« Traduire Stone Butch Blues en français… »

« Traduire Stone Butch Blues en français… »

Bousculer les imaginaires et développer des alternatives…

Alors qu’en anglais le genre des noms, adjectifs et participes passés est neutre, la traduction en français nous oblige à marquer le masculin ou le féminin sans arrêt dans ce récit à la première personne.

Stone Butch Blues raconte un voyage à travers le genre, celui de Jess, écartelé∙e entre masculin et féminin dans un monde qui attend de nous qu’on soit hommes ou femmes, et exclusivement tout l’un ou tout l’autre. Nous avons voulu par nos choix de traduction rendre compte de cette complexité.

Pour cela, nous avons utilisé et le féminin et le masculin quand Jess parle d’elle/lui-même, en variant les proportions selon le moment du récit. Quand d’autres personnes s’adressent à Jess, nous avons utilisé le genre dans lequel elles le/la perçoivent.

Cela peut parfois dérouter à la lecture, mais n’avons-nous pas intérêt à ouvrir d’autres imaginaires pour nous nommer que ceux imposés par la grammaire ?

Parce que le langage est enjeu de luttes et de rapports de pouvoir, parce que nous ne voulons pas reproduire une norme où « le masculin l’emporte sur le féminin », nous avons décidé de travailler le genre des accords tout au long du livre :

Dans le récit :

– nous avons utilisé parfois le masculin et parfois le féminin pour les pluriels génériques : « Je serais étonnée qu’il y ait plus de deux cents habitantes dans toute la vallée. »

– nous avons également utilisé la règle de l’accord de proximité qui consiste à accorder en genre et en nombre un adjectif (ou un participe) avec le plus proche des noms qu’il qualifie, qu’il soit féminin ou masculin : « Des médecins et des infirmières se sont penchées au-dessus de moi. »

Pour les annexes et les notes de bas de page, nous avons choisi une forme d’écriture avec les doubles accords féminins et masculins, sous diverses formes :

– séparés par des slashes : ils/elles ; le/la ; lui/elle

– séparés par des points médians : auteur·e ; tou·te·s ;

– contractés en un seul mot : celleux

Les règles grammaticales et orthographiques sont nombreuses et parfois contradictoires. Parce que la définition de ces règles est un enjeu de classe, nous avons fait le choix d’appliquer celles qui simplifient la langue française au maximum.

– nous avons choisi d’enlever les accents circonflexes sur le u et le i quand le mot n’a pas d’homonymes sans accent (réforme de 1990) : gout ; paraitre ; s’il te plait ; …

– nous avons supprimé les tirets de la plupart des mots composés (réforme de 1990) : weekend, contremaitre, …

S’efforcer d’éviter autant que possible de calquer les biais excessivement genrés de la langue française sur un texte originellement écrit en anglais est pour nous une manière de produire une traduction de meilleure qualité. Par ailleurs, il nous semble que transformer nos pratiques de la langue fait partie intégrante de nos combats.

Toutes les notes de bas de page sont des traducteur∙ice∙s.

« Produire une version française de Stone Butch Blues… »

« Produire une version française de Stone Butch Blues… »

Quelques secondes pour avoir l’idée, des années pour la réaliser…

Aimer ce livre et vouloir le partager. Se lancer avec excitation dans ce projet. En faire un collectif. Discuter ensemble de ce que ce texte éveille en nous. Être frustré·e·s parfois de ne pas réussir à mettre des mots. Traduire. Relire ensemble et savourer cette magie du texte qui a changé de langue. Pinailler à plusieurs sur le moindre détail, la moindre virgule. Croiser d’autres personnes qui ont voulu traduire ce livre, ou qui ont commencé à le faire. Faire une correction dans un sens. Puis la refaire dans l’autre. Et six mois plus tard, refaire l’inverse. Ramasser des bouts de traductions hétérogènes, celle qui a traduit au passé simple et celui qui a horreur de ça. Voir les années défiler et ce projet qui traine encore. Questionner notre propre genre. Transitionner ou pas. Regarder nos solidarités. Aimer les butchs, les fems et les trans’ qui traversent nos vies. S’adapter en cours de route à la nouvelle édition sortie aux États-Unis et qui modifie le texte. Relire les mêmes passages jusqu’à ne plus y voir les fautes. Chercher comment avancer ensemble dans ce projet. S’engueuler, abimer nos amitiés. Faire scission. Quitter un projet dans lequel on a mis tant d’énergie. Apprendre ou réapprendre des dizaines de règles de grammaire. Faire des choix. Douter. Refabriquer du collectif. Chercher des gens à chaque étape : pour traduire, pour corriger, pour corriger encore, pour faire la mise en page, pour éditer, pour dessiner, pour corriger, pour corriger. Et en trouver toujours. Écouter la playlist de toutes les chansons citées dans le roman. Se quereller sur quels mots prennent des tirets ou pas. Tenter d’accorder notre manière de traduire à notre éthique politique. Repasser ces centaines de pages pour s’assurer qu’on a bien utilisé les mêmes normes de grammaire et de syntaxe dans tout le texte. Se retrouver ici ou là. Essayer de comprendre le contexte socio-politique de ce livre pour rédiger des notes de bas de page. Se prendre la tête sur leur longueur et leur degré de précision. Chercher du fric pour financer l’impression. Penser détester ce texte de l’avoir tant relu, et pourtant être encore ému·e·s par un passage ou un autre. Se demander si un jour on sera satisfait·e·s ou si on est condamné·e·s à la correction éternelle. Chercher comment diffuser ce livre hors des circuits capitalistes. Apprendre à maquetter. Trouver où stocker les exemplaires. Avoir la larme à l’œil face au manuscrit final.

Parce que lire Stone Butch Blues a été pour nous une expérience incroyable.

Parce que ce texte nous a marqué·e·s, porté·e·s, qu’il nous a fait rêver autant que donné la rage, parce qu’il nous a ouvert des portes, des imaginaires, des perspectives.

Parce que pour une fois nous avions l’occasion de lire un livre qui parle de nous avec des mots qui nous ressemblent, qui viennent du fond du cœur, du fond des tripes – et non pas le jargon universitaire d’un·e expert·e auto-proclamé·e qui nous aurait choisi·e·s comme objet d’étude.

Alors pour ces raisons, on s’est lancé·e·s dans l’aventure.

Cette édition française que vous tenez maintenant en main est le résultat de centaines d’heures de travail. Un travail non-rémunéré, motivé simplement par l’envie de partager ce texte, mené par une vingtaine de personnes qui ont accepté de mettre un peu (ou beaucoup) de leur temps et de leurs compétences à disposition de ce projet : traductions, relectures, coordination, corrections, graphisme, édition, diffusion. Merci à elles. Merci à eux.

Il aura fallu six ans à ce projet pour aboutir. Parce qu’il faut bien dire que l’enthousiasme parfois nous rend un peu naïf·ve·s – et que nous avons découvert au fur et à mesure ce que traduire et publier un roman signifie. Du temps, de l’énergie, de la méthode et des compétences que nous avons souvent dû improviser sur le tas. Dans notre équipe fluctuante, nous avions bien peu d’expérience en matière de traduction ou d’édition. Encore une manière pour nous de dire que nous pouvons nous passer des expert·e·s pour nous donner ce dont nous avons besoin. Alors bien sûr, ce texte n’est pas parfait. Il est ce qu’on a pu. Merci à vous, lectrices et lecteurs, de vous montrer indulgent·e·s.

Ce livre que vous tenez en main est à nos yeux un bijou, un hommage à la lutte, à la résistance et à la solidarité. Merci à Leslie pour nous avoir offert ce texte magique.

L’équipe qui a achevé cette édition

Juillet 2018

Chapitre 26

© Leslie Feinberg, 2014 & © Hystériques & AssociéEs, 2019.
Cette traduction est disponible à prix coûtant en format papier ou gratuitement sur internet.
Son téléchargement à titre privé ou sa diffusion gratuite sont encouragées, sous réserve de citer la source,
mais aucune réutilisation/diffusion commerciale n’est autorisée !

26

Alors que je grimpais les marches du métro de Christopher Street, j’ai entendu les mots lesbienne et gay prononcés dans un micro. Quand j’ai atteint le niveau de la rue, je me suis retrouvé au milieu d’un rassemblement. Une centaine de personnes écoutait des prises de parole.

J’avais déjà vu des manifestations gays auparavant. Je m’étais toujours arrêtée pour les regarder en restant de l’autre côté de la rue, fière que ce jeune mouvement n’ait pas été réexpédié violemment dans le placard. Mais je finissais toujours par tourner les talons, m’en sentant exclu, et isolé. Cette fois-ci, une voix m’a arrêté sur mon chemin. C’était un jeune homme qui avait pris le micro. D’une voix forte et tremblante d’émotion, il décrivait comment il avait été contraint et forcé de regarder un gang battre son amant à mort à coup de battes de baseball.

– Je l’ai regardé mourir là, sur le trottoir, a-t-il raconté en pleurant, et je n’ai pas pu le sauver. Il faut qu’on fasse quelque chose, ça ne peut pas continuer comme ça.

Il a tendu le micro à une femme dont les cheveux étaient enveloppés dans un éclatant tissu africain. Elle a encouragé d’autres personnes à monter et à parler.

Une jeune femme de la foule est venue sur scène. Sa voix était à peine perceptible, même avec le micro :

– Il y avait ces mecs dans mon quartier, dans le Queens… Ils nous gueulaient souvent des trucs à ma compagne et à moi. Une nuit, je les ai entendus derrière moi. J’étais seule. Ils m’ont trainée dans le parking derrière la quincaillerie et m’ont violée. Je n’ai rien pu faire pour les arrêter.

Des larmes incontrôlables ont ruisselé le long de mes joues. L’homme à côté de moi a posé sa main sur mon épaule. Ses yeux étaient également emplis de larmes.

– Je n’ai jamais raconté à ma compagne ce qui s’était passé, a-t-elle murmuré dans le micro. Si je lui avais dit, j’aurais eu l’impression qu’ils nous avaient violées toutes les deux.

***

Alors qu’elle descendait de l’estrade, j’ai pensé : c’est ça le courage. Ce n’est pas seulement survivre au cauchemar, c’est en faire quelque chose après. C’est être assez forte pour en parler à d’autres personnes. C’est essayer de s’organiser pour changer les choses.

Et soudain, mon propre silence m’a rendu malade à un tel point qu’il me fallait absolument prendre la parole moi aussi. Ce n’était pas tant quelque chose de précis qui me brulait les lèvres. Je ne savais même pas ce qui allait sortir. J’avais seulement besoin, pour une fois, d’ouvrir la bouche et du plus profond de ma gorge, sentir ma propre voix. Et j’avais peur de ne plus jamais trouver le courage de le faire si je laissais passer ce moment.

Je me suis rapprochée de la scène. J’étais à deux doigts de trouver ma voix. La femme qui animait m’a regardée.

– Tu veux parler ? m’a-t-elle demandé.

J’ai hoché la tête, prise de vertige à cause de l’anxiété.

– Allez monte, frère, m’a-t-elle encouragée.

Mes jambes arrivaient à peine à me porter sur scène. J’ai regardé les centaines de visages tournés vers moi.

– Je ne suis pas un homme gay.

J’ai été surpris d’entendre ma propre voix amplifiée.

– Je suis une butch, une il-elle. Je ne sais pas si les gens qui nous haïssent nous appellent encore comme ça. Mais à lui seul, ce qualificatif a forgé mes années d’adolescence.

Tout le monde s’est tu alors que je parlais. Je savais qu’ils écoutaient. Je savais qu’ils m’avaient entendu. J’ai remarqué une fem qui semblait avoir mon âge, debout vers l’arrière de la foule. Elle hochait la tête pendant que je parlais, comme si elle me reconnaissait. Ses yeux étaient pleins de la chaleur des souvenirs.

– Je sais ce que c’est que d’être blessée, ai-je continué. Mais je n’ai pas l’habitude d’en parler. Et je sais riposter, mais je sais surtout comment le faire seule. C’est une façon difficile de se battre, parce qu’en général je suis en infériorité numérique. Donc en général, je perds.

Sur les côtés de la manifestation, une drag queen plus âgée a lentement agité la main au-dessus de sa tête, en guise de témoignage silencieux.

– J’observe les manifestations et les rassemblements depuis l’autre côté de la rue. Une part de moi se sent très proche de vous toutes, mais je ne sais pas si je suis la bienvenue à vos côtés. Beaucoup d’entre nous sont à l’extérieur de ces mouvements, mais ne veulent pas y rester. On est traqués et tabassés. On est en train de crever là-dehors. On a besoin de vous, mais vous avez aussi besoin de nous. Je ne sais pas ce qu’il faudrait pour changer vraiment le monde. Mais ne pourrions-nous pas nous rassembler et tenter de chercher ensemble ? Ne pourrions-nous pas élargir le nous ? N’y a-t-il pas un moyen de nous aider les unes et les autres à mener nos batailles respectives, afin qu’on arrête d’être seules ?

Comme chaque personne qui trouvait le courage de parler, j’ai eu droit à un tonnerre d’applaudissements. Ils résonnaient en moi comme une réponse : oui, c’était encore possible d’avoir de l’espoir. Ce rassemblement ne changeait pas la face du monde, mais j’y avais vu des gens se parler et s’écouter les uns les autres.

Quand j’ai tendu le micro à la femme qui animait, elle a mis son bras autour de moi.

– Bravo, ma sœur, m’a-t-elle chuchoté à l’oreille.

Personne ne m’avait jamais appelé comme ça auparavant.

J’ai descendu les marches et je me suis faufilé à travers la foule. Des mains se tendaient, serraient la mienne ou me tapaient sur l’épaule. Un jeune homme gay qui distribuait des tracts m’a souri et m’a salué d’un hochement de tête.

– C’était vraiment courageux de monter là-haut pour dire ça !

J’ai rigolé :

– T’imagines pas à quel point !

Il m’a tendu un tract qui appelait à une manifestation pour dénoncer la négligence du gouvernement face à l’épidémie de sida.

J’ai entendu quelqu’un dans mon dos :

– Attends ! a dit la voix.

Une jeune butch m’a tendu la main. Elle me rappelait tellement ma vieille amie Edwin que pendant une demi-seconde j’ai pensé que Ed était revenue à la vie pour me donner une seconde chance dans notre amitié.

– Je m’appelle Bernice. J’ai beaucoup aimé ce que tu as dit.

Je lui ai serré la main et j’ai découvert sa force dans l’assurance de sa poigne.

– Ça fait un moment que t’es dehors, hein ? m’a-t-elle demandé.

Je ne comprenais pas si elle voulait savoir si ça faisait longtemps que j’étais sortie du placard, ou si ça faisait longtemps que j’étais là, à observer le mouvement gay de l’extérieur. C’était vrai dans les deux cas.

– Y’a des soirées lesbiennes au Community Center1, le troisième samedi de chaque mois. Je pourrais te présenter certaines de mes amies. Peut-être qu’on pourrait discuter.

J’ai haussé les épaules.

– Je ne sais pas si je peux supporter d’avoir à justifier ma présence dans une soirée entre femmes.

Bernice a haussé les épaules à son tour.

– On pourrait te retrouver dehors et y aller toutes ensemble. C’est mon amie qui sera à la porte. Personne ne t’embêtera si on est ensemble. C’est un peu de ça que tu parlais, non ?

J’ai rigolé.

– Je ne m’attendais pas vraiment à ce que ça arrive aussi rapidement !

Bernice se balançait d’un pied sur l’autre.

– Alors qu’est-ce que t’en dis ? Tu veux venir ?

J’ai hoché la tête.

– Oui. J’ai peur, mais je veux venir.

– Cool, a-t-elle répondu. Voilà mon numéro, appelle-moi.

J’ai grimpé sur le bord d’une poubelle et j’ai balayé la foule du regard à la recherche de la fem qui m’avait reconnu des yeux.

Elle était partie.

Je me suis empressé de rentrer à la maison et j’ai monté les marches deux par deux en courant.

– Ruth !

J’ai frappé à sa porte.

– Ouvre !

Elle avait l’air inquiète.

– Jess, qu’est-ce qu’il y a ?

– J’ai pris la parole, Ruth. Il y avait ce rassemblement à Sheridan Square et ils laissaient les gens monter et parler. Et je l’ai fait. J’ai parlé, Ruth. Devant des centaines de personnes. J’aurais aimé que tu sois là. J’aurais aimé que tu m’entendes.

Ruth m’a entouré de ses bras et a soupiré.

– Je t’ai souvent entendue, chérie, m’a-t-elle chuchoté à l’oreille. Une fois que tu romps le silence, ça ne s’arrête plus.

– Je peux utiliser ton téléphone ?

Elle a haussé les épaules.

– Bien sûr.

Je savais exactement qui je voulais voir. J’ai appelé le bureau syndical de la 17e rue et j’ai demandé à parler à Duffy. J’ai immédiatement reconnu sa voix. Elle m’était familière. Ça m’a réconforté.

– Duffy, c’est moi Jess, Jess Goldberg.

– Jess ?

Il a prononcé mon nom dans un souffle.

– Oh Jess, ça fait longtemps que je voulais te faire des excuses sans réussir à les sortir de ma bouche. Peux-tu me pardonner de t’avoir mise en danger au boulot comme je l’ai fait ?

J’ai souri.

– Oh, je t’ai pardonné il y a longtemps ! Mais aujourd’hui je suis super excité. J’ai envie de te parler. Je veux te voir là maintenant tout de suite !

Duffy a rigolé.

– Où es-tu ? Comment as-tu su où me trouver ?

– Je vis ici. Frankie m’a dit où tu travaillais.

– Combien de temps ça te prendrait pour venir ici ? a-t-il demandé.

J’ai regardé ma montre.

– Quinze minutes chrono.

– Il y a un restaurant sur la 16e, sur le côté ouest de Union Square. Je te retrouve là-bas.

***

Je m’étais déjà demandé si on allait se reconnaitre tous les deux, Duffy et moi. Évidemment qu’on s’est reconnus. Il m’a remarquée dès qu’il est entré dans le restaurant. Je me suis levée quand il s’est approché de la table.

– Jess, a-t-il commencé.

Il m’a serré la main. Ses yeux se sont immédiatement remplis de larmes.

– Jess, ça fait des années que je veux te dire à quel point je suis désolé.

– Ça va, Duffy, je sais que tu l’as pas fait exprès. C’était juste une erreur.

Il a baissé la tête.

– Je peux avoir une autre chance ? a-t-il demandé.

J’ai rigolé.

– Pour le moment, tu es encore loin de les avoir toutes épuisées !

Il a baissé les yeux.

– Je crois que de toutes ces années où j’ai milité au syndicat, ça a sans doute été la plus grosse erreur que j’ai faite. Et la seule chose à laquelle je pensais, c’était à ce que ça t’avait couté. J’aurais fait n’importe quoi pour te rendre la vie plus facile, Jess. Et j’ai tellement merdé. Je suis désolé.

J’ai souri.

– Tu sais, il y a cette personne que j’aime et qui s’appelle Ruth. Elle est différente, comme moi. Un jour, j’ai été tabassé et elle a appelé à mon travail pour dire que j’étais malade. Et merde, elle a fait exactement la même chose que toi. C’est vrai, j’étais vraiment furieuse contre toi à l’époque. Mais même à ce moment-là, je savais que tu étais toujours de mon côté. Y’avait pas tellement de gens sur qui je pouvais compter pour me soutenir, mais j’ai toujours su que tu en faisais partie. Et puis, qu’est-ce que tu dis des erreurs que moi j’ai faites et que t’as laissé couler ?

Duffy a souri et s’est mordu la lèvre.

– Merci, Jess. Tu me laisses m’en tirer vraiment facilement.

J’ai rigolé.

– Eh bien, tu as toujours été un bon ami.

Il a rougi.

– Assieds-toi, Duffy.

On a rattrapé le temps perdu en retraçant rapidement les grandes lignes de nos vies.

– Pendant la chasse aux communistes, ils m’ont viré de l’imprimerie où on travaillait2, a expliqué Duffy. J’ai fait une sorte de dépression nerveuse, je buvais trop. Puis j’ai arrêté de boire et j’ai eu ce boulot au syndicat. J’y travaille toujours.

Je lui ai raconté que j’avais arrêté de prendre des hormones, que j’avais déménagé à New York et que j’étais maintenant typographe.

– Non syndiquée ? m’a-t-il demandé.

J’ai hoché la tête.

– Ouais. Quand les ordinateurs sont arrivés sur le marché, les patrons ont tout de suite vu comment ça allait transformer la vieille industrie de fabrication des caractères d’imprimerie en plomb. Du coup, ils ont embauché toutes les personnes que les anciens syndicats de l’artisanat n’avaient pas jugé utile d’encarter. C’est comme ça qu’ils ont poignardé dans le dos la Locale 6.3

Il m’a regardé droit dans les yeux d’une manière qui m’a mis mal à l’aise.

– Ça a été vraiment dur pour toi Jess, n’est-ce pas ?

J’ai haussé les épaules en hochant la tête.

– Ça se voit à ton visage, a-t-il dit. T’as l’air moins effrayée, mais plus abimée.

C’était bizarre qu’il me connaisse si bien.

J’ai changé de sujet.

– Il m’est arrivé quelque chose d’incroyable aujourd’hui, Duffy. Je me suis tenue devant tout un rassemblement et j’ai parlé au micro. J’avais envie de leur raconter comment c’était dans les usines. Et de leur expliquer comment, quand un accord est presque signé, les managers redoublent d’efforts pour essayer de diviser tout le monde. Je ne savais pas s’ils comprendraient vraiment ce que je voulais dire si je leur disais qu’il y avait besoin d’absolument tout le monde pour gagner une grève.

Duffy a souri.

– Ouais et de nos jours il faut plus d’un seul syndicat pour gagner.

J’ai soupiré.

– Je suis venu te demander si tu crois que c’est possible de changer le monde. Ou est-ce que tu penses que nos luttes seront toujours défensives ?

Il a hoché la tête très lentement.

– Ouais Jess, je crois vraiment qu’on peut changer le monde. Il change tout le temps, sauf que la plupart du temps il devient pire. Mais je ne suis pas seulement un optimiste. Je pense que les conditions ne vont plus nous laisser d’autre choix que de nous battre pour changer les choses.

Il a souri quand j’ai tapé du poing sur la table.

– J’ai envie de comprendre le changement. Je ne veux pas me contenter de le subir. J’ai l’impression d’être en train de me réveiller. Je veux connaitre l’histoire. J’ai plein de nouvelles informations sur les gens comme moi qui ont vécu à travers différentes époques, mais je ne sais rien de ces époques.

Duffy s’est penché sur la table.

– Ça, c’est la Jess dont je me souviens ! Celle qui a soif de changement, celle qui est prête à entrer dans la bataille !

J’ai rigolé. Il a continué :

– Alors, Jess, pourquoi n’envisagerais-tu pas de venir travailler avec moi comme déléguée syndicale ?

– Quoi ? ai-je hurlé.

Il a levé ses deux mains devant lui en guise de bouclier.

– Penses-y, juste. T’as toujours été une syndicaliste. Je sais que ça pourrait être compliqué, mais ta vie a toujours été compliquée. Je sais que ça pourrait être dur pour toi d’être syndiquée ouvertement en tant que femme. Mais peut-être que ça marcherait. Je protégerai tes arrières tout du long. Et il y en a d’autres qui en feraient de même je pense. Et si c’est trop difficile, alors t’auras qu’à me dire comment tu veux t’y prendre et je te promets de ne pas tout faire foirer.

Duffy s’est appuyé sur la table avec la paume de sa main.

– T’as une force que t’as à peine utilisée jusque-là. Mais tu peux pas le faire seule. Je crois sincèrement qu’il y a des gens prêts à te soutenir, maintenant. Je crois qu’on peut leur faire comprendre.

J’ai soupiré doucement.

– Je ne sais pas, Duffy. Toutes ces histoires d’espoir, c’est plutôt nouveau pour moi. J’ai un peu peur d’avoir trop d’attentes d’un coup.

Il a secoué la tête.

– Je ne dis pas qu’on verra une sorte de paradis de notre vivant. Mais le simple fait de se battre pour le changement, ça nous rend plus fort. Et ne rien espérer, ça te tuera à coup sûr. Essaie, Jess. Tu te demandes déjà si le monde peut changer. Essaie d’imaginer un monde dans lequel ça vaudrait le coup de vivre et demande-toi ensuite si ça ne vaut pas la peine de se battre pour ça. Tu viens de trop loin pour abandonner tout espoir, Jess.

– Wow…

C’est tout ce que j’ai réussi à dire.

– Il faut que je réfléchisse à tout ça.

Il a souri.

– Prends ton temps. Essaie juste d’y penser. Il faut que je retourne au boulot. Si t’es libre demain soir, je t’invite à diner. Il faut qu’on continue cette discussion.

– Laisse-moi vérifier mon emploi du temps.

J’ai fermé les yeux très fort, puis je les ai réouverts.

– Ouaip. Je suis libre. C’est noté.

Duffy m’a tendu un livre intitulé Labour’s Untold Story4. Je l’ai ouvert. À l’intérieur de la couverture, il avait écrit : « À Jess, avec de grands espoirs. »

– C’est un livre que j’ai toujours voulu te donner, a-t-il expliqué. Par chance, je l’avais dans le tiroir de mon bureau quand t’as appelé.

J’ai repensé à l’autobiographie de Mother Jones qu’il m’avait offerte des années auparavant, dédicacée de la même manière.

– Est-ce que ça veut dire que j’ai droit à une autre chance ? ai-je demandé.

Il a souri chaleureusement.

– T’as pas encore commencé à les épuiser, Jess.

On s’est levés et on s’est serré la main. Il s’est retourné pour s’en aller.

– Hé Duffy, un jour je t’ai posé une question et tu n’y as jamais répondu. Est-ce que t’es un communiste ?

Duffy s’est retourné lentement.

– Je ne sais pas ce que ce mot veut dire pour toi, donc je ne sais pas ce qu’un oui de ma part signifierait. Qu’est-ce que tu dirais qu’on s’assoie autour d’un diner et que je te raconte comment je vois le monde et comment j’envisage ma place dedans ?

J’ai hoché la tête.

– Ça marche.

***

Il faisait chaud ce soir-là. Presque trop lourd pour dormir. La pression et l’humidité de l’air rendaient la respiration difficile. Le tonnerre grondait au loin. Je pensais à la façon dont ma vie était en train de changer. Dans ses détails, mais aussi dans ses grands axes.

Puis, j’ai pensé à Theresa. Je n’avais jamais écrit cette lettre qu’elle m’avait demandée. Est-ce que je pourrai l’écrire un jour ? Qu’est-ce que j’y dirai ? Où pourrai-je l’envoyer ?

La pluie battante cognait contre mes fenêtres. Pendant que je m’endormais en pensant à la lettre, des éclairs striaient le ciel. Cette nuit-là, j’ai fait ce rêve :

Je marchais à travers un vaste champ. Des hommes, des femmes et des enfants étaient debout sur le bord du champ. Ils me regardaient en souriant et en hochant la tête. Je me dirigeais vers une petite hutte ronde près de la lisière de la forêt. J’avais le sentiment d’être déjà venue dans cet endroit auparavant.

À l’intérieur, il y avait des gens qui étaient différents comme moi. On pouvait toutes voir nos propres reflets dans les visages de celles et ceux qui étaient assis dans ce cercle. J’ai regardé autour de moi. C’était difficile de dire qui était une femme, qui était un homme. Leurs visages dégageaient une beauté différente de celle que j’avais vue célébrée à la télé ou dans les magazines en grandissant. C’est une beauté avec laquelle on ne nait pas, mais qu’on se bat pour construire, au prix de grands sacrifices.

Je me sentais fier d’être assis parmi elles. J’étais fière d’être l’une d’entre eux.

Un feu brulait au centre de notre rassemblement. Une des ainées a retenu mon attention. Je ne savais pas si elle était née homme ou femme. Elle tenait un objet en l’air. J’ai compris que j’étais censé accepter l’existence de cet objet. J’ai regardé de plus près. C’était l’anneau que m’avaient offert les femmes Dineh quand j’étais enfant.

J’ai ressenti le besoin de bondir pour supplier que l’anneau me soit rendu. J’ai retenu cette impulsion.

Elle a pointé du doigt le cercle formé par l’anneau sur le sol. J’ai hoché la tête, prenant conscience que l’ombre existait autant que l’anneau. Elle a souri, puis elle a agité sa main dans l’espace formé entre l’anneau et son ombre. Et cette distance, n’avait-elle pas une existence, elle aussi ? Elle a désigné le cercle qu’on formait. J’ai regardé les visages autour de moi. J’ai suivi l’ombre de sa main sur le mur de la hutte, voyant pour la première fois les ombres qui nous entouraient.

Elle m’a ramené au présent. Mon esprit a glissé en arrière vers le passé, puis en avant vers le futur. Ne sont-ils pas connectés ? a-t-elle demandé sans un mot.

J’ai senti ma vie entière faire une boucle parfaite. Grandir en étant si différente, me révéler en tant que butch, passer en tant qu’homme, puis revenir à la même question qui avait façonné toute ma vie : femme ou homme ?

***

Le bruit d’une dispute de rue, née de la misère, m’a tiré du sommeil. Je n’avais pas envie de revenir dans ce monde. J’ai lutté pour retourner dans le rêve, mais j’étais déjà entièrement réveillée. C’était presque l’aube. J’ai déverrouillé la fenêtre de la chambre et je me suis glissé dehors par la sortie de secours. L’air frais était agréable. J’ai fermé les yeux.

Je me suis souvenue de la nuit où Theresa et moi avions rompu. Je me suis rappelé comment j’avais plongé mon regard dans le ciel de la nuit, cherchant à entrevoir mon propre futur. Si je pouvais envoyer un message dans le passé à cette jeune butch assise sur une caisse de lait, ce serait celui-là : ma voisine, Ruth, m’a demandé récemment si je prendrais les mêmes décisions si toute ma vie était à refaire. « Oui », ai-je répondu sans équivoque, « oui ».

Je regrette tellement qu’il ait fallu que ce soit si dur. Mais qui serais-je si je n’avais pas marché le long de ce chemin ? À cet instant, je me sentais au centre de ma propre vie. Le rêve se tressait encore comme des herbes sacrées5 dans ma mémoire.

Je me suis souvenue de l’invitation de Duffy. Imagine un monde dans lequel ça vaudrait le coup de vivre, un monde pour lequel ça vaudrait la peine de se battre. J’ai fermé les yeux et j’ai laissé jaillir mes espoirs.

J’ai entendu des battements d’ailes à proximité. J’ai ouvert les yeux. Sur un toit à côté, un jeune homme libérait ses pigeons, comme des rêves s’évanouissant dans l’aube.

**********************************************************************

1. Centre communautaire LGBT.

2. Entre 1950 et 1954, en pleine période de guerre froide, une véritable chasse aux communistes sévit aux États-Unis, sur l’initiative du sénateur Joseph McCarthy. Durant quatre années, des catégories entières de la population font l’objet de dénonciations et d’arrestations, notamment d’éventuel·le·s agent·e·s, militant·e·s ou sympathisant·e·s communistes, considéré·e·s comme ennemi·e·s potentiel·le·s de l’État.

3. Jusque dans les années 1960 les typographes, travaillant avec des caractères de plomb, étaient des travailleur·euse·s qualifié·e·s, organisé·e·s en syndicats d’artisans. Mais le développement de la composition sur ordinateurs modifie considérablement les conditions et l’organisation du travail dans les imprimeries, créant des tâches parcellisées effectuées par des travailleurs·euse·s pour la plupart non qualifié·e·s. Les patrons profitent de cette transition pour affaiblir les syndicats existants et créer de la division entre les différentes générations de typographes.

4. Publié en 1955, Labour’s Untold Story: The Adventure Story of the Battles, Betrayals and Victories of American Working Men and Women est un livre écrit par Richard O’ Boyer et Herbert M. Morais, dressant l’histoire des syndicats de leur première apparition dans les années 1850 jusqu’aux années 1950.

5. L’herbe sacrée (sweetgrass) est tressée pour faire un encens utilisé par les natif·ve·s nord-américain·e·s pour ses propriétés médicinales et spirituelles.

**********************************************************************

< Chapitre précédent

Chapitre 25

© Leslie Feinberg, 2014 & © Hystériques & AssociéEs, 2019.
Cette traduction est disponible à prix coûtant en format papier ou gratuitement sur internet.
Son téléchargement à titre privé ou sa diffusion gratuite sont encouragées, sous réserve de citer la source,
mais aucune réutilisation/diffusion commerciale n’est autorisée !

25

– Toi tu fais ton voyage à Buffalo, et moi je vais dans ma famille de mon côté, a insisté Ruth.

– Mais pourquoi ?

Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi elle avait refusé la proposition d’Esperanza de nous prêter sa voiture.

– Tu as dit que tu n’étais pas retournée dans ta famille depuis la mort de ta grand-mère. T’as pas arrêté de dire qu’il faudrait que tu passes les voir. Ça me permettrait de voir d’où tu viens. Je veux voir le lac, les collines et les vignobles dont tu m’as tant parlé.

Ruth a soupiré.

– Pour toi, c’est une jolie excursion. Mais moi, je me suis barrée pour sauver ma peau. C’est pas facile pour moi d’y retourner. Je veux le faire seule.

J’ai secoué la tête.

– Je te déposerai juste avant de reprendre la Thruway1 vers Buffalo. Il n’y a que deux heures de route entre là où tu vas et là où je vais, et je ne peux pas conduire sans permis. On pourrait passer pour un joli petit couple marié.

Ruth a fait la grimace.

– Jess, tu comprends pas. Tu peux pas juste conduire jusqu’à la maison de quelqu’un, la déposer et reprendre ta route. Il faudra que je te présente. Ils te proposeront un café.

J’ai commencé à me renfrogner.

– Ça va, j’ai compris.

La colère de Ruth a éclaté.

– Non, tu ne comprends pas. Ce n’est pas parce que j’ai honte de toi.

Sa voix est retombée.

– J’ai honte d’eux, des fois.

J’ai commencé à protester mais elle a levé une main pour m’arrêter.

– De toute façon, c’est une impasse. Si tu les aimes bien, je serai en colère contre toi parce que tu ne comprendras pas pourquoi c’était aussi dur pour moi de grandir avec eux. Et si tu ne les aimes pas, je t’en voudrai de ne pas voir leur valeur.

J’ai haussé les épaules.

– OK, je vois bien que c’est compliqué, je laisse tomber. En tout cas moi j’y vais, à Buffalo. J’ai des histoires à régler et des souvenirs à retrouver.

Même si je n’en ai plus reparlé, on savait toutes les deux que je n’avais pas laissé tomber. Je n’arrêtais pas de repousser mon voyage, en partie parce que je savais que ça pourrait être douloureux, mais aussi et surtout parce que j’espérais encore que Ruth viendrait avec moi.

Début septembre, j’ai demandé à Esperanza si je pouvais lui emprunter sa voiture pour faire le voyage. Ruth s’est affairée dans la cuisine, en faisant semblant de ne pas nous entendre.

Quelques jours avant de partir, j’ai apporté à Ruth un litre et demi de cidre chaud. Elle s’est assise à côté de moi sur une chaise de la cuisine, les yeux fixés sur sa tasse.

– Quand je me fais tabasser, a-t-elle commencé d’une voix calme, c’est toujours pire quand c’est visible. Ça veut dire que d’autres personnes peuvent voir que j’ai été blessée. C’est humiliant pour moi.

J’ai attendu qu’elle continue.

– Ma famille, c’est pas des gens mauvais. Je les aime davantage depuis que je suis partie. Ils m’aiment de la meilleure façon qu’ils connaissent. Je suis de la famille. Mais c’est dur, et je ne veux pas que quelqu’un d’extérieur voie ça. J’imagine qu’ils sauraient te faire bon accueil, en tant qu’invitée, mais je n’en suis pas sure. S’ils n’étaient pas aimables avec toi, je les détesterais pour ça. Ils ne sont pas cruels. Mais c’est un gros risque pour moi, parce que je ne pourrai jamais leur pardonner s’ils te blessent.

J’ai touillé mon cidre avec un bâton de cannelle.

– Quand est-ce qu’on part, Ruth ?

Elle a eu l’air surprise.

– J’ai jamais dit qu’on y allait.

J’ai souri et hoché la tête.

– Si, tu l’as fait, chérie. Ni toi ni moi on ne se débat autant avec des trucs qu’on n’est pas prêtes à affronter.

