Après l’identité

Après l’identité (transitude & féminisme)

Pauline Clochec

disponible en librairie depuis le 20 octobre 2023

160p. / 12x19cm / 14€ / isbn 9782956719441

C’est un fait : il y a des individus qui passent d’un sexe à un autre. Mais, dans ce passage, que signifie « sexe » et quelles sont les conditions et les effets sociaux, politiques et cliniques de ce franchissement d’une différence des sexes pourtant réputée intangible ? Dans une perspective féministe matérialiste, cet ouvrage propose de décentrer la transitude du concept d’identité de genre qui a longtemps orienté sa compréhension. En étudiant les expériences des personnes trans et leurs tactiques pour transitionner librement, il l’appréhende non comme une donnée intérieure à diagnostiquer mais comme une trajectoire sociale et physique. Ce changement de paradigme permet de lui appliquer ce qui reste une revendication féministe centrale : l’autonomie corporelle.

Pauline Clochec est maîtresse de conférences en philosophie morale et politique à l’Université de Picardie. Elle est spécialisée en philosophie allemande ainsi qu’en philosophie féministe, et travaille aujourd’hui particulièrement sur le matérialisme de Marx et sur le rapport du féminisme matérialiste au marxisme. Autrice d’une thèse sur le jeune Marx qui sera publiée prochainement, elle a codirigé Matérialismes trans avec Noémie Grunenwald (Hystériques & AssociéEs, 2021) et Théoriser en féministe avec Anaïs Choulet-Vallet, Delphine Frasch, Margot Giacinti et Léa Védie (Hermann, 2021), et publié plusieurs traductions de Kant (Ellipses, 2011), Marx et Engels (Éditions sociales, 2014, 2020), ainsi que l’introduction à Feuerbach : Pour lire L’Essence du christianisme (Éditions sociales, 2018).


On en parle :

– une recension de l’ouvrage par Jonathan Louli dans la revue Contretemps


Lettres suspendues

Lettres suspendues

Sihem Mazan

disponible en librairie depuis le 22 septembre 2023

128p. / 12x19cm / 12€ / isbn 9782956719434

Ces missives, adressées au père, sont une recherche d’entendement de la violence que les enfants héritent des parents, elle-même héritée des structures de notre société. Les souvenirs de deux générations, celle du père et celle de la narratrice, se racontent ainsi dans une même temporalité troublée. L’Algérie, patrie-mirage, apparait dans les fragments de cette histoire partagée. Le récit se déploie par une expression proche du ressassement, dans une voix qui frôle « le rechignement, le refus artificiel de l’inévitable, cette grâce stérile de la mauvaise humeur ».

(Couverture : Diane Malatesta)

Née en 1991, Sihem Mazan est docteure en littérature et civilisation françaises. Elle vit à Marseille. Lettres suspendues est son premier roman.

(Photo : Liane Vitte)

« Comment parler sans se donner au regard blanc. […] L’écriture de Sihem Mazan a le chic de toujours être sur la crête de l’intime et de quelque chose de beaucoup plus grand encore. En plus de poser de très belles questions sur la violence, la colonialité, l’amour et ce qu’on peut faire de liens brisés, l’écriture est magnifiquement maitrisée et nous procure des frissons du début à la fin. » (Météores)

Fem

« Une lesbienne qui célèbre son désir
symbolise la possibilité du changement social
pour toutes les femmes. »

fem

Joan Nestle

traduite par Noémie Grunenwald & Christine Lemoine

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disponible en librairie depuis le 26 août 2022
ISBN 978-2-9567194-2-7
176 pages
12 x 19 cm
150 g
15 € TTC
(photo de couverture : © Morgan Gwenwald 1980)

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Joan Nestle est une icône lesbienne. Née en 1940 dans le Bronx au sein d’une famille juive de la classe ouvrière, elle a vécu son lesbianisme au grand jour bien avant l’émergence du mouvement pour l’égalité des droits. Féministe et antiraciste, elle s’est engagée dans toutes les luttes de libération qui ont transformé les États-Unis depuis les années 1960. En 1973, elle a cofondé les Lesbian Herstory Archives, qui constituent aujourd’hui le plus grand fonds d’archives lesbiennes au monde. Porte-parole des désirs butch-fem, Joan Nestle s’est revendiquée fem et sexuelle à une époque où cela l’exposait à de virulentes controverses. Dans ce recueil, elle défend la mémoire lesbienne-féministe et explore les dynamiques et les attirances butch-fem.

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Pour découvrir Joan Nestle, n’hésitez pas à prêter l’oreille à la séance n°41 des Parleuses !

VOLONTÉS & DROITS DE L’AUTEUR·E

VOLONTÉS & DROITS DE L’AUTEUR·E

J’ai dû me battre pour récupérer mes droits sur Stone Butch Blues. Quand la première éditrice est entrée en procédure de faillite, j’ai dû dépenser des milliers de dollars de salaire en frais de justice pour récupérer les droits de ce roman, ainsi que ceux du recueil de poésies de Minnie Bruce Pratt, Crime Against Nature. Bien que très malade, j’ai à nouveau récupéré mes droits au printemps 2012.

Une bonne fois pour toutes, par la loi et par mon travail, je détiens les droits d’auteur·e sur Stone Butch Blues. Ce roman n’est représenté par aucune agence littéraire. Je détiens aussi tous les droits numériques.

Je reçois de nombreux messages de lecteur·ice·s, de professeur·e·s, de libraires, d’éditeur·ice·s et de traductrice·eur·s qui me demandent : où peut-on commander des exemplaires de Stone Butch Blues ? Comment obtenir les autorisations pour une réédition, ou une traduction, etc. ?

Celleux qui sont en quête de contrats commerciaux sont coriaces, et parfois ils/elles n’acceptent pas que « non » soit une réponse. Je suis trop malade pour répondre aux questions de contrats ou d’autorisations. J’ai donc retiré Stone Butch Blues du marché capitaliste. Je ne signerai aucun nouveau contrat commercial pour ce roman, pas plus que je ne renouvellerai ceux qui arrivent à expiration.

S’il vous plait, arrêtez le démarchage commercial et les demandes d’autorisations !

J’ai écrit ce qui suit au sujet des droits d’auteur·e et de mes volontés, de la manière la plus claire qui me soit possible, pour répondre aux questions auxquelles je suis le plus souvent confronté·e dans les demandes individuelles.

Je restitue ce roman aux travailleur·euse·s et aux opprimé·e·s du monde entier.

Les mouvements révolutionnaires et anti-capitalistes pour la justice sociale et économique ont tellement apporté à ma vie. Je restitue ce roman aux travailleur·euse·s et aux opprimé·e·s du monde entier, comme un infime cadeau fait-main, avec toutes ses imperfections.

J’ai décidé de conserver l’intégralité des droits d’auteur·e pour Stone Butch Blues, plutôt que de mettre cette édition du 20e anniversaire sous licence Creative Commons1.

Ce n’est pas parce que je vénère la propriété privée, mais plutôt parce que je veux protéger mon travail de l’exploitation commerciale par des entreprises.

Le marxisme ne s’est jamais positionné contre la propriété privée ou la possession personnelle du produit de son propre travail. En fait, le marxisme dit que chacun·e devrait y avoir accès. Mais qu’au lieu de ça, ce sont les 1% des banques et des entreprises qui se sont emparées de l’énorme appareil de production et de distribution construit par les ouvrier·ère·s, comme s’il leur appartenait. Et qui prétendent le posséder dans sa totalité.

En tant que communiste, je suis pour l’abolition de la propriété de ces 1 % qui confisque l’appareil de production bâti par la société.

Les travailleur·euse·s et les opprimé·e·s, qui font déjà tourner le monde au quotidien, sont capables de gérer l’appareil productif pour enclencher les réparations historiques qui n’ont que trop tardé et pour satisfaire les besoins et les volontés des 99 %.

Même si Stone Butch Blues est une fiction, ce roman raconte la vérité. Mais les titres de propriété capitalistes qui disent que les 1 % possèdent tout ce qui a été produit par le travail collectif, que ce soit par l’esclavage ou par le salariat, ces titres-là sont des fictions et doivent être détruits.

Et le jour où ces titres de propriété de papier auront été réduits en cendres, il n’y aura plus besoin de protéger Stone Butch Blues contre l’exploitation commerciale.

Vivement ce jour !

La loi enferme l’homme ou la femme
Qui vole une oie aux communaux
Mais laisse libres les pires crapules
Qui volent les communaux à l’oie.
La loi exige que nous soyons puni·e·s
quand nous prenons ce qui n’est pas à nous
mais laisse tranquilles seigneurs et dames
qui prennent ce qui est à toi et à moi.
La loi enferme l’homme ou la femme
Qui vole une oie sur les communaux
Mais les oies manqueront toujours à la communauté
Jusqu’à ce qu’elles viennent reprendre ce qui leur revient.

