Chapitre 24

24

C’était le premier jour du printemps, celui où tout le monde dans cette ville s’accorde pour être de bonne humeur en même temps. Un jour où chaque femme, homme et enfant semblait flirter avec ma différence. Je suis allée jeter un œil au marché des producteurs d’Union Square, pour passer le temps. Le soleil plongeait à l’horizon, derrière les immeubles à l’ouest de l’ile. Ruth m’avait fait promettre de ne pas rentrer avant la fin d’après-midi. Il était temps d’aller découvrir ma surprise.

J’ai frappé à la porte de chez moi et j’ai attendu que Ruth m’ouvre. Elle s’est essuyé les mains sur un chiffon et m’a conduit jusqu’à ma chambre. Elle a insisté pour que je ferme les yeux et m’a demandé :

– Tu te souviens que tu m’as dit que je pouvais faire tout ce que je voulais ?

J’ai souri et j’ai hoché la tête.

– OK, ouvre les yeux.

J’ai regardé autour de moi, puis vers le plafond. C’était là.

Je me suis assise sur le lit et je me suis laissée tomber en arrière pour regarder le plafond. Ruth l’avait peint avec un noir de velours et de minuscules points qui représentaient des constellations que je reconnaissais. Sur les côtés, l’obscurité s’adoucissait pour laisser place à des teintes plus lumineuses. Je pouvais voir la silhouette des arbres se détacher du ciel.

Ruth s’est étendue à mes côtés.

– Tu aimes ?

– C’est tout simplement fantastique ! J’arrive pas à croire que tu m’offres le ciel pour que je dorme dessous. Mais je ne saurais pas dire si c’est l’aube ou le crépuscule que tu as peint.

Elle a souri en regardant le plafond.

– Aucun des deux. Les deux. Est-ce que ça te perturbe ?

J’ai hoché la tête doucement.

– Ouais, c’est bizarre, mais d’une certaine manière ça me perturbe.

– Je m’y attendais. C’est une partie de moi que je dois apprendre à accepter. J’ai pensé que peut-être toi aussi tu avais besoin de faire ça.

J’ai soupiré.

– Ça m’ennuie vraiment de pas réussir à savoir si ce que tu as peint représente le fait d’être le jour ou bien le fait d’être la nuit.

Ruth a roulé vers moi et a posé la main sur mon torse.

– Ça ne sera jamais le jour ou la nuit, Jess. Ça restera toujours ce moment de possibilités infinies qui les relie.

Le visage de Ruth était très proche du mien. On a pris conscience de la symétrie de nos respirations. Elle a doucement fait glisser sa main le long de mon corps, depuis mon torse jusqu’à mon ventre. Elle a baissé ses yeux. J’ai répondu à sa question muette :

– J’ai peur.

– Pourquoi ? Parce que je ne suis ni le jour ni la nuit ?

Je me suis frotté les yeux. Je savais que j’allais la perdre si je n’étais pas honnête, mais en l’étant je prenais aussi le risque de la perdre.

– Oui, je lui ai dit, c’est en partie pour ça. Tu te souviens de ta théorie géométrique ? Qu’à deux, on a plus que le double de problèmes ?

Ruth a roulé sur le dos.

– Je ne suis pas en train de suggérer qu’on le fasse dans la rue.

J’ai levé les yeux vers le ciel peint sur mon plafond.

– Tu sais ce que je veux dire. Mais ce n’est qu’une partie du truc. Si je dois vraiment être honnête, c’est parce que ça me fait peur de ne pas être avec quelqu’un qui est soit le jour, soit la nuit. Je crois que j’avais l’impression que les fems avec qui j’étais m’aidaient à m’ancrer. De tout ce que j’ai vécu, c’est ce qui se rapprochait le plus de la normalité.

Ruth s’est lovée dans mes bras.

– Tu étais son aube ou son crépuscule ?

J’ai souri avec tristesse.

– Au début, j’étais son aube. À la fin, j’étais devenue sa pénombre.

On a soupiré toutes les deux.

