Chapitre 25

25

– Toi tu fais ton voyage à Buffalo, et moi je vais dans ma famille de mon côté, a insisté Ruth.

– Mais pourquoi ?

Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi elle avait refusé la proposition d’Esperanza de nous prêter sa voiture.

– Tu as dit que tu n’étais pas retournée dans ta famille depuis la mort de ta grand-mère. T’as pas arrêté de dire qu’il faudrait que tu passes les voir. Ça me permettrait de voir d’où tu viens. Je veux voir le lac, les collines et les vignobles dont tu m’as tant parlé.

Ruth a soupiré.

– Pour toi, c’est une jolie excursion. Mais moi, je me suis barrée pour sauver ma peau. C’est pas facile pour moi d’y retourner. Je veux le faire seule.

J’ai secoué la tête.

– Je te déposerai juste avant de reprendre la Thruway1 vers Buffalo. Il n’y a que deux heures de route entre là où tu vas et là où je vais, et je ne peux pas conduire sans permis. On pourrait passer pour un joli petit couple marié.

Ruth a fait la grimace.

– Jess, tu comprends pas. Tu peux pas juste conduire jusqu’à la maison de quelqu’un, la déposer et reprendre ta route. Il faudra que je te présente. Ils te proposeront un café.

J’ai commencé à me renfrogner.

– Ça va, j’ai compris.

La colère de Ruth a éclaté.

– Non, tu ne comprends pas. Ce n’est pas parce que j’ai honte de toi.

Sa voix est retombée.

– J’ai honte d’eux, des fois.

J’ai commencé à protester mais elle a levé une main pour m’arrêter.

– De toute façon, c’est une impasse. Si tu les aimes bien, je serai en colère contre toi parce que tu ne comprendras pas pourquoi c’était aussi dur pour moi de grandir avec eux. Et si tu ne les aimes pas, je t’en voudrai de ne pas voir leur valeur.

J’ai haussé les épaules.

– OK, je vois bien que c’est compliqué, je laisse tomber. En tout cas moi j’y vais, à Buffalo. J’ai des histoires à régler et des souvenirs à retrouver.

Même si je n’en ai plus reparlé, on savait toutes les deux que je n’avais pas laissé tomber. Je n’arrêtais pas de repousser mon voyage, en partie parce que je savais que ça pourrait être douloureux, mais aussi et surtout parce que j’espérais encore que Ruth viendrait avec moi.

Début septembre, j’ai demandé à Esperanza si je pouvais lui emprunter sa voiture pour faire le voyage. Ruth s’est affairée dans la cuisine, en faisant semblant de ne pas nous entendre.

Quelques jours avant de partir, j’ai apporté à Ruth un litre et demi de cidre chaud. Elle s’est assise à côté de moi sur une chaise de la cuisine, les yeux fixés sur sa tasse.

– Quand je me fais tabasser, a-t-elle commencé d’une voix calme, c’est toujours pire quand c’est visible. Ça veut dire que d’autres personnes peuvent voir que j’ai été blessée. C’est humiliant pour moi.

J’ai attendu qu’elle continue.

– Ma famille, c’est pas des gens mauvais. Je les aime davantage depuis que je suis partie. Ils m’aiment de la meilleure façon qu’ils connaissent. Je suis de la famille. Mais c’est dur, et je ne veux pas que quelqu’un d’extérieur voie ça. J’imagine qu’ils sauraient te faire bon accueil, en tant qu’invitée, mais je n’en suis pas sure. S’ils n’étaient pas aimables avec toi, je les détesterais pour ça. Ils ne sont pas cruels. Mais c’est un gros risque pour moi, parce que je ne pourrai jamais leur pardonner s’ils te blessent.

J’ai touillé mon cidre avec un bâton de cannelle.

– Quand est-ce qu’on part, Ruth ?

Elle a eu l’air surprise.

– J’ai jamais dit qu’on y allait.

J’ai souri et hoché la tête.

– Si, tu l’as fait, chérie. Ni toi ni moi on ne se débat autant avec des trucs qu’on n’est pas prêtes à affronter.

Ruth a soupiré et m’a caressé la main.

– Jeudi.

***

On a le monde entier pour pisser ! Ça a été notre devise pendant notre voyage vers le nord de l’État. On a emporté plein de papier pour ne pas avoir à prendre le risque de s’arrêter dans des toilettes. On a quitté la ville bien avant l’aube pour entamer notre excursion de six heures. Quand le soleil a commencé à briller, j’étais tellement contente qu’on fasse ce voyage difficile ensemble.

Ruth avait préparé des sandwichs au munster avec des tomates séchées et de la roquette dans du pain frais. On a bu des litres de thé glacé. On a le monde entier pour pisser ! s’exclamait-on en riant.

Le visage de Ruth s’est détendu au fur et à mesure que je conduisais. Elle annonçait le nom de toutes les belles plantes sauvages. Toute l’anxiété de Manhattan s’est fondue dans la distance qui s’étalait derrière nous. La tension à venir était à des centaines de kilomètres devant nous. Quelque part entre ici et là, on s’est une nouvelle fois rencontrées pour de vrai, Ruth et moi.

Quand on a finalement bifurqué de la Thruway en direction du lac Canandaigua, Ruth semblait visiblement excitée.

– Tu vois ?

Elle a montré du doigt un lotissement de plusieurs immeubles d’appartements.

– Avant, c’était le Roseland Amusement Park2. Arrête-toi. Laisse-moi conduire, maintenant.

Ruth connaissait ces routes comme les veines de ses mains.

On est passées devant des champs de tournesols.

– C’est nouveau, ils ne cultivaient pas ça quand je vivais ici.

J’ai reconnu les solidages et les asters violets que Ruth avait immortalisées dans ses aquarelles.

Elle s’est arrêtée près du lac et s’est garée dans un espace pas plus grand que la largeur de trois voitures.

– Je n’arrivais jamais à savoir si ce lac reflétait mes changements d’humeur, ou si mes humeurs reflétaient les changements du lac. Il n’y a pas un mètre carré autour de ce lac qui ne soit pas privé maintenant, à part deux petits coins comme celui-ci et le lopin derrière le magasin général. Ils clôturent même les collines, maintenant.

Elle a mis le contact et est repartie en marche arrière.

– Les touristes ont tué mon père.

Sa voix était éteinte et froide.

– Un couple en voiture s’est arrêté dans un virage en épingle pour regarder un cerf. Mon père a fait une embardée pour les éviter. Il est sorti de la route juste ici.

On a continué de rouler en silence.

– Je hais les touristes. Le seul problème, c’est que ma mère en est une.

Je n’ai rien dit. Ruth savait ce qu’elle voulait dire et ce qu’elle voulait taire.

– Bien sûr, ma mère était locataire. Sa famille, c’était pas des yuppies3. Elle est tombée amoureuse de mon père avant la fin de l’été. Mais qui aimait cet homme savait qu’il ne quitterait jamais cette vallée. Lui et mon oncle Dale entendaient les collines les appeler comme des amantes.

Elle a souri.

– C’est drôle, ma mère était une fille de la ville, mais après la mort de mon père, elle est restée ici dans ces collines qu’il aimait. Je suis comme lui. Mon cœur appartient à ces collines, mais je suis partie pour la ville.

On s’est arrêtées devant une petite maison en lisière de forêt. Quand Ruth a éteint le moteur, un golden retriever a aboyé en griffant la moustiquaire de la porte d’entrée.

– On est chez Dale.

Elle m’a tendu un bout de papier.

– Là-dessus, il y a les indications pour venir me chercher chez ma mère.

J’ai hoché la tête. On est restées assises dans la voiture jusqu’à ce que quelqu’un remarque notre arrivée.

– Robbie !

J’ai entendu Dale appeler Ruth.

– Robbie, t’es de retour à la maison !

Ruth a soupiré. On est toutes les deux sorties de la voiture. J’ai observé comment leurs corps s’assemblaient dans leur embrassade, comment leurs mains connaissaient le dos et les épaules de l’autre. Ruth s’est reculée.

– Dale, voici mon amie, Jess. Elle vit à Manhattan, elle aussi.

Le chien a sauté et m’a léché le visage. Dale a tiré sur son collier.

– Bone, lâche-le. C’est quoi ces manières ?