Ruth a soupiré et m’a caressé la main.

– Jeudi.

***

On a le monde entier pour pisser ! Ça a été notre devise pendant notre voyage vers le nord de l’État. On a emporté plein de papier pour ne pas avoir à prendre le risque de s’arrêter dans des toilettes. On a quitté la ville bien avant l’aube pour entamer notre excursion de six heures. Quand le soleil a commencé à briller, j’étais tellement contente qu’on fasse ce voyage difficile ensemble.

Ruth avait préparé des sandwichs au munster avec des tomates séchées et de la roquette dans du pain frais. On a bu des litres de thé glacé. On a le monde entier pour pisser ! s’exclamait-on en riant.

Le visage de Ruth s’est détendu au fur et à mesure que je conduisais. Elle annonçait le nom de toutes les belles plantes sauvages. Toute l’anxiété de Manhattan s’est fondue dans la distance qui s’étalait derrière nous. La tension à venir était à des centaines de kilomètres devant nous. Quelque part entre ici et là, on s’est une nouvelle fois rencontrées pour de vrai, Ruth et moi.

Quand on a finalement bifurqué de la Thruway en direction du lac Canandaigua, Ruth semblait visiblement excitée.

– Tu vois ?

Elle a montré du doigt un lotissement de plusieurs immeubles d’appartements.

– Avant, c’était le Roseland Amusement Park2. Arrête-toi. Laisse-moi conduire, maintenant.

Ruth connaissait ces routes comme les veines de ses mains.

On est passées devant des champs de tournesols.

– C’est nouveau, ils ne cultivaient pas ça quand je vivais ici.

J’ai reconnu les solidages et les asters violets que Ruth avait immortalisées dans ses aquarelles.

Elle s’est arrêtée près du lac et s’est garée dans un espace pas plus grand que la largeur de trois voitures.

– Je n’arrivais jamais à savoir si ce lac reflétait mes changements d’humeur, ou si mes humeurs reflétaient les changements du lac. Il n’y a pas un mètre carré autour de ce lac qui ne soit pas privé maintenant, à part deux petits coins comme celui-ci et le lopin derrière le magasin général. Ils clôturent même les collines, maintenant.

Elle a mis le contact et est repartie en marche arrière.

– Les touristes ont tué mon père.

Sa voix était éteinte et froide.

– Un couple en voiture s’est arrêté dans un virage en épingle pour regarder un cerf. Mon père a fait une embardée pour les éviter. Il est sorti de la route juste ici.

On a continué de rouler en silence.

– Je hais les touristes. Le seul problème, c’est que ma mère en est une.

Je n’ai rien dit. Ruth savait ce qu’elle voulait dire et ce qu’elle voulait taire.

– Bien sûr, ma mère était locataire. Sa famille, c’était pas des yuppies3. Elle est tombée amoureuse de mon père avant la fin de l’été. Mais qui aimait cet homme savait qu’il ne quitterait jamais cette vallée. Lui et mon oncle Dale entendaient les collines les appeler comme des amantes.

Elle a souri.

– C’est drôle, ma mère était une fille de la ville, mais après la mort de mon père, elle est restée ici dans ces collines qu’il aimait. Je suis comme lui. Mon cœur appartient à ces collines, mais je suis partie pour la ville.

On s’est arrêtées devant une petite maison en lisière de forêt. Quand Ruth a éteint le moteur, un golden retriever a aboyé en griffant la moustiquaire de la porte d’entrée.

– On est chez Dale.

Elle m’a tendu un bout de papier.

– Là-dessus, il y a les indications pour venir me chercher chez ma mère.

J’ai hoché la tête. On est restées assises dans la voiture jusqu’à ce que quelqu’un remarque notre arrivée.

– Robbie !

J’ai entendu Dale appeler Ruth.

– Robbie, t’es de retour à la maison !

Ruth a soupiré. On est toutes les deux sorties de la voiture. J’ai observé comment leurs corps s’assemblaient dans leur embrassade, comment leurs mains connaissaient le dos et les épaules de l’autre. Ruth s’est reculée.

– Dale, voici mon amie, Jess. Elle vit à Manhattan, elle aussi.

Le chien a sauté et m’a léché le visage. Dale a tiré sur son collier.

– Bone, lâche-le. C’est quoi ces manières ?

Dale m’a serré la main. Dans sa douce étreinte, sa main était dure et calleuse.

– Vous voulez du café ? Je viens d’en faire.

Mes yeux se sont éclairés. Ruth a secoué la tête.

– Tu ferais mieux d’y aller, elle m’a dit. Tu crois que tu vas retrouver ta route jusqu’à la Thruway ?

J’ai ri.

– Je suis le lac et je prends à gauche aux tournesols !

– T’es sûr que tu veux pas rentrer et te reposer un petit moment ? a demandé Dale.

J’ai regardé Ruth. Son visage était résolument impassible.

– Merci Dale, mais j’ai encore un bon bout de route à faire. Je vais à Buffalo. On se recroisera peut-être quand je reviendrai chercher Ruth.

Je me suis figé. Est-ce que j’avais fait une erreur en l’appelant Ruth ?

Dale a hoché la tête.

– Eh bien, fais en sorte de venir à l’heure du diner, dans ce cas. Je te ferai mes célèbres beignets de courgettes. Je les fais vraiment bien, Robbie te le confirmera. Elles sont terribles les courgettes de mon jardin, cette année.

Ruth a soupiré. J’ai pris ça comme un signal pour que je parte. Je suis retourné dans la voiture et j’ai démarré. Dale tenait toujours le collier de Bone quand il a agité son autre main pour me saluer. Ruth m’a regardé, les yeux pleins d’émotions.

***

Les rues de Buffalo m’étaient aussi familières que mon reflet dans le miroir.

Je me suis arrêtée face à l’immeuble où Theresa et moi avions vécu. Son nom n’était plus sur la boite aux lettres. J’ai contourné le bâtiment, m’attendant presque à tomber nez à nez avec la jeune moi assise sur une caisse en plastique, les yeux obstinément levés au ciel, tentant d’y entrevoir son propre avenir. Et maintenant j’étais là, à me chercher dans le passé.

Un souvenir m’a assaillie tout à coup : la douleur dans les yeux de Theresa, la nuit où j’avais été arrêtée à Rochester. J’ai mis les mains sur mon visage pour ne pas voir ça, mais l’image était derrière mes yeux. Laisse-la venir, je me suis dit. Tu l’as à l’intérieur, de toute façon. Laisse-la sortir.

J’ai marché jusqu’à une cabine téléphonique et j’ai appelé les renseignements. Je voulais tenir la promesse que j’avais faite à Kim et Scotty de revenir les voir. Je me souvenais que Kim avait été profondément secouée par mon arrivée, et que c’était elle qui avait été la plus affectée par mon départ. Est-ce qu’elle se souviendrait de moi ? Et Scotty ? Était-il devenu le vent ? Je n’arrivais pas à trouver leurs noms dans l’annuaire. Ils vivaient peut-être encore chez Gloria. Son numéro était répertorié.

Gloria n’a pas réussi à me remettre.

– Jess Goldberg, j’ai répété. On a travaillé ensemble à l’imprimerie. Tu m’as hébergée chez toi. Je suis de retour en ville pour un jour ou deux, et je voulais voir Kim et Scotty.

Il y a eu un long, long silence. Quand Gloria a parlé, sa voix était un souffle rauque.

– Tu vas laisser mes enfants tranquilles. Tu m’entends ?

Puis j’ai entendu la tonalité dans le téléphone. J’ai regardé le combiné, abasourdi. J’ai lentement commencé à réaliser que Gloria avait le pouvoir de m’empêcher de retrouver les enfants. J’ai rappelé. Elle m’a de nouveau raccroché au nez. J’ai frappé la vitre de la cabine téléphonique du plat de la main, encore et encore, jusqu’à ce que ça me fasse mal et que ça me brule. Puis, j’ai donné un coup de pied dans la vitre aussi fort que j’ai pu. Une patrouille de police est apparue au coin de la rue.

– Qu’est-ce qui se passe ? m’a demandé un des flics.

J’ai pris une grande inspiration.

– Désolé, j’ai juste perdu de l’argent dedans.

– Reste tranquille, fiston. C’est seulement quelques centimes.

Il m’a salué de la main et il est parti. Quand il a été hors de vue, j’ai recommencé à donner des coups de pied dans la vitre, encore et encore. Je me suis juré que je trouverais Kim et Scotty, même si pour l’instant je ne savais pas comment.

L’opérateur m’a donné l’adresse et le numéro de téléphone du magasin de Butch Jan sur Elmwood Avenue. Une cloche a tinté quand j’ai ouvert la porte du fleuriste. J’ai reconnu le parfum des roses et du lys.

– Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

Un visage familier a levé les yeux vers moi. On s’est toutes les deux raidies, pétrifiées.

– Edna.

J’ai murmuré son nom à voix haute. Son visage s’est figé. Je n’arrivais pas à comprendre ce qu’elle faisait là à travailler derrière ce comptoir. Puis je me suis souvenu qu’elle avait été l’amante de Jan. Elles devaient de nouveau être ensemble.

Ce n’était pas juste ! Je pouvais comprendre que Edna m’ait quittée parce qu’elle ne pouvait être avec personne. Mais alors, comment pouvait-elle être avec Jan ? Des questions m’ont brulé le visage : est-ce qu’elle touchait Jan ? Est-ce que j’étais la seule dont elle ne voulait pas ? Comment ça se faisait que tous les autres finissaient par avoir droit à leur ils-vécurent-heureux-jusqu’à-la-fin-des-temps ?

Ça m’a fait tellement mal de la voir dans cet endroit que j’ai eu envie de partir en courant, de remonter dans la voiture et de m’en aller. Mais j’ai découvert une grande part de dignité en moi, dans ma manière de me tenir et de murmurer d’une voix douce et ferme :

– Salut, Edna.

Elle a contourné le comptoir et s’est dirigée vers moi. Mon corps s’est raidi sans le vouloir. Elle s’est arrêtée.

– Jess, j’ai pensé à toi si souvent.

J’ai senti ma colère monter pour empêcher ses mots de pénétrer mes défenses.

– Je suis venue voir Jan. Elle est là ?

Edna s’est mordu la lèvre inférieure.

– Elle est dans la serre, derrière.

Le téléphone a sonné. J’ai saisi l’occasion de partir quand Edna a répondu. Je me suis adossée aux briques froides de l’autre côté de la porte. J’aurais cru que la douleur me ferait exploser, éclaboussant les murs du magasin, mais ça n’a pas été le cas. Ça m’a juste fait mal. Vraiment mal.

Est-ce que Jan savait que Edna et moi avions été amantes ? Je le saurais vite.

La serre ressemblait à une maison de poupée pour adulte, un univers en soi. L’humidité embuait les vitres à l’intérieur. J’ai ouvert la porte et j’ai enjambé le seuil. Mes bottes se sont enfoncées dans la paille humide qui jonchait le sol. J’ai inspiré profondément et j’ai respiré la bonne odeur de terre mouillée.

Jan était penchée au-dessus d’une caisse de violettes. J’ai reconnu ses épaules larges et musclées. Ses cheveux avaient viré à l’argenté. Elle s’est relevée et m’a regardé. Ses lunettes étaient posées sur le haut de son crâne. Elle les a fait glisser sur son nez.

– Est-ce que je deviens trop vieille pour me fier à mes propres yeux ? a-t-elle demandé. C’est vraiment toi, Jess ?

Elle s’est essuyée les mains sur une serviette et m’a accueillie dans ses bras. Elle m’a ébouriffé les cheveux et m’a embrassé la tête pendant que je pleurais.

– J’ai pensé à toi si souvent, a-t-elle chuchoté.

Ma lèvre a tremblé.

– Je ne pensais pas vraiment que j’existais dans d’autres souvenirs que les miens.

Jan m’a tapoté la joue.

– Je ne pourrai jamais t’oublier. T’étais une des bébés butchs avec qui je pensais vieillir. Tu es là pour combien de temps ? Tu vis où ? Comment t’as trouvé cet endroit ?

– Manhattan, ai-je répondu. Frankie m’a parlé de ton magasin. Il y a quelque chose que je dois découvrir pendant que je suis ici, si j’y arrive. Je veux savoir ce qui est arrivé à Butch Al. Je veux savoir si elle est encore en vie.

Jan s’est frotté le visage et a inspiré profondément.

– Eh ben, si y’a bien quelqu’un qui peut trouver quelque chose, c’est Edna. Tu l’as vue ?

J’ai observé le visage de Jan, puis j’ai hoché la tête.

– Edna est encore en contact avec Lydia, dont la butch a travaillé à l’usine automobile avec Al pendant un bon moment.

Ma voix a trahi mon émotion.

– Tu penses que Lydia sait ?

Jan a haussé les épaules.

– Elle pourrait. Et Edna sait comment la trouver.

J’ai pris une grande respiration.

– Tu pourrais demander à Edna de se renseigner ?

J’ai regardé le visage de Jan quand elle a répondu :

– Bien sûr, avec plaisir.

C’est là que j’ai su avec certitude qu’elle n’était pas au courant que Edna et moi avions été amantes.

– Tu sais quoi, a dit Jan en souriant, on pourrait aller boire un verre toutes ensemble ce soir. Qu’est-ce que t’en dis ?

Ça semblait atrocement douloureux, et inévitable. J’ai hoché la tête.

– Peut-être que Frankie voudrait venir aussi ?

Jan m’a tapé sur l’épaule.

– Bonne idée.

Elle m’a écrit l’adresse du bar.

Quand Jan a ouvert la porte de la serre, l’air frais m’a surpris. Son pick-up était garé dans le garage derrière le magasin. À côté, il y avait sa vieille Triumph. Jan a suivi mon regard vers la moto.

– Je ne l’ai pas conduite depuis un moment, mais je continue à la faire tourner. Tu veux l’utiliser pendant que t’es là ?

J’ai souri et hoché la tête vigoureusement. Ça faisait des années que je n’avais pas enfourché une moto. Jan a eu un grand sourire quand la moto a toussoté au démarrage. Elle m’a serré l’épaule.

– Rien que de te regarder, c’est un régal. C’est bon de te voir, gamine.

J’ai attendu qu’elle retourne à l’intérieur du magasin avant de murmurer à voix haute :

– Je ne suis plus une gamine.

***

On s’est retrouvées ce soir-là dans un bar ouvrier de la banlieue de Buffalo. Ça faisait longtemps que je n’avais pas été dans un bar avec des lesbiennes. Il était tôt, ce n’était pas encore bondé. Il y avait environ vingt ou trente femmes dans la première salle. Je me suis dit qu’elles iraient bientôt dans la salle du fond pour danser. Était-ce mon imagination ou est-ce que quelques-unes des jeunes étaient butchs, et quelques-unes fems ?

Quand je suis entrée, elles se sont toutes tournées vers moi, puis elles se sont regardées les unes les autres, mais personne ne m’a arrêtée. J’ai jeté un coup d’œil dans la salle du fond, en espérant que Edna soit venue sans Jan. Jan était là. Elles étaient assises à une table avec Frankie et Grant. Quand je me suis approché de la table, Jan s’est levée.

– Jess !

J’en ai déduit qu’elle n’était toujours pas au courant. Pour la forme, j’ai fait une bise à Edna, qui a baissé les yeux. Frankie et moi, on s’est prises dans les bras. Grant m’a serré la main.

– Eh ben, j’en crois pas mes yeux. Regardez qui est là !

– Qu’est-ce que vous buvez ? a-t-elle demandé en faisant signe à la serveuse.

– Juste une ginger ale4 pour moi, j’ai dit.

Je voulais garder les idées claires, en particulier avec Edna à la table.

– On est plus assez bien pour te payer un verre maintenant ? m’a provoqué Grant.

– Un whisky, a interrompu Frankie. Pur. Enfin façon de parler5.

– Et deux bières, ajouta Jan. Ça te va, chérie ?

Edna a hoché la tête en fixant ses genoux.

On s’est toutes assises dans un silence inconfortable.

Jan m’a mis au courant de la discussion en cours.

– On parlait de ce que sont devenues toutes les butchs et les fems de l’époque.

– Je pense qu’on est entrées dans la clandestinité, en quelque sorte, ai-je dit calmement.

J’avais la tête ailleurs, plongée dans la conversation que Edna et moi aurions dû avoir. J’ai continué :

– En attendant un moment où ça sera plus sûr pour nous de vivre au grand jour.

Grant a soupiré amèrement.

– Mais y’a certaines de ces gamines, tu comprends même pas ce qu’elles sont, avec leurs putains de cheveux verts et d’épingles à nourrice plein la gueule !

On a toutes soupiré ensemble.

– Franchement, Grant, ai-je dit en haussant les épaules, on s’en fout, non ?

– C’est pas normal, c’est tout, a-t-elle dit en tapant du plat de la main sur la table.

J’ai ri, ce qui l’a énervée encore plus.

– Grant, on disait la même chose de nous !

– Ouais mais c’est pas pareil, a dit Grant avec un geste de dédain.

Je me suis penché vers elle.

– Tu sais, Grant, il y a beaucoup de choses que je n’arrivais pas à accepter quand j’étais plus jeune, comme le fait qu’il y a plein de manières différentes d’être butch.

J’ai regardé son visage changer d’expression. J’ai entendu Frankie prendre une grande inspiration.

– Mais maintenant, j’essaie d’accepter les gens comme ils sont.

Pour changer de sujet, Jan s’est penchée vers moi et a caressé la manche de mon blouson en cuir.

– Joli, elle a dit.

Edna m’a lancé un regard inquiet. J’ai tâté le cuir doux et usé de l’armure de Rocco.

– Merci, ai-je répondu de manière à clore le sujet.

Edna a expiré de soulagement.

– En tout cas, je suis bien contente de pas avoir pris ces hormones, moi, a annoncé Grant.

J’ai contracté les mâchoires, broyant ma paille en plastique.

– Pourquoi ça, Grant ? ai-je dit, prête à en découdre.

– Eh ben, t’es un peu coincée, maintenant, pas vrai ? Je veux dire, t’es ni une butch ni un mec. T’as juste l’air d’un mec.

Autour de la table, tout le monde s’est raidi mais personne n’a rien dit. J’ai plié la paille pour en faire un anneau.

– Fais gaffe, Grant, l’ai-je prévenue. C’est ton reflet que tu regardes.

Grant a ri.

– J’suis pas comme toi. J’ai pas fait le changement.

Ma colère était disproportionnée au vu de la situation. Je pouvais la sentir, amère sur ma langue. Je me suis penchée en avant. Tout le monde retenait son souffle. Ma voix était basse et menaçante.

– Jusqu’où tu te sens d’aller, Grant ? Combien de toi-même es-tu prête à renier pour te distancier de moi ?

Son visage l’a trahie. Pendant un instant, elle avait senti mon pouvoir et ça l’avait titillé. Je le savais, je pouvais le lire dans ses yeux. Je connaissais un secret sur les désirs de Grant et je voulais m’en saisir comme d’une arme. Je voulais que le fait d’être butch soit une quantité et non pas une qualité, pour pouvoir être plus butch qu’elle.

Elle a remué sa boisson avec son doigt. Son visage a viré au rouge. Edna et Jan baissaient les yeux. Je pouvais sentir Frankie me supplier en silence d’épargner Grant.

Je me suis concentrée de nouveau sur Grant et j’ai vu une butch blessée, conservée dans l’alcool. Je sentais sa honte comme de la transpiration. Je me suis souvenu de sa manière de contraindre les hommes à la respecter, dans les usines. Mais lentement, sa conviction dans le fait qu’elle méritait ce respect s’était érodée. Et tout à coup, mes propres mots ont résonné dans mes oreilles : Combien de moi-même étais-je prêt à renier pour me distancier d’elle ?

– Tu sais ce dont je me rappelle, Grant ?

Tout le monde a levé les yeux vers moi.

– Je me souviens quand on déchargeait des surgelés sur les quais près du lac.

J’ai jeté un coup d’œil à Edna. Le léger sourire sur ses lèvres était pour moi un cadeau.

Grant a hoché la tête.

– Ouais, c’était le bon vieux temps, pas vrai ?

J’ai secoué la tête.

– Des fois, c’était un cauchemar. Je ne voudrais clairement pas retourner en arrière, pendant les descentes dans les bars et les bastons de gens bourrés. C’était le bon vieux temps, mais seulement parce que je n’ai pas à le revivre.

Grant s’est penchée en avant.

– Tu ne voudrais pas revenir à cette période ?

J’ai ri.

– On me mettrait un flingue sur la tempe que je voudrais toujours pas. Le seul truc qui me manque c’est notre manière de nous serrer les coudes, d’essayer d’être une famille les unes pour les autres. Et c’est ce qu’on pourrait faire là maintenant.

Il était temps de changer de sujet. J’ai lancé un regard à Edna.

– Est-ce que Jan t’a dit que je cherchais à savoir ce que Al était devenue ?

Edna a levé les yeux vers Jan, pas vers moi. Jan a baissé les yeux.

– C’était peut-être pas une si bonne idée, gamine.

Edna a vu la colère flamboyer dans mes yeux.

– Elle est encore en vie ? ai-je demandé.

Silence. J’ai pris une grande inspiration et je me suis adressé à Jan avec des mots qui étaient en réalité destinés à Edna.

– Tu sais à quel point je tenais à Al. Si j’avais su que je risquais de ne plus jamais la voir, il y a des tas de choses que je lui aurais dites. Quand j’étais jeune, je croyais que j’avais une éternité devant moi. J’en suis revenue. Si elle est encore en vie, je veux la voir.

Edna a fixé sa bouteille de bière, l’air impassible. J’avais tellement peur d’exploser de colère que je me suis levé et je suis parti en trombe dans les toilettes des femmes, sans réaliser depuis combien de temps une telle chose ne m’était pas arrivée. Je me suis aspergé la figure d’eau froide.

Ça m’a surpris de voir Edna entrer.

– Je suis désolée, a-t-elle dit d’une voix douce, je sais que tu m’en veux salement.

On savait toutes les deux qu’elle ne parlait pas uniquement de Al, mais je refusais de l’admettre.

– Bon sang, Edna ! Je m’en fous si Al est dans le couloir de la mort, ou si elle est mariée, mère de famille et porte des talons hauts. Je l’aime et je veux la voir.

Mes dents se sont serrées.

– Je veux juste dire au revoir. C’est si dur à comprendre ?

Edna a secoué la tête.

– Non. C’est juste dur à faire.

Elle a levé le bras comme si j’étais un chien qui pourrait la mordre.

– S’il te plait, Jess. Ne m’en veux pas. C’est juste que c’est mieux de ne pas remuer certaines choses.

– J’ai pas besoin de toi pour prendre des leçons de vie !

J’ai essayé d’adoucir ma voix.

– Écoute, Edna. Il y a des choses qui me rongent plus que la douleur, comme le fait de me sentir tout le temps si impuissante. Je voulais retrouver Theresa, mais personne n’est foutu de me dire où elle est passée. Il y a des années, j’ai promis à une petite fille que je reviendrais, et sa mère refuse tout net de me dire où elle est. Et maintenant, tu me dis que Al est en vie mais que je ne peux pas la voir.

Edna m’a tourné le dos pendant que je poursuivais :

– Je vais te dire ce que j’ai déjà appris de cette visite, Edna. Je suis capable d’affronter beaucoup plus de douleur que ce que je pensais. Mais je ne sais pas quoi faire de toute cette frustration. Je veux trouver Butch Al.

– Ce n’est pas une bonne idée.

Edna a dit ça tellement simplement, comme si le sujet était clos.

– Comment oses-tu ? lui ai-je hurlé dessus. Tu n’as aucun droit de me cacher cette information !

Jan a ouvert la porte des toilettes. Frankie et Grant sont arrivées derrière elle.

– Tout va bien, ici ? a demandé Jan en fronçant les sourcils.

Edna et moi, on continuait de se toiser d’un regard furieux.

Grant a essayé de prendre les choses en main.

– Allez, on les laisse tranquilles, a-t-elle dit en tirant Jan par la manche.

Jan s’est dégagée le bras d’un coup sec.

– Qu’est-ce qui se passe, ici ?

Elle commençait à comprendre.

Je n’ai pas lâché Edna des yeux. Ma voix était glaciale d’ironie.

– C’est maintenant que tu te décides à me protéger, Edna ? C’est maintenant que tu veux me sauver ?

– Va te faire foutre, Jess, a murmuré Edna. Va te faire foutre. Al est à l’asile.

J’ai écarquillé les yeux.

– Sur Elmwood Avenue ? Elle est si près que ça ?

– Va te faire foutre, a répété Edna en sortant en trombe des toilettes.

Frankie et Grant nous ont laissées seules, Jan et moi, face à face.

– Gamine, je crois que tu ferais mieux de partir tout de suite, a marmonné Jan entre ses dents serrées.

– Je ne suis plus une gamine, lui ai-je répondu en la bousculant pour sortir.

***

En prenant brusquement les virages de la voie rapide, je me sentais connectée à la Triumph. Une puissance oubliée vibrait en moi. Cette exaltation s’est évanouie à l’instant où j’ai coupé le moteur sur le parking de l’asile. J’ai retiré mon casque et j’ai levé les yeux vers le bâtiment médiéval. Toutes les fenêtres étaient quadrillées de barres de fer. Un frisson glacial m’a parcouru. Mais ma volonté de voir Al était plus forte que mon envie de m’enfuir.

J’avais passé une longue nuit blanche sur la banquette arrière de la voiture d’Esperanza, garée dans la rue en face de la boutique de Jan et Edna. J’avais pensé toute la nuit à ce que je voulais dire à Al. Mais en prenant l’entrée des visiteurs, j’ai paniqué parce que je n’arrivais pas à me remémorer ce que j’avais voulu lui dire. J’en revenais toujours à deux choses simples que je ne lui avais jamais dites à voix haute : Merci et Je t’aime.

Quand la porte de l’ascenseur s’est ouverte, j’ai essayé de me rappeler l’étage que m’avait indiqué le surveillant. Sixième étage. C’était écrit en gras sur le grand badge « visiteur » en plastique qu’on m’avait donné à un moment au cours de la procédure.

– Vous êtes de la famille ?

J’ai cligné des yeux. C’est à moi qu’on posait la question. J’étais au poste des infirmières. Il était temps de me concentrer.

– Son neveu, ai-je répondu.

Elle a regardé des dossiers que je ne voyais pas.

– Hmmm, a-t-elle dit.

– Je n’ai pas vu ma tante depuis longtemps, elle est en forme ? ai-je demandé nerveusement pour faire la conversation.

L’infirmière m’a regardée par-dessus ses lunettes.

– Enfin, je veux dire…

J’ai arrêté de parler.

– J’ai bien peur qu’elle soit en thérapie, a dit l’infirmière pour clore la conversation. Je ne sais pas qui a pris votre rendez-vous, mais ça ne sera pas possible aujourd’hui.

Le rouge m’est monté aux joues.

– Il faut que je la voie aujourd’hui.

L’infirmière a enlevé ses lunettes et a appuyé une branche près de ses lèvres.

– Et pourquoi donc ?

Pendant un instant, j’ai eu peur qu’ils aient le pouvoir de me garder là, moi aussi, s’ils venaient à réaliser à quel point j’étais contrariée.

– J’ai pris un vol jusqu’ici, juste pour cette visite. Ça a été convenu avec sa famille, ma famille. Je dois reprendre l’avion pour rentrer travailler. Je n’ai pas vu ma tante depuis longtemps. J’ai peur qu’elle meure avant que je ne l’aie revue. Alors vous comprenez, c’est vraiment important pour moi.

L’infirmière était déconcertée. Elle s’est mise à chercher quelqu’un du regard.

– Est-ce que je ne pourrais pas attendre pendant qu’elle est en thérapie ? Ça prendrait combien de temps ? Une heure ? Cinquante minutes ?

– Elle est en kinésithérapie, Monsieur… Euhh…

Elle regardait le dossier médical de Al et s’interrogeait sur ma relation à elle, j’en étais sûr.

– Attendez ici, s’il vous plait, m’a-t-elle dit en m’indiquant une rangée de chaises.

Je me suis assise nerveusement. Est-ce qu’elle savait que je n’étais pas son neveu, est-ce qu’elle allait appeler la famille ? Est-ce que le travestissement était encore puni par la loi ? Est-ce qu’ils pouvaient faire usage de la force pour me garder ici ? Je sentais leur pouvoir sur moi. Plus que tout, ils avaient le pouvoir de m’empêcher de voir Al. Une heure est passée. J’ai remarqué l’infirmière qui chuchotait quelque chose à un docteur. Je voulais sortir de là, mais je ne voulais pas partir sans Al.

– Monsieur… Euhh…

L’infirmière se tenait devant moi. Je me suis levé d’un bond. Elle a tourné les talons sans un mot et s’est éloignée. J’ai foncé pour la rattraper. Une fois arrivée dans une salle de séjour, elle s’est arrêtée et a pointé du doigt une rangée de fenêtres.

J’ai regardé dans cette direction.

– Ah, vous avez dit en kinésithérapie ? Est-ce que c’est pour ça que Al… Tata est là ?

– Elle a eu une attaque pendant son séjour ici. Elle a perdu l’usage d’un de ses bras et d’une de ses jambes.

– Est-ce qu’elle peut marcher ?

L’infirmière a repoussé ses lunettes sur l’arête de son nez, signalant que la conversation touchait à sa fin.

– Elle ne fait rien. Elle reste assise et regarde dans le vide. Je doute qu’elle vous reconnaisse, a-t-elle dit par-dessus son épaule en s’éloignant.

Elle m’a laissé plantée là, morte de trouille.

Les rais de lumière entre les barreaux illuminaient des particules de poussière qui tourbillonnaient comme une tempête de neige. Une dizaine de patients étaient dans la salle de séjour. Quelques-uns se parlaient à eux-mêmes.

– Jeune homme, tu n’aurais pas dû venir, m’a réprimandé une vieille femme.

Son doigt noueux pointé vers mon nez soulignait ses propos.

– Ça n’apportera rien de bon ! Je te l’ai déjà dit. Je te l’ai répété encore et encore ! Je te l’ai dit, je te l’ai dit !

Elle était vieille et vraiment très belle, non pas malgré son âge, mais en raison de son âge. J’ai souri et je suis passé calmement devant elle, en espérant qu’elle n’était pas un Oracle.

Ce n’était pas difficile de reconnaitre Butch Al. Elle était assise en face des fenêtres, affalée dans le fauteuil. Elle regardait à travers, ou peut-être qu’elle fixait les fenêtres elles-mêmes, je n’aurais pas su le dire. Elle portait une blouse d’hôpital et des pantoufles. Un de ses bras était maintenu par une attelle en plastique. En me rapprochant, j’ai vu qu’il était attaché au fauteuil par une bande de drap.

– Elle ne parle pas aux mortels, a dit l’Oracle derrière moi. Elle écoute des voix que tu n’entends pas. Elle ne peut pas t’entendre.

J’ai souri par-dessus mon épaule.

– Ça va aller, l’ai-je rassurée, je suis un fantôme.

La vieille femme s’est rapprochée et a scruté mon visage.

– Ça alors, que je sois bénie ! s’est-elle exclamée en se signant.

– C’est un fantôme en chair et en os, a-t-elle annoncé aux patients qui n’avaient pas l’air de l’écouter.

J’ai rapproché une chaise de celle de Al. D’une certaine manière, elle avait énormément changé. Presque tous ses cheveux étaient blancs et plus longs que je ne les avais jamais vus. Dans le temps, je me serais moqué d’elle parce qu’elle ressemblait à Prince Vaillant6. Bien sûr, si on avait été dans le temps, elle aurait été se faire couper les cheveux.

Je me suis assise à côté d’elle. Le visage de Al m’a rappelé le lit asséché d’une rivière, creusé par des courants taris. Ses joues avaient l’air si douces que j’ai dû me retenir de les caresser. À la fixer de si près, je me suis sentie intrusive. Je me suis donc assis de nouveau dans le fauteuil. D’un autre côté, Al avait à peine changé. Tout en elle me semblait familier et réconfortant.

J’ai regardé par la fenêtre. Je voulais voir ce qu’elle voyait, et lui donner le temps de sentir ma présence. Un mur en brique avec des barreaux aux fenêtres bouchait la moitié de la vue. L’autre partie donnait sur le parking. En me penchant en avant, je pouvais voir la moto de Jan. J’ai pensé un instant que Al avait dû me voir arriver et qu’elle savait, d’une manière ou d’une autre, que c’était moi. Bien sûr, c’était dans mon imagination.

Derrière le parking, il y avait une bande de gazon et quelques arbres. Des mouettes tournoyaient dans tous les sens dans le ciel lointain. Je me suis imprégnée de tout ça comme si j’avais regardé cette vue pendant des années et que je n’avais plus aucun espoir de voir un autre paysage à l’horizon. C’est à ce moment que j’ai su que je voyais exactement ce que voyait Al.

– Y’a pas grand chose à regarder, hein ? ai-je dit à voix haute, presque pour moi-même.

Al m’a lancé un regard, l’espace d’un instant. Ses yeux étaient vitreux comme si elle souffrait d’une cataracte émotionnelle. Puis elle s’est remise à regarder par la fenêtre.

J’ai mis les pieds sur le rebord de la fenêtre et je me suis appuyée en arrière.

– Jeune homme, ne faites pas ça, s’il vous plait, m’a réprimandé une infirmière.

Je me suis redressé sur mon siège, contrarié. Al m’a de nouveau lancé un coup d’œil puis a regardé ailleurs. Pendant un instant, j’ai cru que je l’avais vue sourire, mais j’avais tort.

Al était enfermée dans une forteresse. Je ne savais pas comment escalader ses murs. Je me suis souvenue d’un conte de fée où le prince charmant devait escalader une montagne de glace pour libérer la femme qu’il aimait. Je n’arrivais pas à me rappeler comment il y était parvenu.

J’avais lu quelque part que les personnes dans le coma peuvent t’entendre. Je savais bien qu’elle n’était pas dans le coma, mais je me suis dit que ça ne pouvait pas faire de mal de lui parler.

J’avais presque l’impression que toutes ces années ne s’étaient pas écoulées. Si je parvenais à trouver les bons mots, on pourrait juste reprendre la conversation qu’on avait interrompue un quart de siècle auparavant.

– Al, j’ai dit doucement.

J’ai regardé autour de moi, mais personne à part l’Oracle ne faisait attention à nous.

– Al, c’est moi, Jess. Peut-être que tu me reconnais pas, mais peut-être que si tu me regardais, tu me reconnaitrais.

Al n’a pas bougé, mais pour pouvoir me concentrer sur ce que j’avais à lui dire, j’ai fait comme si elle s’était rapprochée et qu’elle écoutait.

– Il y a des choses que j’aurais dû te dire, Al, mais j’ai toujours cru que je te reverrais. Tu sais, c’est comme ça les gosses, ils croient que rien ne s’arrêtera jamais.

J’ai cru que Al hochait la tête. C’était peut-être mon imagination. J’ai tout doucement mis ma main sur son bras et j’ai longuement regardé son profil, avec intensité. Quelques minutes plus tard, elle s’est tournée et m’a regardé, puis a détourné le regard. Dans ce bref instant, je l’ai vue jeter un coup d’œil au-dessus du mur derrière lequel elle était retranchée.

– Al, ai-je essayé de dire, mais je me suis étranglée avec mes mots.

J’ai posé mon front sur son bras et j’ai pleuré. Je n’arrivais plus à me maintenir droite. J’ai ravalé mes larmes et je me suis essuyé les yeux. J’ai fouillé dans mes poches à la recherche d’un kleenex. J’en ai vu un apparaitre devant mon nez, tendu brusquement par l’Oracle. J’ai hoché la tête pour la remercier.

– Butch Al, ai-je dit doucement, si tu peux m’entendre, s’il te plait, hoche juste la tête, cligne des yeux, fais quelque chose.

Elle s’est tournée et m’a regardé.

– Al, ai-je dit avec un sourire.

Sa main s’est refermée sur mon bras comme des griffes. Son visage s’est tordu de colère.

– Ne me ramène pas en arrière, a-t-elle grogné.

– Enfuis-toi, maintenant ! m’a avertie l’Oracle.

– Non, ai-je dit.

Je pouvais entendre la peur dans ma voix. Je ne fuirais pas Al. J’étais prêt à affronter n’importe quoi. Cet instant était tout ce que j’avais avec elle, et ça allait être le dernier.

– Ne me ramène pas, a répété Al.