(Chant populaire de protestation contre l’appropriation par la classe capitaliste anglaise des terres communes, entre la fin du 17e siècle et le début du 18e siècle.)

***

Droits d’auteur·e

Pour l’heure, j’énonce ici mes droits d’auteur·e sur Stone Butch Blues, à l’occasion de cette édition du 20e anniversaire :

Aucune autorisation, aucun contrat, aucune utilisation commerciale, aucun usage dérivé, aucun droit numérique.

Aucun usage dérivé

Aucune adaptation :

Ne prétendez pas que vous m’honorez en m’expliquant que vous saurez raconter cette histoire mieux que je ne l’ai fait.

Pas de version cinématographique :

J’ai brièvement travaillé sur une version film de Stone Butch Blues jusqu’à ce que je découvre dans une brochure que le/la producteur·rice essayait de lever des fonds en vendant aux investisseur·euse·s un fantasme sexuel : une invitation à regarder des butchs être violées par la police. J’ai demandé à ce qu’aucun film ne soit fait, car je crois qu’aucun film ne peut rendre fidèlement l’intention du livre.

Aucune autorisation pour des usages dérivés :

Une dessinatrice a essayé de faire un livre à partir de ses esquisses de BD de Stone Butch Blues. Elle m’a contacté·e à ce propos et j’ai refusé de lui donner l’autorisation. Elle a ensuite mis sa version de Stone Butch Blues sur internet.

Sa couverture représentait un couple butch/fem interracial en train de danser un slow, une butch blanche et une fem Afro-Américaine avec un gardenia dans les cheveux.

C’était l’imaginaire de l’artiste. Ce couple et cette scène n’existent nulle part dans Stone Butch Blues.

J’ai demandé à plusieurs reprises à l’artiste de retirer sa BD d’internet, mais il m’a fallu de nombreux efforts et beaucoup d’insistance pour obtenir le retrait de ce travail dérivé. Je ne lui avais jamais donné d’autorisation pour l’usage dérivé/digital de Stone Butch Blues.

Le respect commence en demandant l’autorisation, puis en la recevant. Non, je ne donne pas mon accord, pour aucune utilisation dérivée de Stone Butch Blues, et pas seulement en raison de ma maladie.

Quand j’étais enfant, j’ai fabriqué mon propre récepteur radio à partir d’un morceau de bois, de canettes de jus d’orange et de quelques fils et transistors. C’est ainsi que j’ai découvert le monde des fictions narratives que je ne pouvais pas voir, contrairement aux films et à la télé. Ces histoires, je pouvais seulement les entendre et imaginer dans mon esprit à quoi pouvaient ressembler les personnages.

C’est de cette façon-là que j’ai écrit Stone Butch Blues. Beaucoup de gens disent qu’il est cinématographique, mais ils/elles le voient projeté sur l’écran de leur propre imagination.

J’ai fait un choix en écrivant Stone Butch Blues. Un choix basé sur ma colère de voir tant d’auteur·e·s blanc·he·s considérer la blanchité comme une évidence, et décrire leurs personnages uniquement lorsqu’ils/elles sont racisé·e·s. Un choix basé sur ma colère contre les auteur·e·s pour qui la minceur est la référence, et qui précisent uniquement la grosseur lorsque leurs personnages sont gros. Contre les auteur·e·s qui considèrent implicitement que leurs personnages sont valides ou n’ont aucun handicap, mais qui leur collent une étiquette dans le cas contraire.

J’ai décidé que je ne ferai pas ça. Dans Stone Butch Blues, on découvre les personnages à travers leurs réactions au racisme et aux autres violences et préjugés. Je ne nomme pas qui sont les personnages. Je ne le dis pas, je le montre.

Cela implique que les différentes personnes qui lisent ce livre auront différentes images quant aux gabarits, silhouettes, capacités et autres des personnages. Et en tant que lecteur·ice·s, tou·te·s ont un point de vue valable.

Mais pour les artistes qui souhaitent produire une œuvre dérivée à partir d’une histoire que j’ai écrite, cela signifie qu’ils/elles partent de leurs représentations personnelles de qui est Noir·e ou blanc·he, gros·se ou mince, valide ou handicapé·e. Et ces artistes figent leur propre regard pour toujours, comme s’il s’agissait de la vérité de Stone Butch Blues, valable en tous temps et pour tou·te·s les lecteur·ice·s. C’est leur imagination réécrivant le livre en entier, pour tou·te·s les lecteur·ice·s.

Je ne donne pas d’autorisation pour que Stone Butch Blues soit réécrit à partir de l’imagination de quelqu’un·e d’autre.

En tant que communiste blanc·he, je suis responsable des forces et des faiblesses du livre.

Stone Butch Blues n’est pas simplement un roman « prolétaire ». C’est un roman qui incarne la lutte des classes.

Aucun droit numérique. Je suis solidaire du syndicat !

Je ne cède pas de droits numériques.

Stone Butch Blues vit en version numérique à l’adresse suivante : lesliefeinberg.net

Merci de ne pas retirer Stone Butch Blues de la page où il se trouve. Merci de ne pas republier ailleurs le livre, ou des parties du livre. En tant qu’auteur·e, j’ai toujours conservé mes droits numériques. Mon syndicat (National Writers Union/UAW Local 1981) m’a appris à me battre pour ces droits dans les contrats d’édition. Je me joins au syndicat pour défendre les droits numériques des travailleur·euse·s.

Ci-dessous un extrait de la Déclaration des droits de la National Writers Union :

http://www.nwubook.org/DBOR.pdf

Cette déclaration des droits a été proposée en février 2008 par Susan E. Davis, Charlotte Dennett, Bruce Hartford, Timothy Sheard.

Adoptée par le comité exécutif national en février 2008.

Préambule ajouté en août 2008.

Préambule

Nous vivons une période de profondes mutations de l’industrie de l’édition – mutations qui menacent directement les moyens de subsistance des auteur·e·s. La technologie numérique et la diffusion par internet ont permis le développement des copies instantanées. Avec elles, les auteur·e·s voient leurs œuvres reproduites sans leur accord (voire sans qu’ils/elles ne le sachent), puis lancées sur le marché sans contreparties. C’est une violation de la Constitution des États-Unis, qui confère aux créateur·ice·s la propriété de leurs œuvres, et les protège contre la violation du copyright. Alors que les éditeur·rice·s de logiciels comme Google et Microsoft claironnent l’importance de rendre les œuvres accessibles instantanément, et en général gratuitement pour les consommateur·rice·s (tout en étant extrêmement rentable pour les géants de l’Internet), les auteur·e·s subissent une dévaluation de leur travail, et leur profession se réduit à celle de « fournisseur·euse·s de contenus. »

En réponse à cette dégradation de nos droits d’auteur·e·s et à la dévalorisation de notre profession comme créateur·ice·s, nous, auteur·e·s indépendant·e·s de la National Writers Union, avons écrit une déclaration des droits numériques. C’est un moyen de sensibiliser d’autres auteur·e·s, ainsi que le public dans son ensemble, à l’importance de préserver l’acquis le plus essentiel des auteur·e·s : notre copyright.

Déclaration des droits numériques

Les auteur·e·s freelance publié·e·s aux États-Unis possèdent la propriété exclusive de leur travail, en accord avec le principe historique du copyright établi dans l’Article 1, Paragraphe 8, de la Constitution des États-Unis. Cette propriété autorise l’auteur·e à mettre sous licence ou à céder différents types de droits (numériques, géographiques, en langues étrangères, et autres). Une seule exception existe, lorsqu’un·e auteur·e signe un contrat de travail à la commande. Dans un tel cas, en contrepartie d’une juste rétribution, c’est l’éditeur·rice qui détient le travail, et non pas l’auteur·e.

Quand des auteur·e·s publient leurs œuvres sur Internet, ils/elles conservent la protection de leurs droits d’auteur·e·s et leur propriété exclusive sur les contenus. La reproduction et la diffusion électroniques du document, ou d’une partie significative du document, n’abrogent pas la propriété intellectuelle de l’auteur·e. Les contenus accessibles sans frais sur internet sont néanmoins toujours protégés par le copyright.

Quand les éditeur·rice·s numériques copient ou éditent en version électronique sur internet tout ou partie d’une œuvre pour en tirer profit et sans permission de l’auteur, en violation de la loi constitutionnelle, les auteur·e·s ont le droit d’exiger réparation pour cette violation de leur copyright et le vol de leur propriété intellectuelle.