Dale m’a serré la main. Dans sa douce étreinte, sa main était dure et calleuse.

– Vous voulez du café ? Je viens d’en faire.

Mes yeux se sont éclairés. Ruth a secoué la tête.

– Tu ferais mieux d’y aller, elle m’a dit. Tu crois que tu vas retrouver ta route jusqu’à la Thruway ?

J’ai ri.

– Je suis le lac et je prends à gauche aux tournesols !

– T’es sûr que tu veux pas rentrer et te reposer un petit moment ? a demandé Dale.

J’ai regardé Ruth. Son visage était résolument impassible.

– Merci Dale, mais j’ai encore un bon bout de route à faire. Je vais à Buffalo. On se recroisera peut-être quand je reviendrai chercher Ruth.

Je me suis figé. Est-ce que j’avais fait une erreur en l’appelant Ruth ?

Dale a hoché la tête.

– Eh bien, fais en sorte de venir à l’heure du diner, dans ce cas. Je te ferai mes célèbres beignets de courgettes. Je les fais vraiment bien, Robbie te le confirmera. Elles sont terribles les courgettes de mon jardin, cette année.

Ruth a soupiré. J’ai pris ça comme un signal pour que je parte. Je suis retourné dans la voiture et j’ai démarré. Dale tenait toujours le collier de Bone quand il a agité son autre main pour me saluer. Ruth m’a regardé, les yeux pleins d’émotions.

***

Les rues de Buffalo m’étaient aussi familières que mon reflet dans le miroir.

Je me suis arrêtée face à l’immeuble où Theresa et moi avions vécu. Son nom n’était plus sur la boite aux lettres. J’ai contourné le bâtiment, m’attendant presque à tomber nez à nez avec la jeune moi assise sur une caisse en plastique, les yeux obstinément levés au ciel, tentant d’y entrevoir son propre avenir. Et maintenant j’étais là, à me chercher dans le passé.

Un souvenir m’a assaillie tout à coup : la douleur dans les yeux de Theresa, la nuit où j’avais été arrêtée à Rochester. J’ai mis les mains sur mon visage pour ne pas voir ça, mais l’image était derrière mes yeux. Laisse-la venir, je me suis dit. Tu l’as à l’intérieur, de toute façon. Laisse-la sortir.

J’ai marché jusqu’à une cabine téléphonique et j’ai appelé les renseignements. Je voulais tenir la promesse que j’avais faite à Kim et Scotty de revenir les voir. Je me souvenais que Kim avait été profondément secouée par mon arrivée, et que c’était elle qui avait été la plus affectée par mon départ. Est-ce qu’elle se souviendrait de moi ? Et Scotty ? Était-il devenu le vent ? Je n’arrivais pas à trouver leurs noms dans l’annuaire. Ils vivaient peut-être encore chez Gloria. Son numéro était répertorié.

Gloria n’a pas réussi à me remettre.

– Jess Goldberg, j’ai répété. On a travaillé ensemble à l’imprimerie. Tu m’as hébergée chez toi. Je suis de retour en ville pour un jour ou deux, et je voulais voir Kim et Scotty.

Il y a eu un long, long silence. Quand Gloria a parlé, sa voix était un souffle rauque.

– Tu vas laisser mes enfants tranquilles. Tu m’entends ?

Puis j’ai entendu la tonalité dans le téléphone. J’ai regardé le combiné, abasourdi. J’ai lentement commencé à réaliser que Gloria avait le pouvoir de m’empêcher de retrouver les enfants. J’ai rappelé. Elle m’a de nouveau raccroché au nez. J’ai frappé la vitre de la cabine téléphonique du plat de la main, encore et encore, jusqu’à ce que ça me fasse mal et que ça me brule. Puis, j’ai donné un coup de pied dans la vitre aussi fort que j’ai pu. Une patrouille de police est apparue au coin de la rue.

– Qu’est-ce qui se passe ? m’a demandé un des flics.

J’ai pris une grande inspiration.

– Désolé, j’ai juste perdu de l’argent dedans.

– Reste tranquille, fiston. C’est seulement quelques centimes.

Il m’a salué de la main et il est parti. Quand il a été hors de vue, j’ai recommencé à donner des coups de pied dans la vitre, encore et encore. Je me suis juré que je trouverais Kim et Scotty, même si pour l’instant je ne savais pas comment.

L’opérateur m’a donné l’adresse et le numéro de téléphone du magasin de Butch Jan sur Elmwood Avenue. Une cloche a tinté quand j’ai ouvert la porte du fleuriste. J’ai reconnu le parfum des roses et du lys.

– Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

Un visage familier a levé les yeux vers moi. On s’est toutes les deux raidies, pétrifiées.

– Edna.

J’ai murmuré son nom à voix haute. Son visage s’est figé. Je n’arrivais pas à comprendre ce qu’elle faisait là à travailler derrière ce comptoir. Puis je me suis souvenu qu’elle avait été l’amante de Jan. Elles devaient de nouveau être ensemble.

Ce n’était pas juste ! Je pouvais comprendre que Edna m’ait quittée parce qu’elle ne pouvait être avec personne. Mais alors, comment pouvait-elle être avec Jan ? Des questions m’ont brulé le visage : est-ce qu’elle touchait Jan ? Est-ce que j’étais la seule dont elle ne voulait pas ? Comment ça se faisait que tous les autres finissaient par avoir droit à leur ils-vécurent-heureux-jusqu’à-la-fin-des-temps ?

Ça m’a fait tellement mal de la voir dans cet endroit que j’ai eu envie de partir en courant, de remonter dans la voiture et de m’en aller. Mais j’ai découvert une grande part de dignité en moi, dans ma manière de me tenir et de murmurer d’une voix douce et ferme :

– Salut, Edna.

Elle a contourné le comptoir et s’est dirigée vers moi. Mon corps s’est raidi sans le vouloir. Elle s’est arrêtée.

– Jess, j’ai pensé à toi si souvent.

J’ai senti ma colère monter pour empêcher ses mots de pénétrer mes défenses.

– Je suis venue voir Jan. Elle est là ?

Edna s’est mordu la lèvre inférieure.

– Elle est dans la serre, derrière.

Le téléphone a sonné. J’ai saisi l’occasion de partir quand Edna a répondu. Je me suis adossée aux briques froides de l’autre côté de la porte. J’aurais cru que la douleur me ferait exploser, éclaboussant les murs du magasin, mais ça n’a pas été le cas. Ça m’a juste fait mal. Vraiment mal.

Est-ce que Jan savait que Edna et moi avions été amantes ? Je le saurais vite.

La serre ressemblait à une maison de poupée pour adulte, un univers en soi. L’humidité embuait les vitres à l’intérieur. J’ai ouvert la porte et j’ai enjambé le seuil. Mes bottes se sont enfoncées dans la paille humide qui jonchait le sol. J’ai inspiré profondément et j’ai respiré la bonne odeur de terre mouillée.

Jan était penchée au-dessus d’une caisse de violettes. J’ai reconnu ses épaules larges et musclées. Ses cheveux avaient viré à l’argenté. Elle s’est relevée et m’a regardé. Ses lunettes étaient posées sur le haut de son crâne. Elle les a fait glisser sur son nez.

– Est-ce que je deviens trop vieille pour me fier à mes propres yeux ? a-t-elle demandé. C’est vraiment toi, Jess ?

Elle s’est essuyée les mains sur une serviette et m’a accueillie dans ses bras. Elle m’a ébouriffé les cheveux et m’a embrassé la tête pendant que je pleurais.

– J’ai pensé à toi si souvent, a-t-elle chuchoté.

Ma lèvre a tremblé.

– Je ne pensais pas vraiment que j’existais dans d’autres souvenirs que les miens.

Jan m’a tapoté la joue.

– Je ne pourrai jamais t’oublier. T’étais une des bébés butchs avec qui je pensais vieillir. Tu es là pour combien de temps ? Tu vis où ? Comment t’as trouvé cet endroit ?

– Manhattan, ai-je répondu. Frankie m’a parlé de ton magasin. Il y a quelque chose que je dois découvrir pendant que je suis ici, si j’y arrive. Je veux savoir ce qui est arrivé à Butch Al. Je veux savoir si elle est encore en vie.

Jan s’est frotté le visage et a inspiré profondément.