Ses ongles sont entrés dans la chair de mon bras. J’ai essayé de me calmer.

D’un coup, j’ai compris ce qu’elle était en train de dire et j’ai eu honte. Comment Al avait-elle survécu ? En oubliant, en plongeant dans le sommeil, en s’en allant ! Elle était entrée en clandestinité. Elle s’était cachée pour se mettre en sécurité exactement comme je l’avais fait.

J’ai affronté son regard. Ses yeux étaient d’acier mais ils se remplissaient de larmes. Tout comme les miens. J’ai posé ma main libre sur ses doigts, doucement, et ils ont commencé à se détendre.

– Je suis désolée, ai-je dit, pardonne-moi, Al. C’était égoïste. Jusqu’à maintenant, je ne m’étais pas rendu compte que je faisais ça pour moi. Je n’avais pas réfléchi à ce que ça te ferait. Les gens ont essayé de me le dire, mais je n’ai pas écouté.

Je me suis couvert le visage avec les mains.

– Retourne là où tu vas pour être tranquille, je ne t’embêterai plus. Je suis désolée.

– C’est bon, gamine, a dit la voix familière d’une vieille amie. Ça va.

J’ai levé les yeux et j’ai vu Butch Al me sourire. Les larmes ont coulé le long de mes joues. Elle les a essuyées d’une main. Je pouvais sentir l’effort qu’elle devait fournir pour lever le bras.

– T’as l’air en forme, a-t-elle dit. Est-ce que quelqu’un d’autre peut te voir, ou c’est juste moi ?

– Je suis réelle, mais il n’y a que toi qui peux me voir.

Al a regardé au-dessus de ma tête puis elle a baissé ses yeux vers les miens.

– T’as l’air jeune, elle m’a dit.

J’ai souri :

– Je vais avoir quarante ans dans quelques années, si je joue les bonnes cartes.

Al a hoché la tête et s’est tournée vers la fenêtre.

– Ça me rappelle le bon vieux temps.

Elle se souvenait !

Un nuage orageux, chargé d’émotions est passé sur son visage. Elle s’est tournée vers moi avec colère.

– Ne remue pas le passé. Ne me ramène pas, je suis morte.

Je me suis écarté d’elle, puis je me suis forcé à me rapprocher de nouveau.

– T’es pas morte, Al. T’as juste été salement blessée. Tu t’es bien battue pendant longtemps, mais ils t’ont fait très mal. T’as été géniale.

Elle a tourné la tête vers moi et l’a laissée tomber. Ses mains m’ont agrippé le bras :

– C’est juste que je ne pouvais pas, c’est que… Je…

Je pris un ton grave, doux comme celui d’une amante.

– T’inquiète pas, tout va bien. Tu t’es tellement bien battue que maintenant t’as besoin de te reposer. Tout va bien, Al.

Elle a posé la main sur ma tête. Sous son poids, je me sentais comme un enfant.

– C’est Jackie qui t’a coupé les cheveux ?

J’ai hésité un instant, puis j’ai souri et j’ai hoché la tête.

Al m’a serré le bras.

– Gamine, dis-lui que je suis désolée.

J’ai posé la main sur les siennes.

– Jackie m’a dit qu’elle n’était pas fâchée, Al.

Elle a scruté mon visage pour vérifier que c’était vrai.

– C’est vrai, ai-je menti, elle te dit de ne pas t’en faire. Elle t’aime, Al. Il n’y a pas un jour qui passe sans qu’elle pense à toi, tout comme moi.

Al a souri et m’a tapoté la joue.

– Al, j’ai dit.

Mais son esprit était parti, comme un coup de vent qui claque une porte.

– Al ?

Elle regardait par la fenêtre. Sa température corporelle est redescendue de quelques degrés.

– Elle est partie, a dit l’Oracle.

– Al, ai-je dit en lui secouant le bras légèrement. Al, s’il te plait, ne pars pas. Pas déjà, s’il te plait, donne-moi juste une minute de plus.

Je me suis détesté de faire ça. Juste quelques instants plus tôt, j’avais juré que je la laisserais repartir en paix, et maintenant j’étais de nouveau en train d’essayer de la ramener. Ma lèvre a commencé à trembler, puis ça a été mon menton tout entier. Ma mâchoire me faisait mal. J’avais eu une deuxième chance dans ma vie de lui dire que je l’aimais, et je l’avais laissée passer exactement comme quand j’étais ado. Et comme une enfant, je ne voulais pas partir avant qu’elle m’ait rassuré en me disant qu’elle m’aimait aussi. Je me suis approchée et j’ai entouré son cou de mes bras.

– Je suis désolé, ai-je dit. Je vais te laisser, Al.

Les larmes ne voulaient pas s’arrêter.

– C’est juste que j’ai fait toute cette route, après toutes ces années, pour te dire à quel point je t’aime. Et maintenant c’est trop tard. Je voulais te remercier. Si tu n’avais pas été là, je n’aurais jamais su que j’avais le droit d’être moi-même. Tu m’en as assez appris pour me maintenir en vie toutes ces années. Il n’y a pas un jour qui passe sans que je te sois reconnaissante pour tout ce que tu m’as donné. Tu as été tellement importante dans ma vie, Al. J’ai toujours voulu devenir quelqu’un qui te rendrait fière. Al, je t’aimais déjà à l’époque, et je t’aime encore maintenant.

J’ai essuyé les larmes sur mon bras à deux reprises avant de réaliser qu’elles ne venaient pas de mes yeux.

– Je te l’ai dit, t’aurais pas dû venir, a chuchoté l’Oracle par-dessus mon épaule.

– Non, c’était important de venir, j’ai répondu.

Je me suis levée et j’ai passé les bras autour de Al, encore une fois. Je l’ai embrassée doucement sur le haut de la tête et j’ai laissé mes lèvres s’attarder sur ses cheveux.

– Je t’aime, Butch Al, ai-je chuchoté.

L’infirmière me regardait depuis le pas de la porte. Je me suis redressé pour partir.

L’Oracle s’est signée.

– Dieu vous bénisse, a-t-elle dit en me regardant et en secouant la tête.

Tout doucement, j’ai pris sa main dans les miennes et je l’ai embrassée légèrement. Elle a baissé les yeux et elle a rougi.

– Au revoir, Grand-mère, ai-je répondu. Merci de m’avoir laissé venir.

***

J’ai poussé la Triumph dans l’allée derrière Blue Violets. J’ai trouvé Jan et Edna à l’intérieur de la boutique. Elles avaient toutes les deux un air sinistre. Edna évitait de croiser mon regard et Jan bouillonnait. Je suis allé dehors derrière la serre et j’ai attendu que Jan me suive. Elle est restée à un mètre de moi, les poings serrés sur sa taille.

– Putain, mais pourquoi tu m’as rien dit ? m’a-t-elle interpellé.

– C’était pas à moi de le faire, ai-je dit en haussant les épaules. Je ne voulais pas m’immiscer entre vous deux.

Jan s’est approchée.

– T’y arriverais pas, même si tu voulais.

La mâchoire serrée, j’ai inspiré entre mes dents.

– Je le sais bien, figure-toi. Je n’ai pas pu retenir Edna. Mais est-ce que je vais te perdre, toi aussi ? Je ne t’ai rien fait, à toi. C’est pas juste.

– Juste ?

Jan a secoué la tête.

– Ça n’a pas à être juste. J’ai le droit d’être en colère.

– Non, t’as pas le droit, lui ai-je crié. Toi, t’es celle qui l’a. Toutes les deux, vous êtes ensemble. C’est moi qui ai le droit d’être blessée.

– T’es venue baiser ma copine dans mon dos ! a gueulé Jan.

– Quoi ?

Je me suis frappé la cuisse.

– Tu rigoles ?! Ça faisait douze ans que vous n’étiez plus ensemble, toi et Edna !

De toute évidence, Jan ne voyait pas la logique. J’ai souri.

– Qu’est-ce qui te fait rire ? a-t-elle demandé.

J’ai haussé les épaules.

– T’es en colère contre moi parce que je suis sortie avec Edna douze ans après que vous ayez rompu. Je suis en colère contre Edna parce qu’elle s’est remise avec toi presque une décennie après qu’elle et moi on ait arrêté de se voir. Tu sais ce que je pense ?

Jan a donné un coup de pied dans le ciment.

– J’en ai pas grand-chose à foutre de ce que tu penses.

J’ai haussé les épaules.

– Je vais te le dire quand même. Je pense qu’il n’y a pas assez d’amour pour tout le monde. Et je vais te dire ce que je pense d’autre. Nous toutes, ça fait un sacré bout de temps qu’on se connait. On a réellement besoin les unes des autres, même si on est vraiment en colère là maintenant.

Ma voix s’est adoucie.

– Je vais parler pour moi. J’ai vraiment besoin de toi, Jan. Je ne t’ai pas trahie. J’ai toujours été ton amie.

Jan a secoué la tête.

– Laisse couler pour le moment, c’est tout. Mais me dis pas que j’ai pas le droit de ressentir ce que je ressens.

J’ai haussé les épaules.

– J’ai juste peur de te perdre. Et si je laissais passer un peu de temps puis que j’essayais de rassembler assez de courage pour t’appeler ? Qu’est-ce que t’en dirais ? Est-ce que tu me reparlerais ?

Jan a soupiré.

– Laisse faire le temps.

Je lui ai jeté les clés de la moto et je me suis tournée pour partir.

– Tu l’as vue ? a lancé Jan dans mon dos.

– Ouais.

– Elle t’a reconnue ?

J’ai hoché la tête.

– C’était dur ?

Je pouvais sentir la tristesse dans mon sourire.

– Ça aurait été dur de toute façon. J’ai déjà eu du mal à supporter la simple idée que des inconnus la touchent et contrôlent son corps. Ça m’a vraiment fait très peur. Quand j’étais gosse, je regardais Al et je voyais en elle celle que j’allais devenir. Je l’ai regardée aujourd’hui et je me suis dit que c’était peut-être mon avenir à moi aussi.

Jan a haussé les épaules.

– Tu peux pas savoir ce qui t’attend au bout de la route.

Ma voix est descendue d’un ton.

– J’ai aussi pensé au suicide d’Edwin. J’étais persuadée que Ed serait toujours là. Puis elle s’est flinguée. Soudainement, j’ai voulu une deuxième chance. Mais c’était trop tard, elle était partie. Alors je l’ai enterrée dans ma mémoire parce que ça faisait trop mal. Peut-être que là aussi j’avais peur que son suicide reflète mon avenir.

Je me suis frotté le visage.

– Je dois y aller, Jan.

Elle a hoché la tête et elle m’a tourné le dos pour retourner à l’intérieur.

– Jan. Dis au revoir de ma part à Edna. Tu veux bien ?

Jan m’a répondu par-dessus son épaule.

– Pousse pas trop, gamine.

***

Je me suis arrêté sur le gravier en face de la maison de la mère de Ruth, et j’ai attendu dans la voiture jusqu’à ce que quelqu’un vienne à la porte. La brume drapait les collines. La surface du lac Canandaigua reflétait un bleu éclatant. J’ai entendu la porte d’entrée s’ouvrir. Patsy Cline était en train de chanter. Crazy for thinking that my love could hold you7.

Ruth m’a appelé.

– Viens à l’intérieur, chérie.

Elle avait l’air plus heureuse et plus détendue que la dernière fois que je l’avais vue.

Ruth m’a présenté à sa mère – Ruth Anne – et à sa tante Hazel. Elles venaient tout juste de finir leurs conserves de tomates. Elles portaient toutes les trois le même genre de tablier à fleurs. Quand je suis entrée, elles étaient en train de rire à gorge déployée. Hazel a essuyé des larmes de ses yeux.

– On était juste en train de se raconter des vieilles histoires.

– Viens t’asseoir dans la cuisine, mon petit. T’as mangé ? Est-ce que je peux te faire quelque chose ? m’a demandé la mère de Ruth.

J’ai jeté un coup d’œil à Ruth. Elle a souri et elle a hoché la tête.

– Oui, m’dame. Ce serait vraiment très gentil de votre part.

– Appelle-moi Anne. Tout le monde m’appelle par le nom de ma mère. Qu’est-ce que tu dirais d’une grosse part de tarte au sureau ?

– Oh oui. Volontiers !

Anne a posé une énorme part de tarte devant moi.

– Mange tout, maintenant. T’es en pleine croissance, mon garçon.

Ruth m’a regardée d’un air anxieux. Des yeux, je lui ai dit que ça ne faisait rien.

– Maman, Jess est mon amie de New York dont je t’ai parlé. Avant, elle vivait à Buffalo.

Hazel a roulé des yeux.

– Les filles, je sais pas comment vous faites pour vivre à New York avec tous ces…

– Tante Hazel !

Ruth l’a coupée en plein milieu de sa phrase.

– Je voulais rien dire de mal, a dit Hazel. Je pense juste que…

Anne l’a interrompue :

– Hazel, mange ta tarte.

J’ai levé les yeux au ciel de plaisir.

– C’est vous qui avez fait cette tarte ?

Hazel a souri.

– Anne fait la meilleure tarte au sureau de toute la vallée. Demande à qui tu veux. T’as déjà mangé une tarte aussi bonne ?

Ruth a baissé les yeux.

– Et ben, ai-je dit, j’ai déjà mangé la tarte au sureau de Ruth.

J’ai regardé autour de moi nerveusement pour voir si je n’avais pas agacé quelqu’une en utilisant le nom par lequel je connaissais mon amie. Ruth a haussé les épaules.

– Il faut bien dire, m’dame, je peux sentir la tradition familiale dans la tarte de votre enfant.

– Hou ! Jolie, la pirouette, a dit Anne en souriant, pendant que je dévorais la tarte.

Hazel s’est tordue de rire.

– Anne, tu te souviens de la fois où tu as tué ton premier cerf ?

Hazel a commencé à raconter l’histoire :

– C’était une fille de la ville quand elle a épousé mon frère Cody. Le premier hiver qu’elle a passé ici, elle était quasiment bonne à rien. Ça remonte à cinquante ans, maintenant. Alors, un matin au petit-déjeuner, mon frère lui dit qu’il va aller chasser. Il lui dit que la viande de cerf les aiderait à tenir pendant l’hiver et que tôt ou tard, elle allait devoir apprendre à la préparer. Je lui avais dit que je lui montrerais comment faire. Mais c’était une tête de mule. Elle a dit à Cody : « C’est moi qui vais aller tuer ce satané cerf, c’est la partie facile. Toi, tu t’occupes de le préparer ! » Bon, mon frère a juste rigolé, et il est monté se raser.

Anne a repris l’histoire en cours :

– Alors, j’étais en train de faire la vaisselle, juste ici.

Elle a montré l’endroit du doigt.

– J’étais en train de me demander dans quoi je m’étais fourrée en me mariant avec cet homme, pour commencer. Bref, je regarde par la fenêtre de la cuisine et là, je vois ce cerf dans la clairière dehors. J’y ai même pas réfléchi une seconde. J’ai attrapé un des flingues de Cody et j’ai tué le cerf. J’ai couru dehors et j’ai commencé à le trainer par les bois. C’était lourd, mais j’étais tellement en rogne contre Cody que j’avais la force d’un taureau. Il redescend quelques minutes plus tard et il y a un cerf sur le sol de la cuisine. Je lui ai dit : « Maintenant, c’est toi qui nettoies ce putain de truc. »

Je savais que les rires avaient résonné dans la cuisine comme ça pendant tout le weekend.

– Ah, j’aurais tellement aimé avoir un appareil photo pour te montrer la tête de Cody. Je la revois encore aujourd’hui, s’est esclaffée Anne.

Son sourire a vacillé.

– J’aurais aimé que tu puisses le rencontrer, elle m’a dit. Je pense que tu l’aurais beaucoup aimé. C’était vraiment un homme bien.

Elle a soupiré.

– Tu reveux de la tarte ?

J’ai hoché la tête vigoureusement. Ruth a secoué la sienne.

– Tu vas vomir violet partout dans la voiture.

Anne a mis les mains sur les hanches.

– Ce garçon ne va pas quitter la vallée sans avoir gouté ma tarte aux raisins.

J’ai levé les mains en signe de rémission.

– Oui, m’dame.

– Voilà qui est mieux, a-t-elle dit en posant devant moi une part encore plus grosse.

Anne, Hazel et Ruth m’ont observé gouter la première bouchée. Je me suis frappé la poitrine.

– Je dois sans doute être morte et montée au paradis ! C’est la meilleure tarte que j’ai jamais mangée de toute ma vie !

Anne rayonnait de plaisir.

– Robbie, tu vas emmener quelques-unes de mes tartes avec toi.

Ruth a haussé les épaules.

– Je lui cuisinerai mes propres tartes, maman. Je monte faire mes bagages. Après, on va devoir y aller.

Anne lui a crié dans les escaliers :

– Chérie, regarde dans mon coffre en cèdre. Il y a le tablier de ta grand-mère dedans. Tu voudras sans doute le prendre avec toi.

Hazel est sortie chercher du bois à l’arrière. Anne s’est levée de sa chaise avec difficulté.

– C’est pas facile de vieillir, m’a-t-elle dit.

Je me suis levée avec elle.

– J’ai justement pensé à ça, ces derniers temps. Pour vous dire la vérité, je ne m’attendais pas à vivre aussi longtemps.

Anne est venue près de moi.

– Ça viendra bien assez vite. Mais t’as tout le reste de ta vie devant toi. Perds pas ton temps à te faire du souci pour ça.

Son sourire s’est effacé.

– T’es un glaneur aussi, n’est-ce pas ? Tout comme mon Robbie. Tu sais ce que c’est qu’un glaneur ?

J’ai secoué la tête.

– Quand le paysan a fini sa récolte, il laisse les glaneurs ramasser les restes qu’ils trouvent. Je voulais plus que ça pour mon enfant. J’imagine que tu mérites plus que ça, toi aussi.

J’ai haussé les épaules.

– Eh bien, on fait ça avec toute notre dignité. Et Robbie – Ruth – elle est vraiment aimée par ses amis à New York.

Anne a hoché la tête sans sourire.

– Elle est vraiment aimée ici aussi. Les gens ne la comprennent peut-être pas, et ils ne savent peut-être pas toujours quoi dire, mais ils savent qu’elle est des nôtres.

Ruth est redescendue.

– T’es prête, Jess ?

Hazel et Anne se sont agitées autour de Ruth, la prenant dans leurs bras et l’embrassant.

Anne m’a appelé.

– Allez, Jess, viens ici.

Elle a passé ses bras autour de moi. Le contact physique était quelque chose que je n’avais jamais pu prendre pour acquis.

– Tu reviens quand tu veux, tu m’entends ? Et je te referai une tarte aux raisins à te couper le souffle.

– Merci, ai-je dit en rougissant.

– Prends bien soin de mon enfant, a-t-elle chuchoté.

Je lui ai serré l’épaule.

– Oui, m’dame.

Ruth et moi avons roulé en silence à travers les collines couvertes de vignes. Je sentais l’odeur du raisin. Pour Ruth, c’était le parfum de la maison.

– Tu veux que je prenne le relai pour conduire, Jess ? a-t-elle demandé l’air endormie.

– Ouais, bientôt, je crois.

– Alors je vais avoir besoin de café. On aurait dû remplir le thermos avant de partir.

Je l’ai regardée nerveusement.

– Tu penses qu’on devrait prendre le risque de s’arrêter à un restaurant ?

Elle s’est redressée et a soupiré.

– On a besoin de café. Arrête-toi à ce snack. Vivons dangereusement.

J’ai rigolé.

– Ouais, comme si c’était pas déjà le cas !

Personne n’a fait attention à nous dans le snack. Des hommes avec des chemises en flanelle et des casquettes trucker8 se racontaient leurs histoires, assis dans les box et aux tables. La serveuse avait l’air lasse. On est restées face à la caisse, prêtes à payer, pressées de partir avant qu’il n’y ait de problème. Un homme est sorti de la cuisine. Il faisait moins d’un mètre de haut. Il a grimpé sur un tabouret derrière le comptoir pour nous encaisser. Il a regardé le visage de Ruth, puis le mien. Son air s’est adouci. Ruth et moi, on s’est regardées timidement, puis on lui a souri. Il nous a répondu d’un large sourire.

– Comment se passe votre voyage, les filles ?

Ruth et moi, on s’est regardées avec de grands yeux et on a eu un petit rire. Je me suis penchée en avant.

– Ça a été un voyage incroyable. Et apparemment, on y a survécu. Jusqu’à maintenant, en tout cas. Et le tien ?

Son sourire était une succession d’expressions.

– Ça s’est pas passé comme je l’avais imaginé, mais ça a fait de moi quelqu’un avec qui je peux vivre.

Ruth lui a serré la main.

– T’es du coin, toi aussi ?

Il a hoché la tête.

– Je suis né et j’ai grandi ici. Je m’appelle Carlin.

Ruth a souri.

– Je suis de Vine Valley. Je m’appelle Ruth. Jess vient de Buffalo. On rentre à New York.

Ses yeux se sont illuminés.

– J’ai envie de partir d’ici. J’aimerais aller dans une grande ville où il n’y a jamais de temps mort.

Ruth a ri.

– Alors Manhattan est faite pour toi.

– Viens avec nous, je lui ai dit. Allez ! On monte tous ensemble dans la voiture et on y va.

Carlin a secoué la tête tristement.

– Il y a une partie de moi qui aimerait être le genre de personne à pouvoir faire ça. Mais il y a des gens que j’aime ici. Je vais devoir me libérer plus lentement que ça.

Ruth a gribouillé son nom et son numéro au dos d’une serviette.

– Appelle-nous. Viens nous rendre visite. On te montrera pourquoi on aime New York.

J’ai hoché la tête.

– On te montrera aussi pourquoi on la déteste.

Il s’est rapproché.

– Vous êtes vraiment sérieuses, les filles ?

Je me suis inclinée de sorte que mon front touche pratiquement le sien.

– La vie est trop courte pour être hypocrites.

Carlin m’a tapoté la joue.

– Qu’est-ce que vous diriez d’une bonne tarte aux pêches toutes fraiches pour la route ? Helen, apporte-moi la tarte, s’il te plait.

Au moment où Carlin et Ruth se sont dit au revoir, j’ai pu voir à quel point sa toute petite main à lui était belle quand il a serré sa très grande main à elle. On s’est fait nos adieux.

Ruth et moi, on est retournées à la voiture. Je nous ai servi une tasse de café chacune.

– Tu crois qu’on aura des nouvelles de Carlin ?

Elle a hoché la tête.

– Je veux bien parier que oui.

Ruth a posé sa main sur mon bras.

– Comment c’était, Buffalo ? Est-ce que t’as trouvé ce que tu cherchais ?

J’ai soupiré.

– Je sais pas. À chaque fois que je vais chercher quelque chose, je trouve quelque chose d’autre. Je te raconterai le voyage plus tard. Mais là, je suis trop fatiguée pour démêler tout ça. Et toi ?

Ruth a soupiré.

– C’était un patchwork.

Elle s’est appuyée en arrière et m’a embrassé sur la joue. Je me suis senti rougir.

– C’est bien de se souvenir d’où on vient. Mais maintenant, je suis prête à rentrer à la maison, a-t-elle dit.

Elle m’a serré la main.

– Allez, Jess. On rentre à la maison.

**********************************************************************

1. Autoroute de l’État de New York.

2. Situé à Canandaigua, le Roseland Amusement Park est un des plus importants parcs d’attraction des États-Unis, fermé en 1985.

3. Raccourci pour Young Urban Professionnel, yuppies désigne les jeunes cadres, ingénieurs, travailleurs de la haute finance vivant au centre ville des métropoles ; et symbolisant l’argent, la réussite et le système capitaliste.

4.  Ginger ale : boisson à base de gingembre, sans alcool.

5. Straight up en anglais. Leslie Feinberg joue ici sur le double sens du mot straight, qui signifie à la fois pur pour un whisky et hétéro.

6. Prince Vaillant : personnage aux cheveux mi-longs d’une bande dessinée historique du même nom, dont l’action se passe au Moyen-Âge, diffusée dans les journaux aux États-Unis depuis les années 1930.

7. « Folle de penser que mon amour pouvait te retenir », paroles de la chanson Crazy, 1965.

8. Casquette de baseball avec visière courbée et rigide, elle symbolise la casquette populaire états-unienne.

**********************************************************************

< Chapitre précédent

Chapitre suivant >

Chapitre 24

© Leslie Feinberg, 2014 & © Hystériques & AssociéEs, 2019.
Cette traduction est disponible à prix coûtant en format papier ou gratuitement sur internet.
Son téléchargement à titre privé ou sa diffusion gratuite sont encouragées, sous réserve de citer la source,
mais aucune réutilisation/diffusion commerciale n’est autorisée !

24

C’était le premier jour du printemps, celui où tout le monde dans cette ville s’accorde pour être de bonne humeur en même temps. Un jour où chaque femme, homme et enfant semblait flirter avec ma différence. Je suis allée jeter un œil au marché des producteurs d’Union Square, pour passer le temps. Le soleil plongeait à l’horizon, derrière les immeubles à l’ouest de l’ile. Ruth m’avait fait promettre de ne pas rentrer avant la fin d’après-midi. Il était temps d’aller découvrir ma surprise.

J’ai frappé à la porte de chez moi et j’ai attendu que Ruth m’ouvre. Elle s’est essuyé les mains sur un chiffon et m’a conduit jusqu’à ma chambre. Elle a insisté pour que je ferme les yeux et m’a demandé :

– Tu te souviens que tu m’as dit que je pouvais faire tout ce que je voulais ?

J’ai souri et j’ai hoché la tête.

– OK, ouvre les yeux.

J’ai regardé autour de moi, puis vers le plafond. C’était là.

Je me suis assise sur le lit et je me suis laissée tomber en arrière pour regarder le plafond. Ruth l’avait peint avec un noir de velours et de minuscules points qui représentaient des constellations que je reconnaissais. Sur les côtés, l’obscurité s’adoucissait pour laisser place à des teintes plus lumineuses. Je pouvais voir la silhouette des arbres se détacher du ciel.

Ruth s’est étendue à mes côtés.

– Tu aimes ?

– C’est tout simplement fantastique ! J’arrive pas à croire que tu m’offres le ciel pour que je dorme dessous. Mais je ne saurais pas dire si c’est l’aube ou le crépuscule que tu as peint.

Elle a souri en regardant le plafond.

– Aucun des deux. Les deux. Est-ce que ça te perturbe ?

J’ai hoché la tête doucement.

– Ouais, c’est bizarre, mais d’une certaine manière ça me perturbe.

– Je m’y attendais. C’est une partie de moi que je dois apprendre à accepter. J’ai pensé que peut-être toi aussi tu avais besoin de faire ça.

J’ai soupiré.

– Ça m’ennuie vraiment de pas réussir à savoir si ce que tu as peint représente le fait d’être le jour ou bien le fait d’être la nuit.

Ruth a roulé vers moi et a posé la main sur mon torse.

– Ça ne sera jamais le jour ou la nuit, Jess. Ça restera toujours ce moment de possibilités infinies qui les relie.

Le visage de Ruth était très proche du mien. On a pris conscience de la symétrie de nos respirations. Elle a doucement fait glisser sa main le long de mon corps, depuis mon torse jusqu’à mon ventre. Elle a baissé ses yeux. J’ai répondu à sa question muette :

– J’ai peur.

– Pourquoi ? Parce que je ne suis ni le jour ni la nuit ?

Je me suis frotté les yeux. Je savais que j’allais la perdre si je n’étais pas honnête, mais en l’étant je prenais aussi le risque de la perdre.

– Oui, je lui ai dit, c’est en partie pour ça. Tu te souviens de ta théorie géométrique ? Qu’à deux, on a plus que le double de problèmes ?

Ruth a roulé sur le dos.

– Je ne suis pas en train de suggérer qu’on le fasse dans la rue.

J’ai levé les yeux vers le ciel peint sur mon plafond.

– Tu sais ce que je veux dire. Mais ce n’est qu’une partie du truc. Si je dois vraiment être honnête, c’est parce que ça me fait peur de ne pas être avec quelqu’un qui est soit le jour, soit la nuit. Je crois que j’avais l’impression que les fems avec qui j’étais m’aidaient à m’ancrer. De tout ce que j’ai vécu, c’est ce qui se rapprochait le plus de la normalité.

Ruth s’est lovée dans mes bras.

– Tu étais son aube ou son crépuscule ?

J’ai souri avec tristesse.

– Au début, j’étais son aube. À la fin, j’étais devenue sa pénombre.

On a soupiré toutes les deux.

– Tu veux une autre vérité, Ruth ? Il y a un endroit quelque part à l’intérieur de moi que personne n’a jamais atteint. J’ai peur que tu me touches à cet endroit. Et j’ai peur que tu ne le fasses pas. Mes amantes fems me connaissaient bien, mais elles n’ont jamais franchi ces limites en moi. Elles ont essayé de me faire traverser les frontières en m’attirant dans leurs bras, mais elles ne sont jamais venues me chercher de l’autre côté. Tu es pile à cet endroit avec moi. Il n’y a nulle part où je peux me cacher. Ça me fout la trouille.

Ruth a souri d’un air triste :

– C’est drôle, non ? C’est exactement pour ça que j’aimerais faire l’amour avec toi.

On est restées allongées tranquillement. J’ai embrassé ses cheveux.

– Oh, Ruth, ça fait bien longtemps que je n’ai pas eu à m’aventurer en terrain sexuel avec qui que ce soit. Je ne sais même pas quel genre d’amant je suis aujourd’hui. Mais maintenant, j’ai la trouille que tu me quittes. Est-ce qu’on pourrait pas réfléchir à tout ça au fur et à mesure ? S’il te plait, reste avec moi. J’ai tellement besoin de toi.

Ruth s’est redressée sur un coude et m’a embrassé sur les lèvres.

– Moi aussi j’ai besoin de toi.

J’ai pris une de ses mains, m’émerveillant de combien la mienne paraissait petite dans la sienne. Elle a baissé les yeux alors que j’embrassais chacune des jointures de ses doigts.

– J’ai pas mal réfléchi à ma vie depuis qu’on m’a pété la mâchoire. Je me souviens d’un texte que j’ai lu à propos de guerriers qui, avant de se lancer dans une bataille, reconnaissaient qu’« aujourd’hui est un beau jour pour mourir ».

Ruth a souri.

– C’est une pensée courageuse, mais je ne veux pas mourir.

J’ai hoché la tête.

– Au début, je pensais que ça voulait dire me résigner à mourir. Mais maintenant, je crois plutôt que ça signifie affronter ma propre vie au moment même où j’affronte mes ennemis. C’est peut-être ça, la clé pour se battre sans avoir peur, pour survivre. Il y a plein de choses que j’ai laissées en plan dans ma vie. Ça accentue ma peur de mourir. Dans une bataille, c’est ça qui me retient.

Ruth a froncé les sourcils.

– Quoi, par exemple ?

– J’ai toujours voulu laisser quelque chose d’important derrière moi. Tu te souviens du livre d’histoire que tu m’as offert pour Noël ?

Elle a hoché la tête.

– Je suis allée à la bibliothèque, à la recherche de notre histoire. J’ai trouvé des tonnes de trucs dans des livres d’anthropologie. Des tonnes, Ruth. On n’a pas toujours été détestés. Comment ça se fait qu’on n’a pas grandi en sachant ça ?

Ruth s’est relevée sur son coude et a examiné mon visage pendant que je parlais.

– Ça a changé ma façon de penser. J’ai grandi en croyant que les choses avaient toujours été comme elles sont aujourd’hui – alors à quoi bon se fatiguer à essayer de changer le monde ? Mais le simple fait de savoir que ça n’a pas toujours été comme ça, même si c’était il y a des lustres, ça me donne le sentiment que les choses pourraient changer à nouveau. Même si je ne vis pas assez longtemps pour le voir. Au boulot, quand tous les autres étaient en train de manger, j’ai tapé à la machine toute cette histoire que j’avais collectée. J’ai essayé de lui donner autant d’importance que ce qu’elle avait pour moi. Voilà ce que je veux laisser derrière moi, Ruth. L’histoire de ce chemin ancestral sur lequel nous marchons. Je veux que ça nous aide à rétablir notre dignité.

Ruth a posé ma main contre ses lèvres.

– Mais je veux plus que ça, Ruth. Il y a des choses dans ma vie que j’ai eu peur d’affronter. C’est peut-être pas grand-chose, mais ça entrave mon amour-propre. Tu te souviens quand je t’ai parlé de Butch Al ? Je veux découvrir ce qui lui est vraiment arrivé. Et il y a cette butch que j’ai dénigrée un jour parce que je n’arrivais pas à me faire à l’idée qu’elle était attirée par d’autres butchs. Pour moi, être butch ça voulait automatiquement dire être attirée par des fems, de la même manière que je croyais qu’être travesti impliquait d’être gay.

Ruth a souri.

– C’est une confusion compréhensible. Tu trainais dans les bars gays.

J’ai hoché la tête.

– Ouais, mais je voulais toujours qu’on se ressemble toutes, entre personnes différentes. J’arrive pas à croire que j’ai rejeté une amie butch parce qu’elle avait choisi une amante butch. Je veux dire à Frankie que je suis désolé.

Ruth m’a embrassé sur la joue.

– Autre chose ?

J’ai hoché la tête.

– Ouais, il y a deux petits gamins, Kim et Scotty. Je leur ai promis que je reviendrais les trouver un jour. Oh, et il y a encore un dernier truc que j’ai besoin de faire.

Ruth a fait courir ses doigts dans mes cheveux.

– Quoi ?

Je me suis étendue sur le dos et j’ai contemplé l’univers au plafond.

– Je veux écrire une lettre à Theresa, une femme que je porte encore dans mon cœur. On s’est séparées d’une manière vraiment dure. Je veux enfin trouver les mots, même si elle ne les lira jamais.

Je sentais que mes paupières étaient lourdes. Ruth s’est lovée contre moi pendant que je baillais. Elle m’a rassuré :

– Tu trouveras les mots.

J’ai soupiré.

– Je dois d’abord laisser remonter mes propres souvenirs. Je les ai enfouis au loin quelque part, parce qu’ils me faisaient mal. Maintenant, il faut que je me rappelle où je les ai laissés.

La brise qui passait par la fenêtre m’a fait frissonner. J’ai tiré le couvre-lit brodé au-dessus de nous deux et je me suis pelotonné contre Ruth. Je la sentais chaude et réconfortante à côté de moi. Elle a demandé :

– Fatiguée ?

J’ai hoché la tête.

– Reste un peu avec moi, Ruth, tu veux bien ?

Elle a hoché la tête. J’ai enfoui ma tête dans son cou.

Elle m’a ébouriffé les cheveux et embrassé le front.

– Dors, maintenant, mon doux drag king.

***

J’ai failli raccrocher en entendant la voix de Frankie à l’autre bout du téléphone.

– C’est moi, Jess. Tu te souviens de moi, Frankie ?

C’est tout ce qui m’est venu.

Il y a eu un long silence.

– Jess ? Merde, c’est vraiment toi ? Ça fait un sacré bout de temps.

Je me suis éclairci la voix.

– Ouais, ça date. Écoute, Frankie, je voudrais vraiment te parler. Si tu veux pas, je comprendrai. Mais je te dois des excuses, depuis trop longtemps déjà. J’aimerais te les faire de vive voix, si tu veux bien qu’on se voie. Je vis à New York maintenant, mais je pourrais venir à Buffalo.

Il y a eu un autre long silence.

– Tu sais quoi, Jess ? Je suis toujours furieuse contre toi, mais pas autant que tu le redoutes. Et je vais te dire autre chose. Ça signifie beaucoup pour moi que tu m’appelles pour dire ça. Je serai à Manhattan le 15, au Labor College1. On pourrait se retrouver pour un verre au Duchess autour de 23h00.

J’ai marqué un temps d’arrêt.

– C’est le bar lesbien sur Sheridan Square ?

– Ouais.

– Ben, je sais pas si elles me laisseront entrer. Ça te va si on se retrouve devant le bar ?

– Bien sûr, a dit Frankie, on se voit là-bas.

Quand ce soir-là a fini par arriver, j’ai fait les cent pas sous un réverbère devant le bar, en me rongeant l’ongle du pouce. J’ai vu Frankie arriver depuis l’autre côté de la rue. On est restées plantées l’une en face de l’autre, mal à l’aise. Aucune de nous deux ne savait par où commencer. Je lui ai tendu la main. Elle l’a serrée. Dans sa poignée de main, j’ai retrouvé notre passé commun.

