Chapitre 8

© Leslie Feinberg, 2014 & © Hystériques & AssociéEs, 2019.
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8

– T’as passé le 5e échelon ?

Les butchs ont poussé des hourras dans la cafétéria de l’usine.

– Bravo ! Bien joué !

Elles sont toutes venues me taper dans le dos et me serrer la main. J’étais euphorique.

Butch Jan a passé son bras autour de moi.

– Bien joué, gamine.

J’ai rougi.

– Comment t’as fait ? a voulu savoir Frankie.

En fait, je ne savais pas pourquoi j’avais été prise pour ce boulot. Peut-être pour la même raison qui faisait que plein de boulots à l’usine s’ouvraient à nous : un peu partout, tous les jeunes gars étaient appelés par l’armée.

Je bossais dans cette usine de reliure depuis six mois. C’était une grosse usine. Grant et moi, on avait toutes les deux trouvé ce boulot à peu près au même moment. Deux mois plus tard, quand le service de documentation pédagogique a ouvert, il y a eu sept butchs de plus parmi les nouvelles embauches. On était neuf. Il y avait presque toute l’équipe avec laquelle j’avais joué au softball1 l’été d’avant. Être neuf, c’était le paradis.

Puisque je travaillais dans cette usine depuis un bout de temps, je connaissais les ficelles et j’étais déjà dans le syndicat. Donc, des fois, les autres butchs venaient me demander conseil à propos de problèmes dans leur secteur, ou à propos du syndicat. Cette inversion des rôles me plaisait.

Je travaillais avec Jan au secteur du rognage et du pliage. Des machines géantes pliaient des énormes tas de papier qui étaient ensuite rognés au format de pages. Celles-ci étaient chargées en tas sur des palettes, à côté de l’assembleuse. Des femmes faisaient des allers-retours en courant pour alimenter l’assembleuse en nouvelles feuilles. Puis, les pages tombaient sur un tapis roulant. En bout de chaine, les femmes ajoutaient et agrafaient les couvertures. Moi, j’entassais les brochures finies sur des palettes.

De temps en temps, on m’appelait pour aider à décharger les camions qui arrivaient avec un nouvel arrivage de papier. J’attendais ce moment avec impatience parce que j’avais le droit de conduire le chariot élévateur. Il y avait une seule chose qui me dérangeait là-dedans : me sentir en décalage avec les autres femmes. Aucune de mes collègues n’avait jamais quitté la chaine pour une autre tâche.

Un matin, le contremaitre m’a fait remplacer sur la chaine.

– Goldberg, viens, a ordonné Jack.

Je l’ai suivi dans le secteur des expéditions.

– Attends-là, a-t-il dit.

Tommy a fait une grimace dans le dos de Jack.

– Je déteste ce mec, m’a-t-il dit, une fois Jack parti. Il me rappelle l’officier que j’avais dans la Marine, toujours à me critiquer. Je pouvais pas le sentir.

J’ai hoché la tête mais je n’ai rien dit. Tommy était sympa, mais je ne savais pas s’il allait tenir sa langue.

Il a regardé l’heure.

– C’est presque la pause, a-t-il dit. Nom de dieu, je détestais la Marine. Deux ans de ma vie ils m’ont volés. Je passais toute la journée à regarder l’heure. Ils pouvaient peut-être m’obliger à faire ce qu’ils voulaient, mais ils pouvaient pas arrêter le temps. Un jour ou l’autre, ils ont bien dû me laisser partir.

J’ai haussé les épaules.

– Alors pourquoi tu t’es engagé ?

– Tu rigoles ou quoi ? Pour pas être appelé à l’armée. LBJ2 envoie à ce putain d’Vietnam n’importe quel type capable de marcher.

Jack est apparu dans un coin avec Kevin, son assistant, et Jim Boney. Merde, qu’est-ce que je détestais Jim Boney.

– Salut Tommy, tu fais de Jess une vraie femme ? a raillé Boney.

Tommy s’est attrapé l’entre-jambe en me reluquant.

– Allez viens, m’a ordonné Jack.

Je me suis retourné vers Tommy. Il a bougé les lèvres pour articuler sans un bruit : « Désolé ». J’ai répondu de la même manière : « Va te faire foutre ».

Jack m’a amenée jusqu’à une immense plieuse qui tournait au ralenti. J’ai vu qu’il sortait ses outils. Il a commencé à programmer la machine pour une taille de pliage différente et m’a ordonné :

– Maintenant, regarde.

Je n’y croyais pas. J’étais en apprentissage. Personne d’autre n’avait le droit d’apprendre les mystères de la programmation ou de la réparation des machines. L’apprentissage m’offrait un certificat de compétences. Mes vœux avaient été exaucés.

– Celui qui est vertical, tu le mets pareil, a dit Jack.