– Eh ben, si y’a bien quelqu’un qui peut trouver quelque chose, c’est Edna. Tu l’as vue ?

J’ai observé le visage de Jan, puis j’ai hoché la tête.

– Edna est encore en contact avec Lydia, dont la butch a travaillé à l’usine automobile avec Al pendant un bon moment.

Ma voix a trahi mon émotion.

– Tu penses que Lydia sait ?

Jan a haussé les épaules.

– Elle pourrait. Et Edna sait comment la trouver.

J’ai pris une grande respiration.

– Tu pourrais demander à Edna de se renseigner ?

J’ai regardé le visage de Jan quand elle a répondu :

– Bien sûr, avec plaisir.

C’est là que j’ai su avec certitude qu’elle n’était pas au courant que Edna et moi avions été amantes.

– Tu sais quoi, a dit Jan en souriant, on pourrait aller boire un verre toutes ensemble ce soir. Qu’est-ce que t’en dis ?

Ça semblait atrocement douloureux, et inévitable. J’ai hoché la tête.

– Peut-être que Frankie voudrait venir aussi ?

Jan m’a tapé sur l’épaule.

– Bonne idée.

Elle m’a écrit l’adresse du bar.

Quand Jan a ouvert la porte de la serre, l’air frais m’a surpris. Son pick-up était garé dans le garage derrière le magasin. À côté, il y avait sa vieille Triumph. Jan a suivi mon regard vers la moto.

– Je ne l’ai pas conduite depuis un moment, mais je continue à la faire tourner. Tu veux l’utiliser pendant que t’es là ?

J’ai souri et hoché la tête vigoureusement. Ça faisait des années que je n’avais pas enfourché une moto. Jan a eu un grand sourire quand la moto a toussoté au démarrage. Elle m’a serré l’épaule.

– Rien que de te regarder, c’est un régal. C’est bon de te voir, gamine.

J’ai attendu qu’elle retourne à l’intérieur du magasin avant de murmurer à voix haute :

– Je ne suis plus une gamine.

***

On s’est retrouvées ce soir-là dans un bar ouvrier de la banlieue de Buffalo. Ça faisait longtemps que je n’avais pas été dans un bar avec des lesbiennes. Il était tôt, ce n’était pas encore bondé. Il y avait environ vingt ou trente femmes dans la première salle. Je me suis dit qu’elles iraient bientôt dans la salle du fond pour danser. Était-ce mon imagination ou est-ce que quelques-unes des jeunes étaient butchs, et quelques-unes fems ?

Quand je suis entrée, elles se sont toutes tournées vers moi, puis elles se sont regardées les unes les autres, mais personne ne m’a arrêtée. J’ai jeté un coup d’œil dans la salle du fond, en espérant que Edna soit venue sans Jan. Jan était là. Elles étaient assises à une table avec Frankie et Grant. Quand je me suis approché de la table, Jan s’est levée.

– Jess !

J’en ai déduit qu’elle n’était toujours pas au courant. Pour la forme, j’ai fait une bise à Edna, qui a baissé les yeux. Frankie et moi, on s’est prises dans les bras. Grant m’a serré la main.

– Eh ben, j’en crois pas mes yeux. Regardez qui est là !

– Qu’est-ce que vous buvez ? a-t-elle demandé en faisant signe à la serveuse.

– Juste une ginger ale4 pour moi, j’ai dit.

Je voulais garder les idées claires, en particulier avec Edna à la table.

– On est plus assez bien pour te payer un verre maintenant ? m’a provoqué Grant.

– Un whisky, a interrompu Frankie. Pur. Enfin façon de parler5.

– Et deux bières, ajouta Jan. Ça te va, chérie ?

Edna a hoché la tête en fixant ses genoux.

On s’est toutes assises dans un silence inconfortable.

Jan m’a mis au courant de la discussion en cours.

– On parlait de ce que sont devenues toutes les butchs et les fems de l’époque.

– Je pense qu’on est entrées dans la clandestinité, en quelque sorte, ai-je dit calmement.

J’avais la tête ailleurs, plongée dans la conversation que Edna et moi aurions dû avoir. J’ai continué :

– En attendant un moment où ça sera plus sûr pour nous de vivre au grand jour.

Grant a soupiré amèrement.

– Mais y’a certaines de ces gamines, tu comprends même pas ce qu’elles sont, avec leurs putains de cheveux verts et d’épingles à nourrice plein la gueule !

On a toutes soupiré ensemble.

– Franchement, Grant, ai-je dit en haussant les épaules, on s’en fout, non ?

– C’est pas normal, c’est tout, a-t-elle dit en tapant du plat de la main sur la table.

J’ai ri, ce qui l’a énervée encore plus.

– Grant, on disait la même chose de nous !

– Ouais mais c’est pas pareil, a dit Grant avec un geste de dédain.

Je me suis penché vers elle.

– Tu sais, Grant, il y a beaucoup de choses que je n’arrivais pas à accepter quand j’étais plus jeune, comme le fait qu’il y a plein de manières différentes d’être butch.

J’ai regardé son visage changer d’expression. J’ai entendu Frankie prendre une grande inspiration.

– Mais maintenant, j’essaie d’accepter les gens comme ils sont.

Pour changer de sujet, Jan s’est penchée vers moi et a caressé la manche de mon blouson en cuir.

– Joli, elle a dit.

Edna m’a lancé un regard inquiet. J’ai tâté le cuir doux et usé de l’armure de Rocco.

– Merci, ai-je répondu de manière à clore le sujet.

Edna a expiré de soulagement.

– En tout cas, je suis bien contente de pas avoir pris ces hormones, moi, a annoncé Grant.

J’ai contracté les mâchoires, broyant ma paille en plastique.

– Pourquoi ça, Grant ? ai-je dit, prête à en découdre.

– Eh ben, t’es un peu coincée, maintenant, pas vrai ? Je veux dire, t’es ni une butch ni un mec. T’as juste l’air d’un mec.

Autour de la table, tout le monde s’est raidi mais personne n’a rien dit. J’ai plié la paille pour en faire un anneau.

– Fais gaffe, Grant, l’ai-je prévenue. C’est ton reflet que tu regardes.

Grant a ri.

– J’suis pas comme toi. J’ai pas fait le changement.

Ma colère était disproportionnée au vu de la situation. Je pouvais la sentir, amère sur ma langue. Je me suis penchée en avant. Tout le monde retenait son souffle. Ma voix était basse et menaçante.

– Jusqu’où tu te sens d’aller, Grant ? Combien de toi-même es-tu prête à renier pour te distancier de moi ?

Son visage l’a trahie. Pendant un instant, elle avait senti mon pouvoir et ça l’avait titillé. Je le savais, je pouvais le lire dans ses yeux. Je connaissais un secret sur les désirs de Grant et je voulais m’en saisir comme d’une arme. Je voulais que le fait d’être butch soit une quantité et non pas une qualité, pour pouvoir être plus butch qu’elle.

Elle a remué sa boisson avec son doigt. Son visage a viré au rouge. Edna et Jan baissaient les yeux. Je pouvais sentir Frankie me supplier en silence d’épargner Grant.

Je me suis concentrée de nouveau sur Grant et j’ai vu une butch blessée, conservée dans l’alcool. Je sentais sa honte comme de la transpiration. Je me suis souvenu de sa manière de contraindre les hommes à la respecter, dans les usines. Mais lentement, sa conviction dans le fait qu’elle méritait ce respect s’était érodée. Et tout à coup, mes propres mots ont résonné dans mes oreilles : Combien de moi-même étais-je prêt à renier pour me distancier d’elle ?

– Tu sais ce dont je me rappelle, Grant ?

Tout le monde a levé les yeux vers moi.

– Je me souviens quand on déchargeait des surgelés sur les quais près du lac.

J’ai jeté un coup d’œil à Edna. Le léger sourire sur ses lèvres était pour moi un cadeau.

Grant a hoché la tête.

– Ouais, c’était le bon vieux temps, pas vrai ?

J’ai secoué la tête.

– Des fois, c’était un cauchemar. Je ne voudrais clairement pas retourner en arrière, pendant les descentes dans les bars et les bastons de gens bourrés. C’était le bon vieux temps, mais seulement parce que je n’ai pas à le revivre.