– Tu veux une autre vérité, Ruth ? Il y a un endroit quelque part à l’intérieur de moi que personne n’a jamais atteint. J’ai peur que tu me touches à cet endroit. Et j’ai peur que tu ne le fasses pas. Mes amantes fems me connaissaient bien, mais elles n’ont jamais franchi ces limites en moi. Elles ont essayé de me faire traverser les frontières en m’attirant dans leurs bras, mais elles ne sont jamais venues me chercher de l’autre côté. Tu es pile à cet endroit avec moi. Il n’y a nulle part où je peux me cacher. Ça me fout la trouille.

Ruth a souri d’un air triste :

– C’est drôle, non ? C’est exactement pour ça que j’aimerais faire l’amour avec toi.

On est restées allongées tranquillement. J’ai embrassé ses cheveux.

– Oh, Ruth, ça fait bien longtemps que je n’ai pas eu à m’aventurer en terrain sexuel avec qui que ce soit. Je ne sais même pas quel genre d’amant je suis aujourd’hui. Mais maintenant, j’ai la trouille que tu me quittes. Est-ce qu’on pourrait pas réfléchir à tout ça au fur et à mesure ? S’il te plait, reste avec moi. J’ai tellement besoin de toi.

Ruth s’est redressée sur un coude et m’a embrassé sur les lèvres.

– Moi aussi j’ai besoin de toi.

J’ai pris une de ses mains, m’émerveillant de combien la mienne paraissait petite dans la sienne. Elle a baissé les yeux alors que j’embrassais chacune des jointures de ses doigts.

– J’ai pas mal réfléchi à ma vie depuis qu’on m’a pété la mâchoire. Je me souviens d’un texte que j’ai lu à propos de guerriers qui, avant de se lancer dans une bataille, reconnaissaient qu’« aujourd’hui est un beau jour pour mourir ».

Ruth a souri.

– C’est une pensée courageuse, mais je ne veux pas mourir.

J’ai hoché la tête.

– Au début, je pensais que ça voulait dire me résigner à mourir. Mais maintenant, je crois plutôt que ça signifie affronter ma propre vie au moment même où j’affronte mes ennemis. C’est peut-être ça, la clé pour se battre sans avoir peur, pour survivre. Il y a plein de choses que j’ai laissées en plan dans ma vie. Ça accentue ma peur de mourir. Dans une bataille, c’est ça qui me retient.

Ruth a froncé les sourcils.

– Quoi, par exemple ?

– J’ai toujours voulu laisser quelque chose d’important derrière moi. Tu te souviens du livre d’histoire que tu m’as offert pour Noël ?

Elle a hoché la tête.

– Je suis allée à la bibliothèque, à la recherche de notre histoire. J’ai trouvé des tonnes de trucs dans des livres d’anthropologie. Des tonnes, Ruth. On n’a pas toujours été détestés. Comment ça se fait qu’on n’a pas grandi en sachant ça ?

Ruth s’est relevée sur son coude et a examiné mon visage pendant que je parlais.

– Ça a changé ma façon de penser. J’ai grandi en croyant que les choses avaient toujours été comme elles sont aujourd’hui – alors à quoi bon se fatiguer à essayer de changer le monde ? Mais le simple fait de savoir que ça n’a pas toujours été comme ça, même si c’était il y a des lustres, ça me donne le sentiment que les choses pourraient changer à nouveau. Même si je ne vis pas assez longtemps pour le voir. Au boulot, quand tous les autres étaient en train de manger, j’ai tapé à la machine toute cette histoire que j’avais collectée. J’ai essayé de lui donner autant d’importance que ce qu’elle avait pour moi. Voilà ce que je veux laisser derrière moi, Ruth. L’histoire de ce chemin ancestral sur lequel nous marchons. Je veux que ça nous aide à rétablir notre dignité.

Ruth a posé ma main contre ses lèvres.

– Mais je veux plus que ça, Ruth. Il y a des choses dans ma vie que j’ai eu peur d’affronter. C’est peut-être pas grand-chose, mais ça entrave mon amour-propre. Tu te souviens quand je t’ai parlé de Butch Al ? Je veux découvrir ce qui lui est vraiment arrivé. Et il y a cette butch que j’ai dénigrée un jour parce que je n’arrivais pas à me faire à l’idée qu’elle était attirée par d’autres butchs. Pour moi, être butch ça voulait automatiquement dire être attirée par des fems, de la même manière que je croyais qu’être travesti impliquait d’être gay.