Quand les auteur·e·s découvrent qu’un·e éditeur·rice numérique a reproduit illégalement tout ou partie de leur œuvre, quelle qu’en soit l’origine, ils/elles ont le droit d’exiger que cesse immédiatement l’infraction, que le contenu soit retiré de l’affichage ou de la vente dans un délai de 48 heures, et/ou que leur soit payé le préjudice et/ou une rémunération négociée sur la base des tarifs standards pour l’usage passé et/ou actuel.

1. Creative Commons est un ensemble de licences créé pour favoriser la libre circulation des œuvres. Elles permettent aux auteur·e·s de choisir ce qu’elles/ils veulent autoriser ou non : production dérivée, usage commercial, modifications, etc.

POSTFACE DE L’AUTEUR·E : EXTRAITS (édition des 10 ans)

POSTFACE DE L’AUTEUR·E : EXTRAITS

STONE BUTCH BLUES

Édition du 10e anniversaire – 2003

Pour ce dixième anniversaire de la publication de Stone Butch Blues, je viens tout juste de finir de relire le roman pour la première fois. Ça vous parait bizarre ?

J’ai écrit ce récit de l’intérieur, immergé·e dans ses profondeurs, tracté·e par son courant. Lorsque j’ai tenu ce livre entre mes mains, les mots imprimés m’ont parus semblables à la vague trace d’un animal dans un paysage régulier ; une piste froide que je n’arrivais pas à suivre.

Aujourd’hui, dix ans plus tard, je suis surpris·e et étonné·e de redécouvrir les personnages que j’ai créé·e·s, et qui ont elleux-mêmes développé leurs vies imaginaires, indépendamment de la mienne, comme des enfants qui grandissent. J’ai découvert un cheminement différent de mon histoire personnelle, pourtant marqué par l’intime familiarité avec ma propre expérience de vie. J’ai repéré la théorie – dans sa forme vivante – dans les mouvements et les interconnections. Pas difficile à comprendre, mais difficile à vivre.

Et j’ai senti la chaleur de ce feu impossible à éteindre qu’est la résistance à l’oppression.

Tout comme ma propre vie, ce roman dépasse les catégorisations faciles. Si vous avez trouvé Stone Butch Blues dans une librairie ou dans une bibliothèque, dans quelle catégorie était-il rangé ? Fiction lesbienne ? Gender studies ? Tout comme Le Puits de solitude de Radclyffe/John Hall1, ce livre est à la fois un roman lesbien et un roman transgenre – faisant de « trans » un verbe autant qu’un adjectif.

« Est-ce que c’est de la fiction ? » – on me le demande souvent. Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que c’est réel ? Oh, c’est tout ce qu’il y a de plus réel. Tellement réel que ça saigne. Et pourtant c’est un rappel : ne jamais sous-estimer le pouvoir de la fiction pour dire la vérité.

Quand Stone Butch Blues a été publié, je pensais garder les cartons de livres dans mon placard, pour les distribuer aux personnes prêtes à le lire. Mais ce livre, comme le mouvement social auquel il était inextricablement lié, a pulvérisé la porte du placard, l’arrachant de ses gonds.

Depuis lors, j’ai reçu le cadeau de milliers de lettres, e-mails et coups de téléphone ; des émotions sincères partagées par des personnes que j’avais rencontrées dans des rassemblements, meetings, universités. J’ai été interpellé·e par des inconnu·e·s, dans des endroits tels qu’une station-service de l’Iowa rural ou un centre commercial à Jersey City. Pour la majeure partie, leurs combats ne semblaient pas liés d’une quelconque manière aux oppressions basées sur la sexualité, le genre, ou le sexe. Mais ils/elles ont pris le temps et le soin de m’expliquer l’impact de ce livre sur leur idées, sur leurs décisions, sur leurs actions.

Des gens ayant vécu des vies très différentes m’ont généreusement rapporté les points communs avec leurs propres luttes qu’elles/ils avaient trouvé dans ces pages – le gout de la bile, le brasier de la rage – transsexuel·le·s hommes et femmes, travesti·e·s hétérosexuel·le·s et femmes à barbe, personnes intersexes et androgynes, personnes bi-genres et tri-genres, et beaucoup d’autres identités délicatement définies et exprimées.

Peut-être que ce qui a le plus résonné en moi a été d’apprendre que des copies de Stone Butch Blues circulaient en prison, d’une cellule à l’autre, jusqu’à en être abimées et finir en lambeaux.

Ce livre a voyagé dans des régions que je n’ai encore jamais vues. Des lettres et des e-mails me sont parvenus depuis le bout de l’Amérique du Sud jusqu’aux confins éloignés du Nord ; de l’Afrique à l’Asie. Le roman est traduit en néerlandais et en allemand. L’édition en chinois, avec une préface que j’ai écrite pour les lecteur·rice·s de là-bas, a été publiée en feuilleton dans un des plus grands quotidiens de Taïwan, et sa lecture recommandée autant aux adolescent·e·s qu’aux adultes. Et d’autres traductions sont en cours.

Est-ce que publier ce roman a changé ma vie ? Oui. Et non. Ça n’a pas altéré la trajectoire de mon existence. Alors que je finissais d’écrire Stone Butch Blues, j’avais déjà vécu trente ans dans le tourbillon de l’aile gauche de la libération LGBT. J’étais un·e activiste révolutionnaire depuis plus de vingt ans ; journaliste hebdomadaire et co-rédactrice·eur en chef du journal Workers World2. J’avais combattu les guerres d’agression3 du Pentagone. Soutenu l’autodétermination des Palestinien·ne·s. Œuvré à défendre les prisonnier·e·s politiques tels que Mumia Abu-Jamal4 et Leonard Peltier5. Été l’un·e des organisatrice·eur·s de la Marche contre le Racisme de Boston, en 19746. Voyagé dans tout le pays en 1984 pour parler de la crise du sida. Je m’étais mobilisé·e pour contrer les nazis et le Ku Klux Klan, pour protéger les droits reproductifs des femmes, et j’avais contribué à rendre les meetings et manifestations plus accessibles pour les Sourd·e·s et les activistes handis…

Je laisse aux historien·ne·s7 le soin d’analyser les changements de la décennie écoulée depuis la rédaction de ce roman, et de replacer la publication de Stone Butch Blues au cœur des efforts sociaux et politiques, immenses et tenaces, pour combattre les injustices de la société.

Mais avec ce roman, j’ai planté un drapeau : je suis là – y a-t-il d’autres personnes qui veulent discuter de ces importantes problématiques ? J’ai écrit ça, non pas comme une expression artistique individuelle « élitiste », mais comme un tract imprimé par un·e syndicaliste prolétaire – comme un appel à l’action. Quand, lors de ma première lecture publique dans une librairie, quelqu’un·e m’a demandé de dédicacer une copie du livre pour un·e ami·e trop timide pour adresser la parole à un·e auteur·e publié·e, ça m’a brisé le cœur. J’ai travaillé toute ma vie à mettre en avant l’organisation collective, et non pas à mettre en avant des personnes…

Stone Butch Blues est un pont pour la mémoire. L’immense dégât humain de l’épidémie du sida, et de l’oppression dans son ensemble, a créé un gouffre béant : quasiment des générations entières disparues. En conséquence, l’histoire des mouvements sociaux et de leurs enseignements est intermittente.

Retrouver notre mémoire collective est en soi un acte de lutte. Cela permet aux flots générationnels de la rivière agitée qu’est notre mouvement de s’écouler ensemble – dans l’imposant grondement de nos eaux. Et le cours de notre mouvement n’est pas canalisé dans ses berges comme celui de la Hudson River8 – c’est à nous de le déterminer. De Selma9 à Stonewall10 en passant par Seattle11, celles et ceux qui croient en la liberté ne se reposeront pas avant d’avoir gagné toute les batailles.

J’écris ces mots alors que les Pride déferlent sur juin 2003. En quelle année sommes-nous, quand vous lisez ces lignes ? Qu’est-ce qui a été gagné ? Qu’est-ce qui a été perdu ? Je ne peux pas le voir d’ici, je ne peux pas prévoir. Mais je sais cela : vous êtes en train de vivre les répercussions des positions prises par notre mouvement, et des combats que nous menons aujourd’hui. Le présent et le passé sont la trajectoire du futur. Mais l’arc de l’histoire ne se plie pas automatiquement vers la justice. Comme l’a noté le grand abolitionniste Frederick Douglass12 : sans lutte il n’y a pas de progrès.