Il a attrapé un chiffon et a essuyé l’huile sur sa main pendant que j’essayais de mettre la plieuse en mode vertical.

– Non plutôt comme ça, a-t-il corrigé.

La sonnerie de midi nous a interrompus.

– On reprend après manger, a-t-il annoncé.

Je suis allé à la cafétéria. J’étais sur un petit nuage.

Pourquoi les moments de triomphe sont-ils toujours aussi éphémères ? Une fois que toutes les félicitations étaient retombées, Duffy, le délégué syndical s’est approché de notre table.

– Goldberg, je peux te parler une minute ?

J’ai tiré la chaise à côté de moi.

– Bien sûr.

Il m’a indiqué la porte. Le temps d’arriver dans le hall, je crois que je savais de quoi il voulait me parler.

– Duffy, me dis pas qu’il y a une putain de raison qui fait que je pourrais pas éclater la barrière du 5e échelon.

Il a croisé les bras et il a regardé par terre.

– Écoute Goldberg, je sais que tu veux cette promotion, et tu la mérites. Aucune femme dans cette usine n’est jamais allée plus haut que le 4e échelon, et aucun des gars, sauf un, n’a jamais travaillé en dessous du 5e. C’est pas juste.

J’ai plissé les yeux.

– Et donc ?

Il a soupiré.

– Alors, je veux bien remplir des dossiers de réclamation pour obtenir un boulot de 5échelon pour toi ou n’importe quelle autre femme. Mais juste : pas cette place-là.

J’avais envie de le frapper.

– Putain ! Et pourquoi pas, Duffy ?

Il a essayé de passer son bras autour de mes épaules. Je l’ai enlevé. J’avais les poings serrés.

– Écoute Goldberg, Jack et Boney te filent une promotion.

Je ne comprenais pas.

– Qu’est-ce que Jim Boney a à voir là-dedans?

Duffy a sorti un paquet de cigarettes et m’en a offert une. Je l’ai prise.

– Tu connais Leroy ? Eh bien, il est au 4e échelon. La plupart du temps, ils le font balayer.

J’ai expiré lentement.

– Merde, je savais pas.

Duffy a incliné la tête.

– Il demande ce job du 5e échelon depuis plus d’un an. Quand Freddie a été appelé le mois dernier, Leroy a dit à Jack qu’il voulait ce boulot. Jack l’a laissé poireauter. Finalement, Leroy est venu me voir pour que je l’aide à se battre pour ce job. Donc on a rempli une fiche de réclamation.

Je commençais à voir le tableau.

– Jack se sert de toi. Boney est syndiqué, mais il est tellement raciste qu’il préfère s’unir avec Jack plutôt que de bosser avec ce mec noir. Leroy mérite ce boulot.

– Ouais, bah moi aussi, j’ai répliqué, mais sans trop y croire.

Duffy m’a regardée me débattre avec ce qu’il venait de dire.

– Oui, toi aussi. Et je t’aiderai à décrocher un meilleur boulot si tu veux te battre pour ça, mais juste pas celui-là. Fais-moi confiance pour cette fois, Goldberg. C’est vraiment important pour le syndicat en ce moment.

– Pourquoi en ce moment ? j’ai demandé.

– Notre accord3 se termine fin octobre. La boite va tout faire pour nous diviser maintenant, pour que ce soit plus difficile pour nous de faire grève si on doit le faire. On doit se serrer les coudes.

Je faisais la gueule.

– Écoute Duffy, tu sais que je suis du côté du syndicat. Mais les butchs peuvent même pas venir aux réunions.

Duffy n’avait pas l’air de comprendre de quoi je parlais. Je lui ai expliqué qu’on avait le droit de boire des coups au rez-de-chaussée du local mais qu’on n’était pas autorisées à monter pour la réunion.

– Qui est-ce qui dit ça ? a-t-il voulu savoir.

– C’est comme ça que ça marche. Ça a toujours été comme ça, de ce que j’en sais.

Duffy a passé son bras autour de mes épaules.

– Écoute, aide Leroy à gagner cette fois, et dès que la grève est finie, tu rassembles les butchs et je rassemble autant de syndiqués que je peux, on va à la ratification en groupe, et on insiste sur le fait que vous avez le droit d’être là.

Ça sentait le changement.

– Mouais, je lui ai dit. Mais comment ça se fait qu’on doit attendre la fin de la grève ?

Il a froncé les sourcils.

– Bah, c’est pas qu’on attend. C’est juste qu’avec cette histoire avec Leroy, ça va être le bordel, d’une manière ou d’une autre. J’essaie de nous garder unis cet été, pour qu’on soit forts si jamais on doit se battre, tu vois ?