J’avais oublié à quel point j’aimais les butchs, jusqu’à ce que je la voie devant moi avec sa posture à la fois pleine de défi et de défense, une main enfoncée dans la poche de son pantalon, la tête inclinée sur le côté.

Je ne sais pas ce qui m’a le plus frappée : ce qui avait changé chez elle, ou son exacte ressemblance avec le souvenir que j’avais d’elle. Étrange de voir des petites rides sur ce visage adolescent plein de taches de rousseur, et des cheveux gris au milieu de ceux qui étaient toujours roux et raides.

– C’est bon de te voir, Frankie.

Elle a frotté son pied par terre.

– C’est bon de te voir aussi.

J’ai essayé d’empêcher ma lèvre inférieure de trembler.

– Ce que je veux dire, c’est pas seulement que c’est chouette de te voir. Il suffit que je te regarde pour que toute une partie de ma vie revienne, une partie dont j’ai vraiment besoin en ce moment. C’est vraiment bon de te voir.

J’ai ouvert les bras et on s’est serrées fort, puis on s’est chahutées, se bousculant pour rire. Je l’ai attrapée par la nuque, elle m’a donné un coup de poing dans l’épaule.

– Jess, peu importe ce qui s’est passé, on vient de la même école. Tu comptes toujours pour moi, a dit Frankie.

J’ai pensé que c’était vraiment généreux de me dire ça.

– Tu vois encore des gens de l’ancienne bande ? je lui ai demandé.

Elle a hoché la tête.

– Je vois beaucoup Grant.

– Et Theresa ?

J’ai retenu mon souffle. Frankie a secoué la tête.

– Tu te souviens de Butch Jan ? Elle tient un magasin de fleurs sur Elmwood Avenue avec sa copine. Ça s’appelle Blue Violets. Je crois que je vois personne d’autre, à part Duffy. Tu te souviens de Duffy, le syndicaliste ?

J’ai souri.

– Ouais, je me souviens de Duffy.

Frankie s’est penchée en avant.

– Tu peux pas savoir à quel point il était désolé d’avoir foutu en l’air ton boulot. Il a vraiment pas fait exprès, Jess.

J’ai hoché la tête.

– Ouais, je sais. Je veux bien son numéro, si tu l’as. J’aimerais bien lui parler à lui aussi.

Frankie a hoché la tête.

Il y a eu un silence timide.

– Frankie, je suis désolée. Je me suis toujours crue ouverte d’esprit. Mais le jour où je me suis heurtée à mes propres peurs, j’ai essayé de me distancier de toi. J’ai grandi un peu depuis. Je peux pas retirer ce que j’ai fait, mais je suis vraiment désolée.

Frankie a fait un geste du pouce vers le Duchess.

– Tu ne sais pas si elles vont te laisser entrer là-dedans ? Eh bien, à notre époque, j’avais peur que mes propres amies me claquent la porte au nez si je leur laissais voir mes attirances. C’est horrible de ressentir ça. Je suis désolée que ça t’arrive aujourd’hui. Merde, Jess, ce qui m’a fait le plus mal c’est que j’avais du respect pour toi. J’aurais voulu que toi aussi tu me respectes.

J’ai essuyé les larmes de mes yeux.

– Oui, tu méritais ce respect. Allez, viens, on va sur les quais, ai-je dit en la prenant par les épaules.

On a lentement descendu Christopher Street vers l’Hudson River.

– Tu sais Frankie, quand on était plus jeunes, je croyais que j’avais compris. Je me disais : je suis une butch parce que j’aime les fems. C’était vraiment quelque chose de beau. Et personne ne rendait jamais hommage à notre amour. Toi, tu m’as fait peur. J’ai eu l’impression que tu me retirais ça.

Frankie a secoué la tête.

– Je ne t’enlevais rien du tout. Comment tu crois que je me suis sentie quand tu m’as dit que j’étais pas une vraie butch, parce que je couchais avec d’autres butchs ? Tu me confisquais qui j’étais. Bordel Jess, quand je sors dans la rue, les mecs cherchent la merde avec moi. Ils ont pas besoin de preuve pour voir que je suis une butch. Comment ça se fait que j’ai dû te le prouver à toi ?

J’ai secoué la tête.

– T’as pas à le faire.

J’ai passé un bras autour de ses épaules. On a traversé la West Side Highway2 et on a marché jusqu’au bout de la jetée. La pleine lune illuminait les nuages. La lumière miroitait dans l’eau noire.

La voix de Frankie s’est abaissée :

– Jess, c’est qui la première vieille bull qui t’as prise sous son aile ?

J’ai souri en pensant à elle :

– Butch Al, de Niagara Falls.

– Moi, c’était Grant, a-t-elle dit.

– Grant ?

Je me souvenais de Grant comme d’une personne à l’alcool mauvais, qui aurait pu s’en prendre à n’importe qui.

Frankie m’a regardé.

– Grant représentait tout pour moi. Elle m’a appris que je suis comme je suis et que je n’ai rien à prouver. C’était un concept vraiment libérateur pour une bébé butch.

J’ai souri doucement.

– J’ai jamais vu Grant comme quelqu’un de très libéré. On ne l’était pas plus qu’elle, du reste.

Frankie a hoché la tête.

– Grant n’a jamais appliqué sa propre sagesse à elle-même. Elle est prisonnière de sa honte, mais elle a toujours voulu que nous les jeunes, on ne finisse pas comme elle. Elle ne draguait les bébés butchs que quand elle était complètement bourrée. Mais j’ai jamais eu l’impression qu’on la rendait vraiment heureuse. Je crois qu’elle a quelque part un désir secret qui la fait crever de trouille.

J’ai froncé les sourcils.

– Comme quoi ?

Frankie a haussé les épaules.

– Je pense qu’elle est terrorisée par quelque chose en elle, qu’elle considère comme tordu. Peut-être qu’elle fantasme d’être avec des vieilles bulls puissantes, ou des hommes, ou quoi. Pauvre Grant. Si seulement elle m’avait laissée l’atteindre. Je l’aime tellement, cette vieille bulldagger.

On est restées assises en silence, à écouter les vagues clapoter contre les pilotis en-dessous de nous. Frankie a soupiré.

– Tu sais, Jess, je n’ai appris à m’aimer que lorsque je me suis laissée aller à aimer d’autres butchs.

J’ai ri.

– Je sais pas pourquoi, mais j’ai cette image de toi qui couchait avec une nouvelle fem toutes les semaines !

Frankie a hoché la tête sans sourire.

– Je pensais que c’était ça que je devais faire. Dans ma tête, j’interrogeais chacune d’elles : Est-ce que tu pourrais m’aimer ? Est-ce que tu m’aimes ? Est-ce que je suis digne d’amour ? Et bien sûr, dès l’instant où elles s’intéressaient vraiment à moi, je savais que je serais incapable de les croire, alors je passais à la suivante. Mon dieu, j’étais merdique avec les fems !

Frankie a regardé au loin, au-dessus de l’eau.

– C’est seulement quand j’ai fini par admettre que c’était des mains de butchs que je voulais sentir sur mon corps que tout a changé pour moi. Plus j’ai vu ce que j’aimais chez les autres butchs, plus j’ai commencé à m’accepter. Tu sais ce qui me fait fondre, Jess ?

J’ai secoué la tête en souriant.

– Une vieille bull avec les cheveux gris, un sourire insolent et des yeux tristes. Le genre de butch avec les bras aussi gros que ta cuisse, tu vois ? C’est dans ces bras-là que j’ai envie d’être tenue.

J’ai fait courir mes doigts sur le bois noir près de ma jambe.

– Moi aussi je les aime tellement. Mais ce qui me fait craquer, c’est les high fems. C’est drôle, peu importe qu’elles soient femmes ou hommes, c’est toujours des high fems qui me font tourner la tête et qui rendent mes mains moites.

Frankie a posé une main sur mon bras.

– Toi et moi, on doit forger une définition de « butch » qui ne me laisse pas sur la touche. Ça me rend malade d’entendre le mot « butch » utilisé pour parler d’agressivité sexuelle ou de courage. Si c’est ça que « butch » veut dire, qu’est-ce que ça implique pour la définition de « fem » qu’on met en face ?

J’ai secoué la tête.

– Je n’y ai jamais réfléchi comme ça. Mais je dois avouer que quand tu m’as dit pour toi et Johnny, la première chose que je me suis demandé, c’était : qui fait la fem au lit ?

Frankie s’est penchée en arrière.

– Aucune de nous. Ce que tu voulais dire, c’est qui baise et qui est baisée ? Qui pilote la baise ? Et ça, ça n’a rien à voir avec le fait d’être butch ou fem, Jess.

Frankie s’est rapprochée de moi et m’a touché l’épaule. Je me suis crispée.

– Détends-toi, a-t-elle chuchoté, je suis pas en train de te draguer, Jess.

– Je suis désolé. J’ai pas vraiment l’habitude qu’on me touche.

Elle a massé mes épaules, malaxant ma douleur.

– Tu sais, je dois t’avouer quelque chose. J’avais le béguin pour toi à l’époque.

J’ai ri nerveusement.

– Et merde, je commençais à peine à me détendre avec toi !

Elle m’a donné une tape amicale dans le dos.

– Tu t’en remettras !

Elle m’a frotté la nuque.

– T’étais comme une putain de légende quand t’as commencé à passer. C’est comment, Jess ?

J’ai haussé les épaules.

– Je sais pas. Je suis passé au travers en me contentant d’essayer de survivre, mais ça m’a pas beaucoup laissé le loisir d’y réfléchir.

– Est-ce que je suis si différente de toi ? a-t-elle demandé, murmurant à voix haute ce qu’elle pensait tout bas.

– C’est à toi de voir. Pour moi, on est toujours de la même famille.

Un navire de croisière est passé et les rires des gens sur le pont ont flotté sur l’eau jusqu’à nous. J’étais là, assise face au New Jersey, avec les mains de Frankie sur mes épaules.

– T’es encore avec Johnny ?

J’ai senti son corps s’affaisser contre le mien.

– C’est dur pour deux butchs, Jess. C’est vraiment dur.

J’ai soupiré et j’ai hoché la tête.

– Eh, Frankie, quand deux butchs sont ensemble, comme amantes je veux dire, est-ce qu’elles parlent de leurs sentiments ?

– Des sentiments ? Qu’est-ce que c’est ?

On a gloussé toutes les deux, d’un rire détendu et chaleureux. On a ri de plus en plus fort, jusqu’à ce que les larmes nous coulent le long des joues. Pour la première fois depuis qu’elle avait commencé à me toucher, j’ai relâché mon corps contre le sien. Je me suis autorisé à savourer la force de ses bras autour de moi.

J’ai chuchoté :

– Tu sais, Frankie. Il y a des choses qui me sont arrivées parce que je suis une il-elle et dont je n’ai jamais parlé avec une fem. Je n’ai jamais trouvé les mots.

Frankie a hoché la tête.

– Tu n’as pas besoin de mots avec moi, Jess. Je sais.

J’ai secoué la tête :

– Mais j’ai besoin de mots, moi, Frankie. Des fois, j’ai l’impression que je vais m’étouffer avec ce que je ressens. J’ai besoin de parler et je n’ai aucune idée de comment faire. Les fems ont toujours essayé de m’apprendre à parler de mes sentiments, mais c’était avec leurs mots à elles. J’avais besoin de mes propres mots – des mots de butchs pour parler de sentiments de butchs.

Frankie m’a serré plus fort. J’ai senti les larmes me monter aux yeux.

– J’ai l’impression d’être complètement saturée par toute cette crasse toxique, Frankie. Mais j’arrive pas à m’entendre dire ces mots haut et fort. Je n’ai pas le langage pour ça.

Frankie a ouvert ses bras plus grand, m’attirant plus profondément dans son étreinte. J’ai posé ma tête sur son bras. Elle m’a offert un refuge, de la même façon que j’avais tenu Butch Al dans une cellule des années plus tôt.

– Frankie, je n’ai pas de mots pour dire les sentiments qui me déchirent. À quoi pourraient ressembler nos mots ?

J’ai regardé vers le ciel avant de rajouter :

– Au tonnerre, peut-être.

Frankie a appuyé ses lèvres contre mes cheveux.

– Ouais, au tonnerre. Et à la nostalgie.

J’ai souri en embrassant le muscle saillant de son biceps.

– Nostalgie, ai-je répété doucement, que c’est beau d’entendre une butch dire ce mot à voix haute.

**********************************************************************

1. National Labor College : centre de formation politique et laboratoire d’études sur le travail fondé en 1969 par l’AFL-CIO, pour les syndicalistes et leurs familles.

2. Voie rapide dans l’ouest de New York.

**********************************************************************

< Chapitre précédent

Chapitre suivant >

Chapitre 23

© Leslie Feinberg, 2014 & © Hystériques & AssociéEs, 2019.
Cette traduction est disponible à prix coûtant en format papier ou gratuitement sur internet.
Son téléchargement à titre privé ou sa diffusion gratuite sont encouragées, sous réserve de citer la source,
mais aucune réutilisation/diffusion commerciale n’est autorisée !

23

J’ai pressé les barquettes de baies de sureau contre ma veste en cuir et j’ai souri, sachant que Ruth serait ravie que j’en aie trouvé en hiver. Pour elle, ces baies avaient un gout rassurant, comme celui d’une saison de sa vie. Je pouvais déjà sentir l’odeur de la tarte au sureau encore chaude. Je me suis penchée au-dessus des rails du métro et j’ai regardé aussi loin que je pouvais. J’avais hâte de rentrer à la maison. Le soleil allait se lever dans quelques heures. La machine à coudre de Ruth serait en train de ronronner. Vivement qu’elle voie les baies de sureau. Son sourire serait mon lever de soleil.

J’ai entendu les trois adolescents avant de les voir. Ils chahutaient bruyamment en sautant par-dessus les tourniquets. Des garçons blancs remontés à bloc par les drogues. Leur première cible a été un vieil homme endormi sur un banc. Ils l’ont secoué, frappé et bousculé, en le balançant brutalement de mains en mains. Ils ont ri quand il a traversé le tourniquet et qu’il est parti en courant.

C’est à ce moment-là que j’ai commis une erreur. J’ai reculé dans la gare pour m’éloigner d’eux. En faisant ça, je m’éloignais aussi de la sortie et de toute possibilité d’obtenir de l’aide. Certaines erreurs dans la vie restent sans conséquence, d’autres vous enseignent une leçon que vous n’oublierez jamais.

Quand j’ai entendu leurs pas se rapprocher, j’ai eu la bonne idée de ne pas me cacher derrière le pilier. Le pire, ça aurait été de leur montrer que j’avais peur. J’ai mis la main dans mon sac pour en sortir une petite poignée de baies de sureau. Leur gout légèrement acidulé a éveillé mes sens. Elles tachaient mes mains de la couleur des batailles que j’avais remportées, et de celles que j’avais perdues. J’ai posé le reste sur le quai. J’aurais tellement aimé que Ruth sache que j’avais trouvé pour elle ces baies de sureau en plein hiver, dans cette ville bétonnée. Je voulais plus de temps avec Ruth. J’aurais aimé l’avoir remerciée d’avoir insufflé un peu de vie en moi.

J’ai placé mes clés de maison entre mes doigts de manière à hérisser mon poing de pointes cuivrées. J’étais piégé entre le bout du quai et les trois visages qui se rapprochaient de moi. Ils étaient les chasseurs, j’étais la proie. Un court instant avant que ça commence, j’ai maudit Ruth de m’avoir redonné espoir. Puis j’ai tout oublié, sauf ce que j’étais en train d’affronter.

Le chef de la bande s’est avancé. Il a essayé de me toucher le visage.

– Qu’est-ce qu’on a là ? a-t-il demandé, presque poliment.

J’ai bloqué sa main avec la mienne. Il a souri. Ça venait de commencer. Ils ne pouvaient pas voir mon poing hérissé de pointes. Je ne voulais pas montrer à quel point j’étais prête. Ses potes me regardaient et se moquaient. Mais le plus difficile à affronter, c’était son sourire. Il me faisait penser à celui d’un flic, narquois, destiné à me forcer à admettre mon impuissance.

– T’es quoi, toi, bordel ? m’a-t-il demandé d’une voix calme. Je peux pas dire ce que tu es. Peut-être que ce serait à nous de le découvrir, hein les gars ?

Ses sarcasmes et ses menaces me laissaient indifférent, non pas parce que j’y étais insensible mais parce que j’étais prêt à exploser.

J’essayais de ne pas écouter. Ce qu’il disait n’avait aucune importance. Ce que je répondais n’avait aucune importance. Tout ce qui comptait c’était l’action, la façon dont nos corps se tenaient, la juxtaposition de la matière et de l’espace, gorges à nu et rotules à découvert. À l’instant où ça éclaterait, j’aurais une chance de frapper, de changer le rapport de force. Quand un de leurs coups atteindrait mon corps, quand mes yeux seraient remplis de sang, quand je ne pourrais plus respirer, je serais à eux. Je me suis armée de courage en passant ma langue sur les grains de sureau restés coincés entre mes dents. À tout moment, ça allait exploser. À tout moment.

J’ai regardé le chef dans les yeux, refusant de lui montrer ma peur. Bien sûr, on savait tous les deux que j’avais peur. Je n’étais pas prête à mourir. Bien sûr que j’avais peur. Mais ce que je ne lui avais pas encore montré, c’était ma rage. Je ne pourrais sans doute jamais agir sur les puissances qui animaient ces brutes et les lâchaient sur moi. Mais si je devais mourir, j’étais fermement décidé à essayer de les emmener avec moi. Je pouvais sentir une brise sur mon visage. Un métro approchait. Arriverait-il à temps pour me sauver ?

L’attaque a commencé à ce moment-là. Son corps l’a trahi, me montrant son intention de bouger. J’ai balancé mon poing hérissé de pics en un uppercut au menton. Au moment de l’impact, il s’est mordu le bout de la langue. Son sang a aspergé mon visage, et coulé le long de mon poignet quand j’ai brandi mon poing. Le train est entré dans la gare en vrombissant.

Une autre gorge découverte. J’y ai enfoncé mon poing serré, aussi fort que j’ai pu. Malgré le bruit d’enfer du métro, j’ai entendu un gargouillement au moment où j’ai retiré mes clés.

Un poing aussi dur qu’une enclume s’est abattu sur le côté de ma mâchoire. Mon crâne s’est écrasé contre le pilier métallique. J’ai titubé sur le quai en me frottant les yeux pour essuyer ce sang qui n’était pas le mien.

Les portes du métro se sont ouvertes. La foule de l’heure de pointe matinale s’est écartée de moi, horrifiée. Quand les portes se sont refermées, j’ai regardé autour. Ils ne m’avaient pas suivi dans le train. J’ai regardé mes mains tachées de baies de sureau et de sang, en me demandant quelle proportion de ce sang était à moi. Ma tête palpitait de plus en plus intensément. La douleur me transperçait la mâchoire comme une barre de fer – chaleur ardente, froid glacial. Ma vue se dédoublait, se concentrait puis se brouillait de nouveau. Le bourdonnement dans mes oreilles couvrait le bruit du métro.

Je suis descendu à la 14e rue. C’était Ruth que je voulais voir. Si je devais mourir, je voulais que ce soit dans les bras de quelqu’une qui me comprenne. Mais je savais qu’on risquait de vivre une scène horrible en allant ensemble à l’hôpital. Peut-être que si j’y allais seule et qu’ils ne me faisaient pas enlever mon t-shirt, ils accepteraient de m’aider.

Personne ne m’a remarqué quand j’ai titubé à travers les portes à double battants de l’hôpital Saint Vincent. Puis des mains sont venues m’aider et me guider. Une infirmière m’a dévisagé en me tendant des formulaires. J’ai fait semblant d’être quelqu’un qui avait la sécurité sociale et qui n’avait pas peur d’être recherchée. Combien de temps ça allait leur prendre de vérifier mes mensonges ?

Une autre infirmière m’a allongée, doucement. Un vent violent a soufflé derrière mes yeux. Des médecins et des infirmières se sont penchées par-dessus la table et m’ont dévisagé. Je me suis demandé ce qu’elles voyaient. Le plafond commençait à bouger. On m’emmenait quelque part sur un lit à roulettes. Je me souviens avoir ouvert les yeux et vu un médecin me recoudre la bouche. Je voulais me débattre mais je suis resté immobile. Ma tête me faisait mal.

Quand j’ai rouvert les yeux, il n’y avait plus qu’une infirmière dans la chambre. Elle écrivait sur un porte-bloc. J’ai essayé de m’asseoir. Elle s’est approchée pour m’aider.

– Calmez-vous, a-t-elle murmuré.

Elle a lu la peur dans mes yeux.

– Vous savez où vous êtes? a-t-elle demandé.

J’ai hoché la tête.

– Vous avez alterné entre conscience et inconscience depuis que vous êtes ici. Vous avez la mâchoire cassée. Vous allez boire beaucoup de milkshakes pendant les mois qui viennent. On va bander votre blessure à la tête. Vous avez une commotion cérébrale. Le médecin attend les résultats de la radio. Il voudra peut-être que vous restiez en observation cette nuit.

J’avais l’impression que mon visage et ma tête étaient énormes et gonflés.

Il y avait de la gentillesse dans son sourire.

– Un officier de police va vous aider à faire une déposition.

J’ai écarquillé les yeux, j’avais peur.

– C’est une obligation légale, a t-elle précisé. Restez allongé là, maintenant. N’essayez pas de vous lever. Je reviens dans un moment.

Je me suis levée dès qu’elle est partie. La chambre tournait autour de moi. J’avais du mal à fixer mon regard sur quelque chose. Ma tête ne fonctionnait pas bien.

Ils découvriraient vite que je n’avais pas d’assurance santé. D’un instant à l’autre, un flic allait arriver. Chaque bout d’information que je pourrais donner serait un mensonge. J’étais toujours une hors-la-loi du genre : à chacune de mes rencontres avec la police, je pouvais finir en garde à vue1. J’ai paniqué. C’était le moment de m’enfuir. J’ai regardé dans mon portefeuille. J’avais plus qu’assez pour me payer un taxi et rentrer à la maison.

Il y avait une telle confusion dans la salle d’attente des urgences que personne n’a remarqué mon départ. Dehors, le vent glacé sur mon visage enflé m’a fait du bien, mais il m’a aussi donné mal à la tête. J’ai titubé jusqu’au coin de la 14erue et j’ai hélé un taxi. Le chauffeur s’est retourné vers moi.

– Tu vas où, mon pote ?

Je ne pouvais pas répondre. Il a froncé les sourcils.

– Vous allez où, monsieur ?

J’ai remué les mains, en vain.

– Vous êtes saoul ou quoi ?

Ruth. Je voulais rejoindre Ruth. J’ai grimacé pour qu’il puisse voir que mes gencives étaient suturées.

– Putain de merde.

J’ai mimé le geste d’écrire. Il m’a tendu un bloc-note et j’ai inscrit mon adresse. Il m’a regardé dans le rétroviseur en conduisant.

– Qu’est-ce qui s’est passé ?

J’ai haussé les épaules.

– Ah oui. Vous ne pouvez pas parler. J’avais oublié.

Il s’est arrêté devant mon immeuble.

– Ça fera trois dollars quarante, m’a-t-il dit.

Je lui ai donné un billet de cinq en lui faisant signe de garder la monnaie.

Je ne pensais qu’à une chose, c’était les bras de Ruth. Mais quand je me suis retrouvé devant sa porte, j’ai hésité. Même si je l’entendais dans l’appartement, je n’ai pas toqué. J’ai sorti mes propres clés sans faire de bruit. Elles étaient pleines de sang. J’ai calmé ma respiration, j’avais peur de mourir étouffé si je vomissais. Juste après avoir refermé ma porte, j’ai entendu frapper. Je savais que c’était sûrement Ruth. Je suis restée silencieuse et je n’ai pas bougé jusqu’à ce qu’elle s’en aille et qu’elle referme sa porte.

Pourquoi ? Pourquoi est-ce que j’avais d’un coup si peur de la voir ? Par crainte de faire reposer trop de choses sur elle ? Et si je lui en demandais trop ? Et si elle se détournait de moi ? Et si je la perdais ?

Malgré cela, je voulais aller la voir. Je voulais m’agenouiller devant elle, lui demander de me cacher et de me garder avec elle, en sécurité. Et je voulais que son amour me protège du danger. Plus que tout au monde, je voulais que quelqu’un me serre dans ses bras. Mais j’avais tellement peur de demander.

Ma tête me faisait mal, encore et encore. Je ne pouvais pas ouvrir la mâchoire. La panique me brulait la gorge comme de l’acide. Je me sentais claustrophobe, piégé à l’intérieur de mon crâne. Ma tête palpitait et la chambre tanguait comme le palais du rire de Crystal Beach2. L’espace d’un instant, l’idée de ne pas réussir à demander ce dont j’avais besoin m’a effrayé plus que celle d’être rejeté. J’ai bataillé maladroitement pour ouvrir le verrou de ma porte. Je l’ai claquée derrière moi avant de me jeter sur celle de Ruth en tambourinant avec mon poing. Si elle ne répondait pas rapidement, je sentais que mon élan de courage allait se dissiper.

Ruth a ouvert la porte. Elle portait un tablier démodé. Elle a ramené en arrière ses cheveux roux, laissant apparaitre un regard terrifié. Mon menton me faisait mal et tremblait. J’ai lutté pour essayer de parler. Elle a vu mes gencives recousues. Ruth m’a tendu la main, m’a emmené dans la cuisine et m’a fait asseoir. J’ai essayé de prononcer les deux mêmes mots, encore et encore, mais elle ne me comprenait pas.

Elle m’a apporté un bloc-note et un crayon, mais je n’arrivais pas à le tenir dans ma main droite enflée. Elle a pris une vieille plaque de cuisson sur l’égouttoir et a ouvert une boite de Crisco3. Ensuite, elle a étalé une épaisse couche de graisse sur l’aluminium et l’a placée sur la table devant moi. Avec mon index gauche, j’ai tracé les deux mots que je ressassais :Aide-moi ?

Ruth s’est agenouillée devant moi et a enfoui son visage entre mes cuisses. Elle pleurait avec amertume. J’ai essayé de la consoler en caressant ses cheveux et en lissant le tissu à fleurs qui couvrait ses larges épaules.

– C’est pour ça que je ne voulais pas te laisser entrer dans ma vie, a-t-elle sangloté. Parce que je savais qu’il faudrait que je regarde. Quand c’est moi, je n’ai pas à le voir. Mais à partir du moment où je tiens à toi, je dois regarder les choses en face. Je vois tout ça, même si je ne veux pas.

Ses mots confirmaient ma pire crainte : je lui en avais trop demandé.

Je me suis levée lentement et j’ai titubé jusqu’à la porte. Ruth l’a bloquée avec la main.

– Jess, assieds-toi. Où tu vas ?

Elle s’est essuyé les yeux du revers de la main. Je l’ai regardée calmement, dissimulant ma peur d’être rejeté.

– Mon chou, m’a-t-elle dit en me caressant la joue. Je suis tellement désolée. C’est juste que je refuse que ça tombe sur toi. Allez, mon cœur, s’il te plait. Viens.

Ruth m’a emmenée dans sa chambre. Je me suis protégé les yeux des rayons du soleil qui passaient par la fenêtre. Elle a tiré les stores.

Elle m’a allongé sur son lit. Je pouvais sentir les coins brodés de sa taie d’oreiller contre ma joue. Étendue, j’avais encore plus mal à la tête. Je me suis assise sans savoir pourquoi. Ruth a touché l’arrière de mon crâne. J’ai grimacé de douleur. Elle a regardé sa main, horrifiée. Elle était couverte de sang.

– Jess, a-t-elle murmuré. J’ai peur.

J’ai plissé les yeux, appréhendant une autre réaction de rejet. Ruth a pris ma main et a embrassé chacune de mes articulations meurtries. Je n’avais pas peur de mourir si c’était dans son lit, ma main dans les siennes.

Elle a doucement appuyé ma tête contre elle. Ça faisait mal mais j’avais besoin d’être proche d’elle. Elle s’est mise à parler tout bas, presque à murmurer :

– Une fois, dans un vieux magazine de travestis, j’ai lu qu’à une époque, il y a très très longtemps, les gens comme nous étaient honorés. Si je pouvais, Jess, je te ramènerais là-bas et je te laisserais avec des gens qui prendraient soin de toi autant que moi. Je te saurais aimée et en sécurité.

J’ai essayé de m’asseoir.

– Appuie-toi sur moi, Jess. Il faut que tu te reposes.

J’ai grogné en essayant de poser ma tête sur son sternum. Ruth m’a rehaussée avec des oreillers. Elle s’est ensuite blottie entre mes cuisses et de sa large main, elle a caressé ma poitrine.

– Chut, a-t-elle chuchoté. Je sais que tu as peur, toi aussi, mais ça va aller. Quand ils me blessent à la tête, c’est toujours le pire. J’ai toujours peur de perdre mes pensées, mes souvenirs. J’ai peur de me perdre. C’est comme ça que tu te sens ?

Elle a essuyé les larmes sur mes joues.

J’ai fermé les yeux.

– Essaie de rester réveillé, mon chou, m’a t-elle suppliée. S’il te plait. Ça me fait peur que tu t’endormes maintenant.

J’avais envie de me laisser partir.

– Je vais te raconter des histoires, a-t-elle dit en souriant. Je vais te dire où j’ai grandi. T’es d’accord ?

En un clin d’œil, j’ai retrouvé mes esprits et j’ai hoché la tête. Ruth a posé sa joue contre ma poitrine et m’a serrée fort dans ses bras.

– Oh, Jess. J’aimerais tellement te montrer les vignes. J’aimerais que tu sentes l’odeur du raisin dans l’air de l’automne.

Elle m’a regardée et a souri.

– Un jour, je te ferai une tarte aux raisins. Après ma grand-mère Anne et ma maman, je fais la meilleure tarte aux raisins de la vallée.

L’idée d’une tarte aux raisins ne me disait rien, mais ça n’avait pas beaucoup d’importance à ce moment-là.

Ruth m’hypnotisait avec sa voix.

– J’aimerais tellement pouvoir te montrer tout ça – comment les collines changent avec les saisons. En hiver, mon oncle Dale pouvait me donner le nom de chaque arbre juste en regardant sa silhouette dans le ciel. Mais c’étaient les vignes qui nous faisaient découvrir le printemps. On n’aurait peut-être pas remarqué l’odeur de la terre quand elle dégèle si on n’avait pas eu à la travailler. Les hommes taillaient les vignes et nous, on les attachait aux tuteurs. L’époque où les femmes travaillaient ensemble dans les vignes, c’était les meilleurs moments de ma vie, Jess. Je sais que c’était un travail difficile de porter des bacs lourds, pleins de raisins. Mais tout ce dont je me souviens, c’est qu’on parlait et qu’on riait ensemble. Toutes les histoires commençaient par la même phrase : « Tu te rappelles la fois où… »

Ruth m’a jeté un coup d’œil pour s’assurer que j’étais bien réveillé.

– Quand j’avais huit ou neuf ans, mon oncle Dale a voulu m’emmener avec les hommes pour tailler les vignes. Mais ma mère a dit non. Elle, ma tante et ma grand-mère m’ont emmenée travailler avec elles. Elles savaient déjà qui j’étais.

Je me crispais à mesure que la douleur grandissait dans ma tête. Ruth m’a massé la poitrine jusqu’à ce qu’elle s’apaise.

– Je me rappelle que mon oncle Dale disait à ma mère que j’avais besoin d’un homme dans mon entourage. J’étais très jeune quand mon père est mort. Dale passait à la maison pour m’emmener chasser. La plupart du temps, on ne faisait que marcher dans les bois. Il m’a appris à respecter Bare Hill4, le berceau de la Nation Sénéca. Le gouvernement y a tracé une route, en plein milieu des lieux de sépultures. En tout cas, la façon dont je grandissais avait l’air d’énerver Dale de plus en plus. Il n’y avait clairement rien de masculin chez moi et je crois qu’il pensait que c’était de sa faute. Un jour de printemps, on marchait dans Bare Hill. Les nuages se déplaçaient vite et jetaient au passage une ombre sur la vallée et le lac. Oncle Dale semblait tellement dégouté de moi que je pensais qu’il finirait par arrêter de m’emmener en balade.

Ruth a continué :

– Quand on est arrivés au sommet de la colline, j’ai vu un homme avec de longs cheveux brun chocolat, de la même couleur que le terreau. Un jour, je te montrerai à quoi ressemble la terre qu’on appelle terreau – elle est très fertile et très belle. Là, ils se sont mis à parler tout en restant debout. Puis, Dale a hoché la tête dans ma direction et a dit : « J’essaie d’apprendre à ce garçon à devenir un homme. » Sa voix laissait entendre qu’il avait déjà échoué. J’avais tellement honte d’être là et que cet inconnu découvre, en même temps que moi, la déception dans la voix de mon oncle. Mais cet homme a posé la main sur l’épaule de mon oncle et a dit : « Laisse cet enfant vivre comme il est. » Au bout d’une minute, Dale a baissé la tête et a acquiescé. Il m’a regardée différemment après ça, comme s’il me voyait pour la première fois.

Ruth pleurait doucement contre mon ventre. J’ai fait courir mes doigts dans ses cheveux.

– Je voulais tellement qu’il m’aime. Et après cela, il m’a aimée. Je savais déjà qu’il tenait à moi. Mais je ne le croyais pas capable d’accepter l’idée que je ne devienne pas un homme. Après ce jour-là, on n’a plus fait semblant de chasser. On allait juste se balader. Il aimait ces collines plus que n’importe qui. J’étais si fière qu’il m’emmène là-haut avec lui.

Elle a attrapé un mouchoir et s’est mouchée.

– Tu veux que je te raconte un truc drôle ?

Elle a souri.

– Des années plus tard, je lui ai rappelé ce jour où on avait rencontré cet homme sur la colline, et oncle Dale a prétendu qu’une telle chose n’était jamais arrivée. Il a dit que ça devait être un des esprits Sénécas qui arpentent ces collines. J’étais incapable de dire si c’était vraiment arrivé ou pas. Ce dont je suis sure, c’est que quelque chose a changé entre Dale et moi ce jour-là. Et je sais que c’était vraiment dur pour lui de l’admettre.

J’ai roulé ma tête doucement sur l’oreiller jusqu’à trouver une position qui ne me fasse pas souffrir. Mes paupières tressautaient.

– Jess, bats-toi pour rester éveillée, mon chou. S’il te plait. Réveille-toi, Jess.

C’est la dernière chose que j’ai entendue avant de perdre connaissance.

Les jours suivants, j’ai navigué entre conscience et inconscience. Une femme est venue dans la chambre avec Ruth. Je sentais leurs mains rassurantes sur moi. Ruth me soutenait pendant que la femme nettoyait une zone très douloureuse sur mon crâne. Quand elle a eu terminé, elle a enveloppé ma tête avec un bandage de gaze. Ruth m’a aidée à m’asseoir et m’a encouragée à boire avec une paille. Je voyais mon sang partout : des traces circulaires essuyées à l’éponge sur le mur et derrière le lit, et des auréoles sur ses beaux oreillers brodés.

Les jours passaient et j’entendais les pleurs de Ruth remplacer le bourdonnement régulier de sa machine à coudre. Même à moitié inconscient, je savais que je lui en demandais trop cette fois-ci. Mon sang imprégnait tout et les taches ne s’effaceraient pas de sa vie.

Un matin, j’ai senti ses lèvres sur mon front et j’ai ouvert les yeux. J’avais oublié ma mâchoire cassée et j’ai essayé de parler. Quand j’ai réalisé que je n’y arrivais pas, je me suis touché le visage. Elle a mis ses mains sur les miennes.

– Ça va, mon chou. Tu vas mieux. Regarde-moi. Laisse-moi voir tes yeux.

Elle tenait ma tête entre ses mains comme si c’était une boule de cristal. En voyant l’expression de son visage, je me suis demandé comment j’avais pu croire qu’il me fallait réclamer son amour.

Elle a baissé les yeux.

– J’ai fait quelque chose d’horrible, Jess. Je voulais juste t’aider. Je me suis permis d’entrer chez toi et j’ai trouvé le nom de l’entreprise où tu travailles sur les talons de chèques qui trainaient sur la table de la cuisine. Je pensais que si je les prévenais que tu étais malade, tu pourrais garder ton travail. Je leur ai dit que tu avais été agressée et que tu serais indisponible pendant une semaine ou deux. Jess, j’ai parlé de toi en disant elle. J’ai pas réfléchi. Ils ont entendu. Je suis tellement désolée. Ça veut dire que je t’ai fait perdre ce travail.