Ruth a souri.

– C’est une confusion compréhensible. Tu trainais dans les bars gays.

J’ai hoché la tête.

– Ouais, mais je voulais toujours qu’on se ressemble toutes, entre personnes différentes. J’arrive pas à croire que j’ai rejeté une amie butch parce qu’elle avait choisi une amante butch. Je veux dire à Frankie que je suis désolé.

Ruth m’a embrassé sur la joue.

– Autre chose ?

J’ai hoché la tête.

– Ouais, il y a deux petits gamins, Kim et Scotty. Je leur ai promis que je reviendrais les trouver un jour. Oh, et il y a encore un dernier truc que j’ai besoin de faire.

Ruth a fait courir ses doigts dans mes cheveux.

– Quoi ?

Je me suis étendue sur le dos et j’ai contemplé l’univers au plafond.

– Je veux écrire une lettre à Theresa, une femme que je porte encore dans mon cœur. On s’est séparées d’une manière vraiment dure. Je veux enfin trouver les mots, même si elle ne les lira jamais.

Je sentais que mes paupières étaient lourdes. Ruth s’est lovée contre moi pendant que je baillais. Elle m’a rassuré :

– Tu trouveras les mots.

J’ai soupiré.

– Je dois d’abord laisser remonter mes propres souvenirs. Je les ai enfouis au loin quelque part, parce qu’ils me faisaient mal. Maintenant, il faut que je me rappelle où je les ai laissés.

La brise qui passait par la fenêtre m’a fait frissonner. J’ai tiré le couvre-lit brodé au-dessus de nous deux et je me suis pelotonné contre Ruth. Je la sentais chaude et réconfortante à côté de moi. Elle a demandé :

– Fatiguée ?

J’ai hoché la tête.

– Reste un peu avec moi, Ruth, tu veux bien ?

Elle a hoché la tête. J’ai enfoui ma tête dans son cou.

Elle m’a ébouriffé les cheveux et embrassé le front.

– Dors, maintenant, mon doux drag king.

***

J’ai failli raccrocher en entendant la voix de Frankie à l’autre bout du téléphone.

– C’est moi, Jess. Tu te souviens de moi, Frankie ?

C’est tout ce qui m’est venu.

Il y a eu un long silence.

– Jess ? Merde, c’est vraiment toi ? Ça fait un sacré bout de temps.

Je me suis éclairci la voix.

– Ouais, ça date. Écoute, Frankie, je voudrais vraiment te parler. Si tu veux pas, je comprendrai. Mais je te dois des excuses, depuis trop longtemps déjà. J’aimerais te les faire de vive voix, si tu veux bien qu’on se voie. Je vis à New York maintenant, mais je pourrais venir à Buffalo.

Il y a eu un autre long silence.

– Tu sais quoi, Jess ? Je suis toujours furieuse contre toi, mais pas autant que tu le redoutes. Et je vais te dire autre chose. Ça signifie beaucoup pour moi que tu m’appelles pour dire ça. Je serai à Manhattan le 15, au Labor College1. On pourrait se retrouver pour un verre au Duchess autour de 23h00.

J’ai marqué un temps d’arrêt.

– C’est le bar lesbien sur Sheridan Square ?

– Ouais.

– Ben, je sais pas si elles me laisseront entrer. Ça te va si on se retrouve devant le bar ?

– Bien sûr, a dit Frankie, on se voit là-bas.

Quand ce soir-là a fini par arriver, j’ai fait les cent pas sous un réverbère devant le bar, en me rongeant l’ongle du pouce. J’ai vu Frankie arriver depuis l’autre côté de la rue. On est restées plantées l’une en face de l’autre, mal à l’aise. Aucune de nous deux ne savait par où commencer. Je lui ai tendu la main. Elle l’a serrée. Dans sa poignée de main, j’ai retrouvé notre passé commun.

J’avais oublié à quel point j’aimais les butchs, jusqu’à ce que je la voie devant moi avec sa posture à la fois pleine de défi et de défense, une main enfoncée dans la poche de son pantalon, la tête inclinée sur le côté.

