Chapitre 26

26

Alors que je grimpais les marches du métro de Christopher Street, j’ai entendu les mots lesbienne et gay prononcés dans un micro. Quand j’ai atteint le niveau de la rue, je me suis retrouvé au milieu d’un rassemblement. Une centaine de personnes écoutait des prises de parole.

J’avais déjà vu des manifestations gays auparavant. Je m’étais toujours arrêtée pour les regarder en restant de l’autre côté de la rue, fière que ce jeune mouvement n’ait pas été réexpédié violemment dans le placard. Mais je finissais toujours par tourner les talons, m’en sentant exclu, et isolé. Cette fois-ci, une voix m’a arrêté sur mon chemin. C’était un jeune homme qui avait pris le micro. D’une voix forte et tremblante d’émotion, il décrivait comment il avait été contraint et forcé de regarder un gang battre son amant à mort à coup de battes de baseball.

– Je l’ai regardé mourir là, sur le trottoir, a-t-il raconté en pleurant, et je n’ai pas pu le sauver. Il faut qu’on fasse quelque chose, ça ne peut pas continuer comme ça.

Il a tendu le micro à une femme dont les cheveux étaient enveloppés dans un éclatant tissu africain. Elle a encouragé d’autres personnes à monter et à parler.

Une jeune femme de la foule est venue sur scène. Sa voix était à peine perceptible, même avec le micro :

– Il y avait ces mecs dans mon quartier, dans le Queens… Ils nous gueulaient souvent des trucs à ma compagne et à moi. Une nuit, je les ai entendus derrière moi. J’étais seule. Ils m’ont trainée dans le parking derrière la quincaillerie et m’ont violée. Je n’ai rien pu faire pour les arrêter.

Des larmes incontrôlables ont ruisselé le long de mes joues. L’homme à côté de moi a posé sa main sur mon épaule. Ses yeux étaient également emplis de larmes.

– Je n’ai jamais raconté à ma compagne ce qui s’était passé, a-t-elle murmuré dans le micro. Si je lui avais dit, j’aurais eu l’impression qu’ils nous avaient violées toutes les deux.

***

Alors qu’elle descendait de l’estrade, j’ai pensé : c’est ça le courage. Ce n’est pas seulement survivre au cauchemar, c’est en faire quelque chose après. C’est être assez forte pour en parler à d’autres personnes. C’est essayer de s’organiser pour changer les choses.

Et soudain, mon propre silence m’a rendu malade à un tel point qu’il me fallait absolument prendre la parole moi aussi. Ce n’était pas tant quelque chose de précis qui me brulait les lèvres. Je ne savais même pas ce qui allait sortir. J’avais seulement besoin, pour une fois, d’ouvrir la bouche et du plus profond de ma gorge, sentir ma propre voix. Et j’avais peur de ne plus jamais trouver le courage de le faire si je laissais passer ce moment.

Je me suis rapprochée de la scène. J’étais à deux doigts de trouver ma voix. La femme qui animait m’a regardée.

– Tu veux parler ? m’a-t-elle demandé.

J’ai hoché la tête, prise de vertige à cause de l’anxiété.

– Allez monte, frère, m’a-t-elle encouragée.

Mes jambes arrivaient à peine à me porter sur scène. J’ai regardé les centaines de visages tournés vers moi.

– Je ne suis pas un homme gay.

J’ai été surpris d’entendre ma propre voix amplifiée.

– Je suis une butch, une il-elle. Je ne sais pas si les gens qui nous haïssent nous appellent encore comme ça. Mais à lui seul, ce qualificatif a forgé mes années d’adolescence.

Tout le monde s’est tu alors que je parlais. Je savais qu’ils écoutaient. Je savais qu’ils m’avaient entendu. J’ai remarqué une fem qui semblait avoir mon âge, debout vers l’arrière de la foule. Elle hochait la tête pendant que je parlais, comme si elle me reconnaissait. Ses yeux étaient pleins de la chaleur des souvenirs.

– Je sais ce que c’est que d’être blessée, ai-je continué. Mais je n’ai pas l’habitude d’en parler. Et je sais riposter, mais je sais surtout comment le faire seule. C’est une façon difficile de se battre, parce qu’en général je suis en infériorité numérique. Donc en général, je perds.