Grant s’est penchée en avant.

– Tu ne voudrais pas revenir à cette période ?

J’ai ri.

– On me mettrait un flingue sur la tempe que je voudrais toujours pas. Le seul truc qui me manque c’est notre manière de nous serrer les coudes, d’essayer d’être une famille les unes pour les autres. Et c’est ce qu’on pourrait faire là maintenant.

Il était temps de changer de sujet. J’ai lancé un regard à Edna.

– Est-ce que Jan t’a dit que je cherchais à savoir ce que Al était devenue ?

Edna a levé les yeux vers Jan, pas vers moi. Jan a baissé les yeux.

– C’était peut-être pas une si bonne idée, gamine.

Edna a vu la colère flamboyer dans mes yeux.

– Elle est encore en vie ? ai-je demandé.

Silence. J’ai pris une grande inspiration et je me suis adressé à Jan avec des mots qui étaient en réalité destinés à Edna.

– Tu sais à quel point je tenais à Al. Si j’avais su que je risquais de ne plus jamais la voir, il y a des tas de choses que je lui aurais dites. Quand j’étais jeune, je croyais que j’avais une éternité devant moi. J’en suis revenue. Si elle est encore en vie, je veux la voir.

Edna a fixé sa bouteille de bière, l’air impassible. J’avais tellement peur d’exploser de colère que je me suis levé et je suis parti en trombe dans les toilettes des femmes, sans réaliser depuis combien de temps une telle chose ne m’était pas arrivée. Je me suis aspergé la figure d’eau froide.

Ça m’a surpris de voir Edna entrer.

– Je suis désolée, a-t-elle dit d’une voix douce, je sais que tu m’en veux salement.

On savait toutes les deux qu’elle ne parlait pas uniquement de Al, mais je refusais de l’admettre.

– Bon sang, Edna ! Je m’en fous si Al est dans le couloir de la mort, ou si elle est mariée, mère de famille et porte des talons hauts. Je l’aime et je veux la voir.

Mes dents se sont serrées.

– Je veux juste dire au revoir. C’est si dur à comprendre ?

Edna a secoué la tête.

– Non. C’est juste dur à faire.

Elle a levé le bras comme si j’étais un chien qui pourrait la mordre.

– S’il te plait, Jess. Ne m’en veux pas. C’est juste que c’est mieux de ne pas remuer certaines choses.

– J’ai pas besoin de toi pour prendre des leçons de vie !

J’ai essayé d’adoucir ma voix.

– Écoute, Edna. Il y a des choses qui me rongent plus que la douleur, comme le fait de me sentir tout le temps si impuissante. Je voulais retrouver Theresa, mais personne n’est foutu de me dire où elle est passée. Il y a des années, j’ai promis à une petite fille que je reviendrais, et sa mère refuse tout net de me dire où elle est. Et maintenant, tu me dis que Al est en vie mais que je ne peux pas la voir.

Edna m’a tourné le dos pendant que je poursuivais :

– Je vais te dire ce que j’ai déjà appris de cette visite, Edna. Je suis capable d’affronter beaucoup plus de douleur que ce que je pensais. Mais je ne sais pas quoi faire de toute cette frustration. Je veux trouver Butch Al.

– Ce n’est pas une bonne idée.

Edna a dit ça tellement simplement, comme si le sujet était clos.

– Comment oses-tu ? lui ai-je hurlé dessus. Tu n’as aucun droit de me cacher cette information !

Jan a ouvert la porte des toilettes. Frankie et Grant sont arrivées derrière elle.

– Tout va bien, ici ? a demandé Jan en fronçant les sourcils.

Edna et moi, on continuait de se toiser d’un regard furieux.

Grant a essayé de prendre les choses en main.

– Allez, on les laisse tranquilles, a-t-elle dit en tirant Jan par la manche.

Jan s’est dégagée le bras d’un coup sec.

– Qu’est-ce qui se passe, ici ?

Elle commençait à comprendre.

Je n’ai pas lâché Edna des yeux. Ma voix était glaciale d’ironie.

– C’est maintenant que tu te décides à me protéger, Edna ? C’est maintenant que tu veux me sauver ?

– Va te faire foutre, Jess, a murmuré Edna. Va te faire foutre. Al est à l’asile.

J’ai écarquillé les yeux.

– Sur Elmwood Avenue ? Elle est si près que ça ?

– Va te faire foutre, a répété Edna en sortant en trombe des toilettes.

Frankie et Grant nous ont laissées seules, Jan et moi, face à face.

– Gamine, je crois que tu ferais mieux de partir tout de suite, a marmonné Jan entre ses dents serrées.

– Je ne suis plus une gamine, lui ai-je répondu en la bousculant pour sortir.

***

En prenant brusquement les virages de la voie rapide, je me sentais connectée à la Triumph. Une puissance oubliée vibrait en moi. Cette exaltation s’est évanouie à l’instant où j’ai coupé le moteur sur le parking de l’asile. J’ai retiré mon casque et j’ai levé les yeux vers le bâtiment médiéval. Toutes les fenêtres étaient quadrillées de barres de fer. Un frisson glacial m’a parcouru. Mais ma volonté de voir Al était plus forte que mon envie de m’enfuir.

J’avais passé une longue nuit blanche sur la banquette arrière de la voiture d’Esperanza, garée dans la rue en face de la boutique de Jan et Edna. J’avais pensé toute la nuit à ce que je voulais dire à Al. Mais en prenant l’entrée des visiteurs, j’ai paniqué parce que je n’arrivais pas à me remémorer ce que j’avais voulu lui dire. J’en revenais toujours à deux choses simples que je ne lui avais jamais dites à voix haute : Merci et Je t’aime.

Quand la porte de l’ascenseur s’est ouverte, j’ai essayé de me rappeler l’étage que m’avait indiqué le surveillant. Sixième étage. C’était écrit en gras sur le grand badge « visiteur » en plastique qu’on m’avait donné à un moment au cours de la procédure.

– Vous êtes de la famille ?

J’ai cligné des yeux. C’est à moi qu’on posait la question. J’étais au poste des infirmières. Il était temps de me concentrer.

– Son neveu, ai-je répondu.

Elle a regardé des dossiers que je ne voyais pas.

– Hmmm, a-t-elle dit.

– Je n’ai pas vu ma tante depuis longtemps, elle est en forme ? ai-je demandé nerveusement pour faire la conversation.

L’infirmière m’a regardée par-dessus ses lunettes.

– Enfin, je veux dire…

J’ai arrêté de parler.

– J’ai bien peur qu’elle soit en thérapie, a dit l’infirmière pour clore la conversation. Je ne sais pas qui a pris votre rendez-vous, mais ça ne sera pas possible aujourd’hui.

Le rouge m’est monté aux joues.

– Il faut que je la voie aujourd’hui.

L’infirmière a enlevé ses lunettes et a appuyé une branche près de ses lèvres.

– Et pourquoi donc ?

Pendant un instant, j’ai eu peur qu’ils aient le pouvoir de me garder là, moi aussi, s’ils venaient à réaliser à quel point j’étais contrariée.

– J’ai pris un vol jusqu’ici, juste pour cette visite. Ça a été convenu avec sa famille, ma famille. Je dois reprendre l’avion pour rentrer travailler. Je n’ai pas vu ma tante depuis longtemps. J’ai peur qu’elle meure avant que je ne l’aie revue. Alors vous comprenez, c’est vraiment important pour moi.

L’infirmière était déconcertée. Elle s’est mise à chercher quelqu’un du regard.

– Est-ce que je ne pourrais pas attendre pendant qu’elle est en thérapie ? Ça prendrait combien de temps ? Une heure ? Cinquante minutes ?

– Elle est en kinésithérapie, Monsieur… Euhh…

Elle regardait le dossier médical de Al et s’interrogeait sur ma relation à elle, j’en étais sûr.

– Attendez ici, s’il vous plait, m’a-t-elle dit en m’indiquant une rangée de chaises.

Je me suis assise nerveusement. Est-ce qu’elle savait que je n’étais pas son neveu, est-ce qu’elle allait appeler la famille ? Est-ce que le travestissement était encore puni par la loi ? Est-ce qu’ils pouvaient faire usage de la force pour me garder ici ? Je sentais leur pouvoir sur moi. Plus que tout, ils avaient le pouvoir de m’empêcher de voir Al. Une heure est passée. J’ai remarqué l’infirmière qui chuchotait quelque chose à un docteur. Je voulais sortir de là, mais je ne voulais pas partir sans Al.