C’est pour cela que les personnages de Stone Butch Blues se battent. Et le dernier chapitre de cette saga de la lutte n’a pas encore été écrit.

1. Radclyffe/John Hall (1880-1943) est un·e écrivain·e anglais·e. Portant des vêtements masculins et se faisant appeler John à certains moments de sa vie, il/elle a vécu ouvertement en couple avec plusieurs femmes. Paru en 1928, Le Puits de solitude raconte l’histoire d’une personne assignée femme mais élevée comme un « garçon manqué », qui découvre son homosexualité. Le roman a fait scandale à sa parution et a été interdit en Angleterre. Il s’achève sur ces mots : « Reconnaissez-nous, oh Dieu, devant le monde entier ! Concédez-nous, à nous aussi, le droit à l’existence ! »

2. Journal hebdomadaire publié par le Workers World Party, un parti politique communiste états-unien. Il défend les droits de tous les peuples opprimés et le droit à l’autodétermination, y compris au sein des États-Unis. Il défend également – et depuis longtemps – les droits LGBT.

3. L’expression war of aggression renvoie à des conflits militaires menés sans l’excuse de devoir se défendre (guerre du Viet-Nam ou guerre du Golfe par exemple).

4. Mumia Abu-Jamal, journaliste, écrivain et militant pour les droits des Afro-états-unien·ne·s, a été condamné à mort en 1982 pour le meurtre d’un policier. Bien qu’il ait été établi que des pressions policières avaient été exercées lors du procès, et que Mumia Abu-Jamal était une cible du FBI en raison de son activisme, la justice américaine refuse toujours de ré-ouvrir le procès sur le fond, et sa peine a été commuée en prison à perpétuité.

5. Leonard Peltier est un militant natif-états-unien, membre de l’American Indian Movement, condamné sans preuve à la prison à perpétuité pour le meurtre de deux agents du FBI en 1975. Comme pour Mumia Abu-Jamal, une mobilisation internationale importante réclame la libération de Leonard Peltier.

6. Bien que la ségrégation scolaire soit proclamée anti-constitutionnelle depuis 1954, elle est encore largement pratiquée. Dans les années 1970, le busing est mis en place à Boston. Il s’agit d’un transfert automatique des élèves, d’une école à l’autre, pour assurer une meilleure mixité raciale. Des transports en bus sont organisés pour permettre aux élèves de rejoindre leur école. Des groupes réactionnaires se montent, s’opposant à ces mesures avec hostilité. C’est dans ce contexte qu’une manifestation d’ampleur contre le racisme est organisée le 14 décembre 1974.

7. Dans le texte en anglais, Leslie Feinberg fait un jeu de mots en écrivant « historians, herstorians and hirstorians ». Les premières lettres du terme history, qui veut dire histoire, sont les mêmes que celles du pronom personnel masculin his (et renvoient implicitement à l’histoire du point de vue masculin). Feinberg reprend la modification herstory créée par les féministes dans les années 1970 à partir du pronom personnel féminin her ; et rajoute hirstory à partir du pronom neutre hir fabriqué par les militant·e·s transgenres et intersexes refusant de se positionner selon la dualité masculin/féminin.

8. La Hudson River est un fleuve traversant l’État de New York.

9. Selma est une ville d’Alabama, connue pour avoir été le départ de trois marches pour les droits civiques en 1965.

10. Le Stonewall Inn est un bar de New York, théâtre des émeutes de 1969 symbolisant la naissance du mouvement de libération gay aux États-Unis.

11. En 1999, d’importantes manifestations ont lieu à Seattle, contre un sommet de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce). C’est la première fois que des manifestations arrivent à bloquer un sommet international.

12. Frederick Douglass (1817-1895) est un militant abolitionniste états-unien, ancien esclave. Orateur reconnu, il est l’auteur de cette phrase célèbre : « whitout struggle there is no progress ».

NOTES DE L’AUTEUR·E (édition des 20 ans)

NOTES DE L’AUTEUR·E POUR L’ÉDITION ANNIVERSAIRE DES 20 ANS DE STONE BUTCH BLUES

Leslie avait espéré pouvoir écrire une introduction à cette nouvelle édition anniversaire des 20 ans de Stone Butch Blues. Mais avant d’y parvenir, elle a été hospitalisée à domicile. Les notes qui suivent sont un mélange de ce que Leslie avait déjà écrit et de ce que j’ai tapé, assise à son chevet pendant qu’elle continuait à travailler. Au sujet de ces notes, Leslie m’a dit : « c’était le mieux que je pouvais faire ».

Le 15 novembre 2014, Leslie est morte à la maison. Pour plus de détails sur sa santé, allez voir ses notes de recherches sur l’épidémie de Lyme et d’autres maladies qui y sont liées : “Casualty of an undeclared war”, sur http://www.transgenderwarrior.org1.

Vous pouvez aussi lire un bref récit de sa vie que nous avons écrit ensemble, sur :  https://www.workers.org/2014/11/18/leslie-feinberg/2

Minnie Bruce Pratt

Notes de l’auteur·e

Stone Butch Blues

Édition 20e anniversaire – Automne 2013

J’avais espéré écrire une introduction pour replacer le roman dans le contexte historique et social de la seconde moitié du 20e siècle. Quand il est question de politique, le contexte fait tout. Et Stone Butch Blues est un discours éminemment politique, ancré dans son époque et rédigé par un·e communiste blanc·he et syndicaliste de terrain.

Cependant, je suis si malade qu’au moment de cette publication je suis seulement capable d’écrire ces trois brèves notes.

Au sujet du langage

L’utilisation du terme « transgenre » a changé au cours des deux décennies qui se sont écoulées depuis que j’ai écrit Stone Butch Blues.

Depuis cette époque, le terme « genre » est de plus en plus utilisé pour parler de sexe, plus que d’expression de genre. Ce roman défend un autre point de vue.

En raison de la maladie, j’ai été coupé·e des débats sur le langage depuis quasiment dix ans.

Alors, tout ce que je peux dire, c’est que tout comme les avions, les trains ou les voitures, les mêmes véhicules technologiques que sont les hormones et la chirurgie peuvent embarquer les gens pour différents voyages au cours de leur vie. Ces voyages peuvent différer s’ils vivent une/des oppression/s basée/s sur le sexe / la bicatégorisation de sexe, sur l’expression de genre / l’expression personnelle, sur la sexualité, la nationalité, le statut d’immigrant·e, l’état de santé, de validité ou de handicap, et/ou l’exploitation économique de leur travail.

Je suis d’accord avec CeCe McDonald, quand elle écrit depuis une cellule de prison :

« Pour atteindre notre but, nous devons promouvoir la justice raciale, sociale et économique pour la jeunesse trans, ainsi que la liberté d’autodéterminer son identité et son expression de genre. »

16 novembre 2012  http://supportcece.wordpress.com/

Au sujet des pronoms

Je respecte le pronom de toute personne, en tant que part importante de son humanité et de son individualité. L’usage de mon propre pronom a été complexifié par le chevauchement des oppressions.

Mais ces dernières années, je me suis autant senti·e proche du pronom nous que des pronoms il, elle, et iel.

J’introduis ici des liens vers deux articles que j’ai écrits après Stone Butch Blues au sujet du pronom nous3:

“Many Histories Converged at Stonewall: Lavender & Red 71”

http://www.workers.org/2006/us/lavender-red-71/

“Honoring LaTeisha Green”

Crédit photo : Leslie Feinberg
“Family and supporters of LaTeisha Green”
Central New York Pride, Syracuse, 19 juin 2009

Au sujet des modifications

Tout ce qui existe est susceptible de changer et de se développer.

Cette nouvelle édition anniversaire des 20 ans de Stone Butch Blues est aussi proche que possible de l’originale.

Mais les technologies qui ont produit la première édition étaient trop vieilles pour être réutilisées pour réimprimer la version d’origine. Il a donc fallu retranscrire le roman afin de créer un nouveau manuscrit numérique. Il a été recopié à partir du livre imprimé, puis relu et corrigé de nombreuses fois.

J’ai écrit ce roman sur un ordinateur portable que j’avais emprunté, m’y consacrant le soir en sortant du travail. Juste avant qu’il parte à l’impression, on m’a demandé d’en couper un tiers, et je n’avais pas l’expérience de l’édition que j’ai aujourd’hui.

Pendant vingt ans, coquilles, oublis et autres petites erreurs ont constellé le texte, m’obligeant à m’interrompre, quand je le lisais en public, pour dire haut et fort : « Ça, c’était une erreur ! » Cette nouvelle édition m’a permis de réparer ces erreurs.