Ruth m’a touché le visage.

– J’imagine que tu dois vraiment être fâché contre moi.

J’ai secoué la tête. C’était une erreur, c’est tout. J’ai repensé à Duffy, le syndicaliste qui m’avait fait la même chose. Rétrospectivement, je lui ai pardonné.

J’ai agité la main pour demander quelque chose pour écrire. Ruth est revenue avec un stylo et un papier. Ma main droite était raide et endolorie mais les mots que j’écrivais étaient lisibles. La vie m’offrait une autre chance d’exprimer ce message. Ruth a lu les mots à voix haute :

– Merci de ton amour.

Et on a pleuré ensemble.

***

Je suis allé en personne à l’agence intérim des arts graphiques, et j’ai déposé un mot disant que j’étais à la recherche d’un travail. J’ai commencé un nouveau boulot le soir même. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que j’étais devenue typographe qualifiée.

Il restait un mois et demi avant Noël et la troisième équipe avait du mal à gérer la charge de travail que les agences de pub nous envoyaient. J’ai pris toutes les heures supplémentaires qu’ils me proposaient. Je voulais du fric, vite.

La nuit, je vivais dans les chaines de caractères, le visage éclairé par la lumière blafarde de l’écran. La succession des glyphes est devenue ma poésie. Leurs courbes me chantaient une chanson : la mélodie signifiait tout, les mots peu de choses.

À l’aube, je faisais de la musculation dans une salle de sport. Je m’arrêtais seulement quand les pulsations dans ma tête commençaient à m’effrayer. J’ancrais ma volonté de vivre au plus profond de mon corps. Si mes mâchoires serrées retenaient ma colère et ma frustration prisonnières, je hurlais à travers mes muscles. Je me demandais si je n’allais pas exploser de rage. Au début la musculation avait diminué ma tension, mais au bout d’un moment les séances frénétiques ont fini par l’alimenter. J’étais une bombe à retardement, tic-tac tic-tac, à quelques secondes de la détonation.

Je ne dormais pas vraiment, seulement quelques heures le matin et en fin d’après-midi. J’avais peur de perdre conscience, peur de ne jamais retrouver le chemin du retour.

Ruth semblait s’inquiéter du temps que je passais en dehors de l’appartement. Je le devinais à son air de soulagement quand je frappais chaque jour à sa porte pour dire bonjour. « Tu vas où ? », soupirait-elle en me servant une boisson protéinée. Je voyais bien qu’elle n’attendait pas de réponse.

Un froid matin de décembre, toute cette agitation intérieure m’a conduite jusqu’à la plage de Far Rockaway5.

Alors que je marchais le long du rivage, j’ai réalisé que la peur et le silence avaient maintenu mes mâchoires serrées pendant une grande partie de ma vie. Je me suis demandé si le silence avait aussi tué Rocco et le majordome anonyme, un petit peu chaque jour. Qu’est-ce que j’allais dire, quand je finirais par couper les fils qui maintenaient mes mâchoires fermées ?

Deux jours avant le weekend de Noël, le contremaitre de l’équipe de nuit m’a remis le dernier chèque dont j’avais besoin. Le matin suivant, j’irais l’encaisser, je montrerais ma carte d’entreprise et je ressortirais avec tout l’argent qu’il me fallait pour acheter le cadeau de Ruth.

Je me suis faufilée dans le réfectoire, sans pointer en sortant. Je me suis glissé dans le coin entre deux distributeurs automatiques, ma cachette préférée au boulot, et j’ai prudemment posé ma tête contre le mur. Les maux de tête étaient moins intenses, mais ils me faisaient toujours peur.

J’ai entendu Marija et Karen, deux typographes, entrer dans le réfectoire en riant.

– T’as de la monnaie ? a demandé Marija.

Je suis restée assise sans bouger, j’avais peur d’être découverte.

Les mains de Marija avaient toujours attiré mon attention. Certaines personnes trainent leurs mains toute leur vie comme des poids morts, et d’autres parlent avec les leurs. Mais les mains de Marija étaient différentes. Certes, elles communiquaient, mais elles avaient l’air de mener une conversation totalement distincte de celle dans laquelle elle était engagée verbalement. Quand Marija parlait avec d’autres typographes, elle riait nerveusement et se mordait les lèvres. Mais ses mains restaient calmes. Alors que ses mots pouvaient trancher de manière sèche et incisive, ses mains trouvaient les nœuds douloureux dans les épaules ou le cou d’une collègue. J’imaginais ces mains incroyables passer dans mes cheveux, me caresser la nuque.

– J’te dis, c’est glauque la manière dont il me regarde, a dit Marija.

– Qui ? a demandé Karen.

Marija a soupiré.

– Le gars qui parle jamais, Jesse. J’te dis, la manière qu’il a de me fixer, ça me fout les jetons.

– Peut-être qu’il en pince pour toi, a dit Karen en riant.

– Beeeeuh, il me regarde comme un bout de viande ou un truc comme ça.

– Il est inoffensif, a gloussé Karen.

– T’en sais rien, ça pourrait être un psychopathe, a riposté Marija.

– Il est tellement efféminé, il doit être gay, a interrompu Karen.

Je les ai entendues partir.

– J’te le dis, c’est le genre dont il faut se méfier, a conclu Marija.

Je pouvais voir ses mains s’appuyer doucement sur le dos de Karen. J’ai fermé les yeux et j’ai attendu jusqu’à ce que je sois sûr qu’elles étaient parties. Je suis ensuite sorti de l’atelier, en sachant que je n’y retournerais jamais.

Quand je suis rentré, j’ai posé le miroir de la salle de bain contre le canapé et j’ai sorti des ciseaux et une pince à épiler. J’ai bu deux grosses gorgées de whisky à la paille avant de couper chaque fil qui liait mes gencives entres elles. J’ai retiré chaque morceau d’un coup assuré, comme si j’arrachais de vieux pansements. Ni trop rapide, ni trop lent, juste régulier. Une fois que j’étais sûr d’avoir coupé le dernier point, je me suis rincé la bouche avec du whisky. Puis j’ai bu ce qu’il en restait, pour pouvoir dormir et oublier combien les mots de Marija m’avaient dépouillé de mon humanité.

Quand je me suis réveillée, je suis sortie et j’ai remonté la 34e rue en zigzagant comme une guerrière dans la foule des passants qui faisaient leur shopping. Je savais exactement ce que je cherchais. Sur un bout de papier que j’ai tendu à la vendeuse, j’avais écrit : « la meilleure machine à coudre que vous avez ». J’ai réalisé ensuite que mes mâchoires n’étaient plus lacées. Le silence était devenu une habitude.

Elle m’a montré les modèles d’exposition. Ils se ressemblaient plus ou moins tous, sauf un.

Je ne faisais pas de couture, mais quand elle l’a pointée du doigt, j’ai su que c’était la bonne. Elle scintillait comme une moto. La vendeuse m’a parlé de ses accessoires et de ses capacités infinies. J’ai souri. Je ne comprenais pas un mot de ce qu’elle disait. Je voyais déjà Ruth penchée sur cette magnifique machine, en train de coudre sa magie sur le tissu. Pendant que je payais en liquide, j’ai ressenti de l’excitation, une sensation que je n’avais pas éprouvée depuis longtemps.

Sous une neige légère, j’ai trimbalé la machine à travers les rues peuplées, avant de héler un taxi.

Aussitôt rentré, j’ai nettoyé mon appartement avec ardeur. Une fois que la maison étincelait, j’ai réalisé que j’étais sale. J’ai pris une longue douche chaude. J’ai laissé l’eau assouplir mes mâchoires, de sorte qu’elles ne claquent pas à chaque fois que j’ouvrais la bouche. Je me suis séchée et j’ai mis un t-shirt blanc propre et un chino kaki. En me passant un coup de peigne, je me suis aperçu dans le miroir de la cuisine. Mes yeux avaient un air si triste que je n’arrivais pas à soutenir mon propre regard. Mon visage semblait beaucoup plus vieux que dans mon souvenir. Du bout des doigts, j’ai parcouru mes muscles qui ondulaient de mes épaules à mes bras, en passant par ma poitrine. Soudain, toutes ces longues heures de musculation me sont apparues comme la preuve de ma volonté de vivre. Je m’étais envoyé un cadeau, un souvenir du corps, un souvenir de moi.

J’ai fait les magasins sur Grand Street pour trouver du papier cadeau chinois fait à la main. Je pointais du doigt ce dont j’avais besoin. Je ne parlais toujours pas.

C’est pour Ruth que j’ai prononcé mes premiers mots. J’ai frappé à sa porte le soir du réveillon de Noël.

– Jess, t’étais où ? J’étais morte de peur. Rentre. Tanya et Esperanza sont là.

Je n’ai pas bronché.

– Ça va ?

Elle avait l’air inquiète. J’ai légèrement bougé les mâchoires.

– Ruth.

Quand elle a entendu ma voix, des larmes lui sont montées aux yeux.

– Merci. Merci pour tout ce que tu as fait pour moi, ai-je dit.

On a pressé nos fronts l’un contre l’autre.

– Je suis désolé. Je sais que je t’en ai énormément demandé.

– Chut, a-t-elle chuchoté.

– Ruth, je t’aime.

– Chhht, je sais. Je t’aime aussi, chérie.

Elle a pris mon visage dans ses mains, puis m’a attirée tout près d’elle. On s’est serré dans les bras comme si on n’allait plus jamais se lâcher.

– Oh ! Moi aussi j’en veux un peu. Viens ici mon joli, a dit Tanya.

Ruth a secoué la tête et a répondu à Tanya en souriant :

– Jess est une B-girl.

Je n’avais pas entendu ce mot depuis des années. B-girl, le vieux code que les fems utilisaient en public pour parler des butchs quand elles avaient peur d’être entendues. Il y avait encore tant de choses que j’ignorais à propos de Ruth.

– Oh ! Chérie ! s’est exclamée Tanya.

Elle m’a reluqué des pieds à la tête avec un air satisfait.

– Je pourrais changer de bord pour toi, ma belle !

Ruth m’a présenté à Esperanza.

– Mucho gusto6, a murmuré Esperanza d’une voix aussi trouble que la mienne ou que celle de Ruth.

Esperanza a rougi quand je lui ai baisé la main.

– On est en train de décorer le sapin. Tu veux nous aider ?

Elle m’a tendu des guirlandes.

– J’ai jamais fait ça, ai-je souri timidement.

– T’as jamais décoré de sapin de Noël ? a demandé Esperanza en fronçant les sourcils.

J’ai secoué la tête.

– Tu ne faisais pas Noël quand t’étais petite ?

J’ai secoué la tête de nouveau.

– Trop pauvre ?

J’ai ri. Mes mâchoires ont claqué quand j’ai répondu :

– Trop Juive.

Ruth m’a donné un biscuit qu’elle venait de décorer.

– Il est encore chaud, alors il est moelleux. C’est du pain d’épices. Goute. Juste une bouchée.

J’ai redécouvert le gout.

Ruth a continué :

– On fait des biscuits pour les emmener aux amis qui sont coincés à l’hôpital avec le sida.

Jusque-là, j’avais eu l’impression que cette épidémie n’existait qu’à des millions de kilomètres de moi.

– Je peux venir ?

Ruth a soupiré profondément.

– Oui, si tu veux.

– Ça, c’est le lait de poule7 de Tanya. Il déchire. Si ça ne te donne pas le gout de la fête, rien ne le fera, m’a dit Tanya en me donnant une tasse.

– Vas-y tranquille avec ça, a repris Ruth en s’essuyant les mains sur son tablier.

Tanya lui a fait une grimace.

– L’écoute pas. C’est pas parce que c’est une pote de Bill W.8 qu’il faut qu’on traine toutes avec lui, a-t-elle enchainé.

– On va dans un club transformiste ce soir. Tu veux venir ? a demandé Esperanza.

J’ai regardé Ruth. Elle a souri et haussé les épaules.

– Je vais t’apprendre comment on se déhanche sur une piste de danse, chérie, a dit Tanya.

J’ai ri.

– Moi aussi je peux te montrer deux ou trois trucs sur la piste !

– Seigneur, ayez pitié, achevez-moi ! a dit Tanya en s’éventant de sa grande main.

Esperanza a souri.

– Je vais t’apprendre une ancienne danse, le merengue9, la danse des esclaves.

Je me suis souvenu du cadeau pour Ruth.

– Je reviens tout de suite, ai-je dit.

Quand j’ai trainé le lourd paquet rectangulaire dans le salon, Ruth s’est assise lourdement sur le canapé comme si elle avait été frappée par une mauvaise nouvelle.

– C’est pour toi, ai-je annoncé en souriant.

– Ouvre-le, ma fille, a pressé Tanya.

Ruth s’est mordu la lèvre.

– T’aurais pas dû.

Tout mon amour se dessinait dans mon sourire.

– Oh, chut.

Elle a soupiré, a ouvert le papier cadeau avec soin, l’a plié et posé sur le côté. Quand elle a enlevé le couvercle de la machine à coudre, Ruth a eu un hoquet de surprise. À la manière dont ses doigts parcouraient la machine, je voyais combien ça la rendait heureuse.

– Je te ferai un costume, a-t-elle chuchoté.

– Vraiment ? j’ai demandé avec un grand sourire.

Ruth a hoché la tête et s’est mordu le poing. Puis elle s’est levée et s’est dirigée vers le conifère à moitié décoré.

– Tiens, c’est pour toi, a-t-elle dit en me tendant un paquet plat.

C’était un livre intitulé Gay American History10Mes mains tremblaient en le feuilletant. Ruth m’a pris le livre des mains et elle est allée à l’index.

– Écoute, tu te souviens quand je t’ai dit que j’avais lu dans un magazine de travestis que les gens comme nous étaient autrefois honorés ? Regarde tout ce chapitre sur les sociétés Natives. Mais, attends, regarde ça aussi.

Elle a tourné les pages.

– Toute cette partie parle de femmes comme toi, qui ont vécu comme hommes.

Les larmes m’ont troublé la vue.

Esperanza a regardé le titre et a secoué la tête.

– J’aimerais qu’on soit pas tout le temps rangées dans la catégorie gay.

Ruth a changé de sujet, comme à son habitude. Elle m’a tendu un paquet emballé dans un papier rouge.

– Ouvre-le.

Dedans, il y avait une aquarelle qui représentait un visage plein d’émotions en train de regarder les étoiles. C’était un visage magnifique, que je n’avais jamais vu. C’était mon visage.

– Fais-moi voir ça, chéri, a dit Tanya en l’attrapant. Oh, Ruth, c’est trop beau. Ça lui ressemble parfaitement.

– Ruth, est-ce que ça me ressemble vraiment ? ai-je demandé en me mordant les lèvres.

Elle a hoché la tête et a souri à travers ses larmes.

– Quand j’ai cru que t’allais peut-être mourir, j’ai commencé à esquisser ton visage. Je voulais qu’il me reste de toi quelque chose de plus que mes souvenirs. Tes yeux étaient clos, mais en fermant les miens, je me rappelais comment leur couleur changeait avec la lumière.

Ruth s’est assise à côté de moi sur le canapé. On s’est prises dans les bras et on s’est balancées un peu. Esperanza et Tanya se sont assises par terre, tout près de nous.

Mon menton tremblait et me faisait mal.

– Vous savez, je leur ai dit, je vous ai cherchées pendant tellement longtemps. J’arrive pas à croire que je vous ai enfin trouvées.

J’ai serré Ruth fort dans mes bras et on a toutes les deux pleuré.

Esperanza a posé sa main sur ma cuisse.

– Tu sais ce que mon prénom veut dire ?

J’ai secoué la tête.

– Non, mais je sais qu’il est joli.

Elle a souri et m’a regardé d’un air sûr et déterminé.

– Esperanza, a-t-elle expliqué, ça signifie espoir.

**********************************************************************

1. Entre 1848 et 1920, une cinquantaine de villes états-uniennes votent des lois interdisant le travestissement (cross-dressing). Certaines d’entre elles sont restées en vigueur jusque dans les années 1980. La criminalisation des pratiques de travestissement participe de la répression de la prostitution, de l’homosexualité, des déviances de genre et des mouvements féministes. Elle s’inscrit plus largement dans des campagnes contre l’indécence morale et l’extension des dispositifs policiers d’identification des individu·e·s. L’une des manières d’appliquer ces lois est de réprimer toute personne ne portant pas au minimum trois vêtements correspondant à son sexe assigné.

2. Crystal Beach Amusement Park est un parc d’attractions situé dans l’Ontario au Canada. Ouvert de 1888 à 1989, on pouvait y accéder en bateau à vapeur depuis Buffalo et New York.

3. Marque de matière grasse à base d’huile végétale, populaire aux États-Unis.

4. Situé dans l’état de New York, Bare Hill est un lieu sacré pour les Sénécas car il est considéré comme le lieu de naissance de leur peuple. Durant la guerre d’indépendance (1775-1783), les Six-Nations de la ligue iroquoise (dont les Sénécas) combattent du côté britannique, espérant obtenir le respect de leur territoire par ceux-ci. Les Treize Colonies d’Amérique victorieuses envahissent en 1779 leurs terres ancestrales et les repoussent jusqu’en Ontario, sous les ordres de George Washington, futur premier président des États-Unis. Après de nombreux recours devant le Congrès, les Sénécas n’obtiennent qu’une compensation financière. Bare Hill est aujourd’hui connu pour la richesse de sa biodiversité et pour les activités de randonnée.

5.  Far Rockaway est un quartier du Queens à New York, situé sur une péninsule au bord de l’océan.

6. « Enchantée » en espagnol.

7. Le lait de poule est une boisson à base de lait, de crème, de sucre et de jaune d’œuf, parfumée à la noix de muscade ou à la cannelle, agrémentée d’une eau-de-vie comme du rhum, du brandy ou du whisky. Elle est souvent associée aux traditions de Noël.

8. Bill W. est l’un des fondateurs des Alcooliques Anonymes. L’expression « être pote de Bill » est une façon de se reconnaitre entre membres des Alcooliques Anonymes.

9. Né en Haïti, le merengue, comme la plupart des danses caribéennes, s’inspire de danses d’esclaves noir·e·s.

10. Paru en 1976, Gay American History: Lesbians and Gay Men in the U.S.A. (Histoire des gays en Amérique : lesbiennes et hommes gays aux États-Unis) est considéré comme un texte fondateur de l’historiographie LGBT.

**********************************************************************

< Chapitre précédent

Chapitre suivant >

Chapitre 22

© Leslie Feinberg, 2014 & © Hystériques & AssociéEs, 2019.
Cette traduction est disponible à prix coûtant en format papier ou gratuitement sur internet.
Son téléchargement à titre privé ou sa diffusion gratuite sont encouragées, sous réserve de citer la source,
mais aucune réutilisation/diffusion commerciale n’est autorisée !

22

L’incendie ne me laissait plus aucun choix. Comment aurais-je pu baisser les bras ? Capituler était incroyablement plus dangereux que lutter pour survivre.

Les imprimeries n’embauchaient pas avant le début de l’automne, mais je me suis débrouillé pour grappiller du travail par-ci par-là.

Avant septembre, j’avais signé un bail pour un appartement juste au-dessus de Canal Street1. C’était un deux-pièces en enfilade, assez grand mais crasseux. Au moment où j’ai emménagé, je n’ai pas eu l’énergie de le nettoyer. Je me suis dit que je le ferais petit à petit. J’ai acheté un matelas gonflable, une couverture et un oreiller. C’était tout ce dont j’avais vraiment besoin dans un appartement. C’était juste un endroit sûr où dormir, rien de plus.

La première nuit, je me suis faufilée vers l’escalier de secours. J’ai pu distinguer quelques arbres verts, le long d’une minuscule bande de terre que les gens d’ici appellent un parc. Les bouchons en direction du pont de Brooklyn avaient diminué. Les notes des mariachis2 la musique mandarine se mêlaient dans la nuit. Trois petites filles étaient assises sur un escalier de secours de l’autre côté de la rue. Elles se peignaient mutuellement les cheveux en chantant des mélodies pop de Hong Kong. Dans un appartement en dessous, un homme et une femme se disputaient âprement. Je me suis crispé en entendant un bruit de fracas. Le silence qui a suivi était encore plus sinistre. Depuis la fenêtre ouverte du salon de ma voisine de palier, je percevais le bourdonnement régulier d’une machine à coudre.

La faible lueur de la ville adoucissait l’obscurité de la nuit. S’il y avait encore des étoiles dans le ciel, elles m’étaient invisibles.

***

J’ai croisé ma voisine de palier un mois plus tard. Alors que j’étais en train de refermer la porte de mon appartement, elle a ouvert la sienne. J’ai dit bonjour avant même de relever les yeux. Elle n’a pas répondu.

J’ai sursauté en la voyant. De méchantes contusions marquaient la moitié de son visage, comme un arc-en ciel : jaune, rouge et bleu. Ses cheveux étaient outrageusement carmin. Je voyais bien que pour elle, ça n’avait pas été sans difficulté d’être une femme. Ce n’était pas simplement sa pomme d’Adam proéminente ou ses larges mains osseuses. C’était sa manière de baisser les yeux et de s’enfuir précipitamment alors que je lui adressais la parole.

Chaque jour, j’en croisais d’autres comme moi dans cette métropole. On était assez pour fonder notre propre ville. Mais craignant d’attirer l’attention sur nous, notre reconnaissance mutuelle se limitait à un regard furtif. Certes, être seul en public était pénible. Mais être deux, c’était devenir les bêtes d’une foire sans pitié. On n’avait aucun espace à nous pour nous retrouver et partager, pour nous immerger dans les codes et langages qui étaient les nôtres.

Mais à présent, j’avais une voisine qui était différente, comme moi. Ma curiosité pour les sons et les odeurs qui émanaient de son appartement a grandi au fil des semaines. Elle cousait sans relâche. Elle adorait Miles Davis3. Et à chaque fois qu’elle ouvrait son four, les arômes les plus alléchants emplissaient la cage d’escalier.

Un samedi après-midi, je l’ai trouvée en train de batailler pour ouvrir la porte de l’immeuble, encombrée de deux énormes sacs de courses. J’ai sorti ma clé.

– Attends, laisse-moi faire.

Elle n’a pas dit merci. Elle s’est dépêchée de monter les escaliers devant moi.

– Est-ce que je peux t’aider à porter tout ça ? ai-je proposé.

– J’ai l’air si faible que ça, selon toi ? a-t-elle demandé.

Je me suis arrêté net dans les escaliers.

– Non. De là où je viens, c’est une simple marque de respect, c’est tout.

Elle a continué à monter les escaliers.

– Eh bien, de là où moi je viens, a-t-elle dit d’une voix plus forte, les hommes ne font pas de cadeaux aux femmes qui prétendent être sans défense.

Quand j’ai entendu la porte de son appartement se refermer, j’ai donné un coup de pied de colère et de frustration dans l’escalier.

J’ai passé la journée assise dans mon appartement à répéter la scène où je me présenterais à elle. Je suis resté un moment devant sa porte à écouter les sons de la Motown4 qui sortaient à plein volume de sa chaine hi-fi. Puis, j’ai fini par trouver le courage de frapper. Quelqu’un a baissé le son alors qu’elle entrouvrait la porte. J’ai levé la main pour l’arrêter avant qu’elle ne commence à parler.

– Désolé de te déranger, ai-je dit. Je ne t’ai pas fait très bonne impression tout à l’heure. Je sais que tu penses que je suis un homme, mais ce n’est pas le cas. Je suis une femme.

Elle a soupiré et a décroché la chaine de la porte.

– Écoute, a-t-elle dit en ouvrant un peu plus grand sa porte, la dernière chose dont j’ai besoin, c’est bien d’une crise d’identité de genre sur mon palier. Ici, c’est chez moi, et j’ai des invitées. Alors s’il te plait, je n’ai vraiment pas envie d’être dérangée.

La voix d’une drag queen a résonné à l’intérieur de son appartement.

– Qui c’est, Ruth ? Oh, il est mignon ! Laisse-le entrer.

– Tanya, s’il te plait !

Ruth a fait taire la drag queen d’un regard assassin. Je voyais que quelqu’un d’autre me lorgnait depuis le salon.

Ruth était visiblement agacée de voir la curiosité avec laquelle ses amies et moi nous nous examinions du regard.

– Je ne voudrais pas être malpolie, m’a-t-elle dit, mais je vais être très claire : je suis ici chez moi. Je ne veux pas être dérangée.

J’ai posé la main sur l’encadrement de sa porte.

– Mais j’ai besoin de te parler, ai-je continué.

Elle a regardé ma main d’un air menaçant. Je l’ai retirée.

– Eh bien, pas moi. Excuse-moi.

Elle a fermé la porte.

Je n’avais pas d’autre choix que de me tenir à distance de Ruth, comme elle le voulait.

***

Je grelottais dans ma couverture, sur l’escalier de secours. Je n’avais pas envie que cette journée s’achève. Le thermomètre affichait 24°C, une température inhabituelle en cette fin d’octobre. La petite brise frisquette du soir sentait encore le frais, du moins autant que c’est possible à Manhattan.

Ruth a sorti la tête par la fenêtre de son salon.

– Oh ! s’est-elle exclamée, surprise. Je ne savais pas que tu étais là. Je vais fermer la fenêtre, il fait froid.

J’ai soupiré et j’ai regardé le ciel. Elle a continué, d’une voix plus douce :

– Quelle belle nuit, n’est-ce pas ?

Les nuances de genre dans sa voix étaient complexes, comme dans la mienne.

J’ai souri.

– C’est une lune des moissons qui brille là-haut ce soir5.

Ruth a ri.

– Qu’est-ce qu’un petit gars de la ville comme toi y connait aux moissons ?

Ses mots et le ton de sa voix m’ont énervé. J’en avais plus qu’assez d’être « l’autre » de tout le monde. Mais une partie de moi avait éperdument besoin de l’amitié de Ruth. J’ai donc pris un instant pour lui répondre, sans colère.

– Je sais ce que ça fait d’être debout au milieu d’un champ, par une nuit noire, sous un milliard d’étoiles, quand seuls les criquets et les cigales troublent le silence.

Ruth a hoché la tête en regardant fixement la lune. J’ai appuyé la mienne contre les briques.

– Et je sais à quoi ressemble une rivière qui bouillonne d’écume dans sa course vers les chutes. Je connais les tons verts et translucides de l’horizon derrière lequel elle s’élance, semblables à ceux d’une bouteille en verre rejetée par les vagues.

Je lui ai souri.

– Et je sais que tes cheveux sont aussi rouges que les sumacs6 sauvages au début de l’automne.

Ruth m’a regardé avec de grands yeux.

– C’est beau ce que tu dis. Tu es du nord de l’État. Je l’entends à ton accent. Moi aussi.

– Je sais.

L’attitude de Ruth envers moi avait changé du tout au tout. Elle semblait prête à m’entrouvrir sa porte. C’est à ce moment précis que je me suis rendu compte que j’étais encore blessée et furieuse qu’elle m’ait rejetée plus tôt.

– Bonne nuit, lui ai-je lancé avant qu’elle ne puisse rouvrir la bouche.

Et je suis remonté dans mon salon.

J’ai posé la tête contre l’encadrement de la fenêtre et j’ai regardé la lune poursuivre son ascension au-dessus de Manhattan. Je n’aurais jamais pu deviner que Ruth faisait de même à quelques mètres de moi, si je n’avais entendu le craquement d’une allumette et senti la fumée de sa cigarette.

Je ne l’ai pas revue pendant deux ou trois mois. Elle était sûrement partie quelques semaines en vacances car je n’entendais plus sa musique ni sa machine à coudre, et l’odeur de pissotière revenait dans la cage d’escalier.

J’en ai eu assez de dormir sur un matelas gonflable alors j’ai acheté un lit à l’armée du salut. Je me suis également payé une chaine d’occasion qui lisait les cassettes et les disques, et qui était assez déglinguée pour que je ne sois pas affecté si on venait à me la voler.

Un samedi après-midi, après des semaines entières à enchainer les heures supplémentaires, je me suis réveillée tardivement. Mon appartement était si crasseux qu’il me dégoutait. La lumière du jour avait déjà pris une teinte grise quand je me suis enfin emmitouflé pour sortir acheter des produits d’entretien.

Ruth et moi, on a ouvert nos portes au même moment. On a détourné le regard, embarrassées. Je suis restée en retrait pour la laisser passer.

– J’espère que tu ne trouveras pas ça déplacé, m’a-t-elle lancé sur le palier, mais comment s’appelle la musique que tu écoutais hier ? Est-ce que tu t’en souviens ?

– Pourquoi ? lui ai-je demandé du haut de l’escalier. Est-ce que c’est une manière de me dire que c’était trop fort ?

Il y a eu un long silence.

– Non, a-t-elle répondu. Ça m’a plu, c’est tout. Est-ce que ma question te gêne ?

– Si ça ressemblait à de la musique africaine, c’était King Sunny Adé.7

– Merci, a-t-elle répondu d’un ton sec.

J’ai entendu la porte de l’immeuble se refermer.

À présent, je savais qu’elle écoutait ma musique tout comme j’écoutais la sienne. Je me suis alors mis à passer des cassettes pour nous deux, en me demandant lesquelles elle préférait. Je m’imaginais que nos vies étaient liées malgré les murs fins et les portes fermées qui nous séparaient physiquement. C’est là que j’ai pris la mesure de mon sentiment de solitude.

Le matin de l’équinoxe de printemps, à l’aube, j’ai monté les escaliers avec lassitude malgré mon impatience de prendre une douche chaude et de plonger dans un long sommeil. Mais l’arôme puissant de la rhubarbe qui mijotait m’a fait gravir les marches quatre à quatre. L’odeur irrésistible venait de la cuisine de Ruth. J’étais encore une enfant la dernière fois que j’avais senti de la rhubarbe sur le feu. J’ai appuyé la tête contre sa porte. La douce odeur me mettait l’eau à la bouche et éveillait douloureusement mes papilles.

À l’instant où j’ai sorti mes clés, Ruth a ouvert sa porte.

– Pardon, ai-je dit. Je te promets que je ne suis pas en train de t’espionner. Ça fait juste très longtemps que je n’ai pas senti l’odeur de la rhubarbe qui mijote. Ça me rappelle de vieux souvenirs.

Ruth a hoché la tête.

– Je suis en train de faire des tartes. Tu veux un café ?

J’ai hésité. On se tenait raides, l’une en face de l’autre. Mais j’en avais assez qu’on soit autant sur la défensive, si méfiantes l’une envers l’autre. Je lui ai adressé un sourire.

– D’accord, merci. Oh, ça sent tellement bon, ai-je marmonné en entrant dans sa cuisine.

Ruth a souri.

– Eh bien, je t’aurais bien donné une petite tarte pour chez toi, mais c’est pour des amis qui sont à l’hôpital.

J’ai hoché la tête.

– Quand j’étais petite, je mangeais ça comme ça, dans un bol avec du sucre roux.

Ruth a remué la marmite.

– Je suis sure qu’il y en a bien assez pour ça.

Elle a arrêté de s’affairer et elle a enfoui ses mains dans les poches de son tablier à fleurs démodé.

J’ai pointé du doigt l’une des petites aquarelles accrochées au mur de la cuisine.

– Je reconnais les carottes sauvages, mais pas ces fleurs violettes, qu’est-ce que c’est ? ai-je demandé.

– Des asters, a-t-elle répondu. Et ça, ce sont des solidages.

D’habitude, je n’aimais pas les tableaux fleuris. Mais en voyant ceux-là, je me suis souvenu de ce à quoi ressemblent les fleurs.

– Elles sont très belles, ai-je dit.

– Merci.

– C’est toi qui les as peintes ? lui ai-je demandé.

Elle a hoché la tête.

– C’est beau, ai-je commenté, en désignant un mouchoir encadré, brodé de pensées aux couleurs vives. J’ai toujours adoré les pensées, mais en même temps, elles m’ont aussi toujours dérangée, parce que c’est comme ça que les gosses m’appelaient quand j’étais petite8.

Ruth m’a regardé droit dans les yeux, puis elle est retournée à ses fourneaux.

– C’est presque prêt, a-t-elle dit. Assieds-toi. Tu veux un déca pour pouvoir dormir ? Tu travailles de nuit, n’est-ce pas ?

J’ai hoché la tête en souriant. Comme moi, elle s’était tout de même un peu intéressée à sa voisine.

– Du café normal, ce sera parfait. J’essaie de rester éveillé pour faire le ménage les weekends, mais les couches de crasse se succèdent sans fin.

L’intérieur immaculé de Ruth était une source d’inspiration.

– T’es d’où ? m’a-t-elle demandé.

– De Buffalo.

Elle a souri.

– On est voisines. Tu sais où se trouve le Lac Canandaigua ?

J’ai approuvé de la tête. Il se trouvait à deux heures de route de Buffalo.

– Je suis de Vine Valley, a-t-elle ajouté.

J’ai froncé les sourcils.

– Jamais entendu parler. C’est dans la campagne, une région agricole ?

Ruth a hoché la tête.

– Oh, oui. Dans les vignes.

Alors qu’elle versait le café, j’ai senti l’odeur de cannelle qui s’en échappait.

– Buffalo me manque, ai-je soupiré. Enfin, l’ancienne Buffalo, en tout cas. C’était vraiment une ville ouvrière quand j’étais enfant. Je n’aurais jamais imaginé que les usines fermeraient et que les gens des banlieues pavillonnaires viendraient racheter nos maisons pour une bouchée de pain.

Ruth a hoché la tête en remuant son café.

– Je sais bien. J’ai vu la vie changer à la campagne aussi. Quand les grandes exploitations viticoles ont pris le contrôle des plaines, les petites exploitations familiales sur les collines ont eu du mal à survivre. L’appel des villes a fait miroiter aux gens travail et consommation.

J’ai souri.

– Moi qui ai toujours cru que la vie à la campagne ne changeait pas trop !

Ruth a ri doucement.

– C’est ce que croient les citadins…

– Je sais ce que ça fait de grandir à Buffalo. Mais ça a dû être dur de grandir dans un endroit si petit.

Je me suis demandé si je n’avais pas pris un ton trop intime.

Ruth a soupiré et s’est adossée sur sa chaise.

– Je ne sais pas si c’était dur. Tout ce que je sais, c’est que ce n’était pas facile. Je serais étonnée qu’il y ait plus de deux-cents habitantes dans toute la vallée. Mais d’une certaine manière, je crois que c’est grâce à ça que j’ai survécu. On n’avait aucune aide extérieure pour les vignes, on devait tous se serrer les coudes. Du coup, les anciens liens forgés par l’entraide n’ont pas été complètement brisés. J’avais ma place, là-bas. Mais si je n’étais pas partie, je n’aurais jamais découvert Miles Davis, et mes cheveux seraient peut-être restés bruns comme la terre pour toujours.

Ruth s’est levée et a étalé de la rhubarbe ramollie dans un plat, à la cuillère. Puis elle l’a saupoudrée de sucre roux. J’en ai enfourné une cuillerée dans ma bouche et j’ai soupiré.

– J’avais oublié ce que c’était, le gout.

Elle a froncé les sourcils.

– Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

– Eh bien, je mange juste par faim. Du fast food, des plats à emporter. Pour moi, ça n’a pas vraiment de gout. Mais ça, c’est si bon que ça me donne envie de pleurer.

Ruth a hoché la tête sans sourire.

– Je cuisine pour le plaisir. J’aime autant préparer les plats que les manger.

J’ai haussé les épaules.

– Je ne suis pas vraiment assez bien installée pour pouvoir cuisiner.

Elle s’est penchée en avant.

– J’ai une question très indiscrète. Tu n’es pas obligé de répondre, mais pourquoi tu n’as pas de rideaux ?

– Eh bien, mon appartement, c’est juste un endroit pour dormir.

Ruth a secoué la tête.

– Je trouve ça étrange. Moi j’habite vraiment ici.

– C’est différent avec le travail de nuit.

Je me cherchais des excuses.

– Quand je rentre, je m’écroule de sommeil. Et l’été dernier, j’ai tout perdu dans un incendie. Je m’étais vraiment donné du mal pour aménager cet endroit et en faire un foyer. Je ne veux plus me donner cette peine.

Ruth a fait la moue.