Je ne sais pas ce qui m’a le plus frappée : ce qui avait changé chez elle, ou son exacte ressemblance avec le souvenir que j’avais d’elle. Étrange de voir des petites rides sur ce visage adolescent plein de taches de rousseur, et des cheveux gris au milieu de ceux qui étaient toujours roux et raides.

– C’est bon de te voir, Frankie.

Elle a frotté son pied par terre.

– C’est bon de te voir aussi.

J’ai essayé d’empêcher ma lèvre inférieure de trembler.

– Ce que je veux dire, c’est pas seulement que c’est chouette de te voir. Il suffit que je te regarde pour que toute une partie de ma vie revienne, une partie dont j’ai vraiment besoin en ce moment. C’est vraiment bon de te voir.

J’ai ouvert les bras et on s’est serrées fort, puis on s’est chahutées, se bousculant pour rire. Je l’ai attrapée par la nuque, elle m’a donné un coup de poing dans l’épaule.

– Jess, peu importe ce qui s’est passé, on vient de la même école. Tu comptes toujours pour moi, a dit Frankie.

J’ai pensé que c’était vraiment généreux de me dire ça.

– Tu vois encore des gens de l’ancienne bande ? je lui ai demandé.

Elle a hoché la tête.

– Je vois beaucoup Grant.

– Et Theresa ?

J’ai retenu mon souffle. Frankie a secoué la tête.

– Tu te souviens de Butch Jan ? Elle tient un magasin de fleurs sur Elmwood Avenue avec sa copine. Ça s’appelle Blue Violets. Je crois que je vois personne d’autre, à part Duffy. Tu te souviens de Duffy, le syndicaliste ?

J’ai souri.

– Ouais, je me souviens de Duffy.

Frankie s’est penchée en avant.

– Tu peux pas savoir à quel point il était désolé d’avoir foutu en l’air ton boulot. Il a vraiment pas fait exprès, Jess.

J’ai hoché la tête.

– Ouais, je sais. Je veux bien son numéro, si tu l’as. J’aimerais bien lui parler à lui aussi.

Frankie a hoché la tête.

Il y a eu un silence timide.

– Frankie, je suis désolée. Je me suis toujours crue ouverte d’esprit. Mais le jour où je me suis heurtée à mes propres peurs, j’ai essayé de me distancier de toi. J’ai grandi un peu depuis. Je peux pas retirer ce que j’ai fait, mais je suis vraiment désolée.

Frankie a fait un geste du pouce vers le Duchess.

– Tu ne sais pas si elles vont te laisser entrer là-dedans ? Eh bien, à notre époque, j’avais peur que mes propres amies me claquent la porte au nez si je leur laissais voir mes attirances. C’est horrible de ressentir ça. Je suis désolée que ça t’arrive aujourd’hui. Merde, Jess, ce qui m’a fait le plus mal c’est que j’avais du respect pour toi. J’aurais voulu que toi aussi tu me respectes.

J’ai essuyé les larmes de mes yeux.

– Oui, tu méritais ce respect. Allez, viens, on va sur les quais, ai-je dit en la prenant par les épaules.

On a lentement descendu Christopher Street vers l’Hudson River.

– Tu sais Frankie, quand on était plus jeunes, je croyais que j’avais compris. Je me disais : je suis une butch parce que j’aime les fems. C’était vraiment quelque chose de beau. Et personne ne rendait jamais hommage à notre amour. Toi, tu m’as fait peur. J’ai eu l’impression que tu me retirais ça.

Frankie a secoué la tête.

– Je ne t’enlevais rien du tout. Comment tu crois que je me suis sentie quand tu m’as dit que j’étais pas une vraie butch, parce que je couchais avec d’autres butchs ? Tu me confisquais qui j’étais. Bordel Jess, quand je sors dans la rue, les mecs cherchent la merde avec moi. Ils ont pas besoin de preuve pour voir que je suis une butch. Comment ça se fait que j’ai dû te le prouver à toi ?

J’ai secoué la tête.

– T’as pas à le faire.

J’ai passé un bras autour de ses épaules. On a traversé la West Side Highway2 et on a marché jusqu’au bout de la jetée. La pleine lune illuminait les nuages. La lumière miroitait dans l’eau noire.