Sur les côtés de la manifestation, une drag queen plus âgée a lentement agité la main au-dessus de sa tête, en guise de témoignage silencieux.

– J’observe les manifestations et les rassemblements depuis l’autre côté de la rue. Une part de moi se sent très proche de vous toutes, mais je ne sais pas si je suis la bienvenue à vos côtés. Beaucoup d’entre nous sont à l’extérieur de ces mouvements, mais ne veulent pas y rester. On est traqués et tabassés. On est en train de crever là-dehors. On a besoin de vous, mais vous avez aussi besoin de nous. Je ne sais pas ce qu’il faudrait pour changer vraiment le monde. Mais ne pourrions-nous pas nous rassembler et tenter de chercher ensemble ? Ne pourrions-nous pas élargir le nous ? N’y a-t-il pas un moyen de nous aider les unes et les autres à mener nos batailles respectives, afin qu’on arrête d’être seules ?

Comme chaque personne qui trouvait le courage de parler, j’ai eu droit à un tonnerre d’applaudissements. Ils résonnaient en moi comme une réponse : oui, c’était encore possible d’avoir de l’espoir. Ce rassemblement ne changeait pas la face du monde, mais j’y avais vu des gens se parler et s’écouter les uns les autres.

Quand j’ai tendu le micro à la femme qui animait, elle a mis son bras autour de moi.

– Bravo, ma sœur, m’a-t-elle chuchoté à l’oreille.

Personne ne m’avait jamais appelé comme ça auparavant.

J’ai descendu les marches et je me suis faufilé à travers la foule. Des mains se tendaient, serraient la mienne ou me tapaient sur l’épaule. Un jeune homme gay qui distribuait des tracts m’a souri et m’a salué d’un hochement de tête.

– C’était vraiment courageux de monter là-haut pour dire ça !

J’ai rigolé :

– T’imagines pas à quel point !

Il m’a tendu un tract qui appelait à une manifestation pour dénoncer la négligence du gouvernement face à l’épidémie de sida.

J’ai entendu quelqu’un dans mon dos :

– Attends ! a dit la voix.

Une jeune butch m’a tendu la main. Elle me rappelait tellement ma vieille amie Edwin que pendant une demi-seconde j’ai pensé que Ed était revenue à la vie pour me donner une seconde chance dans notre amitié.

– Je m’appelle Bernice. J’ai beaucoup aimé ce que tu as dit.

Je lui ai serré la main et j’ai découvert sa force dans l’assurance de sa poigne.

– Ça fait un moment que t’es dehors, hein ? m’a-t-elle demandé.

Je ne comprenais pas si elle voulait savoir si ça faisait longtemps que j’étais sortie du placard, ou si ça faisait longtemps que j’étais là, à observer le mouvement gay de l’extérieur. C’était vrai dans les deux cas.

– Y’a des soirées lesbiennes au Community Center1, le troisième samedi de chaque mois. Je pourrais te présenter certaines de mes amies. Peut-être qu’on pourrait discuter.

J’ai haussé les épaules.

– Je ne sais pas si je peux supporter d’avoir à justifier ma présence dans une soirée entre femmes.

Bernice a haussé les épaules à son tour.

– On pourrait te retrouver dehors et y aller toutes ensemble. C’est mon amie qui sera à la porte. Personne ne t’embêtera si on est ensemble. C’est un peu de ça que tu parlais, non ?

J’ai rigolé.

– Je ne m’attendais pas vraiment à ce que ça arrive aussi rapidement !

Bernice se balançait d’un pied sur l’autre.

– Alors qu’est-ce que t’en dis ? Tu veux venir ?

J’ai hoché la tête.

– Oui. J’ai peur, mais je veux venir.

– Cool, a-t-elle répondu. Voilà mon numéro, appelle-moi.

J’ai grimpé sur le bord d’une poubelle et j’ai balayé la foule du regard à la recherche de la fem qui m’avait reconnu des yeux.

Elle était partie.

Je me suis empressé de rentrer à la maison et j’ai monté les marches deux par deux en courant.

– Ruth !

J’ai frappé à sa porte.

– Ouvre !

Elle avait l’air inquiète.