– Tu veux dire que si rien ne compte à tes yeux, alors ça veut dire que tu n’as rien à perdre ?

J’ai hoché la tête.

– Oui, voilà, quelque chose comme ça…

Ruth m’a regardé d’un air mélancolique.

– Alors je crois qu’on t’a effectivement déjà tout pris. Tu n’as plus rien à perdre, non ?

Je ne savais pas pourquoi elle avait enfin décidé de m’inviter chez elle, mais tout à coup, je me suis senti mis à nu et vulnérable.

J’ai donc pris une dernière gorgée de café, une dernière bouchée acide de rhubarbe, et je me suis levée pour partir.

– Merci, lui ai-je dit. C’était un vrai plaisir.

Ruth m’a raccompagné à la porte.

– Je vais au marché des producteurs à Union Square aujourd’hui. Je te rapporte quelque chose ?

J’ai secoué la tête en ouvrant la porte de chez moi.

– Non, merci.

Une fois rentrée, j’ai ouvert en grand les fenêtres et j’ai commencé à nettoyer, pris d’une soudaine frénésie de ménage.

Quelques heures plus tard, je récurais la crasse sous mon évier, la musique à plein volume. On a frappé à la porte, j’ai sursauté et je me suis cognée le crâne contre la tuyauterie.

Je me suis frotté rageusement la tête en ouvrant la porte. Ruth m’a tendu une brassée de glaïeuls orange.

– J’ai pensé qu’ils te plairaient. Je t’ai entendue faire le ménage et je me suis dit que ça aiderait peut-être à égayer la pièce après tout ce dur labeur.

J’ai ouvert un peu plus la porte d’entrée.

– Merci. Je crois que je n’ai rien pour les mettre.

Ruth est revenue quelques instants plus tard avec un vase en verre taillé. Elle n’a pas pu dissimuler son horreur à la vue de mon appartement vide. J’ai changé de pied d’appui, mal à l’aise.

– Je n’ai pas eu le temps d’acheter des meubles ni rien.

J’ai mis les fleurs dans le vase et je les ai disposées au milieu du salon vide.

– Elles sont très jolies, Ruth. J’ai déjà offert des fleurs à des femmes, mais aucune femme ne m’en a jamais offert. C’est un beau geste.

Ruth a rougi.

– Les gens ont besoin de fleurs dans la vie.

Elle s’est retournée pour partir, puis s’est arrêtée.

– Tu sais, je ne sais même pas comment tu t’appelles.

– Jess.

Elle a souri.

– J’avais un oncle qui s’appelait Jesse. C’est le diminutif de Jesse ?

J’ai secoué la tête.

– Juste Jess.

– Je te laisse à ton ménage, Jess.

J’ai fait oui de la tête.

– Merci pour les fleurs.

Une fois qu’elle était partie, je me suis remise à frotter. Plusieurs heures plus tard, je me suis assise épuisée sur le sol du salon, à côté des fleurs. Ruth avait peut-être raison : avoir peur de perdre tout ce à quoi j’avais déjà tenu, ça voulait dire que j’avais déjà tout perdu. J’ai de nouveau entendu frapper à la porte, pour la deuxième fois de la journée. C’était Ruth. Elle m’a tendu un ballot de mousseline écrue.

– Ce sont les anciens rideaux de mon salon. Nos fenêtres sont de la même taille, alors je me suis dit que j’allais te les offrir. À toi de voir.

Je suis restée plantée là, à regarder Ruth et son cadeau qu’elle tenait dans ses grandes mains, et je leur ai dit oui à toutes les deux.

Une semaine plus tard, je lui ai rapporté son vase rempli d’iris. Son sourire a été ma récompense.

– Est-ce que tu as un vase ? m’a-t-elle demandé.

J’ai secoué la tête.

– Entre. Tiens, tu aimes ?

Elle m’a tendu un vase en verre bleu cobalt.

– Oh ! Cette couleur est si intense qu’elle m’aspire tout entier, ai-je soupiré. Je peux presque en sentir le gout.

Ruth m’a effleuré la joue du bout des doigts.

– Tu as faim, Jess. Tes sens sont affamés.

J’ai plongé mes yeux dans la profondeur de ce bleu.

– Si je te faisais à manger ce soir, qu’aimerais-tu manger ? Du poisson ?

J’ai ri.

– Ça se mange ça, le poisson ?

Ruth a secoué la tête.

– Oh non, ne me dis pas que tu es un mec du genre steak-frites ?

J’ai baissé les yeux.

– Je ne suis pas un mec, Ruth.

Elle a hoché la tête.

– Eh bien, disons que le sens de ce mot est un peu détourné quand il sort de ma bouche, hein ? Très bien, je vais te faire de la viande rouge. Mais je te préviens, je compte bien diversifier un peu tes gouts.

Quelle merveilleuse proposition ! Mais pourquoi était-elle si gentille avec moi tout à coup ?

Cet après-midi-là, je suis parti m’acheter un nouveau chino et une chemise. Je me suis arrêté au marché des producteurs pour acheter de la gelée de Dentelle-de-la-Reine-Anne9, juste parce que j’en adorais le nom. J’ai déniché d’énormes myrtilles chez Balducci et une cassette de Miles Davis chez Tower Records qui, j’en étais sûr, manquait à sa collection.

Ruth a ri de plaisir face à cette petite avalanche de cadeaux.

– On mangera ces myrtilles en dessert. Et je crois que j’ajouterai une cuillerée de cette gelée à notre thé. Mais comment as-tu deviné que je voulais la cassette de ce concert ?

J’ai souri timidement.

– Je suis ta voisine.

Ruth a ri.

– Aucun doute là-dessus ! Assieds-toi.

Sa cuisine était un méli-mélo de senteurs. Elle a posé une énorme salade devant moi. Le bol était rempli de haricots d’une variété qui m’était inconnue, et parsemé de fleurs jaunes-orangées. Mes yeux se sont emplis de larmes.

– Ruth, il y a des fleurs dans ma salade.

Elle a souri.

– Ce sont des capucines. Elles sont belles, n’est-ce pas ?

– Je peux les manger ?

Elle a hoché la tête. J’ai secoué la mienne.

– Je déteste l’idée de manger ça. C’est comme détruire une œuvre d’art.

Ruth s’est assise à côté de moi.

– Ça montre bien à quel point tu as été affamé jusqu’ici. Je crois que tu as peur que ce soit la dernière belle chose qui t’arrive, alors tu veux t’y accrocher.

– Comment as-tu deviné ?

Ruth a souri.

– Je suis ta voisine. Cette salade est merveilleuse, Jess. Je l’ai faite exprès pour toi. Mais la suivante sera succulente, elle aussi.

J’ai rougi et j’ai reposé ma fourchette.

– Tu vois, ces moments où tu as des fourmis dans les jambes et que ça fait mal quand la circulation revient ? Je ne sais pas si je veux espérer. Je ne veux pas être de nouveau déçue.

Ruth m’a tapoté le bras.

– Nous deux, on sait déjà tout ce qu’il y a à savoir sur la déception. Alors pas besoin de l’anticiper.

Elle s’est levée et elle a mis la cassette que je lui avais apportée.

Alors que je mangeais ma salade, des larmes ont coulé le long de mes joues sans raison apparente. Ruth a souri.

– C’est du vinaigre balsamique. C’est délicieux, n’est-ce pas ?

Comment pouvais-je expliquer que le gout des capucines et du vinaigre balsamique sur ma langue me fasse pleurer ?

– Désolée, ai-je dit en séchant mes larmes. C’est précisément pour ça que tu ne voulais pas me laisser rentrer chez toi, pas vrai ? Pourquoi tu es si gentille avec moi maintenant ?

Ruth a reposé sa fourchette et a posé sa main sur la mienne.

– Je suis désolée d’avoir été si froide. Je t’avais mal jugé. J’ai cru que tu étais effrayé et perdu, et j’ai eu peur que tu aspires mes forces. Quand tu as pris de la distance, je me suis rendu compte que je n’arrivais pas à te cerner – ce qui est selon moi une très charmante qualité. Tu semblais finalement beaucoup plus forte et plus calme que ce que j’avais cru au premier abord. Alors j’ai changé d’avis. C’est le droit de toute femme.

Elle a souri.

– Qu’est-ce qui t’a décidée à me laisser enfin entrer chez toi ? ai-je demandé.

Ruth m’a pressé la main.

– La couleur de mes cheveux, c’est ma façon de clamer au monde que je ne me cache pas. C’est une couleur difficile à porter, mais je le fais pour célébrer ma vie et mes décisions. Cette couleur dérange la plupart des gens. Seule une personne particulièrement extraordinaire pouvait la comparer à celle du sumac.

J’ai ri en mangeant ma salade du bout des lèvres.

– Est-ce que tu sais si je suis un homme ou une femme ?

– Non, a répondu Ruth. Et c’est bien pour ça que j’en sais autant sur toi.

J’ai soupiré :

– T’as cru que j’étais un homme la première fois que tu m’as vu ?

Elle a hoché la tête.

– Oui. J’ai d’abord cru que tu étais un homme hétéro. Ensuite, que tu étais gay. Ça m’a fait un choc de constater que même moi j’ai des préjugés en matière de sexe et de genre. Je me croyais libérée de tout ça.

J’ai souri.

– Je ne voulais pas que tu penses que j’étais un homme. Je voulais que tu voies que je suis bien plus complexe que ça. Je voulais que tu apprécies ce que tu voyais.

Ruth m’a effleuré la joue du bout des doigts. J’ai frémi.

– Eh bien, je n’ai pas tout de suite compris, mais je me suis dit que tu avais l’air intéressant, et que tu étais terriblement mignon et canon.

Même ses mots étaient des cadeaux.

J’ai baissé les yeux pour qu’elle ne voit pas à quel point j’avais faim de son attention.

– Oh, Ruth. J’aimerais tellement qu’on ait nos propres mots pour nous décrire nous-mêmes, pour tisser des liens entre nous.

Ruth s’est levée et a ouvert le grill.

– Je n’ai pas besoin d’une nouvelle étiquette, a-t-elle soupiré. Je suis ce que je suis, rien d’autre. Je m’appelle Ruth. Ma mère s’appelle Ruth Anne, ma grand-mère s’appelait Anne. Voilà qui je suis. Voilà d’où je viens.

J’ai haussé les épaules.

– Moi non plus je ne veux pas d’une nouvelle étiquette. J’aimerais juste qu’on ait des mots assez jolis pour sortir sans aucun autre but que de les crier haut et fort.

Mon regard s’est fixé sur le steak dans l’assiette que Ruth posait sur la table.

– C’est quoi ces trucs dessus qui ressemblent à des brindilles ? lui ai-je demandé.

– De la sauge, a-t-elle répondu.

Armée d’une cuillère, elle a disposé de toutes petites carottes et une citrouille miniature sur mon assiette. Elle a ouvert la porte du four et m’a servi du pain fumant et du beurre doux. Chaque bouchée avait le gout d’une symphonie jouée dans ma bouche.

– Passons maintenant au merveilleux dessert que tu as apporté, a dit Ruth.

Elle a rempli deux bols en faïence de myrtilles, a versé un filet de crème épaisse par-dessus et a saupoudré le tout de sucre.

J’ai cligné des yeux pour chasser mes larmes, et je lui ai serré le bras.

– Ruth…

Les mots sont restés coincés dans ma gorge.

Elle a posé sa main sur la mienne.

– Je sais tout de la faim, de la frustration et de l’envie, Jess.

Elle a levé sa tasse.

– À l’amitié ? a-t-elle demandé.

J’ai trinqué avec elle.

– Oui, ai-je répondu. À notre amitié.

***

Je suis allé acheter des meubles d’occasion. C’était là le premier signe printanier qui prouvait que les neiges fondaient en moi. Ruth semblait plus enthousiaste que moi à la vue du flot constant de livraisons qui arrivaient. Peu à peu, les pièces de mon appartement commençaient à prendre forme. Ruth a accroché le cadre avec son mouchoir brodé de pensées sur le mur de ma cuisine. Elle m’a aussi offert, pour mon lit, l’édredon en patchwork qu’elle avait confectionné avec sa grand-mère.

Mais j’ai vraiment su qu’on était en train de devenir proches quand elle a admis qu’elle avait besoin d’aide pour repeindre son appartement. C’était un plaisir si intense de lire la joie sur son visage pendant que je recouvrais ses murs de nouvelles couleurs. Elle a frénétiquement découpé du papier peint pour recouvrir les étagères alors que la peinture laquée blanche était encore collante sur les placards.

J’aimais les strates complexes de la vie dans cette ville et j’avais hâte d’en explorer tous les recoins avec Ruth. Mais on ne quittait jamais l’immeuble ensemble à cause de ce qu’elle appelait sa théorie géométrique : deux personnes comme nous en public, ça entrainait plus que le double d’ennuis.

Au lieu de ça, on s’offrait des petits cadeaux rapportés de nos voyages quotidiens. Je lui ai offert du Villa-Lobos, elle m’a offert du Keith Jarrett10. Je lui ai apporté des forsythias, elle m’a apporté des impatientes11. Et au bout d’un certain temps, on s’est aussi mises à échanger nos larmes et nos frustrations.

– Pourquoi, Ruth ?

Je faisais furieusement les cent pas dans sa cuisine.

– Pourquoi est-ce que les gens se retournent sur notre passage quand on marche dans la rue ? Pourquoi est-ce qu’on nous déteste autant ?

Ruth récurait l’intérieur de son four. Elle s’est interrompue.

– Oh, chéri. On nous a appris à détester les gens qui sont différents. On nous a rentré ça dans le crâne. Ça maintient les uns dressés contre les autres.

Je me suis effondrée sur une chaise.

– Avant, j’avais envie de changer le monde. Maintenant, je veux juste y survivre.

Ruth a ri. Ses gants en caoutchouc ont claqué lorsqu’elle les a retirés.

– Eh bien, n’abandonne pas tout de suite, chérie. Parfois les choses stagnent pendant longtemps, puis tout à coup, elles rattrapent le retard si vite que ça donne le vertige.

J’ai soupiré.

– Quand j’étais petit, je croyais que j’allais faire quelque chose d’important de ma vie, comme explorer l’univers ou soigner des maladies incurables. Je n’aurais jamais imaginé que je passerais une si grande partie de mon temps sur terre à lutter pour savoir quelles toilettes je peux utiliser.

Ruth a hoché la tête.

– J’ai vu des gens risquer leur vie pour avoir le droit de s’asseoir au comptoir d’une cafétéria12. Si toi et moi on ne se bat pas pour avoir le droit de vivre, ce sera aux gosses qui viendront après nous de le faire.

J’ai renversé la tête contre le dossier de la chaise de la cuisine et j’ai ri.

– Tu es mon rayon de soleil, Ruth. Tu es la dernière bouteille glacée de coca-cola dans le désert.

Je lui ai décoché un sourire qui l’a manifestement charmée. J’avais oublié que je savais faire ça.

Ce soir-là, on s’est faufilées dehors, sur l’escalier de secours. On s’est assises l’une près de l’autre alors que l’après-midi se muait en soirée.

Je n’avais encore jamais serré dans mes bras de corps plus grand que le mien. En contrebas, la rue avait été barrée pour un festival. Des guirlandes de lampions minuscules pendaient entre des stands de nourriture. Des couples dansaient aux carrefours, au son d’un groupe de mariachis.

– Ruth, si on vivait dans un monde dans lequel on pourrait être qui on voudrait, qu’est-ce que tu ferais de ta vie ?

Ruth a eu un sourire mélancolique.

– Oh, je continuerais à coudre. J’habillerais les gens selon leurs rêves, pour qu’ils puissent marcher fièrement dans la rue. Et je cuisinerais pour tous les gens qui ont un jour connu la faim. Je n’aurais pas peur de sortir de chez moi. Oh, j’aimerais tellement explorer ce monde ! Et toi, Jess ?

J’ai appuyé ma tête contre les briques.

– Je crois que je serais jardinier dans des bois réservés aux enfants. Quand ils passeraient par là, je m’assiérais pour les écouter s’émerveiller et se poser des questions. Et l’océan serait tout proche. J’habiterais dans une petite maison sur la côte. À l’aube, j’enlèverais tous mes habits et j’irais nager. La nuit, je chanterais une chanson qui raconterait comment était la vie avant. Cette chanson serait si triste qu’elle ferait hocher la tête aux adultes et pleurer les enfants. Mais je la chanterais chaque nuit pour que personne ne confonde jamais la nostalgie avec l’envie de revenir en arrière.

Ruth s’est mise à pleurer.

– Oh, Jess. Même dans tes rêves je peux entendre à quel point tu souffres.

J’ai embrassé ses cheveux rouge vif.

– Jess, a-t-elle continué, j’ai grandi en me réfugiant tellement dans une solitude confortable que j’en avais oublié à quel point je me sentais seule au plus profond de moi. J’ai des amies que j’aime, comme Tanya et Esperanza, et les filles du cabaret dont je fais les costumes. Mais je me sens si proche de toi… Je n’arrive pas à l’expliquer.

Je la berçais avec douceur.

– Ruth, si ta vie avait une bande son, elle serait écrite pour quel instrument ?

Elle s’est blottie contre moi.

– Un saxophone soprano.

J’ai souri.

– Parce que c’est si triste ?

Elle a secoué la tête.

– Non, parce que c’est si évocateur. Et toi, quel instrument jouerait ta musique, Jess ?

J’ai soupiré.

– Un violoncelle, je crois.

Ruth m’a serré contre elle.

– Parce que c’est si triste ?

J’ai secoué la tête en regardant la ville en contrebas.

– Non, parce que c’est si compliqué.

**********************************************************************

1. Canal Street est une des artères principales de Chinatown.

2. Mariachi est un terme qui désigne à la fois un type de formation musicale originaire du Mexique, et le style de musique associé. Souvent, un groupe de mariachi traditionnel est constitué de deux trompettes, de deux à quatre violons, d’une vihuela (une sorte de petite guitare), d’une à quatre guitares d’accompagnement, et d’un guitarron (un genre de grosse guitare donnant les basses).

3. Compositeur et trompettiste, Miles Davis est l’un des premiers musiciens noirs reconnu comme une star du jazz aux États-Unis dans les années 1960.

4. Motown, ou Motown Records, est une compagnie de disques états-unienne spécialisée dans la soul et le rythm and blues (ou R’n’B). Elle a produit entre autres Diana Ross, The Supremes, Michael Jackson.

5. La lune des moissons est la pleine lune la plus rapprochée de l’équinoxe d’automne. Elle a souvent lieu entre le 20 et le 25 septembre.

6. Le sumac est un arbuste avec des fleurs rouges duquel est extraite l’épice du même nom.

7. King Sunny Adé est un chanteur nigérian de musique jùjú, qui a commencé sa carrière dans les années 1960.

8. En anglais, pansy est à la fois une fleur (la pensée) et une insulte adressée aux garçons efféminés. On peut le traduire par tapette ou pédale.

9. En anglais Queen Anne’s Lace jelly, il s’agit d’une gelée de fleur de carottes sauvages.

10. Heitor Villa-Lobos est un compositeur et chef d’orchestre brésilien, auteur de nombreuses symphonies, opéras, ballets, etc. entre les années 1920 et 1950. Keith Jarret est un pianiste états-unien abordant différents styles musicaux tels que le gospel, le jazz, le classique et le folk.

11. Les forsythias et les impatientes sont des variétés de fleurs ornementales.

12. Référence aux nombreuses actions de lutte contre la ségrégation raciale aux États-Unis. Voir notamment les notes du chapitre 2.

**********************************************************************

< Chapitre précédent

Chapitre suivant >

Chapitre 21

© Leslie Feinberg, 2014 & © Hystériques & AssociéEs, 2019.
Cette traduction est disponible à prix coûtant en format papier ou gratuitement sur internet.
Son téléchargement à titre privé ou sa diffusion gratuite sont encouragées, sous réserve de citer la source,
mais aucune réutilisation/diffusion commerciale n’est autorisée !

21

Ce n’était pas simple de vivre à New York – parfois j’avais les nerfs à vif – mais je ne m’ennuyais jamais. J’aimais ça. Il se passait toujours quelque chose à Manhattan, en bien ou en mal. Il y avait des choses à faire à peu près à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.

À New York, il y avait une librairie à presque chaque coin de rue. J’y lisais des livres en cachette, jusqu’à ce que je réalise que tout le monde se fichait que je traine là pendant des heures. Je lisais uniquement de la poésie et de la fiction. Je ne voulais pas prendre le risque de découvrir que je n’étais pas assez maline pour comprendre la théorie. Mais j’étais attirée par le rayon Women’s Studies1. Feuilleter ces livres, c’était comme écouter en cachette ces discussions entre femmes. Mais en fin de compte, je ne comprenais effectivement pas grand chose à la théorie. C’était plutôt comme si je me précipitais dans un bâtiment en flamme pour sauver les idées dont j’avais besoin dans ma vie.

Au début, je sautais tous les passages qui parlaient de droits reproductifs. Je n’avais aucun lien avec mon propre utérus. Mais je me suis souvenu combien Theresa avait été bouleversée, après que j’ai été embarquée à Rochester, parce qu’elle n’arrivait pas à se rappeler la date de ses dernières règles. Je n’avais jamais prêté attention à mon cycle menstruel. Mais Theresa savait que mes règles étaient liées aux siennes. D’un coup, j’ai compris : elle avait eu peur que je sois enceinte. L’idée ne m’avait jamais effleuré l’esprit. Qu’est-ce que j’aurais fait si je m’étais retrouvée enceinte après un viol ?

J’ai arrêté de zapper les passages des livres qui traitaient de comment les femmes contrôlent leurs corps. Peut-être que finalement toutes ces choses qui avaient tant d’importance pour les autres femmes auraient un intérêt pour moi aussi. Peu importait le temps passé à lire dans la librairie, une partie de ma paye partait toujours dans les livres.

J’ai aussi découvert la musique classique. Un matin, sur le chemin du boulot, je me suis arrêtée pour écouter un homme jouer du violoncelle dans la station de métro. La musique m’a pris aux tripes et m’a cloué sur place. Pendant qu’il jouait, je me suis accroupi contre un pilier près de lui. Pour moi, la musique exprimait des émotions, tout comme la poésie. Quand la foule de l’heure de pointe s’est dispersée, je me suis rendu compte que j’étais en retard au travail.

Le musicien a posé son archet et s’est essuyé le front.

– Qu’est-ce que tu jouais ? je lui ai demandé.

Il a souri.

– Mozart.

J’ai également commencé à fréquenter les magasins de musique. J’ai mis de côté assez d’argent pour acheter une chaine hi-fi. Je suis aussi partie à la découverte du reggae et du merengue, de la charanga et du guaguancó2, du jazz et du blues. Un après-midi de printemps, je me suis retrouvée à récurer mon appartement en écoutant le Canon en ré majeur de Pachelbel3 à fond la caisse.

J’ai réalisé que j’étais en train de changer autant de l’intérieur que de l’extérieur.

***

Le patron s’est penché sur son bureau.

– Si tu es un syndicaliste de la Local 64, tu peux pointer en arrivant, mais tu ne pointeras peut-être pas en repartant.

C’était de l’ironie. Il craignait que le syndicat ne m’ait envoyé pour que je mobilise ses travailleurs. J’avais peur qu’il découvre que je n’avais appris le boulot de typographe que très récemment.

Le contremaitre m’a dirigé vers une machine.

– Ça, c’est le manuel, je n’ai pas le temps de te former maintenant. Commence par composer ce texte. Quand c’est fait, tire-le et donne-le aux correctrices là-bas. Je te montrerai les codes de format plus tard, ou trouve-les toi-même, OK ?

J’ai fait oui de la tête, puis je l’ai retenu :

– Attendez ! Comment je fais pour imprimer ?

Il a secoué la tête d’un air dépité.

– C’est exactement pour ça que t’as un manuel.

De là où je bossais, je pouvais voir quatre femmes travailler dans le bureau de relecture. J’entendais leurs rires, tranquilles et décontractés. Le contremaitre a passé la tête dans le bureau et a dit quelque chose que je n’ai pas saisi. Elles ont stoppé net leur conversation. Une des femmes a fait oui de la tête. Il est parti. Leurs rires se sont élevés à nouveau.

Je me demandais si les hommes savaient que les femmes parlent différemment quand elles sont juste entre elles. J’imaginais que ça devait être la même chose pour les travailleurs Noirs et Latinos, quand il n’y a pas de blancs autour.

Les femmes se sont rapprochées pour parler à voix basse.

J’ai composé le texte et j’ai cherché la marche à suivre pour imprimer. En réalité, j’avais hâte de passer un moment dans l’espace de relecture – un espace de femmes. Elles se sont arrêtées de parler quand je suis entrée. J’ai tendu l’épreuve.

– Pose ça par là, m’a dit l’une d’entre elles.

Elle a parlé sans me regarder. J’ai soupiré, lâché la copie dans la bannette et je suis sorti. Alors que je m’éloignais, j’ai entendu leur conversation reprendre et leurs rires s’élever une fois encore.

Je n’ai tenu qu’un jour dans cette boite. Mais New York débordait d’imprimeries qui fonctionnaient jour et nuit. Ils cherchaient en permanence à recruter pour la troisième équipe, celle de nuit. Après avoir falsifié mon parcours dans de nombreux ateliers et appris un peu dans chaque, j’ai fini par réaliser que je ne bluffais plus. J’étais devenu typographe.

Ce n’était pas un mauvais rythme de vie. En six ou huit mois, j’avais gagné un max d’argent.

J’aimais le paisible trajet de retour avant l’aube, circuler en sens inverse des trains bondés de l’heure de pointe et des rues noires de monde. Mais il faisait nuit quand je me levais, et à partir de là j’ai eu l’impression d’être une taupe. Juste au moment où je commençais à me dire que j’allais perdre ma santé mentale, l’été est arrivé – et les licenciements avec. J’avais droit à un maximum d’allocations chômage.

Pendant l’été, j’ai exploré la ville. Mon plus gros problème, c’était la solitude. Je n’ai eu personne à qui parler de toute la période estivale. À l’automne, j’avais hâte de retrouver les conversations sur tout et rien entre collègues.

***

Bill a frappé la table pour marquer le coup. J’ai regardé le journal.

– C’est pas vrai ? m’a-t-il interrogé.

Il s’est penché en avant.

– C’est vraiment bizarre de bosser la nuit dans une usine sans fenêtre. Tu pourrais sortir le matin et apprendre que le cœur d’un réacteur nucléaire est entré en fusion, alors que tu n’en avais même pas entendu parler.

Jim a rigolé.

– Bon, si tu vois le soleil se lever à l’ouest, fais demi-tour et viens nous le dire, OK ?

Il a soupiré et a continué.

– Mais je vois ce que tu veux dire. Je me souviens d’une fois où je suis sorti du boulot à l’aube et y’avait soixante centimètres de neige au sol. Je savais même pas qu’il allait neiger. Ça m’a donné l’impression de rater un truc que tout le reste du monde avait vu, comme si j’étais parti ailleurs.

– C’est comme si on bossait dans un putain de sous-marin ! a ajouté Bill.

Puis Jim a continué.

– Tu sais ce que je déteste le plus ? Je me sens tellement perdu entre les jours. Est-ce qu’on est encore aujourd’hui ou déjà demain ? Quand je me lève dans la nuit pour aller bosser, ma copine me dit « à demain ». Mais pour moi, je vais la voir plus tard dans la journée.

J’ai hoché la tête.

– Je vois exactement ce que tu veux dire. J’ai l’impression de vivre dans la fissure entre aujourd’hui et demain.

Bill s’est exclamé.

– Oooh, j’aime cette image. J’ai le droit de te citer ?

On a tous ri. J’ai dit :

– Tu sais ce que je déteste vraiment avec les trois-huit ? C’est que le monde entier est calé sur le rythme de la première équipe. Quand je sors du boulot, je ne veux pas des œufs au bacon. Je veux un steak et des patates au four. Je veux un diner !

– Ouais, est intervenu Jim. Et je veux aller voir un film !

– Et aller danser avec ma gonzesse dans une boite de nuit assez azimutée pour être ouverte l’après-midi ! a ajouté Bill.

– Et quand j’allume mon poste, ai-je dit, je ne veux pas voir de jeux télévisés ou de feuilletons à l’eau de rose, c’est déprimant.

– Hé toi, a lancé Bill, pourquoi tu viens pas au sport avec nous, le matin ? On va nager directement après le boulot. Ils ont aussi un sauna. On peut te faire rentrer avec un de nos pass.

Ça faisait rêver. Mais j’ai bredouillé une excuse :

– Je n’ai pas de maillot de bain, ni de serviette, ni rien. Peut être une autre fois.

Jim m’a interrompu :

– Ils ont des serviettes là-bas. Et merde, ils diront rien si tu nages à poil.

J’ai secoué la tête.

– Je sens que je n’aurais pas dû mettre un caleçon Pierrafeu aujourd’hui !

Les gars ont ri.

– Une autre fois, mais merci pour la proposition !

Bill a haussé les épaules.

– Fais comme tu veux !

***

Pendant l’été, j’ai fait une liste de projets à mener : intégrer un club de sport, en apprendre plus sur ma tante qui avait été militante syndicaliste et me faire prendre en photo devant le Stonewall, le bar où la révolte avait eu lieu en 1969.

Après avoir visité un paquet de salles de sport, j’en ai trouvé une à Chelsea qui semblait convenable. Il y avait principalement des hommes gays, quelques lesbiennes, différentes nationalités. C’était cher, mais l’avantage d’avoir un travail bien payé la majeure partie de l’année, c’était que je pouvais me le permettre.

Ensuite, j’ai cherché des informations à propos de ma tante qui était morte à New York vers 1929. Elle était devenue militante syndicaliste de l’International Ladies Garment Workers’ Union5 après la mort de son mari. Mon père était particulièrement fier qu’elle ait eu droit à une chronique nécrologique dans le New York Times. Je me rappelais l’avoir vue dans l’album de famille.

J’ai passé deux semaines à éplucher les rubriques nécrologiques à la bibliothèque, mais en vain. J’étais sur le point d’abandonner, quand j’ai décidé d’essayer l’année 1930.

– Aujourd’hui, nous limitons à une demi-heure parce qu’on est débordés, m’a dit la femme derrière le bureau des recherches alors qu’elle me donnait la bobine.

J’ai chargé le microfilm et j’ai vite retrouvé ce mouvement habituel de balayer les titres des yeux. J’ai failli passer ce titre sans réaliser ce qu’il signifiait : Après sa mort, on découvre que le majordome était une femme.

Ma respiration s’est ralentie. J’ai mis une pièce dans la machine et imprimé l’article. J’ai lu chaque mot avec attention. La nécrologie rapportait la mort d’un domestique en 1930. Son corps avait été retrouvé dans une pension. Son nom n’était jamais cité. Rien de plus : pas de journal intime, aucun indice. Mon seul moyen de la connaitre, c’était ces quelques mots sur une page. J’ai fermé les yeux. Je ne saurais jamais les détails de sa vie. Pourtant, je pouvais en sentir la texture du bout des doigts.

À présent, je savais qu’il existait une autre femme dans le monde qui avait pris la même décision difficile que Rocco et moi. Le temps me séparait de ce domestique anonyme. L’espace me séparait de Rocco.

Le gros titre m’a frappé : sa vie réduite à ces onze mots creux. Je me suis demandé si ma vie serait résumée en onze mots, ou en moins que ça. J’ai fixé mon regard sur un point en hauteur, je me sentais vide et tout petit.

La voix de la bibliothécaire m’a tiré de mes pensées :

– Monsieur, votre temps est écoulé.

***

La dernière mission que je m’étais donnée, c’était de me prendre en photo devant le Stonewall Inn6. Je me souvenais du choc que ça nous avait fait d’entendre parler de la bagarre avec les flics en 1969. Je voulais demander à un passant de me prendre en photo devant. Je me disais qu’un jour, après ma mort, quelqu’un trouverait cette photo et me comprendrait un petit peu mieux.

J’ai interrogé deux hommes gays qui se tenaient adossés à un lampadaire, à Sheridan Square :

– Vous savez où se trouve le bar le Stonewall ?

L’un d’eux a désigné une brasserie.

– Avant, c’était un bar.

Je me suis assise avec lassitude sur un banc. Un sans-abri fouillait dans la poubelle à côté. Je l’avais déjà vu avant. Sa jupe aux motifs africains de couleur vive balayait le trottoir. Un tissu fin enveloppait le haut de son corps, jeté sur son épaule à la manière d’un sari est-indien. Il glissait sur le sol avec grâce et dignité. Pendant un moment, il a eu l’air de s’engueuler avec quelqu’un que lui seul pouvait voir. La langue gutturale qu’il parlait était étrangement belle. Personne d’autre sur terre ne comprenait ce langage. Ses mains s’agitaient autour de son visage pendant qu’il parlait, comme deux oiseaux sombres planant sur des courants d’air chaud.

J’ai fermé les yeux. Le soleil était haut et brillait fort. J’ai essayé de me rappeler ce qu’avait été ma vie à Buffalo. Mon passé ressemblait déjà à un rêve s’estompant au moment du réveil. La vie à New York me propulsait de jour en jour, comme le wagon bringuebalant d’une rame de métro lancée à toute allure. Je n’arrivais pas à me souvenir d’un temps où le monde allait moins vite, et où j’en faisais partie.

Des crissements de pneus m’ont tiré de ma rêverie. Le hurlement d’une femme m’a filé la chair de poule. J’ai couru au coin de la rue.

– Appelez une ambulance ! a-t-elle crié. Vite ! Pour l’amour de Dieu, dépêchez-vous !

L’ambulance pouvait bien prendre son temps.

Je me suis agenouillée près du corps sans vie du sans-abri. Ses mains étaient définitivement immobiles. J’ai essuyé avec mon pouce le filet de sang qui coulait de sa lèvre. Un bruit de gargouillis est sorti de sa bouche, du sang a jailli de ses lèvres et a coulé le long de sa joue. Une mare de sang s’étendait sous sa tête.

J’ai senti une matraque contre mon épaule.

– Sur le trottoir, mon gars, a dit le flic en me poussant.

Sa voiture était arrêtée en plein milieu de la 7e avenue. L’homme du kiosque à journaux est venu regarder le corps.

– Qu’est-ce qu’il porte ? Une jupe ? a-t-il demandé.

– Aucune idée, a dit le flic en haussant les épaules.

La femme sanglotait :

– Ils l’ont heurté délibérément, monsieur l’agent. Ils étaient quatre : deux hommes et deux femmes. Le feu était rouge. Ils ont appuyé sur l’accélérateur et l’ont écrasé. Ils étaient en train de rire.

Les mots déferlaient, ponctués de sanglots.

Elle s’est laissée tomber à genoux et a pleuré.

– Oh mon Dieu !

Elle pleurait de plus en plus fort.

– Oh mon Dieu !

Un homme plus âgé a posé sa sacoche et s’est approché d’elle. Il a demandé :

– Est-ce que ça va ?

– Oh mon dieu !

La voix de la femme s’est perchée dans les aigus.

– Madame, êtes-vous blessée ?

L’homme avait l’air affolé.

– Est-ce que ça va ?

Elle a secoué la tête et s’est balancée d’avant en arrière sur ses genoux.

– Oh mon dieu, répétait-elle, ils étaient en train de rire.

Il lui a tapoté l’épaule et lui a dit d’un ton apaisant :

– Calmez-vous Madame. Ce n’était qu’un clochard.

***

C’était l’une de ces étouffantes nuits d’été new-yorkaises, où le thermomètre affiche quarante foutus degrés. Je me suis déshabillé pour enfiler un pantalon de jogging léger et un t-shirt, et je me suis dirigé vers la salle de sport.

Je n’avais pas l’habitude d’y aller en soirée. Je détestais le troupeau de ceux qui venaient après le boulot et qui faisaient la queue pour les haltères. Mais ce soir-là, j’avais eu une bonne intuition. Les habitants de la ville, épuisés par la chaleur intense, s’orientaient vers les endroits les plus frais. J’avais presque la salle pour moi tout seul. J’ai fait travailler mes muscles jusqu’à ce que je me sente comme une bobine d’acier, et j’ai poussé un gémissement quand le coach a annoncé qu’il était 23h00 – l’heure de la fermeture.

Bondissant comme une panthère sur le chemin du retour, je n’aurais pas pu me sentir mieux. Alors que je tournais de l’avenue A vers la 4e rue, j’ai vu des lumières rouges scintillantes se refléter sur les immeubles et la foule. Tout le voisinage regardait dans la même direction, cloué sur place. J’ai marché un peu plus lentement. La rue était grasse et brillante. Il n’avait pas plu depuis des semaines. J’ai marché encore plus lentement.