La voix de Frankie s’est abaissée :

– Jess, c’est qui la première vieille bull qui t’as prise sous son aile ?

J’ai souri en pensant à elle :

– Butch Al, de Niagara Falls.

– Moi, c’était Grant, a-t-elle dit.

– Grant ?

Je me souvenais de Grant comme d’une personne à l’alcool mauvais, qui aurait pu s’en prendre à n’importe qui.

Frankie m’a regardé.

– Grant représentait tout pour moi. Elle m’a appris que je suis comme je suis et que je n’ai rien à prouver. C’était un concept vraiment libérateur pour une bébé butch.

J’ai souri doucement.

– J’ai jamais vu Grant comme quelqu’un de très libéré. On ne l’était pas plus qu’elle, du reste.

Frankie a hoché la tête.

– Grant n’a jamais appliqué sa propre sagesse à elle-même. Elle est prisonnière de sa honte, mais elle a toujours voulu que nous les jeunes, on ne finisse pas comme elle. Elle ne draguait les bébés butchs que quand elle était complètement bourrée. Mais j’ai jamais eu l’impression qu’on la rendait vraiment heureuse. Je crois qu’elle a quelque part un désir secret qui la fait crever de trouille.

J’ai froncé les sourcils.

– Comme quoi ?

Frankie a haussé les épaules.

– Je pense qu’elle est terrorisée par quelque chose en elle, qu’elle considère comme tordu. Peut-être qu’elle fantasme d’être avec des vieilles bulls puissantes, ou des hommes, ou quoi. Pauvre Grant. Si seulement elle m’avait laissée l’atteindre. Je l’aime tellement, cette vieille bulldagger.

On est restées assises en silence, à écouter les vagues clapoter contre les pilotis en-dessous de nous. Frankie a soupiré.

– Tu sais, Jess, je n’ai appris à m’aimer que lorsque je me suis laissée aller à aimer d’autres butchs.

J’ai ri.

– Je sais pas pourquoi, mais j’ai cette image de toi qui couchait avec une nouvelle fem toutes les semaines !

Frankie a hoché la tête sans sourire.

– Je pensais que c’était ça que je devais faire. Dans ma tête, j’interrogeais chacune d’elles : Est-ce que tu pourrais m’aimer ? Est-ce que tu m’aimes ? Est-ce que je suis digne d’amour ? Et bien sûr, dès l’instant où elles s’intéressaient vraiment à moi, je savais que je serais incapable de les croire, alors je passais à la suivante. Mon dieu, j’étais merdique avec les fems !

Frankie a regardé au loin, au-dessus de l’eau.

– C’est seulement quand j’ai fini par admettre que c’était des mains de butchs que je voulais sentir sur mon corps que tout a changé pour moi. Plus j’ai vu ce que j’aimais chez les autres butchs, plus j’ai commencé à m’accepter. Tu sais ce qui me fait fondre, Jess ?

J’ai secoué la tête en souriant.

– Une vieille bull avec les cheveux gris, un sourire insolent et des yeux tristes. Le genre de butch avec les bras aussi gros que ta cuisse, tu vois ? C’est dans ces bras-là que j’ai envie d’être tenue.

J’ai fait courir mes doigts sur le bois noir près de ma jambe.

– Moi aussi je les aime tellement. Mais ce qui me fait craquer, c’est les high fems. C’est drôle, peu importe qu’elles soient femmes ou hommes, c’est toujours des high fems qui me font tourner la tête et qui rendent mes mains moites.

Frankie a posé une main sur mon bras.

– Toi et moi, on doit forger une définition de « butch » qui ne me laisse pas sur la touche. Ça me rend malade d’entendre le mot « butch » utilisé pour parler d’agressivité sexuelle ou de courage. Si c’est ça que « butch » veut dire, qu’est-ce que ça implique pour la définition de « fem » qu’on met en face ?

J’ai secoué la tête.

– Je n’y ai jamais réfléchi comme ça. Mais je dois avouer que quand tu m’as dit pour toi et Johnny, la première chose que je me suis demandé, c’était : qui fait la fem au lit ?

Frankie s’est penchée en arrière.

– Aucune de nous. Ce que tu voulais dire, c’est qui baise et qui est baisée ? Qui pilote la baise ? Et ça, ça n’a rien à voir avec le fait d’être butch ou fem, Jess.