J’ai haussé les épaules et hoché la tête. La sonnerie de midi a retenti. J’ai paniqué.

– Qu’est-ce que je dis à Jack maintenant ?

Jack est apparu au moment où je disais ça.

– T’es prête ? m’a-t-il demandé.

J’ai pris une grande respiration.

– Je me sens pas bien, Jack. Je vais rentrer chez moi.

Jack a foudroyé Duffy du regard.

– Comme tu veux.

Duffy a sifflé quand Jack est parti.

– T’es quelqu’un de bien, Goldberg.

J’ai souri à contrecœur.

– Appelle-moi Jess.

Le matin suivant, quand la sonnerie a retenti, j’ai pris ma place à l’assembleuse, prête à remplir des sacs. Je voyais Duffy et Leroy qui parlaient à Jack. Duffy remuait les bras et criait par-dessus le vacarme des machines. Jack se tenait les mains sur les hanches et son visage était déformé par la rage.

Quand j’ai relevé la tête quelques minutes plus tard, Leroy était en train de travailler sur une machine avec l’assistant de Jack. Je devais lui reconnaitre ça, ces gars n’allaient pas lui faire la vie facile. Vu la tournure des évènements, ils n’allaient pas être ravis de ma présence non plus.

– Enfant de putain ! m’a crié Jack dans les oreilles en passant devant moi.

Jim Boney me fixait depuis l’autre bout de la pièce, l’air furieux. De l’autre bout de la ligne d’assemblage, Jan observait tout.

Le plus dur a été de dire aux butchs, pendant la pause de midi, que j’étais de nouveau au 4e échelon.

– C’est vraiment pas juste, a dit Grant d’un air maussade.

Johnny et Frankie ont échangé un coup d’œil et ont secoué la tête. Jan regardait la scène, impassible. J’ai parlé à tout le monde de la promesse de Duffy de faire entrer les butchs dans les réunions syndicales.

– Génial, a rigolé Grant avec ironie. Cette gosse est comme Jack et le haricot magique4. Tu sais, elle échange une vache contre un haricot magique. Putain de bordel de merde. J’ai pas envie de faire partie d’un syndicat qui ne veut pas de moi.

J’avais le visage en feu.

– On peut pas envoyer le syndicat se faire foutre comme ça. On en fait partie. L’accord prend fin en octobre. Qu’est-ce qu’on va faire ? Aller voir le patron, une par une, et négocier ? On n’a pas le choix. Faut qu’on montre à ces gars qu’ils ont besoin de nous aussi.

Grant a frappé du poing sur la table.

– Si, j’ai le choix, a-t-elle dit. J’veux pas faire partie de ce syndicat. T’es une vendue, gamine. Va t’faire foutre.

La sonnerie a retenti, la pause de midi était finie. Tout le monde s’est levé pour retourner au travail. Je suis restée à table un moment, essayant de me rappeler comment c’était de me sentir si bien, comme la veille. J’aurais tout fait, ou presque, pour retrouver l’estime que j’avais perdue. Jan était restée à table. Elle s’est levée et a posé sa main sur mon épaule.

– Allez viens, gamine, on est en retard.

Je me suis levé et j’ai soupiré. Je me sentais vaincue et à fleur de peau. Jan m’a regardé dans les yeux.

– C’est pas facile la vie, pas vrai gamine ?

J’ai fait un signe de tête, incapable de la regarder dans les yeux.

Elle m’a touché la joue, avec douceur, de sa main calleuse.

– Je crois que t’as fait ce qu’il fallait faire.

Ça me rappelait ce que ma prof d’anglais m’avait dit, à propos de faire les choses non pas pour chercher l’approbation mais parce que tu crois que c’est la bonne chose à faire. Mais à ce moment-là, j’avais tellement besoin de l’approbation de Jan que des larmes de gratitude me sont montées aux yeux.

***

À partir de ce jour, Jim Boney s’est mis à me harceler sans relâche.

– Hé, suce ma bite ! me criait-il à travers l’atelier.

Personne ne voulait se battre avec lui, en partie parce qu’il avait une réputation de brute, et aussi parce qu’il était très proche du contremaitre.

– Qu’est-ce que je vais faire, Jan ? ai-je gémi devant une bière.

– Faut que tu te battes, m’a dit Jan.

Je ne voulais pas me battre avec lui, il me faisait peur.

– C’est le seul moyen de l’arrêter, m’a-t-elle dit.

Je savais qu’elle avait raison.

Deux semaines plus tard, Jim Boney est allé trop loin. J’étais penchée pour attraper des feuilles qui étaient coincées entre des rouleaux et j’ai senti quelque chose derrière ma cuisse. J’ai tapé comme pour écraser un insecte, mais j’ai touché de la chair. Jim Boney avait sorti sa bite de son pantalon et la frottait sur mon jean. Ça m’a provoqué un mélange de vertige, de peur et de nausée. Le pire, c’était que Jim Boney avait vu mon regard et reconnu ce qu’il y avait dedans. Avec Jack ils se sont moqués de moi.