Alors que ma vue se dégradait et que je devenais trop malade pour pouvoir relire le roman, Minnie Bruce et la correctrice Becca Shaw Glaser ont parcouru le livre, trouvé des questions et me les ont soumises. C’est moi qui ai pris toutes les décisions concernant les erreurs trouvées dans l’original.

Mon approche de l’édition, de la révision et de la réédition – qu’il s’agisse de mon propre travail ou de celui d’autres personnes – a toujours été pleine de respect pour le texte original. J’ai porté la même éthique pour cette nouvelle édition de Stone Butch Blues.

Si elle n’avait pas été abimée, je ne l’aurais pas réparée. Je ne suis pas de l’école de George Lucas, qui révise Star Wars pour changer qui tire le premier4.

La poète/écrivaine Audre Lorde a selon moi résumé de la manière la plus significative la déontologie de la modification, lorsqu’elle a dit que le but d’une révision était de rendre une œuvre « plus proche de ce qu’elle doit être, afin qu’elle puisse réaliser le travail émotionnel qui lui incombe ».

—-

1. « Victime d’une guerre non-déclarée ». L’introduction de ce dossier est traduite dans la présente édition française.

2. Ce texte est également traduit en annexe de la présente édition française.

3. Ces deux articles sont traduits en annexe de cette édition française.

4. George Lucas est le réalisateur des films Star Wars. Lors de la sortie d’une version remastérisée d’un film de la saga en 1997, une scène a été légèrement modifiée, déclenchant une vive polémique chez les fans. Dans la version originale de 1977, c’était Han Solo qui ouvrait le feu dans un bar, alors que dans la nouvelle version c’est son adversaire qui tire en premier.

« Traduire Stone Butch Blues en français… »

« Traduire Stone Butch Blues en français… »

Bousculer les imaginaires et développer des alternatives…

Alors qu’en anglais le genre des noms, adjectifs et participes passés est neutre, la traduction en français nous oblige à marquer le masculin ou le féminin sans arrêt dans ce récit à la première personne.

Stone Butch Blues raconte un voyage à travers le genre, celui de Jess, écartelé∙e entre masculin et féminin dans un monde qui attend de nous qu’on soit hommes ou femmes, et exclusivement tout l’un ou tout l’autre. Nous avons voulu par nos choix de traduction rendre compte de cette complexité.

Pour cela, nous avons utilisé et le féminin et le masculin quand Jess parle d’elle/lui-même, en variant les proportions selon le moment du récit. Quand d’autres personnes s’adressent à Jess, nous avons utilisé le genre dans lequel elles le/la perçoivent.

Cela peut parfois dérouter à la lecture, mais n’avons-nous pas intérêt à ouvrir d’autres imaginaires pour nous nommer que ceux imposés par la grammaire ?

Parce que le langage est enjeu de luttes et de rapports de pouvoir, parce que nous ne voulons pas reproduire une norme où « le masculin l’emporte sur le féminin », nous avons décidé de travailler le genre des accords tout au long du livre :

Dans le récit :

– nous avons utilisé parfois le masculin et parfois le féminin pour les pluriels génériques : « Je serais étonnée qu’il y ait plus de deux cents habitantes dans toute la vallée. »

– nous avons également utilisé la règle de l’accord de proximité qui consiste à accorder en genre et en nombre un adjectif (ou un participe) avec le plus proche des noms qu’il qualifie, qu’il soit féminin ou masculin : « Des médecins et des infirmières se sont penchées au-dessus de moi. »

Pour les annexes et les notes de bas de page, nous avons choisi une forme d’écriture avec les doubles accords féminins et masculins, sous diverses formes :

– séparés par des slashes : ils/elles ; le/la ; lui/elle

– séparés par des points médians : auteur·e ; tou·te·s ;

– contractés en un seul mot : celleux

Les règles grammaticales et orthographiques sont nombreuses et parfois contradictoires. Parce que la définition de ces règles est un enjeu de classe, nous avons fait le choix d’appliquer celles qui simplifient la langue française au maximum.

– nous avons choisi d’enlever les accents circonflexes sur le u et le i quand le mot n’a pas d’homonymes sans accent (réforme de 1990) : gout ; paraitre ; s’il te plait ; …

– nous avons supprimé les tirets de la plupart des mots composés (réforme de 1990) : weekend, contremaitre, …

S’efforcer d’éviter autant que possible de calquer les biais excessivement genrés de la langue française sur un texte originellement écrit en anglais est pour nous une manière de produire une traduction de meilleure qualité. Par ailleurs, il nous semble que transformer nos pratiques de la langue fait partie intégrante de nos combats.

Toutes les notes de bas de page sont des traducteur∙ice∙s.

« Produire une version française de Stone Butch Blues… »

« Produire une version française de Stone Butch Blues… »

Quelques secondes pour avoir l’idée, des années pour la réaliser…

Aimer ce livre et vouloir le partager. Se lancer avec excitation dans ce projet. En faire un collectif. Discuter ensemble de ce que ce texte éveille en nous. Être frustré·e·s parfois de ne pas réussir à mettre des mots. Traduire. Relire ensemble et savourer cette magie du texte qui a changé de langue. Pinailler à plusieurs sur le moindre détail, la moindre virgule. Croiser d’autres personnes qui ont voulu traduire ce livre, ou qui ont commencé à le faire. Faire une correction dans un sens. Puis la refaire dans l’autre. Et six mois plus tard, refaire l’inverse. Ramasser des bouts de traductions hétérogènes, celle qui a traduit au passé simple et celui qui a horreur de ça. Voir les années défiler et ce projet qui traine encore. Questionner notre propre genre. Transitionner ou pas. Regarder nos solidarités. Aimer les butchs, les fems et les trans’ qui traversent nos vies. S’adapter en cours de route à la nouvelle édition sortie aux États-Unis et qui modifie le texte. Relire les mêmes passages jusqu’à ne plus y voir les fautes. Chercher comment avancer ensemble dans ce projet. S’engueuler, abimer nos amitiés. Faire scission. Quitter un projet dans lequel on a mis tant d’énergie. Apprendre ou réapprendre des dizaines de règles de grammaire. Faire des choix. Douter. Refabriquer du collectif. Chercher des gens à chaque étape : pour traduire, pour corriger, pour corriger encore, pour faire la mise en page, pour éditer, pour dessiner, pour corriger, pour corriger. Et en trouver toujours. Écouter la playlist de toutes les chansons citées dans le roman. Se quereller sur quels mots prennent des tirets ou pas. Tenter d’accorder notre manière de traduire à notre éthique politique. Repasser ces centaines de pages pour s’assurer qu’on a bien utilisé les mêmes normes de grammaire et de syntaxe dans tout le texte. Se retrouver ici ou là. Essayer de comprendre le contexte socio-politique de ce livre pour rédiger des notes de bas de page. Se prendre la tête sur leur longueur et leur degré de précision. Chercher du fric pour financer l’impression. Penser détester ce texte de l’avoir tant relu, et pourtant être encore ému·e·s par un passage ou un autre. Se demander si un jour on sera satisfait·e·s ou si on est condamné·e·s à la correction éternelle. Chercher comment diffuser ce livre hors des circuits capitalistes. Apprendre à maquetter. Trouver où stocker les exemplaires. Avoir la larme à l’œil face au manuscrit final.

Parce que lire Stone Butch Blues a été pour nous une expérience incroyable.

Parce que ce texte nous a marqué·e·s, porté·e·s, qu’il nous a fait rêver autant que donné la rage, parce qu’il nous a ouvert des portes, des imaginaires, des perspectives.

Parce que pour une fois nous avions l’occasion de lire un livre qui parle de nous avec des mots qui nous ressemblent, qui viennent du fond du cœur, du fond des tripes – et non pas le jargon universitaire d’un·e expert·e auto-proclamé·e qui nous aurait choisi·e·s comme objet d’étude.

Alors pour ces raisons, on s’est lancé·e·s dans l’aventure.

Cette édition française que vous tenez maintenant en main est le résultat de centaines d’heures de travail. Un travail non-rémunéré, motivé simplement par l’envie de partager ce texte, mené par une vingtaine de personnes qui ont accepté de mettre un peu (ou beaucoup) de leur temps et de leurs compétences à disposition de ce projet : traductions, relectures, coordination, corrections, graphisme, édition, diffusion. Merci à elles. Merci à eux.