Frankie s’est rapprochée de moi et m’a touché l’épaule. Je me suis crispée.

– Détends-toi, a-t-elle chuchoté, je suis pas en train de te draguer, Jess.

– Je suis désolé. J’ai pas vraiment l’habitude qu’on me touche.

Elle a massé mes épaules, malaxant ma douleur.

– Tu sais, je dois t’avouer quelque chose. J’avais le béguin pour toi à l’époque.

J’ai ri nerveusement.

– Et merde, je commençais à peine à me détendre avec toi !

Elle m’a donné une tape amicale dans le dos.

– Tu t’en remettras !

Elle m’a frotté la nuque.

– T’étais comme une putain de légende quand t’as commencé à passer. C’est comment, Jess ?

J’ai haussé les épaules.

– Je sais pas. Je suis passé au travers en me contentant d’essayer de survivre, mais ça m’a pas beaucoup laissé le loisir d’y réfléchir.

– Est-ce que je suis si différente de toi ? a-t-elle demandé, murmurant à voix haute ce qu’elle pensait tout bas.

– C’est à toi de voir. Pour moi, on est toujours de la même famille.

Un navire de croisière est passé et les rires des gens sur le pont ont flotté sur l’eau jusqu’à nous. J’étais là, assise face au New Jersey, avec les mains de Frankie sur mes épaules.

– T’es encore avec Johnny ?

J’ai senti son corps s’affaisser contre le mien.

– C’est dur pour deux butchs, Jess. C’est vraiment dur.

J’ai soupiré et j’ai hoché la tête.

– Eh, Frankie, quand deux butchs sont ensemble, comme amantes je veux dire, est-ce qu’elles parlent de leurs sentiments ?

– Des sentiments ? Qu’est-ce que c’est ?

On a gloussé toutes les deux, d’un rire détendu et chaleureux. On a ri de plus en plus fort, jusqu’à ce que les larmes nous coulent le long des joues. Pour la première fois depuis qu’elle avait commencé à me toucher, j’ai relâché mon corps contre le sien. Je me suis autorisé à savourer la force de ses bras autour de moi.

J’ai chuchoté :

– Tu sais, Frankie. Il y a des choses qui me sont arrivées parce que je suis une il-elle et dont je n’ai jamais parlé avec une fem. Je n’ai jamais trouvé les mots.

Frankie a hoché la tête.

– Tu n’as pas besoin de mots avec moi, Jess. Je sais.

J’ai secoué la tête :

– Mais j’ai besoin de mots, moi, Frankie. Des fois, j’ai l’impression que je vais m’étouffer avec ce que je ressens. J’ai besoin de parler et je n’ai aucune idée de comment faire. Les fems ont toujours essayé de m’apprendre à parler de mes sentiments, mais c’était avec leurs mots à elles. J’avais besoin de mes propres mots – des mots de butchs pour parler de sentiments de butchs.

Frankie m’a serré plus fort. J’ai senti les larmes me monter aux yeux.

– J’ai l’impression d’être complètement saturée par toute cette crasse toxique, Frankie. Mais j’arrive pas à m’entendre dire ces mots haut et fort. Je n’ai pas le langage pour ça.

Frankie a ouvert ses bras plus grand, m’attirant plus profondément dans son étreinte. J’ai posé ma tête sur son bras. Elle m’a offert un refuge, de la même façon que j’avais tenu Butch Al dans une cellule des années plus tôt.

– Frankie, je n’ai pas de mots pour dire les sentiments qui me déchirent. À quoi pourraient ressembler nos mots ?

J’ai regardé vers le ciel avant de rajouter :

– Au tonnerre, peut-être.

Frankie a appuyé ses lèvres contre mes cheveux.

– Ouais, au tonnerre. Et à la nostalgie.

J’ai souri en embrassant le muscle saillant de son biceps.

– Nostalgie, ai-je répété doucement, que c’est beau d’entendre une butch dire ce mot à voix haute.

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1 National Labor College : centre de formation politique et laboratoire d’études sur le travail fondé en 1969 par l’AFL-CIO, pour les syndicalistes et leurs familles.

2 Voie rapide dans l’ouest de New York.

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