– Jess, qu’est-ce qu’il y a ?

– J’ai pris la parole, Ruth. Il y avait ce rassemblement à Sheridan Square et ils laissaient les gens monter et parler. Et je l’ai fait. J’ai parlé, Ruth. Devant des centaines de personnes. J’aurais aimé que tu sois là. J’aurais aimé que tu m’entendes.

Ruth m’a entouré de ses bras et a soupiré.

– Je t’ai souvent entendue, chérie, m’a-t-elle chuchoté à l’oreille. Une fois que tu romps le silence, ça ne s’arrête plus.

– Je peux utiliser ton téléphone ?

Elle a haussé les épaules.

– Bien sûr.

Je savais exactement qui je voulais voir. J’ai appelé le bureau syndical de la 17e rue et j’ai demandé à parler à Duffy. J’ai immédiatement reconnu sa voix. Elle m’était familière. Ça m’a réconforté.

– Duffy, c’est moi Jess, Jess Goldberg.

– Jess ?

Il a prononcé mon nom dans un souffle.

– Oh Jess, ça fait longtemps que je voulais te faire des excuses sans réussir à les sortir de ma bouche. Peux-tu me pardonner de t’avoir mise en danger au boulot comme je l’ai fait ?

J’ai souri.

– Oh, je t’ai pardonné il y a longtemps ! Mais aujourd’hui je suis super excité. J’ai envie de te parler. Je veux te voir là maintenant tout de suite !

Duffy a rigolé.

– Où es-tu ? Comment as-tu su où me trouver ?

– Je vis ici. Frankie m’a dit où tu travaillais.

– Combien de temps ça te prendrait pour venir ici ? a-t-il demandé.

J’ai regardé ma montre.

– Quinze minutes chrono.

– Il y a un restaurant sur la 16e, sur le côté ouest de Union Square. Je te retrouve là-bas.

***

Je m’étais déjà demandé si on allait se reconnaitre tous les deux, Duffy et moi. Évidemment qu’on s’est reconnus. Il m’a remarquée dès qu’il est entré dans le restaurant. Je me suis levée quand il s’est approché de la table.

– Jess, a-t-il commencé.

Il m’a serré la main. Ses yeux se sont immédiatement remplis de larmes.

– Jess, ça fait des années que je veux te dire à quel point je suis désolé.

– Ça va, Duffy, je sais que tu l’as pas fait exprès. C’était juste une erreur.

Il a baissé la tête.

– Je peux avoir une autre chance ? a-t-il demandé.

J’ai rigolé.

– Pour le moment, tu es encore loin de les avoir toutes épuisées !

Il a baissé les yeux.

– Je crois que de toutes ces années où j’ai milité au syndicat, ça a sans doute été la plus grosse erreur que j’ai faite. Et la seule chose à laquelle je pensais, c’était à ce que ça t’avait couté. J’aurais fait n’importe quoi pour te rendre la vie plus facile, Jess. Et j’ai tellement merdé. Je suis désolé.

J’ai souri.

– Tu sais, il y a cette personne que j’aime et qui s’appelle Ruth. Elle est différente, comme moi. Un jour, j’ai été tabassé et elle a appelé à mon travail pour dire que j’étais malade. Et merde, elle a fait exactement la même chose que toi. C’est vrai, j’étais vraiment furieuse contre toi à l’époque. Mais même à ce moment-là, je savais que tu étais toujours de mon côté. Y’avait pas tellement de gens sur qui je pouvais compter pour me soutenir, mais j’ai toujours su que tu en faisais partie. Et puis, qu’est-ce que tu dis des erreurs que moi j’ai faites et que t’as laissé couler ?

Duffy a souri et s’est mordu la lèvre.

– Merci, Jess. Tu me laisses m’en tirer vraiment facilement.

J’ai rigolé.

– Eh bien, tu as toujours été un bon ami.

Il a rougi.

– Assieds-toi, Duffy.

On a rattrapé le temps perdu en retraçant rapidement les grandes lignes de nos vies.

– Pendant la chasse aux communistes, ils m’ont viré de l’imprimerie où on travaillait2, a expliqué Duffy. J’ai fait une sorte de dépression nerveuse, je buvais trop. Puis j’ai arrêté de boire et j’ai eu ce boulot au syndicat. J’y travaille toujours.