Il aura fallu six ans à ce projet pour aboutir. Parce qu’il faut bien dire que l’enthousiasme parfois nous rend un peu naïf·ve·s – et que nous avons découvert au fur et à mesure ce que traduire et publier un roman signifie. Du temps, de l’énergie, de la méthode et des compétences que nous avons souvent dû improviser sur le tas. Dans notre équipe fluctuante, nous avions bien peu d’expérience en matière de traduction ou d’édition. Encore une manière pour nous de dire que nous pouvons nous passer des expert·e·s pour nous donner ce dont nous avons besoin. Alors bien sûr, ce texte n’est pas parfait. Il est ce qu’on a pu. Merci à vous, lectrices et lecteurs, de vous montrer indulgent·e·s.

Ce livre que vous tenez en main est à nos yeux un bijou, un hommage à la lutte, à la résistance et à la solidarité. Merci à Leslie pour nous avoir offert ce texte magique.

L’équipe qui a achevé cette édition

Juillet 2018

Chapitre 26

© Leslie Feinberg, 2014 & © Hystériques & AssociéEs, 2019.
Cette traduction est disponible à prix coûtant en format papier ou gratuitement sur internet.
Son téléchargement à titre privé ou sa diffusion gratuite sont encouragées, sous réserve de citer la source,
mais aucune réutilisation/diffusion commerciale n’est autorisée !

26

Alors que je grimpais les marches du métro de Christopher Street, j’ai entendu les mots lesbienne et gay prononcés dans un micro. Quand j’ai atteint le niveau de la rue, je me suis retrouvé au milieu d’un rassemblement. Une centaine de personnes écoutait des prises de parole.

J’avais déjà vu des manifestations gays auparavant. Je m’étais toujours arrêtée pour les regarder en restant de l’autre côté de la rue, fière que ce jeune mouvement n’ait pas été réexpédié violemment dans le placard. Mais je finissais toujours par tourner les talons, m’en sentant exclu, et isolé. Cette fois-ci, une voix m’a arrêté sur mon chemin. C’était un jeune homme qui avait pris le micro. D’une voix forte et tremblante d’émotion, il décrivait comment il avait été contraint et forcé de regarder un gang battre son amant à mort à coup de battes de baseball.

– Je l’ai regardé mourir là, sur le trottoir, a-t-il raconté en pleurant, et je n’ai pas pu le sauver. Il faut qu’on fasse quelque chose, ça ne peut pas continuer comme ça.

Il a tendu le micro à une femme dont les cheveux étaient enveloppés dans un éclatant tissu africain. Elle a encouragé d’autres personnes à monter et à parler.

Une jeune femme de la foule est venue sur scène. Sa voix était à peine perceptible, même avec le micro :

– Il y avait ces mecs dans mon quartier, dans le Queens… Ils nous gueulaient souvent des trucs à ma compagne et à moi. Une nuit, je les ai entendus derrière moi. J’étais seule. Ils m’ont trainée dans le parking derrière la quincaillerie et m’ont violée. Je n’ai rien pu faire pour les arrêter.

Des larmes incontrôlables ont ruisselé le long de mes joues. L’homme à côté de moi a posé sa main sur mon épaule. Ses yeux étaient également emplis de larmes.

– Je n’ai jamais raconté à ma compagne ce qui s’était passé, a-t-elle murmuré dans le micro. Si je lui avais dit, j’aurais eu l’impression qu’ils nous avaient violées toutes les deux.

***

Alors qu’elle descendait de l’estrade, j’ai pensé : c’est ça le courage. Ce n’est pas seulement survivre au cauchemar, c’est en faire quelque chose après. C’est être assez forte pour en parler à d’autres personnes. C’est essayer de s’organiser pour changer les choses.

Et soudain, mon propre silence m’a rendu malade à un tel point qu’il me fallait absolument prendre la parole moi aussi. Ce n’était pas tant quelque chose de précis qui me brulait les lèvres. Je ne savais même pas ce qui allait sortir. J’avais seulement besoin, pour une fois, d’ouvrir la bouche et du plus profond de ma gorge, sentir ma propre voix. Et j’avais peur de ne plus jamais trouver le courage de le faire si je laissais passer ce moment.

Je me suis rapprochée de la scène. J’étais à deux doigts de trouver ma voix. La femme qui animait m’a regardée.

– Tu veux parler ? m’a-t-elle demandé.

J’ai hoché la tête, prise de vertige à cause de l’anxiété.

– Allez monte, frère, m’a-t-elle encouragée.

Mes jambes arrivaient à peine à me porter sur scène. J’ai regardé les centaines de visages tournés vers moi.

– Je ne suis pas un homme gay.

J’ai été surpris d’entendre ma propre voix amplifiée.

– Je suis une butch, une il-elle. Je ne sais pas si les gens qui nous haïssent nous appellent encore comme ça. Mais à lui seul, ce qualificatif a forgé mes années d’adolescence.

Tout le monde s’est tu alors que je parlais. Je savais qu’ils écoutaient. Je savais qu’ils m’avaient entendu. J’ai remarqué une fem qui semblait avoir mon âge, debout vers l’arrière de la foule. Elle hochait la tête pendant que je parlais, comme si elle me reconnaissait. Ses yeux étaient pleins de la chaleur des souvenirs.

– Je sais ce que c’est que d’être blessée, ai-je continué. Mais je n’ai pas l’habitude d’en parler. Et je sais riposter, mais je sais surtout comment le faire seule. C’est une façon difficile de se battre, parce qu’en général je suis en infériorité numérique. Donc en général, je perds.

Sur les côtés de la manifestation, une drag queen plus âgée a lentement agité la main au-dessus de sa tête, en guise de témoignage silencieux.

– J’observe les manifestations et les rassemblements depuis l’autre côté de la rue. Une part de moi se sent très proche de vous toutes, mais je ne sais pas si je suis la bienvenue à vos côtés. Beaucoup d’entre nous sont à l’extérieur de ces mouvements, mais ne veulent pas y rester. On est traqués et tabassés. On est en train de crever là-dehors. On a besoin de vous, mais vous avez aussi besoin de nous. Je ne sais pas ce qu’il faudrait pour changer vraiment le monde. Mais ne pourrions-nous pas nous rassembler et tenter de chercher ensemble ? Ne pourrions-nous pas élargir le nous ? N’y a-t-il pas un moyen de nous aider les unes et les autres à mener nos batailles respectives, afin qu’on arrête d’être seules ?

Comme chaque personne qui trouvait le courage de parler, j’ai eu droit à un tonnerre d’applaudissements. Ils résonnaient en moi comme une réponse : oui, c’était encore possible d’avoir de l’espoir. Ce rassemblement ne changeait pas la face du monde, mais j’y avais vu des gens se parler et s’écouter les uns les autres.

Quand j’ai tendu le micro à la femme qui animait, elle a mis son bras autour de moi.

– Bravo, ma sœur, m’a-t-elle chuchoté à l’oreille.

Personne ne m’avait jamais appelé comme ça auparavant.

J’ai descendu les marches et je me suis faufilé à travers la foule. Des mains se tendaient, serraient la mienne ou me tapaient sur l’épaule. Un jeune homme gay qui distribuait des tracts m’a souri et m’a salué d’un hochement de tête.

– C’était vraiment courageux de monter là-haut pour dire ça !

J’ai rigolé :

– T’imagines pas à quel point !

Il m’a tendu un tract qui appelait à une manifestation pour dénoncer la négligence du gouvernement face à l’épidémie de sida.

J’ai entendu quelqu’un dans mon dos :

– Attends ! a dit la voix.

Une jeune butch m’a tendu la main. Elle me rappelait tellement ma vieille amie Edwin que pendant une demi-seconde j’ai pensé que Ed était revenue à la vie pour me donner une seconde chance dans notre amitié.

– Je m’appelle Bernice. J’ai beaucoup aimé ce que tu as dit.

Je lui ai serré la main et j’ai découvert sa force dans l’assurance de sa poigne.

– Ça fait un moment que t’es dehors, hein ? m’a-t-elle demandé.

Je ne comprenais pas si elle voulait savoir si ça faisait longtemps que j’étais sortie du placard, ou si ça faisait longtemps que j’étais là, à observer le mouvement gay de l’extérieur. C’était vrai dans les deux cas.

– Y’a des soirées lesbiennes au Community Center1, le troisième samedi de chaque mois. Je pourrais te présenter certaines de mes amies. Peut-être qu’on pourrait discuter.

J’ai haussé les épaules.

– Je ne sais pas si je peux supporter d’avoir à justifier ma présence dans une soirée entre femmes.

Bernice a haussé les épaules à son tour.

– On pourrait te retrouver dehors et y aller toutes ensemble. C’est mon amie qui sera à la porte. Personne ne t’embêtera si on est ensemble. C’est un peu de ça que tu parlais, non ?

J’ai rigolé.

– Je ne m’attendais pas vraiment à ce que ça arrive aussi rapidement !