– Monsieur… Euhh…

L’infirmière se tenait devant moi. Je me suis levé d’un bond. Elle a tourné les talons sans un mot et s’est éloignée. J’ai foncé pour la rattraper. Une fois arrivée dans une salle de séjour, elle s’est arrêtée et a pointé du doigt une rangée de fenêtres.

J’ai regardé dans cette direction.

– Ah, vous avez dit en kinésithérapie ? Est-ce que c’est pour ça que Al… Tata est là ?

– Elle a eu une attaque pendant son séjour ici. Elle a perdu l’usage d’un de ses bras et d’une de ses jambes.

– Est-ce qu’elle peut marcher ?

L’infirmière a repoussé ses lunettes sur l’arête de son nez, signalant que la conversation touchait à sa fin.

– Elle ne fait rien. Elle reste assise et regarde dans le vide. Je doute qu’elle vous reconnaisse, a-t-elle dit par-dessus son épaule en s’éloignant.

Elle m’a laissé plantée là, morte de trouille.

Les rais de lumière entre les barreaux illuminaient des particules de poussière qui tourbillonnaient comme une tempête de neige. Une dizaine de patients étaient dans la salle de séjour. Quelques-uns se parlaient à eux-mêmes.

– Jeune homme, tu n’aurais pas dû venir, m’a réprimandé une vieille femme.

Son doigt noueux pointé vers mon nez soulignait ses propos.

– Ça n’apportera rien de bon ! Je te l’ai déjà dit. Je te l’ai répété encore et encore ! Je te l’ai dit, je te l’ai dit !

Elle était vieille et vraiment très belle, non pas malgré son âge, mais en raison de son âge. J’ai souri et je suis passé calmement devant elle, en espérant qu’elle n’était pas un Oracle.

Ce n’était pas difficile de reconnaitre Butch Al. Elle était assise en face des fenêtres, affalée dans le fauteuil. Elle regardait à travers, ou peut-être qu’elle fixait les fenêtres elles-mêmes, je n’aurais pas su le dire. Elle portait une blouse d’hôpital et des pantoufles. Un de ses bras était maintenu par une attelle en plastique. En me rapprochant, j’ai vu qu’il était attaché au fauteuil par une bande de drap.

– Elle ne parle pas aux mortels, a dit l’Oracle derrière moi. Elle écoute des voix que tu n’entends pas. Elle ne peut pas t’entendre.

J’ai souri par-dessus mon épaule.

– Ça va aller, l’ai-je rassurée, je suis un fantôme.

La vieille femme s’est rapprochée et a scruté mon visage.

– Ça alors, que je sois bénie ! s’est-elle exclamée en se signant.

– C’est un fantôme en chair et en os, a-t-elle annoncé aux patients qui n’avaient pas l’air de l’écouter.

J’ai rapproché une chaise de celle de Al. D’une certaine manière, elle avait énormément changé. Presque tous ses cheveux étaient blancs et plus longs que je ne les avais jamais vus. Dans le temps, je me serais moqué d’elle parce qu’elle ressemblait à Prince Vaillant6. Bien sûr, si on avait été dans le temps, elle aurait été se faire couper les cheveux.

Je me suis assise à côté d’elle. Le visage de Al m’a rappelé le lit asséché d’une rivière, creusé par des courants taris. Ses joues avaient l’air si douces que j’ai dû me retenir de les caresser. À la fixer de si près, je me suis sentie intrusive. Je me suis donc assis de nouveau dans le fauteuil. D’un autre côté, Al avait à peine changé. Tout en elle me semblait familier et réconfortant.

J’ai regardé par la fenêtre. Je voulais voir ce qu’elle voyait, et lui donner le temps de sentir ma présence. Un mur en brique avec des barreaux aux fenêtres bouchait la moitié de la vue. L’autre partie donnait sur le parking. En me penchant en avant, je pouvais voir la moto de Jan. J’ai pensé un instant que Al avait dû me voir arriver et qu’elle savait, d’une manière ou d’une autre, que c’était moi. Bien sûr, c’était dans mon imagination.

Derrière le parking, il y avait une bande de gazon et quelques arbres. Des mouettes tournoyaient dans tous les sens dans le ciel lointain. Je me suis imprégnée de tout ça comme si j’avais regardé cette vue pendant des années et que je n’avais plus aucun espoir de voir un autre paysage à l’horizon. C’est à ce moment que j’ai su que je voyais exactement ce que voyait Al.

– Y’a pas grand chose à regarder, hein ? ai-je dit à voix haute, presque pour moi-même.

Al m’a lancé un regard, l’espace d’un instant. Ses yeux étaient vitreux comme si elle souffrait d’une cataracte émotionnelle. Puis elle s’est remise à regarder par la fenêtre.

J’ai mis les pieds sur le rebord de la fenêtre et je me suis appuyée en arrière.

– Jeune homme, ne faites pas ça, s’il vous plait, m’a réprimandé une infirmière.

Je me suis redressé sur mon siège, contrarié. Al m’a de nouveau lancé un coup d’œil puis a regardé ailleurs. Pendant un instant, j’ai cru que je l’avais vue sourire, mais j’avais tort.

Al était enfermée dans une forteresse. Je ne savais pas comment escalader ses murs. Je me suis souvenue d’un conte de fée où le prince charmant devait escalader une montagne de glace pour libérer la femme qu’il aimait. Je n’arrivais pas à me rappeler comment il y était parvenu.

J’avais lu quelque part que les personnes dans le coma peuvent t’entendre. Je savais bien qu’elle n’était pas dans le coma, mais je me suis dit que ça ne pouvait pas faire de mal de lui parler.

J’avais presque l’impression que toutes ces années ne s’étaient pas écoulées. Si je parvenais à trouver les bons mots, on pourrait juste reprendre la conversation qu’on avait interrompue un quart de siècle auparavant.

– Al, j’ai dit doucement.

J’ai regardé autour de moi, mais personne à part l’Oracle ne faisait attention à nous.

– Al, c’est moi, Jess. Peut-être que tu me reconnais pas, mais peut-être que si tu me regardais, tu me reconnaitrais.

Al n’a pas bougé, mais pour pouvoir me concentrer sur ce que j’avais à lui dire, j’ai fait comme si elle s’était rapprochée et qu’elle écoutait.

– Il y a des choses que j’aurais dû te dire, Al, mais j’ai toujours cru que je te reverrais. Tu sais, c’est comme ça les gosses, ils croient que rien ne s’arrêtera jamais.

J’ai cru que Al hochait la tête. C’était peut-être mon imagination. J’ai tout doucement mis ma main sur son bras et j’ai longuement regardé son profil, avec intensité. Quelques minutes plus tard, elle s’est tournée et m’a regardé, puis a détourné le regard. Dans ce bref instant, je l’ai vue jeter un coup d’œil au-dessus du mur derrière lequel elle était retranchée.

– Al, ai-je essayé de dire, mais je me suis étranglée avec mes mots.

J’ai posé mon front sur son bras et j’ai pleuré. Je n’arrivais plus à me maintenir droite. J’ai ravalé mes larmes et je me suis essuyé les yeux. J’ai fouillé dans mes poches à la recherche d’un kleenex. J’en ai vu un apparaitre devant mon nez, tendu brusquement par l’Oracle. J’ai hoché la tête pour la remercier.

– Butch Al, ai-je dit doucement, si tu peux m’entendre, s’il te plait, hoche juste la tête, cligne des yeux, fais quelque chose.

Elle s’est tournée et m’a regardé.

– Al, ai-je dit avec un sourire.

Sa main s’est refermée sur mon bras comme des griffes. Son visage s’est tordu de colère.

– Ne me ramène pas en arrière, a-t-elle grogné.

– Enfuis-toi, maintenant ! m’a avertie l’Oracle.

– Non, ai-je dit.

Je pouvais entendre la peur dans ma voix. Je ne fuirais pas Al. J’étais prêt à affronter n’importe quoi. Cet instant était tout ce que j’avais avec elle, et ça allait être le dernier.

– Ne me ramène pas, a répété Al.