Je lui ai raconté que j’avais arrêté de prendre des hormones, que j’avais déménagé à New York et que j’étais maintenant typographe.

– Non syndiquée ? m’a-t-il demandé.

J’ai hoché la tête.

– Ouais. Quand les ordinateurs sont arrivés sur le marché, les patrons ont tout de suite vu comment ça allait transformer la vieille industrie de fabrication des caractères d’imprimerie en plomb. Du coup, ils ont embauché toutes les personnes que les anciens syndicats de l’artisanat n’avaient pas jugé utile d’encarter. C’est comme ça qu’ils ont poignardé dans le dos la Locale 6.3

Il m’a regardé droit dans les yeux d’une manière qui m’a mis mal à l’aise.

– Ça a été vraiment dur pour toi Jess, n’est-ce pas ?

J’ai haussé les épaules en hochant la tête.

– Ça se voit à ton visage, a-t-il dit. T’as l’air moins effrayée, mais plus abimée.

C’était bizarre qu’il me connaisse si bien.

J’ai changé de sujet.

– Il m’est arrivé quelque chose d’incroyable aujourd’hui, Duffy. Je me suis tenue devant tout un rassemblement et j’ai parlé au micro. J’avais envie de leur raconter comment c’était dans les usines. Et de leur expliquer comment, quand un accord est presque signé, les managers redoublent d’efforts pour essayer de diviser tout le monde. Je ne savais pas s’ils comprendraient vraiment ce que je voulais dire si je leur disais qu’il y avait besoin d’absolument tout le monde pour gagner une grève.

Duffy a souri.

– Ouais et de nos jours il faut plus d’un seul syndicat pour gagner.

J’ai soupiré.

– Je suis venu te demander si tu crois que c’est possible de changer le monde. Ou est-ce que tu penses que nos luttes seront toujours défensives ?

Il a hoché la tête très lentement.

– Ouais Jess, je crois vraiment qu’on peut changer le monde. Il change tout le temps, sauf que la plupart du temps il devient pire. Mais je ne suis pas seulement un optimiste. Je pense que les conditions ne vont plus nous laisser d’autre choix que de nous battre pour changer les choses.

Il a souri quand j’ai tapé du poing sur la table.

– J’ai envie de comprendre le changement. Je ne veux pas me contenter de le subir. J’ai l’impression d’être en train de me réveiller. Je veux connaitre l’histoire. J’ai plein de nouvelles informations sur les gens comme moi qui ont vécu à travers différentes époques, mais je ne sais rien de ces époques.

Duffy s’est penché sur la table.

– Ça, c’est la Jess dont je me souviens ! Celle qui a soif de changement, celle qui est prête à entrer dans la bataille !

J’ai rigolé. Il a continué :

– Alors, Jess, pourquoi n’envisagerais-tu pas de venir travailler avec moi comme déléguée syndicale ?

– Quoi ? ai-je hurlé.

Il a levé ses deux mains devant lui en guise de bouclier.

– Penses-y, juste. T’as toujours été une syndicaliste. Je sais que ça pourrait être compliqué, mais ta vie a toujours été compliquée. Je sais que ça pourrait être dur pour toi d’être syndiquée ouvertement en tant que femme. Mais peut-être que ça marcherait. Je protégerai tes arrières tout du long. Et il y en a d’autres qui en feraient de même je pense. Et si c’est trop difficile, alors t’auras qu’à me dire comment tu veux t’y prendre et je te promets de ne pas tout faire foirer.

Duffy s’est appuyé sur la table avec la paume de sa main.

– T’as une force que t’as à peine utilisée jusque-là. Mais tu peux pas le faire seule. Je crois sincèrement qu’il y a des gens prêts à te soutenir, maintenant. Je crois qu’on peut leur faire comprendre.

J’ai soupiré doucement.

– Je ne sais pas, Duffy. Toutes ces histoires d’espoir, c’est plutôt nouveau pour moi. J’ai un peu peur d’avoir trop d’attentes d’un coup.

Il a secoué la tête.