Toutes les femmes regardaient au lieu de travailler, les brochures s’accumulaient en fin de chaine et s’éparpillaient par terre. Jack a éteint les machines, tout est devenu très silencieux.

Leroy a traité Jim Boney de trou du cul et lui a dit de ranger sa petite bite. Boney a poussé Leroy et ils se sont battus. J’ai hurlé :

– Bats-toi avec moi, pas avec lui, Jim Boney !

J’ai été aussi étonnée que les autres par cette audace soudaine. C’est la peur qui m’avait inspiré ces mots courageux.

– Viens ! Tu veux te battre ? Vas-y.

Tout le monde regardait Boney. En le voyant sourire de son air si suffisant et condescendant, j’ai compris qu’il cherchait à me désarçonner pour me réduire au même état que quelques minutes avant. Mais j’ai tenu bon.

– Viens, je lui ai dit. T’as peur de quoi, hein ? De te faire botter le cul par une bulldagger ?

Duffy a surgi et s’est arrêté dans sa course. Il a regardé la scène. Jim Boney s’époumonait. Jack et Kevin le retenaient. Mais c’était clair qu’il ne faisait pas beaucoup d’efforts pour m’attraper. Je ne comprenais pas pourquoi il ne cherchait pas plus que ça à se battre avec moi, mais ça m’a donné du courage.

– J’en peux plus de toi, Boney. Personne n’en peut plus. Fais ton putain de boulot et laisse-moi tranquille sinon je vais te botter le cul et te faire ravaler ta merde !

Jack et Kevin ont regardé Boney pour voir sa réaction puis ils lui ont lâché les bras. Boney a fait un geste de dégout dans ma direction puis il s’est détourné.

– Elle en vaut pas la peine, leur a-t-il dit. Elle vaut rien.

Quand Boney est parti, Duffy lui a crié.

– C’est une meilleure syndicaliste que toi, Boney !

Jan m’a serré la main, Duffy m’a tapé dans le dos.

– Bien joué ma grande !

Sammy, le conducteur de poids lourds, m’a donné une tape sur l’épaule.

– C’est un abruti.

J’ai croisé le regard de Walter, le réparateur, et il m’a fait un signe de tête.

– OK, a crié Jack quand il a rallumé la machine, retournez bosser, tout le monde !

***

C’est bien pour faire plaisir à Duffy qu’on est toutes venues au pique-nique du syndicat. C’était lui qui m’avait demandé de faire en sorte que toutes les butchs viennent. Il avait ajouté :

– Et vous pouvez ramener vos petites copines. Jess, t’as une copine ?

Il lui a suffi d’un regard vers moi pour comprendre. Je savais qu’il essayait juste d’apprendre à mieux me connaitre mais ce n’était pas le bon sujet pour commencer.

– Jess, a-t-il dit, est-ce que c’est comme ça qu’on dit ? Copine, je veux dire.

J’ai ri.

– Tu as tout bon, Duffy.

Les autres butchs n’étaient pas très enthousiastes à l’idée de venir, mais Jan avait compris que ce serait une avancée et elle avait promis que son amoureuse, Edna, viendrait aussi. Une fois que Jan avait dit oui, les autres butchs avaient accepté, elles aussi.

On a emmené notre équipement de baseball. Quand le Abba’s avait réouvert au printemps, on avait formé une équipe de softball, le Abba Dabba Do.

Jan, Edna et moi, on s’est assises sous un arbre. Duffy nous a apporté des bières.

– Je l’aime bien, a dit Edna après son départ.

J’ai souri.

– Moi aussi.

Jan m’a tapé sur l’épaule et a dit à Edna :

– La petite est en train de devenir une vraie syndicaliste.

– Oh, c’est pas vrai, ai-je objecté.

– Hé, gamine, m’a dit Jan. Plus on sera unis, plus on sera efficaces. T’es devenue douée pour ce truc : essayer de maintenir les gens soudés. Accepte quelques compliments, OK ?

J’étais fier comme un paon.

Edna s’est levée.

– J’ai besoin d’un verre, a-t-elle expliqué.

J’ai observé Jan pendant qu’elle regardait Edna s’éloigner. On pouvait lire la souffrance sur son visage. J’avais remarqué, sans y prêter plus d’attention, cette tristesse qui pesait sur elle ces derniers temps, mais je n’y avais pas vraiment réfléchi. Jan m’a regardée et elle m’a laissé lire dans ses yeux un peu plus que d’habitude. Avant de parler, j’ai essayé de lui faire sentir combien je tenais à elle.