Ses ongles sont entrés dans la chair de mon bras. J’ai essayé de me calmer.

D’un coup, j’ai compris ce qu’elle était en train de dire et j’ai eu honte. Comment Al avait-elle survécu ? En oubliant, en plongeant dans le sommeil, en s’en allant ! Elle était entrée en clandestinité. Elle s’était cachée pour se mettre en sécurité exactement comme je l’avais fait.

J’ai affronté son regard. Ses yeux étaient d’acier mais ils se remplissaient de larmes. Tout comme les miens. J’ai posé ma main libre sur ses doigts, doucement, et ils ont commencé à se détendre.

– Je suis désolée, ai-je dit, pardonne-moi, Al. C’était égoïste. Jusqu’à maintenant, je ne m’étais pas rendu compte que je faisais ça pour moi. Je n’avais pas réfléchi à ce que ça te ferait. Les gens ont essayé de me le dire, mais je n’ai pas écouté.

Je me suis couvert le visage avec les mains.

– Retourne là où tu vas pour être tranquille, je ne t’embêterai plus. Je suis désolée.

– C’est bon, gamine, a dit la voix familière d’une vieille amie. Ça va.

J’ai levé les yeux et j’ai vu Butch Al me sourire. Les larmes ont coulé le long de mes joues. Elle les a essuyées d’une main. Je pouvais sentir l’effort qu’elle devait fournir pour lever le bras.

– T’as l’air en forme, a-t-elle dit. Est-ce que quelqu’un d’autre peut te voir, ou c’est juste moi ?

– Je suis réelle, mais il n’y a que toi qui peux me voir.

Al a regardé au-dessus de ma tête puis elle a baissé ses yeux vers les miens.

– T’as l’air jeune, elle m’a dit.

J’ai souri :

– Je vais avoir quarante ans dans quelques années, si je joue les bonnes cartes.

Al a hoché la tête et s’est tournée vers la fenêtre.

– Ça me rappelle le bon vieux temps.

Elle se souvenait !

Un nuage orageux, chargé d’émotions est passé sur son visage. Elle s’est tournée vers moi avec colère.

– Ne remue pas le passé. Ne me ramène pas, je suis morte.

Je me suis écarté d’elle, puis je me suis forcé à me rapprocher de nouveau.

– T’es pas morte, Al. T’as juste été salement blessée. Tu t’es bien battue pendant longtemps, mais ils t’ont fait très mal. T’as été géniale.

Elle a tourné la tête vers moi et l’a laissée tomber. Ses mains m’ont agrippé le bras :

– C’est juste que je ne pouvais pas, c’est que… Je…

Je pris un ton grave, doux comme celui d’une amante.

– T’inquiète pas, tout va bien. Tu t’es tellement bien battue que maintenant t’as besoin de te reposer. Tout va bien, Al.

Elle a posé la main sur ma tête. Sous son poids, je me sentais comme un enfant.

– C’est Jackie qui t’a coupé les cheveux ?

J’ai hésité un instant, puis j’ai souri et j’ai hoché la tête.

Al m’a serré le bras.

– Gamine, dis-lui que je suis désolée.

J’ai posé la main sur les siennes.

– Jackie m’a dit qu’elle n’était pas fâchée, Al.

Elle a scruté mon visage pour vérifier que c’était vrai.

– C’est vrai, ai-je menti, elle te dit de ne pas t’en faire. Elle t’aime, Al. Il n’y a pas un jour qui passe sans qu’elle pense à toi, tout comme moi.

Al a souri et m’a tapoté la joue.

– Al, j’ai dit.

Mais son esprit était parti, comme un coup de vent qui claque une porte.

– Al ?

Elle regardait par la fenêtre. Sa température corporelle est redescendue de quelques degrés.

– Elle est partie, a dit l’Oracle.

– Al, ai-je dit en lui secouant le bras légèrement. Al, s’il te plait, ne pars pas. Pas déjà, s’il te plait, donne-moi juste une minute de plus.

Je me suis détesté de faire ça. Juste quelques instants plus tôt, j’avais juré que je la laisserais repartir en paix, et maintenant j’étais de nouveau en train d’essayer de la ramener. Ma lèvre a commencé à trembler, puis ça a été mon menton tout entier. Ma mâchoire me faisait mal. J’avais eu une deuxième chance dans ma vie de lui dire que je l’aimais, et je l’avais laissée passer exactement comme quand j’étais ado. Et comme une enfant, je ne voulais pas partir avant qu’elle m’ait rassuré en me disant qu’elle m’aimait aussi. Je me suis approchée et j’ai entouré son cou de mes bras.

– Je suis désolé, ai-je dit. Je vais te laisser, Al.

Les larmes ne voulaient pas s’arrêter.

– C’est juste que j’ai fait toute cette route, après toutes ces années, pour te dire à quel point je t’aime. Et maintenant c’est trop tard. Je voulais te remercier. Si tu n’avais pas été là, je n’aurais jamais su que j’avais le droit d’être moi-même. Tu m’en as assez appris pour me maintenir en vie toutes ces années. Il n’y a pas un jour qui passe sans que je te sois reconnaissante pour tout ce que tu m’as donné. Tu as été tellement importante dans ma vie, Al. J’ai toujours voulu devenir quelqu’un qui te rendrait fière. Al, je t’aimais déjà à l’époque, et je t’aime encore maintenant.

J’ai essuyé les larmes sur mon bras à deux reprises avant de réaliser qu’elles ne venaient pas de mes yeux.

– Je te l’ai dit, t’aurais pas dû venir, a chuchoté l’Oracle par-dessus mon épaule.

– Non, c’était important de venir, j’ai répondu.

Je me suis levée et j’ai passé les bras autour de Al, encore une fois. Je l’ai embrassée doucement sur le haut de la tête et j’ai laissé mes lèvres s’attarder sur ses cheveux.

– Je t’aime, Butch Al, ai-je chuchoté.

L’infirmière me regardait depuis le pas de la porte. Je me suis redressé pour partir.

L’Oracle s’est signée.

– Dieu vous bénisse, a-t-elle dit en me regardant et en secouant la tête.

Tout doucement, j’ai pris sa main dans les miennes et je l’ai embrassée légèrement. Elle a baissé les yeux et elle a rougi.

– Au revoir, Grand-mère, ai-je répondu. Merci de m’avoir laissé venir.

***

J’ai poussé la Triumph dans l’allée derrière Blue Violets. J’ai trouvé Jan et Edna à l’intérieur de la boutique. Elles avaient toutes les deux un air sinistre. Edna évitait de croiser mon regard et Jan bouillonnait. Je suis allé dehors derrière la serre et j’ai attendu que Jan me suive. Elle est restée à un mètre de moi, les poings serrés sur sa taille.

– Putain, mais pourquoi tu m’as rien dit ? m’a-t-elle interpellé.

– C’était pas à moi de le faire, ai-je dit en haussant les épaules. Je ne voulais pas m’immiscer entre vous deux.

Jan s’est approchée.

– T’y arriverais pas, même si tu voulais.

La mâchoire serrée, j’ai inspiré entre mes dents.

– Je le sais bien, figure-toi. Je n’ai pas pu retenir Edna. Mais est-ce que je vais te perdre, toi aussi ? Je ne t’ai rien fait, à toi. C’est pas juste.

– Juste ?

Jan a secoué la tête.

– Ça n’a pas à être juste. J’ai le droit d’être en colère.

– Non, t’as pas le droit, lui ai-je crié. Toi, t’es celle qui l’a. Toutes les deux, vous êtes ensemble. C’est moi qui ai le droit d’être blessée.

– T’es venue baiser ma copine dans mon dos ! a gueulé Jan.

– Quoi ?

Je me suis frappé la cuisse.

– Tu rigoles ?! Ça faisait douze ans que vous n’étiez plus ensemble, toi et Edna !

De toute évidence, Jan ne voyait pas la logique. J’ai souri.

– Qu’est-ce qui te fait rire ? a-t-elle demandé.

J’ai haussé les épaules.

– T’es en colère contre moi parce que je suis sortie avec Edna douze ans après que vous ayez rompu. Je suis en colère contre Edna parce qu’elle s’est remise avec toi presque une décennie après qu’elle et moi on ait arrêté de se voir. Tu sais ce que je pense ?