J’ai entendu le feu avant de le voir. Les flammes de l’enfer rugissaient par les fenêtres de mon immeuble et s’élevaient droit vers le ciel. Les étincelles jaillissaient comme une éruption volcanique et se répandaient sur les toits avoisinants. Mes rideaux de coton jaune volaient à travers les fenêtres cassées, comme si une tempête faisait rage dans mon appartement. Une légère marque de brulé est apparue sur chaque rideau, et pouf, ils ont disparu, comme de la barbe-à-papa qui fondrait sous la langue.

L’alliance que Theresa m’avait offerte ! Un instant, je me suis dit de manière irrationnelle que je pourrais retrouver la flaque de métal refroidie et la faire refondre. J’ai imaginé le boum du chaton en céramique de Milli. Je me suis représenté l’eau dans le vase ambré sur le rebord de la fenêtre de la cuisine, bouillant furieusement dans la fournaise. J’ai vu une petite flamme lécher la tige de chacun des narcisses du vase jusqu’à ce qu’ils se recroquevillent avant d’exploser dans des jaunes et des orange plus vifs que jamais. J’ai visualisé le petit livre de W.E.B Du Bois que Edwin m’avait donné, en train de se consumer jusqu’à la page sur laquelle elle avait écrit.

Le propriétaire n’aurait-il pas pu nous prévenir qu’il allait cramer l’immeuble ? Tout le monde savait qu’il avait du mal à le vendre. La plupart des immeubles de la zone avaient brulé pendant la décennie de gentrification7. Pourquoi ne pas avoir glissé un mot ce matin sous nos portes de cuisine pour nous prévenir d’emmener avec nous les choses auxquelles on tenait le plus ? Il était pourtant capable de nous notifier sur-le-champ chaque augmentation de loyer.

Mon portefeuille ! Je l’avais laissé à la maison en partant pour la salle de sport. Le reste de ma paye était dedans. Plus important encore, la seule photo que j’avais de Theresa y était aussi. J’avais tout perdu. Tout, excepté la veste en cuir de Rocco. Je l’avais déposée au pressing pour faire réparer une fermeture éclair.

– Abuela ! Abuela !

Une femme s’est échappée des bras de ses proches et s’est frayée un chemin à travers la foule jusqu’à l’immeuble en feu. Des amis l’ont maitrisée. Elle luttait pour se libérer.

– Qu’est-ce qu’elle dit ? ai-je demandé au chef des pompiers.

Il a levé les yeux vers le dernier étage.

– Sa grand-mère.

J’ai frissonné. Voulait-il parler de la vieille femme qui ne pouvait jamais sortir de chez elle parce qu’elle vivait au sixième étage ? De temps en temps, elle me demandait en espagnol de lui ramener du pain, du café, du lait ou du sucre, en me montrant les emballages quand je ne comprenais pas.

– Mrs Rodriguez ? ai-je demandé, incrédule.

Le chef a hoché la tête. La jeune femme s’est arrêtée de crier quand elle m’a entendu prononcer le nom de sa grand-mère. Dans ce moment hors du temps, nos yeux et nos existences se sont liées. Elle a commencé à sangloter de manière incontrôlable. Ses amis l’ont tirée en arrière.

Je me suis tourné, j’ai regardé les flammes balayer chaque étage et je me suis demandé : Où sont passées mes larmes ? Pourquoi suis-je incapable de pleurer alors que j’en ai besoin ? Pourtant, je savais que plus tard, le parfum des lilas ou le ronronnement grave d’un violoncelle déclencheraient mes larmes sans prévenir.

Finalement, le ciel noir s’est éclairci par-dessus l’East River. Je me suis assis sur le bord du trottoir, dos à l’immeuble qui se consumait. Une fine brume me tombait dessus : elle sortait d’un minuscule trou dans la lance à incendie qui continuait à balancer de l’eau dans nos appartements. J’étais assise, sans bouger, ne sachant pas vraiment où aller à partir de là.

***

Je recommençais à zéro. Je me suis installée sur un banc à Washington Square Park et j’ai fait l’inventaire de mes possessions : un jogging, un t-shirt et vingt dollars en poche. Tout le reste était caché dans mon appartement. C’était reparti pour les doubles journées de travail et les nuits dans les cinémas de la 42e rue le weekend. Je n’avais pas d’énergie mais je n’avais pas le choix.

Mon cerveau n’arrivait pas complètement à accepter cette perte. Pour un dollar, j’ai acheté un hot-dog et un soda, et j’ai marché dans le parc en mangeant pour me distraire. J’ai été attiré par un groupe de gens qui regardait un jeune homme. Il portait un haut de forme et une queue de pie, et jonglait avec des torches enflammées. C’était le côté cinglé de la vie dans cette ville que j’aimais malgré moi, même si c’était atrocement dur de survivre ici.

– Qui pourrait bien vouloir devenir jongleur ? Je veux dire, quel est l’intérêt ?

La femme à côté de moi posait la question à son compagnon. Ils ont tous les deux secoué la tête avant de s’éloigner.

La joie que j’avais éprouvée en regardant ce jongleur a quitté mon visage. Juste avant qu’elle ne parle, je songeais au fait que ça devait être vraiment merveilleux de développer un talent qu’on pouvait pratiquer seul, juste pour le plaisir de s’épater soi-même.

L’homme à ma droite m’a regardé dans les yeux en inclinant la tête. Son regard m’a mis mal à l’aise. Je voulais m’éloigner de lui. C’était comme s’il était capable de voir toute la gamme d’émotions qui me traversaient. Mais, je ne sais pas comment, il m’a donné envie de le regarder plus attentivement. J’ai vu un homme doux, dont les sentiments, chez lui aussi, se répercutaient sur le visage. C’était comme si on avait une discussion sans mots, pleine d’émotions.

Il a redressé les sourcils, comme une question. J’ai haussé les épaules.

– Des cyniques, j’ai dit en souriant.

Il a secoué la tête et a commencé à exécuter de gracieux mouvements avec les mains : il était sourd. Il a lu sur mon visage que je comprenais. J’ai souri. Il a souri. Puis je me suis sentie coincée. J’ai regardé mes mains pendre le long de mon corps, incapables de s’exprimer. Une fois encore j’étais dépourvu de mots, rêvant d’un langage qui passerait directement d’un cœur à l’autre.

J’ai relevé les paumes et hoché les épaules d’impuissance. Il a dressé un index. Un ? Non. Il disait : attends.

Il a examiné le sol autour de lui et a désigné quelque chose derrière un arbre, hochant la tête avec un sourire. Puis avec trois de ses doigts, il a ramassé un objet imaginaire. Qu’est ce que c’était ? C’était rond. Je pouvais le dire à sa façon de soulever ça avec deux mains pour l’amener vers son visage. Tenant toujours l’objet avec trois doigts, il l’a reculé comme s’il était en train de… jouer au bowling ! Une boule de bowling.

J’ai hoché la tête avec enthousiasme. Il a trouvé une seconde boule sur une branche au-dessus de ma tête. Celle-ci, il l’a placée délicatement sur son pied droit. Il a cherché une troisième des yeux et l’a trouvée. Avec une boule de bowling dans la main droite et une autre en équilibre sur le pied, il s’est délicatement courbé pour hisser la troisième avec sa main libre. Il a chancelé. Allait-il réussir à empêcher la boule de tomber de son pied ? Il a réussi !

J’ai retenu mon souffle quand il a commencé à jongler. Je pouvais voir le poids des boules de bowling et la force nécessaire pour les envoyer toujours plus haut. Son habileté s’accroissait : les boules passaient sous une jambe, derrière son dos et par-dessus ses épaules. Les trois boules ont bondi dans les airs – et ne sont pas retombées. Il a marqué une pause et a regardé le ciel, se grattant la tête avec perplexité. Soudain, il s’est élancé en avant et en a rattrapée une avec la main gauche, puis il a titubé vers la droite pour en saisir une autre. La troisième a atterri sur le bout de son pied. En feignant de souffrir le martyre, il a sautillé jusque derrière l’arbre. Caché derrière, il a regardé dans ma direction et m’a fait un clin d’œil.

Ça a été un tel soulagement de rire, non pas en dépit de mon chagrin mais à travers lui. On a ri ensemble. D’un rire profond, venu du ventre. Le genre qui te fait monter les larmes aux yeux. Le genre qui décharge des émotions aussi épaisses que de la boue.

Deux hommes se sont approchés de part et d’autre de lui. Il leur a souri et leurs bras se sont animés dans un tourbillon de mots. Il leur a signalé ma présence et nous nous sommes tous serrés la main.

Avant de se détourner pour partir, il a tendu sa main très lentement pour toucher une larme sur ma joue. Il l’a ramenée vers son propre œil. Puis il s’est éloigné.

**********************************************************************

1. Les Women’s Studies sont nées suite aux mouvements de libération des femmes des années 1970. Il s’agit d’études interdisciplinaires qui analysent la société à partir d’une perspective féministe.

2. Le merengue est un genre musical et une danse originaire de République Dominicaine. La charanga désigne des ensembles de musique traditionnelle cubaine. Le guaguancó est une forme de rumba, musique populaire cubaine.

3. Le Canon en ré majeur sur une basse obstinée de Johann Pachelbel fait partie d’une pièce de musique de chambre baroque, écrite vers 1700 pour un effectif de trois violons et une basse continue.

4. Local 6 est une section new-yorkaise de l’International Typographical Union, responsable en 1963 d’une grève de 113 jours des journaux new-yorkais.

5. The International Ladies Garment Workers’ Union a été l’un des premiers syndicats états-uniens composés majoritairement de femmes (notamment immigrées) travaillant dans l’industrie textile. Ce syndicat a mené plusieurs grèves importantes, avec des revendications portant sur les conditions de travail des femmes.

6. Le Stonewall Inn est un symbole de la naissance des mouvements de libération gay et trans’ (voir note détaillée au chapitre 12).

7. Sorte d’« embourgeoisement urbain » à l’œuvre depuis des décennies dans de nombreuses grandes villes, on parle de gentrification quand des personnes de classes sociales aisées commencent à s’installer en nombre dans un quartier populaire de centre-ville. Cela a pour effet d’augmenter les prix (loyers, commerces de proximité) et donc de pousser les plus pauvres à quitter le quartier, modifiant à terme sa population. Dans les années 1970-1980, la ville de New York fait de grosses économies sur les quartiers les plus pauvres en espérant le départ des habitant·e·s : absence de rénovations, arrêt du ramassage des ordures, etc., ainsi que fermeture de nombreuses casernes de pompiers. En 1976 un décret modifiant le système de prime d’assurance fait exploser le nombre d’incendies volontaires, puisqu’il devient plus rentable pour les propriétaires de bruler leurs immeubles pour toucher l’assurance que de les rénover. Certains incendies sont également causés par des locataires, espérant ainsi être prioritaires en termes de relogement et réussir à quitter des quartiers devenus insalubres. Une bonne partie des immeubles du Bronx a notamment été détruite à cette époque par abandon ou incendie.

**********************************************************************

< Chapitre précédent

Chapitre suivant >

Chapitre 20

© Leslie Feinberg, 2014 & © Hystériques & AssociéEs, 2019.
Cette traduction est disponible à prix coûtant en format papier ou gratuitement sur internet.
Son téléchargement à titre privé ou sa diffusion gratuite sont encouragées, sous réserve de citer la source,
mais aucune réutilisation/diffusion commerciale n’est autorisée !

20

Je me tenais immobile devant Grand Central Station1, le regard tourné vers le ciel. Je me sentais à nouveau comme une enfant, comme si j’étais debout au fond d’un canyon de béton aux parois vertigineuses, dans lequel déferlait un torrent de gens. Des inconnus me bousculaient sur leur passage. Bouge de là, connard. Ça m’a rappelé l’effet que ça faisait de grandir dans le monde des adultes, comme s’ils s’étaient tous concertés pour élaborer un plan d’action sans me donner le moindre indice pour le comprendre.

Je me suis frayé un chemin jusqu’au trottoir et j’ai demandé au gars du kiosque à journaux :

– Elle est où la 42e rue ?

– T’es en plein dessus, m’a-t-il répondu sèchement.

– Comment est-ce qu’on trouve un appartement dans cette ville ? lui ai-je demandé.

– Tu veux un appart ? Trouve quelqu’un qui a un HLM et bute-le.

Quand il m’a tendu un exemplaire du Village Voice2 et qu’il a pris mon argent, il ne souriait pas.

Je me suis adossée contre la façade d’un immeuble et j’ai regardé la foule se déverser devant moi. J’ai alors réalisé que pour vivre dans cette ville, il fallait une stratégie. Et je n’en avais pas. J’avais six-cents dollars. Avec ça, il fallait que je trouve un appartement et que je garde assez pour la nourriture et les transports jusqu’à ma première paye.

Heureusement, la 42e rue était effectivement pleine de cinémas ouverts toute la nuit. L’entrée était à trois dollars et on pouvait voir des films de kung-fu s’enchainer sans fin. J’ai choisi un cinéma et je me suis retrouvé dans un monde d’hommes. À l’intérieur, ça sentait le tabac froid et le pétard. Je ne m’étais pas rendu compte que beaucoup de sièges étaient cassés avant de m’asseoir et d’atterrir sur le sol poisseux. Les hommes les plus proches ont jeté un coup d’œil dans ma direction et se sont remis à regarder l’écran.

J’ai adoré les films. Ils avaient l’air d’avoir un thème commun. Un jeune homme fait face à un ennemi puissant. Il n’a pas d’autre choix que de trouver un professeur capable de l’entrainer à la technique du singe, de la mante religieuse, du tigre, de la griffe d’aigle et du scorpion. Mais le coup de théâtre, c’est que le professeur n’est lui-même pas assez fort, ou qu’il meurt avant que le jeune homme soit prêt. Il y avait toujours besoin d’une alliance particulière de compétences et de connaissances pour vaincre l’adversaire. Le héros était honorable : humble, discipliné, et très respectueux avec sa copine, si ce n’est chaste.

Mais à chaque fois qu’une femme apparaissait à l’écran, les hommes autour de moi criaient : « Bouffe-lui la chatte ! Baise-la, cette salope ! » Au début, ça m’a fait peur. Puis, j’ai réalisé qu’à part moi, il n’y avait que des hommes dans le public. À qui pouvaient-ils s’adresser, si ce n’était les uns aux autres ? Chaque mec défoncé qui criait du fond de sa torpeur essayait-il de convaincre son voisin qu’une femme pouvait toujours le faire bander ? Que même si le poids de la rue l’avait écrasé, il était toujours un vrai mec ?

J’avais sans cesse repoussé le moment d’aller aux toilettes, mais au bout d’un certain temps, il a quand même fallu que j’y aille. La puanteur m’a assaillie au moment où j’ai ouvert la porte des toilettes des hommes. Un vieux était assis sur les chiottes, une aiguille plantée dans le bras. Il hochait la tête. Le carrelage était gluant de crasse. Les cabines n’avaient pas de porte. La plupart des chiottes débordaient de merde et de papier toilette.

Je me suis faufilé dans les toilettes des femmes. Elles servaient si peu qu’elles sentaient le renfermé. La porte s’est ouverte juste au moment où je remontais ma braguette.

– Qu’est-ce que tu fais là ? m’a demandé un gars avec un blazer rouge.

J’ai sorti ma voix rauque.

– J’viens de chier. Y a un problème ?

Je l’ai poussé en sortant et je suis retournée à mon siège. Après avoir vu chaque film deux fois, j’ai commencé à somnoler.

Le lendemain matin, j’ai marché en demandant mon chemin à presque tous les gens que je croisais, jusqu’à ce que j’arrive sur le seuil de la première agence immobilière que j’avais trouvée dans le Voice.

– Vous n’avez pas quelque chose de moins cher ? ai-je demandé à la femme de l’agence.

– Vous voulez un appartement ou un taudis ? Deux-cent-cinquante dollars, c’est une affaire.

J’y ai réfléchi.

– Je peux emménager quand ?

– Voilà les clés, a-t-elle dit.

J’ai tendu la main pour prendre les clés. Elle les a retenues.

– C’est un mois de loyer, un mois de caution et les frais d’agence. Ça fait sept-cent-cinquante dollars, à payer tout de suite.

– Je n’ai que cinq-cents dollars, lui ai-je répondu en espérant que les cent dollars que j’avais en plus me permettraient de tenir jusqu’à ce que je trouve un travail et que je sois payée.

Elle m’a regardé de haut en bas et m’a tendu la paume de sa main.

– Je prends les cinq-cents dollars maintenant. Il restera les frais d’agence. Vous avez jusqu’à vendredi. Si d’ici là vous ne m’amenez pas l’argent, vous dégagez.

J’ai signé le bail en la remerciant.

Elle aurait pu se passer de me donner les clés. L’appartement n’avait pas de serrure. Il n’avait d’ailleurs pas non plus de four, de frigo, d’eau courante ni même de parquet. J’ai sauté de poutre en poutre avec précaution.

J’ai dévalé les cinq étages en courant et j’ai appelé l’agence.

– C’est insalubre, ai-je dit à la femme.

– C’est pas mon problème, a-t-elle répondu.

– Je veux être remboursé, ai-je repris.

Elle a ri, presque gentiment.

– Vous avez signé un bail, mon chou. Il est à vous pendant trente jours.

– Remboursez-moi ! Il y a bien des lois. Vous ne pouvez pas faire ça, ai-je bafouillé en vain.

Il faisait presque nuit et j’avais froid. Le mec de l’épicerie du coin de la rue m’a donné quelques cartons. J’ai remonté les cinq étages. J’ai coincé un bout de carton dans la porte pour qu’elle reste fermée, et j’ai aplati le reste pour m’en faire un lit. Je suis restée allongée là. Je me sentais tellement stupide. Je n’avais maintenant presque plus d’argent et toujours pas de salaire.

J’ai entendu des bruits de pas dans l’escalier. Je me suis demandé qui ça pouvait être, vu que l’immeuble semblait abandonné. Les pas se sont rapprochés. Ils se sont arrêtés à mon étage et ont repris jusqu’à ma porte. Je me suis tenu immobile, en essayant de retenir ma respiration. Un seul coup dans la porte et cet inconnu saurait que je l’avais juste coincée de l’intérieur. Je suis resté un moment sans faire de bruit, pendant que quelqu’un se tenait en silence devant ma porte. Puis j’ai entendu les bruits de pas redescendre les escaliers. J’ai bondi et j’ai attrapé mon sac en toile, pressée de sortir de ce dangereux dépotoir. Qu’est-ce qui m’avait fait croire que je pourrais survivre dans cette ville ?

Je n’avais aucune idée d’où passer la nuit, à part dans les cinémas qui projetaient des films de kung-fu. Ça me semblait beaucoup plus sûr qu’un immeuble abandonné. J’ai interpellé un Chinois dans la rue et je lui ai demandé où j’étais.

– Mott Street3, a-t-il répondu. Où est-ce que vous allez ?

– Times Square, la 42e rue, ai-je soupiré.

Il m’a indiqué la direction d’un geste du bras.

– Ligne A.

Mais où était donc ce foutu métro ? Comment les gens faisaient-ils pour le trouver dans cette ville ? J’ai continué à demander et à demander encore, jusqu’à ce que quelqu’un m’indique un escalier qui descendait sous terre. J’ai acheté un billet et je suis entrée dans l’univers du métro new-yorkais. Rien dans ma vie ne m’avait préparée à ça.

À Buffalo, j’avais toujours eu mon propre véhicule. Même quand je devais prendre le bus, on était toutes assises dans le même sens, en train de rêver. Dans le métro, on était toutes face à face.

La rame était bondée. Je n’avais jamais eu l’occasion d’observer les gens de cette façon. La plupart des voyageurs avaient l’air de dormir debout, les yeux vitreux. Les autres avaient la tête dans un journal ou dans un livre. Puis j’ai soudain réalisé qu’il y avait au moins quelques personnes qui faisaient exactement la même chose que moi. Elles regardaient les gens. Elles me regardaient moi.

La femme assise en face de moi me dévisageait comme si je venais d’une autre planète. Elle a filé un coup de coude à son copain :

– Tu crois que c’est un garçon ou une fille ?

Il m’a regardé de haut en bas.

– Qu’est-ce que j’en sais ?

J’espérais qu’on arriverait bientôt à la 42e rue.

Il m’a demandé :

– Hé, t’es un mec ou quoi ?

Je l’ai fixé d’un air vide.

– Hé, je t’ai posé une putain de question. T’es sourd ou quoi ?

Je n’ai pas répondu. Il s’est levé et s’est dressé au-dessus de moi en se tenant aux poignées. Il s’est penché près de mon visage. Il sentait la bière.

– Je vais te le demander une dernière fois, connard. Qu’est-ce que t’es, putain ?

Le train s’est arrêté à la 42rue et les portes se sont ouvertes. Il me bloquait le passage.

– Viens, chéri, lui a dit sa copine en le tirant vers elle.

Je me suis levé. On s’est retrouvés face à face. J’ai serré les poings.

– Allez, chéri ! a-t-elle dit pour le calmer. Tu m’as promis que tu ne te battrais pas aujourd’hui.

Ils se sont retournés et sont sortis du train. J’ai décidé de rester dedans.

– Espèce de sale tarlouze, a-t-il lancé.

– Va te faire foutre, lui ai-je répondu en hurlant.

– C’est un mec, a-t-il précisé à sa copine.

Je suis descendue à la station suivante et j’ai longé la 8e avenue pour rejoindre la 42e rue. Si j’arrivais à gagner assez d’argent, je pourrais peut-être retourner à Buffalo. Sur le moment, j’y croyais.

– Tu veux prendre du bon temps, chéri ?

Une femme est descendue du trottoir d’en face et a ouvert son manteau en faux léopard pour me montrer son bustier noir.

– Laisse-moi m’occuper de toi, a-t-elle dit en se mordillant la lèvre et en s’accrochant à mon bras.

Je me suis souvenu de mes premiers pas de bébé butch et de la force que des pros comme elle m’avaient donnée à ce moment-là. À une époque, on était du même côté de la barrière. Mais maintenant, je passais pour un micheton. Je me suis éloignée d’elle, horrifiée.

– Va te faire foutre, m’a-t-elle lancé en crachant sur le trottoir, juste devant moi.

J’ai remarqué une voiture de police, garée en biais au milieu du carrefour. J’ai entendu les sirènes hurler derrière moi.

J’étais près d’un petit groupe de flics. L’un d’entre eux a poussé une drag queen Noire en bas résille contre la voiture de police et lui a menotté les mains dans le dos.

Elle a tourné le visage vers moi. Aide-moi, a-t-elle demandé sans un mot.

Je ne sais pas comment, ont répondu mes yeux.

Deux autres flics rôdaient autour d’une drag queen étalée sur l’asphalte. Des bulles de sang s’échappaient d’une large entaille qu’elle avait au front. L’un d’eux s’est agenouillé à côté d’elle. Sans me quitter des yeux, il s’est approché d’elle pour palper un de ses seins gonflés par les hormones.

– Pouet pouet ! a-t-il rigolé en le pressant.

Je me suis arrêté net, pétrifié, empli de haine. Je ne savais pas comment intervenir, à part en restant là comme témoin. Le flic le plus proche de moi s’est rapproché. Il a amené son visage tout près du mien.

– C’est quoi ton putain de problème ? m’a-t-il demandé.

Il avait mangé de l’ail peu de temps auparavant. Je suis restée immobile, sans rien dire. Il m’a assené un coup dans les côtes avec l’extrémité de sa matraque.

Il m’a demandé :

– T’as envie que je t’embarque ?

L’idée de me faire arrêter toute seule à New York me terrifiait.

– Tu vas me répondre, hein ? Oui ou non ?

J’étais figé. Il a attrapé sa matraque à deux mains et l’a posée à l’horizontale sur ma poitrine.

– Oui ou non, enculé ?

– Non, ai-je répondu dans un souffle.

– Tu veux dire Non, monsieur, m’a-t-il corrigé.

J’ai serré les dents. Il m’a regardée dans les yeux.

– Dégage de là ! a-t-il ordonné.

J’ai dévalé la 46e rue jusqu’à ce que je ne puisse plus entendre le son de leurs rires. J’étais à bout de souffle. Un vent glacial provenait de la rivière.

Une jeune enfant se tenait près d’une voiture, côté conducteur. Elle parlait à l’homme au volant. Si elle n’avait pas eu des talons hauts, elle n’aurait pas été assez grande pour le regarder dans les yeux. Elle portait une veste courte et légère et des bas nylon. Elle devait être transie de froid. Je l’ai vue faire le tour de la voiture et monter du côté passager.

Je n’avais nulle part où m’enfuir. J’ai posé le front contre la brique froide de la façade d’un immeuble. Une douleur physique m’a traversé la poitrine pour monter jusque dans ma gorge. J’ai ouvert la bouche pour crier, mais aucun son n’est sorti.

***

Le matin suivant, j’étais déjà en train d’attendre en face de l’agence d’intérim de la 42e rue à l’ouverture. Un homme en veste de sport à carreaux a relu ma candidature avec attention.

– Réformé pour quelle raison ? m’a-t-il demandé.

– Hein ?

– Le service militaire. Tu t’es fait réformer pour quoi ?

J’ai haussé les épaules. Je n’avais pas rempli cette partie du formulaire.

– J’ai pas fait mon service.

Il s’est enfoncé dans sa chaise.

– Et pourquoi pas ?

Je me suis penchée en avant.

– Monsieur, vous avez un travail pour moi ou pas ?

Il a reposé brutalement son stylo.

– T’as ton permis de conduire ?

J’ai hoché la tête.

– Passe-le, m’a-t-il dit.

– Non. Je ne veux surtout pas conduire dans cette ville de fou.

Il a griffonné quelque chose sur un bout de papier.

– T’sais conduire un monte-charge ?

J’ai fait oui de la tête.

– Usine de machines à coudre, a-t-il annoncé. Cariste.

– Ça paie combien ?

Il a souri.

– Quatre-vingts dollars la semaine. On prend quarante dollars cette semaine et la prochaine.

Je me suis penché en avant avec colère.

– Pourquoi ?

– Parce qu’on t’a trouvé le boulot. Tu le veux ou pas ?

J’ai soufflé, la mâchoire serrée.

– Ouais, je vais le prendre.

Il a tout de suite eu l’air de meilleure humeur.

– C’est bien, voici les indications. Écoute, petit, y’a rien de gratuit dans la vie.

Toute la semaine, j’ai vécu de sandwichs au beurre de cacahuète. Le jour de la paye, je me suis fait plaisir à la cafétéria en face de l’usine.

– Du gigot, ai-je indiqué du doigt.

L’homme derrière le comptoir a hoché la tête et a commencé à le découper.

– Lo mismo4, lui a dit la vieille femme à ma gauche.

Mon ventre a gargouillé. La femme m’a souri d’un air complice. Toutes les deux, on dévorait des yeux la viande en train d’être découpée.

Les tranches de viande continuaient à s’empiler dans mon assiette et l’homme en ajoutait encore. La femme a hoché la tête dans ma direction. J’ai haussé les sourcils. Elle a soupiré.

– Les hommes doivent manger plus, a-t-elle dit.

Après le travail, je suis allée à la quincaillerie m’acheter deux solides loquets et deux verrous. Je suis retournée à l’immeuble abandonné de Mott Street, et je les ai posés de façon à pouvoir verrouiller la porte de l’intérieur et de l’extérieur. Puis, je suis allé acheter du contreplaqué pour recouvrir une partie du plancher manquant, et un matelas gonflable bon marché en guise de lit. Lors de ma première nuit à New York, j’avais failli mourir de peur dans cet immeuble. Mais une semaine plus tard, je sentais que j’allais mourir si je n’avais pas quelques nuits d’intimité.

Il n’y avait pas l’eau courante dans l’immeuble. Mais quand l’un des gars du cinéma m’a vu rincer un t-shirt dans le lavabo des toilettes pour hommes, il m’a dit que Grand Central Station était un bien meilleur endroit pour se décrasser.

La journée, je remplissais des missions d’intérimaire, je faisais la plonge et chargeais des camions. Après le travail, j’attendais la fin de l’heure de pointe, je lavais un t–shirt dans les toilettes des hommes de Grand Central Station et je le ramenais à la maison pour le faire sécher. Au petit matin, je retournais à Grand Central Station pour me laver. À cette heure-là, les toilettes des hommes étaient le territoire des mecs sans abri qui, comme moi, luttaient pour s’accrocher aux derniers lambeaux de dignité qui leur restaient. À deux reprises, j’ai soupçonné qu’un homme sans abri emmitouflé dans plusieurs manteaux était en réalité une femme.

Grâce à une deuxième agence d’interim, j’ai décroché un boulot de veilleur de nuit. Au moins, je pouvais aller aux toilettes en privé. Je devais faire une ronde toutes les heures. En mettant un réveil, je pouvais dormir quarante deux minutes par heure.

Travailler jour et nuit me tuait, mais la perspective de gagner assez d’argent pour louer un vrai appartement me motivait.

Comme il faisait de plus en plus froid, j’ai fini par attraper une toux que pastilles et sirops ne suffisaient pas à calmer. Ma gorge était à vif. J’espérais que ça passerait. Plus tôt dans la semaine, un des gars s’était adressé à moi sur le quai de chargement :

– Rentre chez toi, pour l’amour de dieu !

– J’peux pas me le permettre, lui avais-je répondu.

Je brulais de fièvre. Le trottoir tanguait sous mes pieds. Les bâtiments se courbaient au-dessus de moi et me bouchaient le ciel. Le vent transperçait mes vêtements. J’ai fini par arriver jusqu’à mon appartement en m’appuyant sur la rampe d’escalier fragile et en me reposant à chaque palier.

Mon duvet et mon oreiller me tendaient les bras. Dans la chambre, il faisait sombre. Pour la première fois depuis des semaines, j’avais assez chaud. Trop chaud, en vérité. En m’allongeant pour dormir, j’ai cru voir une créature diabolique aux airs de chauve-souris tourner et voler au-dessus de moi, emplissant la chambre du bourdonnement de ses ailes. Le sommeil m’a sauvée de ma terreur. Quand je me suis réveillé, j’ai vu Theresa assise à côté de moi. Mon oreiller était trempé. Sur mes joues, ses mains étaient fraiches. J’avais presque oublié à quel point son sourire était une bénédiction.

– Theresa, ai-je murmuré. Je t’aime tellement. Tu me manques, bébé. Reprends-moi, s’il te plait.

Elle m’a mis la main sur la bouche, pour me faire taire.

– Jess, tu dois aller à l’hôpital.

J’ai secoué la tête.

– Je ne peux pas. Je suis trop malade pour pouvoir me protéger.

Elle m’a apaisé d’une caresse du bout des doigts.

– C’est le moment, chérie. Tu peux le faire. Je sais que tu en es capable.

– Theresa, j’ai tellement peur.

Elle a hoché la tête en faisant courir ses doigts dans mes cheveux.

– Je sais, Jess, je sais.

J’ai secoué la tête.

– Je ne parle pas juste de l’hôpital. Je ne sais plus comment vivre ma vie. J’ai peur.

Elle a hoché la tête.

– Tu y arrives, Jess. Accroche-toi.

J’ai essayé de me lever sur un coude mais je suis retombé en arrière.

– Je suis si seule, Theresa. Il n’y a aucun endroit où je me sens à ma place. Je ne sais même pas si j’existe encore.

Theresa a essuyé les larmes de mes yeux. J’ai pris sa main dans la mienne.

– S’il te plait, Theresa, reste avec moi. Ne pars pas, s’il te plait. J’ai trop peur.

– Je suis là, bébé, m’a-t-elle rassurée. J’ai toujours été là avec toi.

J’ai dévalé la pente de l’inconscience.

– Mais ton image s’efface peu à peu, ai-je murmuré.

***

Je me suis forcé à marcher face au vent glacial, sans réussir à aller jusqu’à l’hôpital. Mes jambes n’arrivaient plus à me porter et je me sentais trop faible pour subir un examen médical. Theresa avait surestimé ma force – aussi bien physique que mentale.

J’ai toussé si violemment que j’ai eu peur de me fêler les côtes. Au loin, le son d’une sirène semblait se tordre comme un caramel mou. Les lumières de la ville étaient éblouissantes. J’errais dans les rues du Lower East Side5 sans trop savoir comment rentrer à l’appartement.

– Cocaïne ? LSD ? Tu cherches quoi ? m’a murmuré un jeune homme quand je suis passée à côté de lui.

J’ai secoué la tête.

– Je ne sais pas.

Une étincelle a brillé dans ses yeux.

– De quoi t’as besoin ?

J’ai toussé et toussé encore jusqu’à ce que les lumières de la rue tournoient autour de moi.

– Merde, a-t-il dit, t’es malade, hein ?

– C’était juste un mal de gorge mais maintenant j’arrête pas de tousser.

– T’as combien d’argent ? m’a-t-il demandé.

J’ai haussé les épaules.

– T’as vingt dollars ?

J’ai fait oui de la tête.

– Attends ici, m’a-t-il ordonné.

Je suis restée au coin de la rue si longtemps que j’ai fini par oublier pourquoi j’attendais. Il est revenu avec un flacon en verre ambré. Quand j’ai voulu l’attraper, il l’a éloigné. Je lui ai tendu un billet de vingt dollars.

– Prends-en quatre fois par jour. Tu dois tout prendre, t’as compris ? C’est ce que le mec a dit.

J’ai froncé les sourcils.

– C’est quoi ?

Il a haussé les épaules.

– Des médicaments. Je lui ai dit ce que tu m’as dit. T’as dix dollars de plus ?

– Pourquoi ? lui ai-je demandé.

Ça voulait dire oui.

– J’ai quatre cachets de codéine, là. Ça devrait t’faire arrêter de tousser ou t’faire arrêter d’y penser.

J’ai souri et je lui ai tendu dix dollars de plus.

– Merci, lui ai-je lancé.

Et je le pensais.

Il m’a serré la main.

– Tu vas prendre soin de toi maintenant, OK ?

J’ai acheté deux litres de jus de fruits et j’ai retrouvé mon chemin jusqu’à ce lieu abandonné que j’appelais « maison ». Toutes les deux ou trois heures, quand la toux me réveillait, j’avalais une pilule et un comprimé de codéine et je me rendormais. Quand je me suis réveillée le dimanche matin, mon sac de couchage était trempé. Je me suis assise et me suis frotté les yeux. Je me sentais mieux. La maladie était en train de se dissiper et de me laisser tranquille.

Ici, il fallait payer le loyer à la fin de chaque semaine. J’avais vu un hôtel bon marché à côté des agences d’intérim. Je pouvais louer une chambre à la semaine, le temps d’économiser assez d’argent pour pouvoir me payer un appartement décent, une vraie maison. J’ai regardé autour de moi. Je n’arrivais pas à croire que j’avais vécu dans ce taudis tout un mois durant.

***

– C’est combien ? ai-je demandé au gardien.

– Trois-cent-vingt-cinq par mois avec le chauffage et l’eau chaude. Les toilettes sont dans le couloir. Trois-cent-vingt-cinq de caution.

J’ai hoché la tête. Il y avait une petite chambre, une cuisine et un salon en enfilade. Je lui ai donné les billets, il m’a tendu le bail.

– Attendez, ai-je dit alors qu’il se retournait pour partir, il n’y a pas de baignoire ?

– Là.

Il m’a indiqué une grosse bassine recouverte d’une plaque de métal dans un coin de la cuisine. Cette ville était bizarre.

J’ai refermé la porte de l’appartement et je me suis retourné pour regarder autour de moi. Il y avait besoin de repeindre : jaune pour la cuisine, bleu ciel pour la chambre, blanc crème pour le salon. J’avais également besoin de tapis. Et de vaisselle, de couverts, de casseroles et de poêles. Et de produit nettoyant pour l’évier.

J’ai ouvert mon sac en toile et j’y ai cherché un bloc-note et un stylo pour faire une liste. J’y ai trouvé le chaton en porcelaine que Milli m’avait laissé. Je l’ai posé avec précaution sur le manteau de la cheminée, dans le salon. Sur le rebord de la fenêtre de la cuisine, j’ai installé le vase en verre ambré qui venait de l’ancienne maison que nous partagions avec Theresa. J’ai noté dans un coin de ma tête d’acheter des fleurs. J’ai laissé la bague de mariage que Theresa m’avait achetée sur le dessus de la cheminée.