– Ça va ? je lui ai demandé.

Elle a secoué lentement la tête.

– Je crois que je suis en train de la perdre, a-t-elle répondu.

Mon estomac s’est serré. Jan m’a tapé sur la cuisse.

– J’vais chercher une autre bière, t’en veux une ?

Je me suis levée avec elle et, en lui posant la main sur le bras, je lui ai dit :

– Non, mais si jamais t’as besoin de parler, tu sais…

Jan a souri et elle est partie.

Duffy s’est assis à côté de moi.

– Hé, Jess, t’es la seule personne que je connaisse à qui je peux poser cette question.

Ça m’a flatté.

– Je voulais savoir à propos de Ethel et Laverne…

J’ai regardé autour de moi.

– Elles sont là ?

Il a fait non de la tête.

– Dommage, je lui ai dit, j’ai toujours voulu rencontrer leurs maris.

Duffy a parlé prudemment :

– C’est quoi l’histoire d’Ethel et de Laverne ? Elles sont amoureuses ?

– Nan, elles sont toutes les deux mariées. Tu le sais, non ?

Duffy cherchait ses mots.

– Ouais, mais c’est pas des butchs ?

J’ai compris où il voulait en venir.

– Bon, c’est des il-elles, mais c’est pas des butchs.

Duffy a ri et a secoué la tête.

– J’ai pas compris.

J’ai haussé les épaules.

– Y’a pas grand chose à comprendre. J’veux dire, elles ressemblent à Spencer Tracy et Montgomery Clift5, mais elles ont vraiment l’air d’aimer les types avec lesquels elles sont mariées.

Duffy a secoué la tête.

– Mais elles sont inséparables. Tu crois pas qu’elles sont peut-être amoureuses et qu’elles ont peur que les gens le sachent ?

J’y ai réfléchi un instant.

– Putain, Duffy, c’est pas parce qu’elles sont mariées qu’on les laisse tranquilles. C’est toujours des il-elles. Elles affrontent les mêmes merdes que les butchs. Imagine Laverne dans les toilettes pour femmes du cinéma, ou Ethel à une bridal shower6. Je crois que les gens qui leur en font baver se foutent bien d’avec qui elles couchent. C’est même, sans doute, encore plus dur pour elles, ai-je ajouté. Elles n’ont pas d’endroit pour se retrouver comme nous on en a. Je parle des bars. Tout ce qu’elles ont, c’est leurs maris et l’une l’autre.

Duffy a souri et a secoué la tête.

– En voyant comment elles se comportent l’une envers l’autre, j’étais persuadé qu’elles étaient amoureuses.

– Oh, elles s’aiment. Ça se voit. Mais ça veut pas forcément dire qu’elles ont du désir l’une pour l’autre, ou qu’elles sont attirées l’une par l’autre. Elles se comprennent vraiment. Chacune d’elles aime peut-être juste se regarder dans le miroir de l’autre, et voir un reflet qui lui sourit.

Duffy a passé son bras autour de mes épaules et m’a serrée contre lui.

– T’es vraiment fine pour comprendre les gens, a-t-il dit.

J’ai souri fièrement et je l’ai repoussé, gênée.

– Je vais chercher à manger.

J’ai entendu la voix de Grant s’élever avant de voir l’engueulade. Elle était en train de brailler à deux centimètres du visage de Jim Boney.

– T’entends quoi par je veux aucune putain de fille dans mon équipe ? a-t-elle hurlé.

Boney a crié en direction des autres gars.

– C’est qu’on veut gagner, pas vrai les gars ?

Il a embrassé son poing, vêtu de son gant de baseball. Je me suis rapprochée d’eux à grand pas et j’ai gueulé :

– Hé Boney, t’es en train de parler de softball ?! On va vous botter le cul !

Un silence s’est abattu sur le pique-nique. À présent, tout le monde savait qu’il ne s’agissait plus seulement d’une partie de softball. En plus, pour ces gars, le baseball c’était sacré. L’idée de jouer contre des filles frôlait l’hérésie. S’ils gagnaient, où était la victoire ? Et s’ils perdaient… c’était trop humiliant pour considérer cette possibilité.

Même les butchs me fixaient d’un air horrifié. Mais c’était trop tard, ma vantardise flottait dans l’air.

– Vas-y, Boney, j’ai dit. On te défie sur trois reprises et on va vous dérouiller !

Boney a ricané.

– J’te parie que non, Goldberg.

La manière dont il a prononcé mon nom m’a fait comprendre que s’il me détestait autant, c’était aussi parce que j’étais Juive.

J’ai souri.

– J’te parie ton gant qu’on va le faire.