Jan a donné un coup de pied dans le ciment.

– J’en ai pas grand-chose à foutre de ce que tu penses.

J’ai haussé les épaules.

– Je vais te le dire quand même. Je pense qu’il n’y a pas assez d’amour pour tout le monde. Et je vais te dire ce que je pense d’autre. Nous toutes, ça fait un sacré bout de temps qu’on se connait. On a réellement besoin les unes des autres, même si on est vraiment en colère là maintenant.

Ma voix s’est adoucie.

– Je vais parler pour moi. J’ai vraiment besoin de toi, Jan. Je ne t’ai pas trahie. J’ai toujours été ton amie.

Jan a secoué la tête.

– Laisse couler pour le moment, c’est tout. Mais me dis pas que j’ai pas le droit de ressentir ce que je ressens.

J’ai haussé les épaules.

– J’ai juste peur de te perdre. Et si je laissais passer un peu de temps puis que j’essayais de rassembler assez de courage pour t’appeler ? Qu’est-ce que t’en dirais ? Est-ce que tu me reparlerais ?

Jan a soupiré.

– Laisse faire le temps.

Je lui ai jeté les clés de la moto et je me suis tournée pour partir.

– Tu l’as vue ? a lancé Jan dans mon dos.

– Ouais.

– Elle t’a reconnue ?

J’ai hoché la tête.

– C’était dur ?

Je pouvais sentir la tristesse dans mon sourire.

– Ça aurait été dur de toute façon. J’ai déjà eu du mal à supporter la simple idée que des inconnus la touchent et contrôlent son corps. Ça m’a vraiment fait très peur. Quand j’étais gosse, je regardais Al et je voyais en elle celle que j’allais devenir. Je l’ai regardée aujourd’hui et je me suis dit que c’était peut-être mon avenir à moi aussi.

Jan a haussé les épaules.

– Tu peux pas savoir ce qui t’attend au bout de la route.

Ma voix est descendue d’un ton.

– J’ai aussi pensé au suicide d’Edwin. J’étais persuadée que Ed serait toujours là. Puis elle s’est flinguée. Soudainement, j’ai voulu une deuxième chance. Mais c’était trop tard, elle était partie. Alors je l’ai enterrée dans ma mémoire parce que ça faisait trop mal. Peut-être que là aussi j’avais peur que son suicide reflète mon avenir.

Je me suis frotté le visage.

– Je dois y aller, Jan.

Elle a hoché la tête et elle m’a tourné le dos pour retourner à l’intérieur.

– Jan. Dis au revoir de ma part à Edna. Tu veux bien ?

Jan m’a répondu par-dessus son épaule.

– Pousse pas trop, gamine.

***

Je me suis arrêté sur le gravier en face de la maison de la mère de Ruth, et j’ai attendu dans la voiture jusqu’à ce que quelqu’un vienne à la porte. La brume drapait les collines. La surface du lac Canandaigua reflétait un bleu éclatant. J’ai entendu la porte d’entrée s’ouvrir. Patsy Cline était en train de chanter. Crazy for thinking that my love could hold you7.

Ruth m’a appelé.

– Viens à l’intérieur, chérie.

Elle avait l’air plus heureuse et plus détendue que la dernière fois que je l’avais vue.

Ruth m’a présenté à sa mère – Ruth Anne – et à sa tante Hazel. Elles venaient tout juste de finir leurs conserves de tomates. Elles portaient toutes les trois le même genre de tablier à fleurs. Quand je suis entrée, elles étaient en train de rire à gorge déployée. Hazel a essuyé des larmes de ses yeux.

– On était juste en train de se raconter des vieilles histoires.

– Viens t’asseoir dans la cuisine, mon petit. T’as mangé ? Est-ce que je peux te faire quelque chose ? m’a demandé la mère de Ruth.

J’ai jeté un coup d’œil à Ruth. Elle a souri et elle a hoché la tête.

– Oui, m’dame. Ce serait vraiment très gentil de votre part.

– Appelle-moi Anne. Tout le monde m’appelle par le nom de ma mère. Qu’est-ce que tu dirais d’une grosse part de tarte au sureau ?

– Oh oui. Volontiers !

Anne a posé une énorme part de tarte devant moi.

– Mange tout, maintenant. T’es en pleine croissance, mon garçon.

Ruth m’a regardée d’un air anxieux. Des yeux, je lui ai dit que ça ne faisait rien.

– Maman, Jess est mon amie de New York dont je t’ai parlé. Avant, elle vivait à Buffalo.

Hazel a roulé des yeux.

– Les filles, je sais pas comment vous faites pour vivre à New York avec tous ces…

– Tante Hazel !

Ruth l’a coupée en plein milieu de sa phrase.

– Je voulais rien dire de mal, a dit Hazel. Je pense juste que…

Anne l’a interrompue :

– Hazel, mange ta tarte.

J’ai levé les yeux au ciel de plaisir.

– C’est vous qui avez fait cette tarte ?

Hazel a souri.

– Anne fait la meilleure tarte au sureau de toute la vallée. Demande à qui tu veux. T’as déjà mangé une tarte aussi bonne ?

Ruth a baissé les yeux.

– Et ben, ai-je dit, j’ai déjà mangé la tarte au sureau de Ruth.

J’ai regardé autour de moi nerveusement pour voir si je n’avais pas agacé quelqu’une en utilisant le nom par lequel je connaissais mon amie. Ruth a haussé les épaules.

– Il faut bien dire, m’dame, je peux sentir la tradition familiale dans la tarte de votre enfant.

– Hou ! Jolie, la pirouette, a dit Anne en souriant, pendant que je dévorais la tarte.

Hazel s’est tordue de rire.

– Anne, tu te souviens de la fois où tu as tué ton premier cerf ?

Hazel a commencé à raconter l’histoire :

– C’était une fille de la ville quand elle a épousé mon frère Cody. Le premier hiver qu’elle a passé ici, elle était quasiment bonne à rien. Ça remonte à cinquante ans, maintenant. Alors, un matin au petit-déjeuner, mon frère lui dit qu’il va aller chasser. Il lui dit que la viande de cerf les aiderait à tenir pendant l’hiver et que tôt ou tard, elle allait devoir apprendre à la préparer. Je lui avais dit que je lui montrerais comment faire. Mais c’était une tête de mule. Elle a dit à Cody : « C’est moi qui vais aller tuer ce satané cerf, c’est la partie facile. Toi, tu t’occupes de le préparer ! » Bon, mon frère a juste rigolé, et il est monté se raser.

Anne a repris l’histoire en cours :

– Alors, j’étais en train de faire la vaisselle, juste ici.

Elle a montré l’endroit du doigt.

– J’étais en train de me demander dans quoi je m’étais fourrée en me mariant avec cet homme, pour commencer. Bref, je regarde par la fenêtre de la cuisine et là, je vois ce cerf dans la clairière dehors. J’y ai même pas réfléchi une seconde. J’ai attrapé un des flingues de Cody et j’ai tué le cerf. J’ai couru dehors et j’ai commencé à le trainer par les bois. C’était lourd, mais j’étais tellement en rogne contre Cody que j’avais la force d’un taureau. Il redescend quelques minutes plus tard et il y a un cerf sur le sol de la cuisine. Je lui ai dit : « Maintenant, c’est toi qui nettoies ce putain de truc. »

Je savais que les rires avaient résonné dans la cuisine comme ça pendant tout le weekend.

– Ah, j’aurais tellement aimé avoir un appareil photo pour te montrer la tête de Cody. Je la revois encore aujourd’hui, s’est esclaffée Anne.

Son sourire a vacillé.

– J’aurais aimé que tu puisses le rencontrer, elle m’a dit. Je pense que tu l’aurais beaucoup aimé. C’était vraiment un homme bien.

Elle a soupiré.

– Tu reveux de la tarte ?

J’ai hoché la tête vigoureusement. Ruth a secoué la sienne.

– Tu vas vomir violet partout dans la voiture.

Anne a mis les mains sur les hanches.

– Ce garçon ne va pas quitter la vallée sans avoir gouté ma tarte aux raisins.

J’ai levé les mains en signe de rémission.

– Oui, m’dame.

– Voilà qui est mieux, a-t-elle dit en posant devant moi une part encore plus grosse.

