jaune d’œuf, parfumée à la noix de muscade ou à la cannelle, agrémentée d’une eau-de-vie comme du rhum, du brandy ou du whisky. Elle est souvent associée aux traditions de Noël.

8 Bill W. est l’un des fondateurs des Alcooliques Anonymes. L’expression « être pote de Bill » est une façon de se reconnaitre entre membres des Alcooliques Anonymes.

9 Né en Haïti, le merengue, comme la plupart des danses caribéennes, s’inspire de danses d’esclaves noir·e·s.

10 Paru en 1976, Gay American History: Lesbians and Gay Men in the U.S.A. (Histoire des gays en Amérique : lesbiennes et hommes gays aux États-Unis) est considéré comme un texte fondateur de l’historiographie LGBT.

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