Le sourire béat a disparu de son visage. Il aimait son gant de baseball de la même façon que d’autres aiment leur animal de compagnie. Il le gardait dans son casier au boulot, tout le temps, même en hiver. Il a riposté :

– Et si vous perdez ?

Tous les yeux se sont tournés vers moi. Son sourire est réapparu.

– Si vous perdez, Goldberg, tu vas devoir m’embrasser.

– Beuuuuh, berk, ont grogné les autres.

Quelques-unes ont craché par terre pour en rajouter.

– Allez, j’ai dit aux autres butchs, on va s’équiper.

Jan a secoué la tête quand on s’est rassemblées en mêlée dans le champ.

– Je suis pas sure, là, a murmuré Grant.

J’ai admis :

– Écoute, j’ai fait une connerie, OK ? Je m’en suis rendu compte à la seconde où les mots sont sortis de ma putain de bouche. Je suis désolée. Tout ce qu’on peut faire, c’est jouer du mieux qu’on peut. J’en assumerai les conséquences.

Grant a jeté son gant par terre et a posé la main sur sa hanche.

– Si on perd, on va toutes le payer. C’est bien ça le problème !

Frankie est intervenue.

– Elle a dit qu’elle était désolée, alors y’a plus qu’à gagner, OK ?

C’était plus facile à dire qu’à faire. À la première manche, les hommes ont marqué deux points. On n’avait pas du tout l’air de maitriser le terrain. Je ne comprenais pas pourquoi on jouait si mal.

Après tout, la plupart des hommes n’étaient pas en grande forme. Nous, on jouait toutes les semaines. On était peut-être intimidées parce qu’on les croyait meilleurs que nous. Tout à coup, j’ai réalisé qu’une équipe de il-elles aurait peut-être besoin de plus de trois manches pour surmonter sa peur. J’ai senti mon estomac se nouer. Quand on s’est rassemblées entre les reprises, j’ai dit : « Allez ! On peut leur montrer qu’on a la niaque, non ? »

On a marqué deux points mais les gars aussi. On avait deux points de retard. Entre les reprises, Frankie a demandé ce qui allait se passer si on faisait match nul. Jan a explosé :

– Putain, mais écoute-moi ça, a-t-elle grogné. Et pourquoi on admettrait pas tout de suite qu’on a perdu, hein ? Pourquoi on se ferait chier à jouer une autre manche ?

Elle s’est mise à parler d’une voix très basse, d’un ton menaçant.

– C’est pas une blague, putain. Réfléchis un peu à ce que ça va être de voir Jess embrasser Jim Boney. Je vais pas rester plantée là à rien faire. Hors de question que je laisse passer ça.

Ça, c’était mon amie : Butch Jan.

On s’est mises en place et on a joué. On a marqué trois points. On était à 5-4, en notre faveur. Mais quand Frankie a touché le marbre, Jim Boney l’a frappée si fort dans le dos avec la balle qu’elle a cogné le sol.

On a toutes foncé sur Boney, prêtes à le tuer. Jack et son assistant ont rejoint les rangs de Boney. À ce stade, on ignorait si tous les hommes étaient en train de se préparer à se battre avec des il-elles, ou si c’était juste ces trois-là. Duffy s’est précipité et s’est interposé entre les butchs et les hommes.

– Jack, tu sors avec Frankie, espèce de gros con. Si elles ont un joueur en moins, ton équipe aussi. Tu sors.

– N’importe quoi !

– C’était un putain d’accident, c’est tout, a dit Boney en faisant de grands gestes.

On avait envie de le tuer.

– Le pari marche plus, a crié Grant.

– Vous êtes des putains de lâches, a dit Boney.

Le pari était à nouveau en jeu. Duffy faisait les cent pas à côté.

– Il a pas fait exprès, a-t-il marmonné.

– Vraiment ? lui ai-je demandé avec colère. T’es de quel côté, toi ?

– Celui du syndicat, a-t-il répliqué.

– Alors vaut mieux qu’on gagne, nous, et pas l’équipe de Boney et Jack, je lui ai dit.

Duffy a ruminé ça un moment puis il a souri.

– T’as raison.

Il a frappé dans ses mains et a crié vers Jan quand elle a rejoint la base :

– Vas-y Jan !

La balle s’est envolée très haut quand Jan l’a frappée. On a toutes retenu notre souffle en la regardant tomber… pile dans le gant de Jack. C’était notre troisième balle en dehors du champ. On avait un point d’avance mais nos adversaires avaient encore une manche à jouer.

Sammy a voulu frapper en premier. Il a frappé la balle qui est retombée dans le gant de Grant. Avant de lâcher sa batte, il m’a fait un clin d’œil que j’ai pu voir depuis la première base.

Tommy était le prochain. Il a fait un faible grounder7 que Grant a ramassé de la troisième base mais il a réussi à atteindre la première base.