Anne, Hazel et Ruth m’ont observé gouter la première bouchée. Je me suis frappé la poitrine.

– Je dois sans doute être morte et montée au paradis ! C’est la meilleure tarte que j’ai jamais mangée de toute ma vie !

Anne rayonnait de plaisir.

– Robbie, tu vas emmener quelques-unes de mes tartes avec toi.

Ruth a haussé les épaules.

– Je lui cuisinerai mes propres tartes, maman. Je monte faire mes bagages. Après, on va devoir y aller.

Anne lui a crié dans les escaliers :

– Chérie, regarde dans mon coffre en cèdre. Il y a le tablier de ta grand-mère dedans. Tu voudras sans doute le prendre avec toi.

Hazel est sortie chercher du bois à l’arrière. Anne s’est levée de sa chaise avec difficulté.

– C’est pas facile de vieillir, m’a-t-elle dit.

Je me suis levée avec elle.

– J’ai justement pensé à ça, ces derniers temps. Pour vous dire la vérité, je ne m’attendais pas à vivre aussi longtemps.

Anne est venue près de moi.

– Ça viendra bien assez vite. Mais t’as tout le reste de ta vie devant toi. Perds pas ton temps à te faire du souci pour ça.

Son sourire s’est effacé.

– T’es un glaneur aussi, n’est-ce pas ? Tout comme mon Robbie. Tu sais ce que c’est qu’un glaneur ?

J’ai secoué la tête.

– Quand le paysan a fini sa récolte, il laisse les glaneurs ramasser les restes qu’ils trouvent. Je voulais plus que ça pour mon enfant. J’imagine que tu mérites plus que ça, toi aussi.

J’ai haussé les épaules.

– Eh bien, on fait ça avec toute notre dignité. Et Robbie – Ruth – elle est vraiment aimée par ses amis à New York.

Anne a hoché la tête sans sourire.

– Elle est vraiment aimée ici aussi. Les gens ne la comprennent peut-être pas, et ils ne savent peut-être pas toujours quoi dire, mais ils savent qu’elle est des nôtres.

Ruth est redescendue.

– T’es prête, Jess ?

Hazel et Anne se sont agitées autour de Ruth, la prenant dans leurs bras et l’embrassant.

Anne m’a appelé.

– Allez, Jess, viens ici.

Elle a passé ses bras autour de moi. Le contact physique était quelque chose que je n’avais jamais pu prendre pour acquis.

– Tu reviens quand tu veux, tu m’entends ? Et je te referai une tarte aux raisins à te couper le souffle.

– Merci, ai-je dit en rougissant.

– Prends bien soin de mon enfant, a-t-elle chuchoté.

Je lui ai serré l’épaule.

– Oui, m’dame.

Ruth et moi avons roulé en silence à travers les collines couvertes de vignes. Je sentais l’odeur du raisin. Pour Ruth, c’était le parfum de la maison.

– Tu veux que je prenne le relai pour conduire, Jess ? a-t-elle demandé l’air endormie.

– Ouais, bientôt, je crois.

– Alors je vais avoir besoin de café. On aurait dû remplir le thermos avant de partir.

Je l’ai regardée nerveusement.

– Tu penses qu’on devrait prendre le risque de s’arrêter à un restaurant ?

Elle s’est redressée et a soupiré.

– On a besoin de café. Arrête-toi à ce snack. Vivons dangereusement.

J’ai rigolé.

– Ouais, comme si c’était pas déjà le cas !

Personne n’a fait attention à nous dans le snack. Des hommes avec des chemises en flanelle et des casquettes trucker8 se racontaient leurs histoires, assis dans les box et aux tables. La serveuse avait l’air lasse. On est restées face à la caisse, prêtes à payer, pressées de partir avant qu’il n’y ait de problème. Un homme est sorti de la cuisine. Il faisait moins d’un mètre de haut. Il a grimpé sur un tabouret derrière le comptoir pour nous encaisser. Il a regardé le visage de Ruth, puis le mien. Son air s’est adouci. Ruth et moi, on s’est regardées timidement, puis on lui a souri. Il nous a répondu d’un large sourire.

– Comment se passe votre voyage, les filles ?

Ruth et moi, on s’est regardées avec de grands yeux et on a eu un petit rire. Je me suis penchée en avant.

– Ça a été un voyage incroyable. Et apparemment, on y a survécu. Jusqu’à maintenant, en tout cas. Et le tien ?

Son sourire était une succession d’expressions.

– Ça s’est pas passé comme je l’avais imaginé, mais ça a fait de moi quelqu’un avec qui je peux vivre.

Ruth lui a serré la main.

– T’es du coin, toi aussi ?

Il a hoché la tête.

– Je suis né et j’ai grandi ici. Je m’appelle Carlin.

Ruth a souri.

– Je suis de Vine Valley. Je m’appelle Ruth. Jess vient de Buffalo. On rentre à New York.

Ses yeux se sont illuminés.

– J’ai envie de partir d’ici. J’aimerais aller dans une grande ville où il n’y a jamais de temps mort.

Ruth a ri.

– Alors Manhattan est faite pour toi.

– Viens avec nous, je lui ai dit. Allez ! On monte tous ensemble dans la voiture et on y va.

Carlin a secoué la tête tristement.

– Il y a une partie de moi qui aimerait être le genre de personne à pouvoir faire ça. Mais il y a des gens que j’aime ici. Je vais devoir me libérer plus lentement que ça.

Ruth a gribouillé son nom et son numéro au dos d’une serviette.

– Appelle-nous. Viens nous rendre visite. On te montrera pourquoi on aime New York.

J’ai hoché la tête.

– On te montrera aussi pourquoi on la déteste.

Il s’est rapproché.

– Vous êtes vraiment sérieuses, les filles ?

Je me suis inclinée de sorte que mon front touche pratiquement le sien.

– La vie est trop courte pour être hypocrites.

Carlin m’a tapoté la joue.

– Qu’est-ce que vous diriez d’une bonne tarte aux pêches toutes fraiches pour la route ? Helen, apporte-moi la tarte, s’il te plait.

Au moment où Carlin et Ruth se sont dit au revoir, j’ai pu voir à quel point sa toute petite main à lui était belle quand il a serré sa très grande main à elle. On s’est fait nos adieux.

Ruth et moi, on est retournées à la voiture. Je nous ai servi une tasse de café chacune.

– Tu crois qu’on aura des nouvelles de Carlin ?

Elle a hoché la tête.

– Je veux bien parier que oui.

Ruth a posé sa main sur mon bras.

– Comment c’était, Buffalo ? Est-ce que t’as trouvé ce que tu cherchais ?

J’ai soupiré.

– Je sais pas. À chaque fois que je vais chercher quelque chose, je trouve quelque chose d’autre. Je te raconterai le voyage plus tard. Mais là, je suis trop fatiguée pour démêler tout ça. Et toi ?

Ruth a soupiré.

– C’était un patchwork.

Elle s’est appuyée en arrière et m’a embrassé sur la joue. Je me suis senti rougir.

– C’est bien de se souvenir d’où on vient. Mais maintenant, je suis prête à rentrer à la maison, a-t-elle dit.

Elle m’a serré la main.

– Allez, Jess. On rentre à la maison.

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1 Autoroute de l’État de New York.

2 Situé à Canandaigua, le Roseland Amusement Park est un des plus importants parcs d’attraction des États-Unis, fermé en 1985.

3 Raccourci pour Young Urban Professionnel, yuppies désigne les jeunes cadres, ingénieurs, travailleurs de la haute finance vivant au centre ville des métropoles ; et symbolisant l’argent, la réussite et le système capitaliste.

4 Ginger ale : boisson à base de gingembre, sans alcool.

5 Straight up en anglais. Leslie Feinberg joue ici sur le double sens du mot straight, qui signifie à la fois pur pour un whisky et hétéro.

6 Prince Vaillant : personnage aux cheveux mi-longs d’une bande dessinée historique du même nom, dont l’action se passe au Moyen-Âge, diffusée dans les journaux aux États-Unis depuis les années 1930.

7 « Folle de penser que mon amour pouvait te retenir », paroles de la chanson Crazy, 1965.

8 Casquette de baseball avec visière courbée et rigide, elle symbolise la casquette populaire états-unienne.

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