J’ai décidé d’acheter des rideaux jaunes en calicot pour les fenêtres du salon, comme ceux que Betty avait cousus pour le garage que j’avais transformé en studio. J’ai jeté un coup d’œil à la porte, pour m’assurer une nouvelle fois qu’elle était bien fermée.

J’ai forcé l’ouverture de la fenêtre qui menait à la sortie de secours. De là, je pouvais voir l’East River6. Les musiques latinos, émanant des voitures et des fenêtres, se faisaient concurrence dans mes oreilles. Les enfants jouaient dans la rue. Leurs mères leur criaient dessus depuis les fenêtres. Quelle que soit leur langue, leurs avertissements signifiaient tous :Fais attention !

De jeunes bourgeons apparaissaient sur les maigres troncs alignés dans la rue. C’était le printemps. J’ai remarqué des mauvaises herbes toutes droites, presque aussi grosses que de jeunes arbres, qui grandissaient entre les bâtiments et sur les terrains vagues. Elles poussaient à travers les fissures dans le ciment, et grandissaient quasiment sans terre ni lumière. Ce spectacle était étrangement rassurant. Je me suis dit que si elles réussissaient à survivre ici, alors moi aussi je pouvais y arriver.

***

Au supermarché, une femme s’est retournée et m’a dévisagé alors que je me grattais l’entrejambe. Au fil des mois, les démangeaisons et les brulures étaient devenues insupportables. Ça n’allait pas partir tout seul. J’avais une infection vaginale. J’avais sans cesse repoussé à plus tard sans jamais m’en occuper, refusant d’admettre que j’avais besoin de voir un médecin. De toutes les parties du corps, pourquoi fallait-il que l’infection se loge précisément à cet endroit-là ? Pourquoi est-ce que ça ne pouvait pas être une infection à l’oreille ?

Sur la porte de mon frigo, il y avait ce prospectus que j’avais décollé d’un lampadaire, avec les coordonnées d’un centre de soins médicaux pour femmes dans mon quartier. Le mercredi soir, j’ai pris mon courage à deux mains et j’y suis allé.

– C’est une clinique pour femmes, a dit la réceptionniste en souriant.

J’ai fait oui de la tête.

– Je sais. J’ai une infection vaginale, ai-je murmuré.

– Une quoi ? a-t-elle demandé.

J’ai pris une profonde inspiration et j’ai parlé d’une voix plus forte.

– Une infection vaginale.

Le calme est tombé sur la salle d’attente bondée. Le silence me sanctionnait. La réceptionniste m’a examinée de la tête aux pieds.

– Vous plaisantez ?

J’ai secoué la tête.

– J’ai une infection vaginale. Je suis venue chercher de l’aide.

La réceptionniste a hoché la tête.

– Asseyez-vous, monsieur.

J’hésitais à m’en aller, mais les démangeaisons et les brulures empiraient de jour en jour. J’ai observé la réceptionniste accueillir la femme arrivée après moi.

– Sortez juste votre dossier et asseyez-vous, a-t-elle dit. Le médecin va bientôt arriver. Vous pouvez vous servir une infusion.

Dans la salle d’attente, tout le monde me dévisageait. J’ai regardé le panneau d’affichage : danses et rituels pour femmes, thérapeutes, masseuses et comptables. De nouveaux symboles : une hache à double tranchant7, un cercle avec une croix vers le bas8. De nouveaux noms : GoodwomynSilverwomyn9.

Je pouvais les entendre parler de moi à voix haute.

– Il est fou.

– Ben quitte à être fous, qu’ils restent dans leurs propres espaces !

Je me suis assise sur une chaise libre. J’ai remarqué un livre sur l’étagère à côté de moi, intitulé Notre corps, nous-mêmes10. J’ai noté dans un coin de ma tête d’aller l’acheter dans une librairie.

Une ombre m’est tombée dessus : une femme avec un porte-bloc. Sur son badge était écrit « Roz ». Une fois dans la salle d’examen, Roz a jeté son porte-bloc sur le bureau et a secoué la tête en pointant une chaise.

– Alors, qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

Je butais sur chaque mot. J’ai essayé de tout lui dire : qui j’étais, d’où je venais.

Roz s’est rassise dans sa chaise et a fait oui de la tête comme si elle comprenait vraiment. Puis elle a dit :

– Je ne sais pas quel est votre problème, mais ici, c’est une clinique pour les femmes qui sont malades. En ce moment même, vous êtes en train de gâcher les ressources prévues pour elles.

– Quoi ?

– Vous pensez peut-être que vous êtes une femme, a continué Roz, mais ça ne veut pas dire que vous en êtes une.

J’ai explosé de colère :

– Allez vous faire foutre, ai-je crié.

Elle s’est inclinée en arrière dans sa chaise avec un petit sourire narquois.

– C’est bien un truc de mec de dire ça.

J’ai senti que mon visage devenait rouge de colère.

– Allez toutes vous faire foutre !

Je me suis levé pour partir.

Une médecin m’a bloqué le passage.

– Qu’est-ce qui se passe, ici ? a-t-elle demandé.

Roz a dû faire un geste dans mon dos. La médecin a hoché la tête.

– Venez avec moi, a-t-elle dit.

Je l’ai suivie dans le hall.

– Qu’est-ce qui se passe ? m’a-t-elle demandé.

– J’ai une infection vaginale, ai-je soupiré.

Elle a scruté mon visage.

– Est-ce que vous avez pris des antibiotiques récemment ?

Je me suis sentie soulagée.

– Peut-être. J’ai pris quelque chose il y a quelques mois pour soigner une mauvaise toux.

Elle a hoché la tête.

– Depuis combien de temps avez-vous cette infection vaginale ?

J’ai haussé les épaules.

– Depuis deux mois.

Elle a écarquillé les yeux.

– Vous avez ça depuis deux mois et vous n’avez rien fait ?

– Hé ben, je pensais que ça passerait.

Elle m’a fait un petit sourire.

– On va regarder ça. Venez avec moi.

Je me suis raidi de peur. Il s’était déjà passé trop de choses depuis mon arrivée. Je ne pouvais pas la laisser me toucher à cet endroit.

– Je ne peux pas, lui ai-je dit. S’il vous plait. Ça a été difficile de faire ça. Je ne peux vraiment pas.

Elle a observé sur mon visage les émotions que je ne pouvais dissimuler.

– Voici une prescription pour du Monistat11.

Elle a griffonné sur son bloc d’ordonnances.

– Ça devrait arrêter les sensations de démangeaison et de brulure. La prochaine fois que vous prenez des antibiotiques, mangez un yaourt par jour.

Je me suis demandé si elle se moquait de moi, avec cette histoire de yaourt.

– Vous me croyez, n’est ce pas ? lui ai-je demandé.

Elle a haussé les épaules.

– Vous êtes peut-être un homme. Mais si vous êtes une femme, je ne veux pas vous virer d’ici. Ça ne me coute rien de faire une ordonnance. À quand remonte votre dernier frottis ?

Je me suis figée. Elle a insisté :

– Dans les trois dernières années ?

J’ai baissé les yeux mais elle ne voulait pas laisser tomber.

– Cinq, six ans ?

J’ai secoué la tête.

– Je ne sais pas ce que c’est, ai-je admis.

Quand j’ai levé la tête, elle avait les larmes aux yeux.

– Maintenant, je vous crois, a-t-elle dit.

– Pourquoi ? lui ai-je demandé. Il y a plein d’hommes qui ne connaissent pas ce truc non plus, non ?

Elle a hoché la tête.

– Oui, mais ils n’en ont pas honte. Quel est le nom de votre médecin traitant ?

– Je n’en ai pas.

Elle a continué à regarder mon visage d’une façon qui me troublait.

– J’aimerais que vous reveniez pour un examen et un frottis.

– Oui, bien sûr, ai-je menti.

Je doutais de réussir à rassembler assez d’énergie émotionnelle pour supporter une seconde fois la scène de la salle d’attente, à moins d’être vraiment en mauvais état. Et à côté de ça, l’idée qu’une médecin m’écarte les jambes et m’examine me glaçait le sang.

– Merci de m’avoir écouté, lui ai-je dit. Presque plus personne ne m’entend.

Elle a serré mon bras.

– Vous pouvez prendre un rendez-vous au secrétariat en sortant. Essayez de vous en occuper rapidement.

Je pouvais encore sentir sa main sur mon bras après qu’elle soit partie. Soudain, j’ai réalisé que je ne connaissais pas son nom. Je pourrais avoir besoin de revenir un jour. Je suis allée vers le hall pour la chercher. Roz est sortie du cabinet de consultation et m’a bloqué le passage.

– Quel est son nom ? J’ai oublié de lui demander.

La voix de Roz était glaciale.

– Vous avez eu ce que vous vouliez, partez maintenant.

– Vous vous trompez, Roz, l’ai-je corrigée. J’ai eu ce dont j’avais besoin. Vous n’avez aucune idée de tout ce que je voudrais.

***

Chaque fois que je touchais ma paye, j’en utilisais une partie pour l’appartement. J’ai passé un weekend entier à reboucher les fissures des murs et du plafond. J’ai repeint chaque pièce, l’une après l’autre. Les grands coups de pinceau aidaient mon esprit à s’évader.

Un weekend, ma motivation a battu de nouveaux records. J’ai sablé tous les planchers, puis j’ai recouvert l’appartement de polyuréthane12, du sol au plafond, jusqu’à devoir sortir de là. Cette nuit-là, j’ai encore dormi au cinéma de la 42e rue, une dernière fois !

Le sol brillait. Ça ajoutait une nouvelle dimension sous les pieds, comme si le plafond avait été surélevé ou que l’appartement était plus grand.

J’ai trouvé un tapis noir du Guatemala au marché aux puces. Il y avait des petites paillettes blanches dessus. Je l’ai déroulé dans mon salon et je me suis reculée pour le regarder. Ça m’a rappelé le ciel nocturne rempli d’étoiles.

Petit à petit, j’ai acheté du mobilier : un canapé solide et un fauteuil, une table de cuisine en acajou et des chaises. À l’armée du salut, j’ai trouvé un lit dont la tête et les pieds arrondis avaient été sculptés dans du cerisier. J’ai craqué pour des draps chez Macy’s13.

Alors que ma maison commençait à ressembler à quelque chose, j’ai tout à coup eu envie de choses qui feraient du bien à mon corps. J’ai jeté mes vieux jeans et j’ai acheté de nouveaux chinos14, des sous-vêtements, des chemises et deux paires de tennis, pour ne pas être obligée de battre le pavé dans la même paire tous les jours.

J’ai acheté des serviettes douces et épaisses et des sels de bain qui me plaisaient.

Puis un jour, j’ai regardé mon appartement et j’ai réalisé que j’en avais fait un foyer.

**********************************************************************

1. Gare Centrale de New York.

2.  Village Voice : journal hebdomadaire de New York fondé en 1955.

3. Mott Street se trouve à Manhattan et traverse Chinatown et Little Italy. Jess se trouve à environ cinq kilomètres de Times Square.

4. « La même chose », en espagnol.

5. Lower East Side, quartier de Manhattan.

6. L’East River est un détroit situé dans la ville de New York.

7. La hache à double tranchant, également appelée labrys, est un symbole associé au culte d’une déesse, telle Artémise, Gaïa, Rhéa, etc., et aux Amazones. Il est utilisé dans certaines communautés lesbiennes et féministes pour représenter le pouvoir du féminin, de la « nature féminine » et des femmes.

8. Le cercle avec la croix vers le bas est un autre symbole de féminité, associé à Vénus et à l’amour. Il est souvent utilisé pour représenter la femme, et opposé au symbole de l’homme (un cercle avec une flèche vers le haut) associé à Mars et à la guerre. Avec un poing serré dans son cercle, il est l’emblème de nombreux groupes et mouvements féministes.

9.  Goodwomyn et Silverwomyn sont des termes issus de certains mouvements de femmes et lesbiennes des années 1970. Ils sont composés des adjectifs good (bon) et silver (d’argent), et du nom womyn, ou women (femmes). Nous n’avons pas trouvé d’autres occurrences de ces termes dans les outils de recherche à notre disposition. Nous proposons donc des pistes de traduction. Goodwomyn pourrait désigner des « femmes accomplies », proches de la nature, de la maternité et d’une féminité dite naturelle. Silverwomyn pourrait renvoyer aux « femmes chasseresses et libres », par la figure de Diane, déesse de la chasse, associée à la lune d’argent (silvery moon).

10. Our Bodies Ourselves est un ouvrage féministe publié en 1971 par le Collectif de Boston pour la Santé des Femmes, à partir de leur expérience de groupes de parole et d’auto-examen. Il propose une vision critique de la médecine et encourage les femmes à se réapproprier des savoirs, notamment en matière de gynécologie, de contraception et d’avortement.

11. Monistat est un antifongique utilisé pour traiter les mycoses vaginales, sous forme de crème ou d’ovules.

12. Les polyuréthanes sont largement utilisés dans les enduits, laques, peintures et vernis que cela soit dans le bâtiment, l’ameublement, la construction automobile ou la protection du bois.

13. Macy’s est une chaine de magasins états-unienne basée à New York, qui vend des vêtements et autres accessoires de mode.

14. Un chino est un pantalon en toile de coton, à l’origine de couleur claire, porté par les troupes coloniales britanniques en Inde puis pendant la Seconde Guerre mondiale par l’armée états-unienne. Le vêtement a depuis perdu sa connotation militaire.

**********************************************************************

< Chapitre précédent

Chapitre suivant >

Chapitre 19

© Leslie Feinberg, 2014 & © Hystériques & AssociéEs, 2019.
Cette traduction est disponible à prix coûtant en format papier ou gratuitement sur internet.
Son téléchargement à titre privé ou sa diffusion gratuite sont encouragées, sous réserve de citer la source,
mais aucune réutilisation/diffusion commerciale n’est autorisée !

19

On aurait dit un samedi matin comme un autre. Chaque jour était identique au précédent. Les heures s’écoulaient si lentement que je n’avais pas vu les mois se transformer en années.

En me préparant un café, j’ai regardé un geai bleu et un étourneau se battre pour des miettes dans la mangeoire. Ni l’un ni l’autre ne remarquaient le chat au pelage semblable à de la confiture d’orange, tapi en dessous d’eux, prêt à bondir.

J’ai pris mon temps sous la douche. J’essayais de décoller la crasse de l’isolement avec de l’eau chaude et savonneuse. La solitude était devenue un environnement. Elle était l’air que je respirais, la dimension spatiale dans laquelle j’étais enfermée. J’étais sur un bateau, sur une mer mortellement calme, attendant un courant d’air pour gonfler mes voiles.

C’est pourquoi je n’aurais jamais imaginé que ma vie changerait de manière aussi spectaculaire, une fois de plus, ce jour-là. Ça s’est fait très simplement, vraiment. J’ai aspiré un millilitre d’hormones dans une seringue, je l’ai brandie au-dessus de ma cuisse nue, et je me suis arrêtée. Mon bras semblait retenu par une main invisible. J’avais beau essayer, je n’arrivais pas à planter cette seringue dans mon quadriceps, comme je l’avais fait des centaines de fois auparavant.

Je me suis levé et j’ai regardé dans le miroir de la salle de bain. L’intensité de la tristesse que j’ai vue dans mes yeux m’a effrayée. J’ai étalé de la mousse sur ma barbe naissante du matin, je l’ai raclée proprement avec un rasoir et je me suis aspergé le visage d’eau froide. Mes joues avaient encore un aspect rugueux. J’avais beau aimer ma barbe comme une partie intégrante de moi-même, je me sentais emprisonnée derrière elle. Ce que j’ai vu dans le miroir n’était pas un homme, mais je n’arrivais pas à y retrouver la il-elle. Mon visage ne reflétait plus les contrastes de mon genre. Je voyais mon passing, mon image masculine, mais même moi je ne parvenais plus à voir l’être plus complexe qui se cachait sous ma surface.

J’ai regardé loin en arrière et je me suis souvenu de l’enfant qui ne pouvait pas être cataloguée par Sears. Je l’ai vue, face à son propre miroir, dans le costume de son père, me demander si j’étais la personne qu’elle allait devenir en grandissant. Oui, je lui ai répondu. Et je me suis dit qu’elle était vraiment courageuse d’avoir commencé ce voyage, d’avoir résisté aux jugements écrasants.

Mais qui étais-je maintenant, femme ou homme ? J’avais lutté avec ardeur pendant longtemps pour être incluse comme femme parmi les femmes, mais je m’étais toujours sentie exclue à cause de mes différences. J’avais compté sur mon passing pour me cacher. Mais plus que ça, j’avais espéré qu’il me permettrait d’exprimer cette part de moi-même qui n’avait pas l’air d’être une femme. Cependant, je n’avais pas réussi à explorer le fait d’être une il-elle. J’étais simplement devenu un il, un homme sans passé.

Qui étais-je maintenant ? Une femme ou un homme ? Je ne pourrais jamais répondre à cette question. Pas tant que ces réponses seraient les seules possibles. Pas tant que cette question serait posée.

J’ai songé à cette longue route que j’avais parcourue. Tout du long, c’est à travers mes propres yeux que j’avais regardé le monde. Et tout du long, au fond de moi, je me sentais moi-même. Que se passerait-il si le vrai moi pouvait faire surface, changé par ce voyage ? Qui serais-je ? Tout à coup, j’avais besoin de savoir. Que vaudrait ma vie si je m’arrêtais juste avant de le découvrir ? La peur et l’excitation me prenaient à la gorge. Où est-ce que j’allais, maintenant ? Qui étais-je en train de devenir ? J’étais incapable de répondre à ces questions, mais le simple fait de me les poser annonçait un changement tumultueux, bouillonnant juste sous la surface de ma conscience.

J’ai fouillé mon appartement pour trouver une cigarette, mais quand j’ai attrapé le paquet, j’ai regardé ma main l’écraser.

Cette nuit-là, j’ai rêvé que je me débattais dans une eau trouble et profonde. Mes bras et mes jambes s’agitaient dans tous les sens, se heurtant à la résistance de cette mélasse. J’avais mal aux poumons à force de retenir ma respiration. J’avais désespérément besoin d’air. J’ai commencé à nager lentement vers la surface. La pression sur mon corps s’est relâchée. J’ai senti un velours liquide glisser sur mes mains alors qu’elles fendaient l’eau. Je pouvais voir le ciel, des facettes de lumière miroitant au-dessus de moi. Mes poumons étaient sur le point d’exploser. J’ai brisé la surface de l’eau. J’ai senti le soleil et un courant d’air sur mon visage, chaud et frais à la fois. J’ai entendu le son de mon propre rire.

***

Je crois que j’étais vraiment convaincu qu’une fois l’effet des hormones dissipé, je découvrirais que j’avais bouclé la boucle, et que j’étais rentré chez moi, dans mon propre passé. Mais le voyage n’était pas encore terminé. Je m’en suis rendu compte le jour où j’ai vu Theresa faire ses courses au K-Mart.

Quand je l’ai reconnue, j’ai arrêté de respirer. Elle avait à peine changé. Est-ce qu’elle aurait dit la même chose de moi ? Je me suis caché derrière le rayon des sous-vêtements masculins et je l’ai regardée. Qu’est-ce qu’elle ferait, si je l’appelais ? Je voulais qu’elle me prenne dans ses bras et me ramène à la maison. Après tout, elle m’avait quitté parce que je commençais les hormones, et maintenant, j’avais arrêté. Pourrait-elle m’aimer à nouveau ?

J’ai vu quelqu’une passer son bras autour de Theresa. J’ai tourné dans l’allée centrale pour mieux voir cette femme. C’était la même soft butch1 qui m’avait ouvert la porte chez Theresa presque dix ans plus tôt – la même amante. Qu’est-ce que Theresa pouvait bien trouver à cette butch du samedi soir ? C’était tellement plus difficile d’être dans ma peau. J’avais besoin de l’amour de Theresa bien plus qu’elle. Je détestais l’admettre mais elle devait avoir quelque chose de spécial pour que Theresa soit amoureuse d’elle.

J’ai entendu le rire de Theresa, chaleureux et apaisé. Son visage s’est plissé d’affection. C’est là que j’ai su que je n’étais pas en train de rentrer à la maison, que je n’étais pas en train de faire le trajet dans l’autre sens. J’avançais à toute vitesse vers une destination qui m’était invisible. Et si je devais à nouveau un jour me retrouver dans les bras de Theresa, ce serait dans un futur lointain, pas maintenant.

Je suis sortie du magasin avant qu’elles me voient. J’ai pris ma moto et je suis rentré en vitesse chez moi, juste avant de me mettre à pleurer. Je suis resté allongé sur mon lit pendant des heures, jusqu’à ce que cette après-midi pesante se transforme en soirée. Derrière la fenêtre de ma chambre, des feuilles de chêne bruissaient dans le vent et les lampadaires projetaient leurs ombres sur mes murs. Le chant des cigales s’est élevé puis est retombé.

Theresa m’avait demandé de lui envoyer une lettre un jour. Je voulais l’écrire maintenant. Je voulais vraiment déposer sur le pas de sa porte une liasse de phrases enveloppées comme un cadeau. Des mots qui pourraient éclairer le ciel de la nuit, des mots qui pourraient apaiser et guérir. Mais les mots n’étaient pas encore prêts à sortir.

Durant cette longue nuit, j’ai réalisé que si l’amour avait suffi, je n’aurais sans doute jamais perdu Theresa. Mais je l’avais bel et bien perdue. Je voyais bien qu’on était arrivées à la croisée des chemins. C’était la vérité. Mais ce n’était pas toute la vérité. Je savais aussi que j’avais perdu Theresa petit à petit au cours de notre relation, bien avant qu’on ne se sépare. J’avais été au centre de son monde, et elle était devenue mon monde tout entier. Quand mon univers s’était rétréci, j’avais eu besoin qu’elle soit tout pour moi, et en retour j’aspirais à être tout ce dont elle avait besoin. Nous ne pouvions ni l’une ni l’autre satisfaire de telles attentes.

Et pourtant, comment aurait-il pu en être autrement ? Aurais-je pu, à la fin de la journée, ne pas m’effondrer à genoux en lui demandant d’être mon sanctuaire ? En m’aimant comme elle m’aimait, comment aurait-elle pu refuser ? Les seuls moments où je me sentais acceptée et protégée, c’était quand elle prenait ma tête sur ses genoux et me caressait le visage. De son côté, elle m’avait demandé de mille manières d’admettre mes propres besoins. Je ne sais pas où, à part auprès d’elle, j’aurais pu chercher de la sécurité dans ce monde plein de dangers. Et je ne crois pas que son amour pour moi aurait survécu si j’étais restée barricadée dans ma forteresse. Peut-être que le problème avait été de commencer à croire que son amour pouvait être un rempart, de commencer à le vouloir, à le réclamer. Elle avait peut-être cru qu’en essayant juste un peu plus, elle réussirait à me protéger. Est-ce qu’essuyer le sang sur mon visage tournait en ridicule sa force et sa puissance ? Les choses seraient-elles différentes si on se retrouvait à nouveau dans les bras l’une de l’autre ?

Un jour, je lui dirais ces petites choses que je commençais à comprendre. Mais pour le moment, je pouvais seulement lui écrire sept lignes – un court poème sorti du cœur serré d’une il-elle :

Particulièrement dans la nuit froide,

Quand les branches feuillues dessinent des motifs sur les murs,

Quand la conscience disparait doucement,

Et laisse place au sommeil qui clapote contre mes rivages,

Dans ce long instant sans contrôle

Les braises du souvenir rougeoient doucement

Et apportent à l’obscurité une teinte différente.

Il ne s’est rien passé quand j’ai arrêté de prendre des hormones. Pendant des mois, je me levais tous les matins et je filais directement vers le miroir, haletant d’impatience. Rien ne changeait. C’était un peu décevant. Il a fallu des heures d’électrolyse2 pour sentir de nouveau la douceur de mes joues. Un matin, je me suis levée et j’ai trouvé du sang de règles dans mon slip. Je l’ai jeté. Je voulais éviter de prendre le risque que quelqu’un de la blanchisserie se rende compte de la contradiction apparente. Mais le vrai chamboulement avait lieu en moi. Il fallait que je sois honnête avec moi-même. C’était aussi impératif que de respirer. Quand je me suis assis seul et que je me suis demandé ce que je voulais vraiment, la réponse était du changement.

Je ne regrettais pas ma décision de prendre des hormones. Je n’aurais pas survécu longtemps sans passing. Et la chirurgie avait été un cadeau à moi-même, comme un retour dans mon propre corps. Mais je ne voulais pas me contenter d’un semblant d’existence, tel un étranger qui éviterait à tout prix de s’engager. Je voulais découvrir qui j’étais, me définir moi-même. Peu importait qui j’étais, je voulais m’y confronter, je voulais me vivre à nouveau. Je voulais être capable de raconter ma vie et de décrire le monde tel que je le voyais.

En même temps, j’avais tellement peur de me montrer au grand jour et de faire face au monde une fois de plus. Je me suis demandé pourquoi il avait fallu que je choisisse les premières années de l’administration Reagan et l’essor de la Moral Majority3 pour réclamer le droit d’être moi-même. Est-ce qu’ils allaient armer des villageois de torches et de pieux pour me traquer à travers champs ? Est-ce que j’allais me retrouver seule, menottée dans une cellule, sans personne vers qui me tourner si je survivais au cauchemar ? Mais là, j’ai dû admettre que peu importait qui était à la Maison Blanche, ça avait toujours été difficile d’être moi. Entre le marteau et l’enclume, quelque chose me disait que cette vie n’allait pas devenir plus facile. J’avais pourtant déjà traversé beaucoup de choses et je n’avais pas vraiment l’impression que ça pouvait empirer.

Une fois de plus, je ne voyais pas la route qui s’ouvrait devant moi. J’étais encore en train de tracer ma propre trajectoire à travers des eaux inexplorées, en me fiant à des constellations mouvantes. Si seulement il y avait eu quelqu’un quelque part à qui j’aurais pu demander : Qu’est-ce que je dois faire ? Mais une telle personne n’existait pas dans mon monde. Quand il s’agissait de vivre ma vie, j’étais le seul expert, la seule personne vers qui me tourner pour avoir des réponses.

***

J’ai su que j’étais en train de changer quand les gens ont recommencé à me fixer d’un air ébahi. Ça avait pris un an. Mes hanches tendaient les coutures de mes pantalons d’homme. Ma barbe est devenue plus éparse et fine grâce à l’électrolyse. Mon visage s’est adouci. Cependant, les hormones avaient rendu ma voix grave, et elle l’était restée. Et mon torse était encore plat. Mon corps mélangeait des caractéristiques des deux genres, et je n’étais pas la seule à le remarquer.

J’ai dû de nouveau me frayer un chemin parmi des inconnus au regard inquisiteur, hostile, intrigué. Femme ou homme : ils sont indignés que je sème le trouble en eux. La sanction va tomber. À leurs yeux, je ne peux exister qu’en tant qu’« autre » ; c’est la seule possibilité. Je suis différent. Je serai toujours différente. Jamais je ne serai capable de me blottir dans la simplicité de la conformité.

« C’était quoi, ça, bordel !?! » L’homme derrière le comptoir a interpellé un client pendant que je m’en allais. Le pronom a fait écho dans mes oreilles. J’étais de nouveau un ça.

Avant, je subissais la répression des inconnus parce que j’étais une femme qui transgressait une frontière interdite. Maintenant, ils étaient incapables de déterminer mon sexe, et c’était inimaginable et terrifiant pour eux. Femmes comme hommes, la terre s’écroulait sous leurs pieds quand je passais à côté d’eux. « C’était quoi, ça, bordel !?! » J’avais oublié à quel point c’était dur à encaisser. Mais je savais que je commençais une nouvelle phase de ma vie. J’étais dévorée par la peur et l’excitation.

Peu de choses me retenaient à Buffalo. Pourtant, j’avais encore peur de partir. J’avais voulu croire que quel que soit le foyer que je cherchais, je le trouverais ici. Mais il était temps d’accepter l’idée qu’il m’attendait peut-être ailleurs. Ou peut-être que j’avais besoin de voyager pour le trouver à l’intérieur de moi-même. Dans tous les cas, il y avait du travail à New York. Le répartiteur de l’agence d’intérim m’avait dit que je pourrais en trouver à Manhattan. Et il disait que les cinémas de Times Square, ouverts 24h/24, étaient les hôtels les moins chers de la ville. Quand je me disais que je n’avais pas assez d’argent pour bouger, je craignais en fait au fond de moi que New York ne me mâche et ne me recrache.

Ce n’était pourtant pas juste l’espoir d’un boulot stable qui m’attirait là-bas. C’était aussi en partie l’anonymat. Quelque part, ça me semblait plus facile d’être une inconnue dans une ville remplie d’inconnus. Et j’avais l’espoir de trouver là-bas d’autres personnes comme moi. Seule la peur me maintenait à Buffalo.

Un matin, j’ai descendu les marches et j’ai trouvé une flaque d’huile là où j’avais garé ma Harley. Je n’arrivais pas à croire qu’on me l’avait volée. Pendant une heure, j’ai fait le tour du pâté de maison, essayant de me convaincre que j’avais juste oublié où je l’avais laissée. Quand j’ai fini par m’asseoir sur le trottoir et par admettre que ma moto avait disparu, j’ai su qu’il était temps de quitter Buffalo.

***

Quand le train Amtrak4 a quitté la gare de Buffalo, j’ai eu la sensation d’avoir laissé derrière moi ma propre personne. Je ne savais pas ce qui m’attendait au loin, mais le train fonçait vers cette destination à travers l’obscurité.

Le ciel d’hiver était aussi bleu qu’un rêve d’enfance, et les nuages dessinaient des formes qui n’attendaient que d’être nommées. De nouveaux paysages défilaient devant ma fenêtre. La terre s’est dévoilée : boisée, morne et brute. Une longue route se dessinait devant moi.

– Il y a quelqu’un ici ? m’a demandé une femme.

J’ai fait non de la tête. Elle a mis ses bagages dans le filet au-dessus. Une petite fille cachée entre ses jambes m’a jeté un regard.

– Je suis Joan et voici ma fille Amy.

Amy m’a fixé. J’ai hoché la tête et j’ai souri.

– Je suis Jess.

J’ai tourné la tête et j’ai regardé par la fenêtre. Je voulais qu’on me laisse tranquille pour réfléchir et méditer.

Amy s’est pelotonnée sur les genoux de sa mère.

– Raconte-moi une histoire.

Joan a souri et a appuyé sa tête contre le fauteuil.

– Il était une fois…

Elle a bâti l’histoire d’une petite fille qui voyageait à travers le monde à la recherche d’un sorcier qui lui dirait ce qu’elle était censée faire de sa vie. Mais sur le chemin, la fille s’est retrouvée face à un dragon cracheur de feu qui lui bloquait la route. Elle avait très peur du dragon. « Qu’est-ce que je dois faire ? » a-t-elle crié. Soudain, elle a remarqué un gros bloc de roche en contre-haut, qui tenait en équilibre sur le bord de la falaise. Si elle arrivait à pousser le rocher, il tomberait et tuerait le dragon. Mais comment pouvait-elle monter là-haut ? La petite fille a appelé un aigle. « Frère Aigle, aide-moi à tuer le dragon, s’il te plait ! » Et l’aigle est descendu en piqué pour emmener la fille au-dessus de la falaise. Le dragon a vu le bloc de roche tomber, mais trop tard. Quand le rocher l’a écrasé, le dragon a disparu dans un nuage de fumée. La fille était très contente, mais elle avait peur que toute cette pagaille ne l’ait retardée dans son voyage. Elle craignait de ne jamais trouver le sorcier après ça. Ce soir-là, elle s’est arrêtée pour camper sous un saule pleureur au bord d’une rivière. Elle a commencé un petit feu pour faire cuire ses hot-dogs et elle est retournée chercher plus de bois dans la forêt. En revenant, elle a trouvé le sorcier assis près du feu, en train de griller des marshmallows. Elle savait que c’était le sorcier parce qu’il portait un chapeau haut et pointu avec des étoiles et des lunes dessus. Elle s’est assise et elle lui a demandé : « Monsieur le sorcier, s’il vous plait, dites-moi ce que je dois faire de ma vie. » Le sorcier a souri et lui a répondu : « Ton destin est de tuer un dragon. »

Amy a souri à sa mère et s’est recroquevillée contre sa poitrine.

– Maman, c’est une fille ou un monsieur ? a-t-elle demandé, en levant les yeux vers Joan.

Cette dernière m’a lancé un regard d’excuses et s’est tournée vers Amy :

– C’est Jess.

Quand je me suis levée et que je suis passée devant elles, j’ai demandé à Joan :

– Je vais au wagon restaurant, vous voulez quelque chose ?

Elle a secoué la tête.

J’ai acheté une bouteille de soda et un jeu de cartes, et je me suis assise dans le wagon restaurant pour jouer au solitaire. Quand je suis revenu à ma place, Joan et Amy étaient parties. Elles avaient dû descendre à Rochester. J’ai savouré ma solitude.

Le monde s’est précipité devant ma fenêtre : traces de vermillon, de magenta, de terre de sienne. Des bouleaux argentés et des plaques de neige. Des feuilles ocres et craquantes encore collées aux branches. Des vagues dorées d’élégantes herbes régnant sur les marais. Des canards marron nageant et plongeant dans des étangs calmes. Le ciel rempli de corbeaux, de faucons et de petits vautours. Des maisons battues par les vents, alignées sur des collines entre des conifères. Des champs en jachère et des silos brillants.

Des communes endormies tournaient leurs dos élimés aux voies de chemin de fer. Des grand-rues de la taille d’un pâté de maison : magasins bon marché, quincailleries, pièces automobiles, gazole, cuisine maison. Des maisons aux couleurs pastels, citron vert, citron jaune et pêche. Des vérandas qui s’affaissaient. Des pickups et des balançoires qui rouillaient dans les jardins. Des trailer parks5– les rêves de mobilité d’hier déshabillés de leurs roues. Des usines abandonnées, aussi familières que le soupir d’une amante. Des rubans de routes, de viaducs et de sentiers nouaient toutes nos vies ensemble comme un paquet cadeau.

J’ai commencé à ressentir le plaisir d’être en apesanteur, entre ici et là.

Mais quelques heures plus tard, la terre a commencé à disparaitre sous le poids de kilomètres et de kilomètres d’usines et de tours d’immeubles. On approchait de New York. Les bâtiments surgissaient, de plus en plus larges, jusqu’à boucher le ciel. Je me suis enfoncé de plus en plus profondément dans une forêt d’immeubles. Certains étaient habités, d’autres abandonnés. Les différences étaient minces : soit des planches soit des tissus fixés à la va-vite sur les fenêtres. Du linge suspendu aux escaliers de secours claquait au vent. Chaque centimètre de mur semblait recouvert de noms peints à la bombe.

Je pouvais sentir le gout de la pauvreté – une poussière familière entre mes dents.

« C’est Harlem », a dit un homme à son compagnon de route. Harlem ! L’excitation m’a coupé le souffle.

**********************************************************************

1. Les soft butchs sont considérées moins masculines que les stone butchs ou bulldaggers. Une soft butch adopte certains codes de masculinité (vêtements ou coupe de cheveux par exemple), en même temps que certains codes de féminité (attitude, langage corporel), et peut être perçue comme androgyne.

2. L’épilation électrique par électrolyse est la plus ancienne méthode d’épilation définitive, aujourd’hui supplantée par l’épilation au laser ou à la lumière pulsée.

3. Fondée en 1979, la Moral Majority est une organisation de la droite chrétienne qui défend des politiques conservatrices, telles que l’interdiction de l’avortement. Elle a pour principe d’appliquer le christianisme et ses valeurs à la vie politique, invitant les bon·ne·s chrétien·ne·s à lutter contre le démon. La Moral Majority a soutenu l’élection de Ronald Reagan en 1980, président républicain, presbytérien, anti-communiste notoire et promoteur d’un ultra-libéralisme.

4. Amtrak : entreprise ferroviaire publique états-unienne, qui gère un réseau principalement implanté dans l’Est.

5. Les trailer parks sont des parcs de maisons mobiles (caravane, mobile home, etc.), établis sur des terrains occupés de manière permanente ou semi-permanente. C’est une alternative à la construction développée en Amérique du Nord, qui permet de réduire les couts et de déplacer sa maison en cas de déménagement.

**********************************************************************

< Chapitre précédent

Chapitre suivant >