– Je suis désolé, il a murmuré.

– Je t’emmerde.

J’étais toujours en rogne contre lui.

Jack a porté un grounder bas au centre du champ – notre point faible– et a coupé vers ma base.

– Une fois que Boney se sera occupé de toi, je veux bien passer derrière, a ricané Jack.

J’ai essayé de rester concentrée sur le jeu.

Walter était le suivant. Il a sauté sur la base, a enlevé la poussière de ses chaussures en les tapant avec la batte et a relevé son cul pour se mettre en position. Il a frappé un pop-fly8 haut dans les airs. On a toutes enlevé nos casquettes et regardé la balle retomber tranquillement dans le gant de Jan. Walter a remis la visière de sa casquette en place et a quitté le marbre d’un bond.

Boney a sauté sur la base. On a concentré toute notre haine vers lui mais elle ne semblait pas l’atteindre. Il a frappé de toutes ses forces au premier lancer et il a raté la balle.

– Premier lancer, on a toutes hurlé.

Il a tenté de frapper la balle au deuxième lancer, l’air énervé, et il l’a ratée.

– Deuxième lancer, on a crié, euphoriques.

On a commencé à lui crier des trucs, toutes autant qu’on était.

La frappe de Boney au troisième lancer nous a fait taire. On a tous regardé vers le ciel comme si la balle flottait dans les airs. Tommy s’est attardé sur la troisième base, aussi hypnotisé que nous. Jack lui a couru dessus en lui criant de partir. Jim Boney s’est glissé vers la première base.

La balle est tombée en faisant plop, pile dans le gant de Grant. C’était le troisième hors-jeu, il n’y avait aucune raison de jeter la balle à la première base, mais elle l’a fait. La balle a atterri dans mon gant d’un coup sec. J’ai tendu le bras, puis j’ai lancé la balle et mon gant en direction du nez de Boney qui arrivait vers moi à toute vitesse. Il y a eu un petit craquement sec quand la balle a touché son nez. Le jeu était officiellement terminé. On avait gagné. Je n’avais pas à embrasser Jim Boney qui pissait le sang sur la première base. J’aurais dit que c’était un accident, mais personne ne m’a posé la question.

Mes yeux ont croisé ceux de Jack qui me foudroyait du regard : il restait contremaitre, même à un pique-nique. Son regard menaçant m’a fait froid dans le dos. Mais je suis vite passé à autre chose parce que tous les gars de l’autre équipe, ou presque, sont venus nous donner une tape dans le dos et nous dire qu’ils étaient bien contents qu’on ait gagné. J’ai réalisé que ces gars venaient de perdre contre une équipe de il-elles, juste devant leurs femmes ou leurs copines, mais qu’ils n’avaient pas l’air d’être vexés.

Les butchs étaient heureuses d’avoir gagné, mais elles se contenaient. Elles restaient un peu en retrait. Je savais qu’elles étaient plutôt en rogne contre moi. J’avais été arrogante en lançant ce pari. J’avais provoqué Jim Boney. Au boulot, ça aurait pu tourner au carnage pour toutes les butchs, et elles le savaient. C’est Jan qui a brisé la glace.

– Tout est bien qui finit bien, pas vrai gamine ?

Elle a mis son bras autour de moi.

– Je crois que je me serais fait tuer plutôt que de te laisser embrasser ce type.

J’ai pris un air indigné.

– Tu crois quand même pas que je l’aurais embrassé si on avait perdu ?

Tommy nous a rejointes en trombe, tout essoufflé.

– Beau match.

Il m’a tendu la main. Mon expression était glacée mais je lui ai serré la main.

– Écoute, je suis désolé, OK ? m’a-t-il dit.

J’ai haussé les épaules.

– T’es pas méchant, Tommy. Mais devant les autres gars, tu crains vraiment. Je te fais pas confiance, c’est tout.

Il a ouvert la bouche pour parler, mais aucun mot n’est sorti.

Jan et moi, on est parties.

– T’as été dure avec lui, a-t-elle dit. Mais je suis sure que t’as une bonne raison.

– Votre attention, tout le monde, est-ce que je peux avoir votre attention ?

C’était Tommy, debout sur une table de pique-nique.

On s’est tous rapprochés. Il avait le prix dans la main : le gant de baseball de Jim Boney.

– Au nom de l’équipe perdante, j’aimerais remettre à l’équipe gagnante ce gant de baseball.

Il m’a lancé le gant.

– Vous l’avez gagné à la loyale.

Edna a attendu que Jan se soit éloignée avant de venir me voir. J’ai vu la même souffrance profonde dans ses yeux quand elle l’a regardée au loin. J’aurais aimé qu’une femme m’aime autant. Quand Edna s’est approchée de moi, sa bouche s’est changée en un sourire taquin. Elle a tenu délicatement mon visage entre ses deux mains.