– Je ne dis pas qu’on verra une sorte de paradis de notre vivant. Mais le simple fait de se battre pour le changement, ça nous rend plus fort. Et ne rien espérer, ça te tuera à coup sûr. Essaie, Jess. Tu te demandes déjà si le monde peut changer. Essaie d’imaginer un monde dans lequel ça vaudrait le coup de vivre et demande-toi ensuite si ça ne vaut pas la peine de se battre pour ça. Tu viens de trop loin pour abandonner tout espoir, Jess.

– Wow…

C’est tout ce que j’ai réussi à dire.

– Il faut que je réfléchisse à tout ça.

Il a souri.

– Prends ton temps. Essaie juste d’y penser. Il faut que je retourne au boulot. Si t’es libre demain soir, je t’invite à diner. Il faut qu’on continue cette discussion.

– Laisse-moi vérifier mon emploi du temps.

J’ai fermé les yeux très fort, puis je les ai réouverts.

– Ouaip. Je suis libre. C’est noté.

Duffy m’a tendu un livre intitulé Labour’s Untold Story4. Je l’ai ouvert. À l’intérieur de la couverture, il avait écrit : « À Jess, avec de grands espoirs. »

– C’est un livre que j’ai toujours voulu te donner, a-t-il expliqué. Par chance, je l’avais dans le tiroir de mon bureau quand t’as appelé.

J’ai repensé à l’autobiographie de Mother Jones qu’il m’avait offerte des années auparavant, dédicacée de la même manière.

– Est-ce que ça veut dire que j’ai droit à une autre chance ? ai-je demandé.

Il a souri chaleureusement.

– T’as pas encore commencé à les épuiser, Jess.

On s’est levés et on s’est serré la main. Il s’est retourné pour s’en aller.

– Hé Duffy, un jour je t’ai posé une question et tu n’y as jamais répondu. Est-ce que t’es un communiste ?

Duffy s’est retourné lentement.

– Je ne sais pas ce que ce mot veut dire pour toi, donc je ne sais pas ce qu’un oui de ma part signifierait. Qu’est-ce que tu dirais qu’on s’assoie autour d’un diner et que je te raconte comment je vois le monde et comment j’envisage ma place dedans ?

J’ai hoché la tête.

– Ça marche.

***

Il faisait chaud ce soir-là. Presque trop lourd pour dormir. La pression et l’humidité de l’air rendaient la respiration difficile. Le tonnerre grondait au loin. Je pensais à la façon dont ma vie était en train de changer. Dans ses détails, mais aussi dans ses grands axes.

Puis, j’ai pensé à Theresa. Je n’avais jamais écrit cette lettre qu’elle m’avait demandée. Est-ce que je pourrai l’écrire un jour ? Qu’est-ce que j’y dirai ? Où pourrai-je l’envoyer ?

La pluie battante cognait contre mes fenêtres. Pendant que je m’endormais en pensant à la lettre, des éclairs striaient le ciel. Cette nuit-là, j’ai fait ce rêve :

Je marchais à travers un vaste champ. Des hommes, des femmes et des enfants étaient debout sur le bord du champ. Ils me regardaient en souriant et en hochant la tête. Je me dirigeais vers une petite hutte ronde près de la lisière de la forêt. J’avais le sentiment d’être déjà venue dans cet endroit auparavant.

À l’intérieur, il y avait des gens qui étaient différents comme moi. On pouvait toutes voir nos propres reflets dans les visages de celles et ceux qui étaient assis dans ce cercle. J’ai regardé autour de moi. C’était difficile de dire qui était une femme, qui était un homme. Leurs visages dégageaient une beauté différente de celle que j’avais vue célébrée à la télé ou dans les magazines en grandissant. C’est une beauté avec laquelle on ne nait pas, mais qu’on se bat pour construire, au prix de grands sacrifices.

Je me sentais fier d’être assis parmi elles. J’étais fière d’être l’une d’entre eux.

Un feu brulait au centre de notre rassemblement. Une des ainées a retenu mon attention. Je ne savais pas si elle était née homme ou femme. Elle tenait un objet en l’air. J’ai compris que j’étais censé accepter l’existence de cet objet. J’ai regardé de plus près. C’était l’anneau que m’avaient offert les femmes Dineh quand j’étais enfant.