Bernice se balançait d’un pied sur l’autre.

– Alors qu’est-ce que t’en dis ? Tu veux venir ?

J’ai hoché la tête.

– Oui. J’ai peur, mais je veux venir.

– Cool, a-t-elle répondu. Voilà mon numéro, appelle-moi.

J’ai grimpé sur le bord d’une poubelle et j’ai balayé la foule du regard à la recherche de la fem qui m’avait reconnu des yeux.

Elle était partie.

Je me suis empressé de rentrer à la maison et j’ai monté les marches deux par deux en courant.

– Ruth !

J’ai frappé à sa porte.

– Ouvre !

Elle avait l’air inquiète.

– Jess, qu’est-ce qu’il y a ?

– J’ai pris la parole, Ruth. Il y avait ce rassemblement à Sheridan Square et ils laissaient les gens monter et parler. Et je l’ai fait. J’ai parlé, Ruth. Devant des centaines de personnes. J’aurais aimé que tu sois là. J’aurais aimé que tu m’entendes.

Ruth m’a entouré de ses bras et a soupiré.

– Je t’ai souvent entendue, chérie, m’a-t-elle chuchoté à l’oreille. Une fois que tu romps le silence, ça ne s’arrête plus.

– Je peux utiliser ton téléphone ?

Elle a haussé les épaules.

– Bien sûr.

Je savais exactement qui je voulais voir. J’ai appelé le bureau syndical de la 17e rue et j’ai demandé à parler à Duffy. J’ai immédiatement reconnu sa voix. Elle m’était familière. Ça m’a réconforté.

– Duffy, c’est moi Jess, Jess Goldberg.

– Jess ?

Il a prononcé mon nom dans un souffle.

– Oh Jess, ça fait longtemps que je voulais te faire des excuses sans réussir à les sortir de ma bouche. Peux-tu me pardonner de t’avoir mise en danger au boulot comme je l’ai fait ?

J’ai souri.

– Oh, je t’ai pardonné il y a longtemps ! Mais aujourd’hui je suis super excité. J’ai envie de te parler. Je veux te voir là maintenant tout de suite !

Duffy a rigolé.

– Où es-tu ? Comment as-tu su où me trouver ?

– Je vis ici. Frankie m’a dit où tu travaillais.

– Combien de temps ça te prendrait pour venir ici ? a-t-il demandé.

J’ai regardé ma montre.

– Quinze minutes chrono.

– Il y a un restaurant sur la 16e, sur le côté ouest de Union Square. Je te retrouve là-bas.

***

Je m’étais déjà demandé si on allait se reconnaitre tous les deux, Duffy et moi. Évidemment qu’on s’est reconnus. Il m’a remarquée dès qu’il est entré dans le restaurant. Je me suis levée quand il s’est approché de la table.

– Jess, a-t-il commencé.

Il m’a serré la main. Ses yeux se sont immédiatement remplis de larmes.

– Jess, ça fait des années que je veux te dire à quel point je suis désolé.

– Ça va, Duffy, je sais que tu l’as pas fait exprès. C’était juste une erreur.

Il a baissé la tête.

– Je peux avoir une autre chance ? a-t-il demandé.

J’ai rigolé.

– Pour le moment, tu es encore loin de les avoir toutes épuisées !

Il a baissé les yeux.

– Je crois que de toutes ces années où j’ai milité au syndicat, ça a sans doute été la plus grosse erreur que j’ai faite. Et la seule chose à laquelle je pensais, c’était à ce que ça t’avait couté. J’aurais fait n’importe quoi pour te rendre la vie plus facile, Jess. Et j’ai tellement merdé. Je suis désolé.

J’ai souri.

– Tu sais, il y a cette personne que j’aime et qui s’appelle Ruth. Elle est différente, comme moi. Un jour, j’ai été tabassé et elle a appelé à mon travail pour dire que j’étais malade. Et merde, elle a fait exactement la même chose que toi. C’est vrai, j’étais vraiment furieuse contre toi à l’époque. Mais même à ce moment-là, je savais que tu étais toujours de mon côté. Y’avait pas tellement de gens sur qui je pouvais compter pour me soutenir, mais j’ai toujours su que tu en faisais partie. Et puis, qu’est-ce que tu dis des erreurs que moi j’ai faites et que t’as laissé couler ?

Duffy a souri et s’est mordu la lèvre.

– Merci, Jess. Tu me laisses m’en tirer vraiment facilement.

J’ai rigolé.

– Eh bien, tu as toujours été un bon ami.

Il a rougi.

– Assieds-toi, Duffy.

On a rattrapé le temps perdu en retraçant rapidement les grandes lignes de nos vies.

– Pendant la chasse aux communistes, ils m’ont viré de l’imprimerie où on travaillait2, a expliqué Duffy. J’ai fait une sorte de dépression nerveuse, je buvais trop. Puis j’ai arrêté de boire et j’ai eu ce boulot au syndicat. J’y travaille toujours.

Je lui ai raconté que j’avais arrêté de prendre des hormones, que j’avais déménagé à New York et que j’étais maintenant typographe.

– Non syndiquée ? m’a-t-il demandé.

J’ai hoché la tête.

– Ouais. Quand les ordinateurs sont arrivés sur le marché, les patrons ont tout de suite vu comment ça allait transformer la vieille industrie de fabrication des caractères d’imprimerie en plomb. Du coup, ils ont embauché toutes les personnes que les anciens syndicats de l’artisanat n’avaient pas jugé utile d’encarter. C’est comme ça qu’ils ont poignardé dans le dos la Locale 6.3

Il m’a regardé droit dans les yeux d’une manière qui m’a mis mal à l’aise.

– Ça a été vraiment dur pour toi Jess, n’est-ce pas ?

J’ai haussé les épaules en hochant la tête.

– Ça se voit à ton visage, a-t-il dit. T’as l’air moins effrayée, mais plus abimée.

C’était bizarre qu’il me connaisse si bien.

J’ai changé de sujet.

– Il m’est arrivé quelque chose d’incroyable aujourd’hui, Duffy. Je me suis tenue devant tout un rassemblement et j’ai parlé au micro. J’avais envie de leur raconter comment c’était dans les usines. Et de leur expliquer comment, quand un accord est presque signé, les managers redoublent d’efforts pour essayer de diviser tout le monde. Je ne savais pas s’ils comprendraient vraiment ce que je voulais dire si je leur disais qu’il y avait besoin d’absolument tout le monde pour gagner une grève.

Duffy a souri.

– Ouais et de nos jours il faut plus d’un seul syndicat pour gagner.

J’ai soupiré.

– Je suis venu te demander si tu crois que c’est possible de changer le monde. Ou est-ce que tu penses que nos luttes seront toujours défensives ?

Il a hoché la tête très lentement.

– Ouais Jess, je crois vraiment qu’on peut changer le monde. Il change tout le temps, sauf que la plupart du temps il devient pire. Mais je ne suis pas seulement un optimiste. Je pense que les conditions ne vont plus nous laisser d’autre choix que de nous battre pour changer les choses.

Il a souri quand j’ai tapé du poing sur la table.

– J’ai envie de comprendre le changement. Je ne veux pas me contenter de le subir. J’ai l’impression d’être en train de me réveiller. Je veux connaitre l’histoire. J’ai plein de nouvelles informations sur les gens comme moi qui ont vécu à travers différentes époques, mais je ne sais rien de ces époques.

Duffy s’est penché sur la table.

– Ça, c’est la Jess dont je me souviens ! Celle qui a soif de changement, celle qui est prête à entrer dans la bataille !

J’ai rigolé. Il a continué :

– Alors, Jess, pourquoi n’envisagerais-tu pas de venir travailler avec moi comme déléguée syndicale ?

– Quoi ? ai-je hurlé.

Il a levé ses deux mains devant lui en guise de bouclier.

– Penses-y, juste. T’as toujours été une syndicaliste. Je sais que ça pourrait être compliqué, mais ta vie a toujours été compliquée. Je sais que ça pourrait être dur pour toi d’être syndiquée ouvertement en tant que femme. Mais peut-être que ça marcherait. Je protégerai tes arrières tout du long. Et il y en a d’autres qui en feraient de même je pense. Et si c’est trop difficile, alors t’auras qu’à me dire comment tu veux t’y prendre et je te promets de ne pas tout faire foirer.

Duffy s’est appuyé sur la table avec la paume de sa main.

– T’as une force que t’as à peine utilisée jusque-là. Mais tu peux pas le faire seule. Je crois sincèrement qu’il y a des gens prêts à te soutenir, maintenant. Je crois qu’on peut leur faire comprendre.

J’ai soupiré doucement.

– Je ne sais pas, Duffy. Toutes ces histoires d’espoir, c’est plutôt nouveau pour moi. J’ai un peu peur d’avoir trop d’attentes d’un coup.

Il a secoué la tête.

– Je ne dis pas qu’on verra une sorte de paradis de notre vivant. Mais le simple fait de se battre pour le changement, ça nous rend plus fort. Et ne rien espérer, ça te tuera à coup sûr. Essaie, Jess. Tu te demandes déjà si le monde peut changer. Essaie d’imaginer un monde dans lequel ça vaudrait le coup de vivre et demande-toi ensuite si ça ne vaut pas la peine de se battre pour ça. Tu viens de trop loin pour abandonner tout espoir, Jess.

– Wow…

C’est tout ce que j’ai réussi à dire.

– Il faut que je réfléchisse à tout ça.

Il a souri.

– Prends ton temps. Essaie juste d’y penser. Il faut que je retourne au boulot. Si t’es libre demain soir, je t’invite à diner. Il faut qu’on continue cette discussion.

– Laisse-moi vérifier mon emploi du temps.

J’ai fermé les yeux très fort, puis je les ai réouverts.

– Ouaip. Je suis libre. C’est noté.

Duffy m’a tendu un livre intitulé Labour’s Untold Story4. Je l’ai ouvert. À l’intérieur de la couverture, il avait écrit : « À Jess, avec de grands espoirs. »

– C’est un livre que j’ai toujours voulu te donner, a-t-il expliqué. Par chance, je l’avais dans le tiroir de mon bureau quand t’as appelé.

J’ai repensé à l’autobiographie de Mother Jones qu’il m’avait offerte des années auparavant, dédicacée de la même manière.

– Est-ce que ça veut dire que j’ai droit à une autre chance ? ai-je demandé.

Il a souri chaleureusement.

– T’as pas encore commencé à les épuiser, Jess.

On s’est levés et on s’est serré la main. Il s’est retourné pour s’en aller.

– Hé Duffy, un jour je t’ai posé une question et tu n’y as jamais répondu. Est-ce que t’es un communiste ?

Duffy s’est retourné lentement.

– Je ne sais pas ce que ce mot veut dire pour toi, donc je ne sais pas ce qu’un oui de ma part signifierait. Qu’est-ce que tu dirais qu’on s’assoie autour d’un diner et que je te raconte comment je vois le monde et comment j’envisage ma place dedans ?

J’ai hoché la tête.

– Ça marche.

***

Il faisait chaud ce soir-là. Presque trop lourd pour dormir. La pression et l’humidité de l’air rendaient la respiration difficile. Le tonnerre grondait au loin. Je pensais à la façon dont ma vie était en train de changer. Dans ses détails, mais aussi dans ses grands axes.

Puis, j’ai pensé à Theresa. Je n’avais jamais écrit cette lettre qu’elle m’avait demandée. Est-ce que je pourrai l’écrire un jour ? Qu’est-ce que j’y dirai ? Où pourrai-je l’envoyer ?

La pluie battante cognait contre mes fenêtres. Pendant que je m’endormais en pensant à la lettre, des éclairs striaient le ciel. Cette nuit-là, j’ai fait ce rêve :

Je marchais à travers un vaste champ. Des hommes, des femmes et des enfants étaient debout sur le bord du champ. Ils me regardaient en souriant et en hochant la tête. Je me dirigeais vers une petite hutte ronde près de la lisière de la forêt. J’avais le sentiment d’être déjà venue dans cet endroit auparavant.

À l’intérieur, il y avait des gens qui étaient différents comme moi. On pouvait toutes voir nos propres reflets dans les visages de celles et ceux qui étaient assis dans ce cercle. J’ai regardé autour de moi. C’était difficile de dire qui était une femme, qui était un homme. Leurs visages dégageaient une beauté différente de celle que j’avais vue célébrée à la télé ou dans les magazines en grandissant. C’est une beauté avec laquelle on ne nait pas, mais qu’on se bat pour construire, au prix de grands sacrifices.

Je me sentais fier d’être assis parmi elles. J’étais fière d’être l’une d’entre eux.

Un feu brulait au centre de notre rassemblement. Une des ainées a retenu mon attention. Je ne savais pas si elle était née homme ou femme. Elle tenait un objet en l’air. J’ai compris que j’étais censé accepter l’existence de cet objet. J’ai regardé de plus près. C’était l’anneau que m’avaient offert les femmes Dineh quand j’étais enfant.

J’ai ressenti le besoin de bondir pour supplier que l’anneau me soit rendu. J’ai retenu cette impulsion.

Elle a pointé du doigt le cercle formé par l’anneau sur le sol. J’ai hoché la tête, prenant conscience que l’ombre existait autant que l’anneau. Elle a souri, puis elle a agité sa main dans l’espace formé entre l’anneau et son ombre. Et cette distance, n’avait-elle pas une existence, elle aussi ? Elle a désigné le cercle qu’on formait. J’ai regardé les visages autour de moi. J’ai suivi l’ombre de sa main sur le mur de la hutte, voyant pour la première fois les ombres qui nous entouraient.

Elle m’a ramené au présent. Mon esprit a glissé en arrière vers le passé, puis en avant vers le futur. Ne sont-ils pas connectés ? a-t-elle demandé sans un mot.

J’ai senti ma vie entière faire une boucle parfaite. Grandir en étant si différente, me révéler en tant que butch, passer en tant qu’homme, puis revenir à la même question qui avait façonné toute ma vie : femme ou homme ?

***

Le bruit d’une dispute de rue, née de la misère, m’a tiré du sommeil. Je n’avais pas envie de revenir dans ce monde. J’ai lutté pour retourner dans le rêve, mais j’étais déjà entièrement réveillée. C’était presque l’aube. J’ai déverrouillé la fenêtre de la chambre et je me suis glissé dehors par la sortie de secours. L’air frais était agréable. J’ai fermé les yeux.

Je me suis souvenue de la nuit où Theresa et moi avions rompu. Je me suis rappelé comment j’avais plongé mon regard dans le ciel de la nuit, cherchant à entrevoir mon propre futur. Si je pouvais envoyer un message dans le passé à cette jeune butch assise sur une caisse de lait, ce serait celui-là : ma voisine, Ruth, m’a demandé récemment si je prendrais les mêmes décisions si toute ma vie était à refaire. « Oui », ai-je répondu sans équivoque, « oui ».

Je regrette tellement qu’il ait fallu que ce soit si dur. Mais qui serais-je si je n’avais pas marché le long de ce chemin ? À cet instant, je me sentais au centre de ma propre vie. Le rêve se tressait encore comme des herbes sacrées5 dans ma mémoire.

Je me suis souvenue de l’invitation de Duffy. Imagine un monde dans lequel ça vaudrait le coup de vivre, un monde pour lequel ça vaudrait la peine de se battre. J’ai fermé les yeux et j’ai laissé jaillir mes espoirs.

J’ai entendu des battements d’ailes à proximité. J’ai ouvert les yeux. Sur un toit à côté, un jeune homme libérait ses pigeons, comme des rêves s’évanouissant dans l’aube.

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1. Centre communautaire LGBT.

2. Entre 1950 et 1954, en pleine période de guerre froide, une véritable chasse aux communistes sévit aux États-Unis, sur l’initiative du sénateur Joseph McCarthy. Durant quatre années, des catégories entières de la population font l’objet de dénonciations et d’arrestations, notamment d’éventuel·le·s agent·e·s, militant·e·s ou sympathisant·e·s communistes, considéré·e·s comme ennemi·e·s potentiel·le·s de l’État.

3. Jusque dans les années 1960 les typographes, travaillant avec des caractères de plomb, étaient des travailleur·euse·s qualifié·e·s, organisé·e·s en syndicats d’artisans. Mais le développement de la composition sur ordinateurs modifie considérablement les conditions et l’organisation du travail dans les imprimeries, créant des tâches parcellisées effectuées par des travailleurs·euse·s pour la plupart non qualifié·e·s. Les patrons profitent de cette transition pour affaiblir les syndicats existants et créer de la division entre les différentes générations de typographes.

4. Publié en 1955, Labour’s Untold Story: The Adventure Story of the Battles, Betrayals and Victories of American Working Men and Women est un livre écrit par Richard O’ Boyer et Herbert M. Morais, dressant l’histoire des syndicats de leur première apparition dans les années 1850 jusqu’aux années 1950.

5. L’herbe sacrée (sweetgrass) est tressée pour faire un encens utilisé par les natif·ve·s nord-américain·e·s pour ses propriétés médicinales et spirituelles.

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