J’ai ressenti le besoin de bondir pour supplier que l’anneau me soit rendu. J’ai retenu cette impulsion.

Elle a pointé du doigt le cercle formé par l’anneau sur le sol. J’ai hoché la tête, prenant conscience que l’ombre existait autant que l’anneau. Elle a souri, puis elle a agité sa main dans l’espace formé entre l’anneau et son ombre. Et cette distance, n’avait-elle pas une existence, elle aussi ? Elle a désigné le cercle qu’on formait. J’ai regardé les visages autour de moi. J’ai suivi l’ombre de sa main sur le mur de la hutte, voyant pour la première fois les ombres qui nous entouraient.

Elle m’a ramené au présent. Mon esprit a glissé en arrière vers le passé, puis en avant vers le futur. Ne sont-ils pas connectés ? a-t-elle demandé sans un mot.

J’ai senti ma vie entière faire une boucle parfaite. Grandir en étant si différente, me révéler en tant que butch, passer en tant qu’homme, puis revenir à la même question qui avait façonné toute ma vie : femme ou homme ?

***

Le bruit d’une dispute de rue, née de la misère, m’a tiré du sommeil. Je n’avais pas envie de revenir dans ce monde. J’ai lutté pour retourner dans le rêve, mais j’étais déjà entièrement réveillée. C’était presque l’aube. J’ai déverrouillé la fenêtre de la chambre et je me suis glissé dehors par la sortie de secours. L’air frais était agréable. J’ai fermé les yeux.

Je me suis souvenue de la nuit où Theresa et moi avions rompu. Je me suis rappelé comment j’avais plongé mon regard dans le ciel de la nuit, cherchant à entrevoir mon propre futur. Si je pouvais envoyer un message dans le passé à cette jeune butch assise sur une caisse de lait, ce serait celui-là : ma voisine, Ruth, m’a demandé récemment si je prendrais les mêmes décisions si toute ma vie était à refaire. « Oui », ai-je répondu sans équivoque, « oui ».

Je regrette tellement qu’il ait fallu que ce soit si dur. Mais qui serais-je si je n’avais pas marché le long de ce chemin ? À cet instant, je me sentais au centre de ma propre vie. Le rêve se tressait encore comme des herbes sacrées5 dans ma mémoire.

Je me suis souvenue de l’invitation de Duffy. Imagine un monde dans lequel ça vaudrait le coup de vivre, un monde pour lequel ça vaudrait la peine de se battre. J’ai fermé les yeux et j’ai laissé jaillir mes espoirs.

J’ai entendu des battements d’ailes à proximité. J’ai ouvert les yeux. Sur un toit à côté, un jeune homme libérait ses pigeons, comme des rêves s’évanouissant dans l’aube.

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1. Centre communautaire LGBT.

2. Entre 1950 et 1954, en pleine période de guerre froide, une véritable chasse aux communistes sévit aux États-Unis, sur l’initiative du sénateur Joseph McCarthy. Durant quatre années, des catégories entières de la population font l’objet de dénonciations et d’arrestations, notamment d’éventuel·le·s agent·e·s, militant·e·s ou sympathisant·e·s communistes, considéré·e·s comme ennemi·e·s potentiel·le·s de l’État.

3. Jusque dans les années 1960 les typographes, travaillant avec des caractères de plomb, étaient des travailleur·euse·s qualifié·e·s, organisé·e·s en syndicats d’artisans. Mais le développement de la composition sur ordinateurs modifie considérablement les conditions et l’organisation du travail dans les imprimeries, créant des tâches parcellisées effectuées par des travailleurs·euse·s pour la plupart non qualifié·e·s. Les patrons profitent de cette transition pour affaiblir les syndicats existants et créer de la division entre les différentes générations de typographes.

4. Publié en 1955, Labour’s Untold Story: The Adventure Story of the Battles, Betrayals and Victories of American Working Men and Women est un livre écrit par Richard O’ Boyer et Herbert M. Morais, dressant l’histoire des syndicats de leur première apparition dans les années 1850 jusqu’aux années 1950.

5. L’herbe sacrée (sweetgrass) est tressée pour faire un encens utilisé par les natif·ve·s nord-américain·e·s pour ses propriétés médicinales et spirituelles.

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