– Beau match, butch.

Je passais d’un pied à l’autre, mal à l’aise.

– Oh Edna, tu sais…

Elle m’a fait un signe de tête pour me faire taire.

– Oui, je sais. Mais ça s’est bien fini.

On a toutes les deux remarqué que Duffy attendait à côté pour venir me féliciter. Il m’a serré la main et m’a dit :

– T’avais raison Jess. Le syndicat a gagné cette partie. Mes premières intuitions étaient fausses, je suis désolé.

Je me suis pris une bière fraiche et un bout de poulet grillé, et je me suis assise toute seule sous un arbre. L’air était chaud, la brise était fraiche. J’avais l’impression d’être le roi du monde.

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1. Le softball est un sport collectif, ressemblant au baseball, pratiqué par deux équipes de neuf à douze joueur·euse·s alternant entre l’attaque et la défense. Le but du jeu est de faire avancer les coureur·euse·s autour de quatre bases jusqu’au marbre, et de marquer le plus de points possible.

2. Lyndon B. Johnson : président des États-Unis de 1963 à 1969.

3. Accord collectif : aux États-Unis, un contrat ou accord d’entreprise se négocie entre le syndicat et la direction. Le fonctionnement des syndicats états-uniens est le suivant : il y a un seul syndicat par entreprise (contrairement au pluralisme français) qui doit passer par une procédure complexe d’accréditation visant à le rendre légal. L’acte de se syndiquer relève donc d’une procédure collective et non individuelle, puisque le syndicat est élu par l’ensemble des travailleur·euse·s. Depuis la loi de 1947, le rôle du syndicat est la négociation, entreprise par entreprise, et il est interdit de faire grève, sauf aux périodes de renouvellement de l’accord collectif.

4. Jack et le haricot magique est un conte populaire anglais.

5. Spencer Tracy est un acteur états-unien au physique massif, célèbre pour ses rôles de gangster, policier, politicien, etc. des années 1930 à 1950. Célèbre également, Montgomery Clift est un acteur gay des années 1940 à 1960. Ils ont joué ensemble dans Jugement à Nuremberg (1961).

6. L’enterrement de vie de jeune fille est une adaptation, dans le contexte féministe des années 1970, de l’enterrement de vie de garçon, symbolisant le renoncement au célibat. De tradition plus ancienne, la bridal shower provient de la pratique de la dot : elle célèbre la future mariée et sa future vie, au cours d’une fête entre femmes pendant laquelle des cadeaux lui sont offerts, des animations et jeux sont organisés.

7. Grounder : balle qui rase le sol.

8. Pop-fly : lancé haut et court dans le champ intérieur.

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Chapitre 7

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7

Il était temps de trouver un boulot à l’usine. Les butchs m’ont incité à tenter ma chance dans la métallurgie ou l’automobile. Bien sûr que j’y avais déjà pensé. Je n’étais pas complètement idiot. La force des syndicats dans ces industries lourdes avait permis de gagner des salaires décents et des avantages corrects.

Mais Edwin m’a dit qu’il y avait plus que ça. Les syndicats garantissaient aussi la sécurité de l’emploi. Elle m’a dit qu’à la différence d’un atelier non-syndiqué, si elle s’engueulait avec un connard au boulot, elle ne risquait pas de perdre son poste. Tu ne risquais pas d’être virée juste parce qu’un chef d’équipe n’aimait pas ta gueule. Toutes les butchs le confirmaient : avec la protection du syndicat, une il-elle pouvait bâtir sa carrière et commencer à gagner une précieuse ancienneté.

En attendant qu’une opportunité se présente, j’ai dû travailler en intérim, au salaire minimum. Au début de l’automne, l’agence m’a envoyé pour une journée sur les quais de chargement d’une boite de surgelés. Mon cœur a bondi quand j’ai vu Grant se diriger vers moi à l’usine. Je l’ai rejointe et je lui ai serré la main.

Le déchargement des camions sur les quais était un secteur masculin. Ça signifiait beaucoup d’avoir une autre butch pour surveiller ses arrières. Grant a enfoncé ses mains gantées tout au fond des poches de sa veste bleu marine. Elle a frissonné.

– Brrr. J’me gèle le cul ici. Viens, on rentre.

Puis elle a marché nonchalamment vers les quais de chargement. À aucun moment elle n’a pressé le pas. Elle était tellement tranquille.

Un des camionneurs a crié :

– Il-elle droit devant !

Plusieurs gars ont jeté un œil de l’intérieur de l’usine et ont secoué la tête en signe de dégout. Ça allait être une longue journée. Ça me plaisait qu’on marche lentement. C’était comme si ce foutu parking nous appartenait.

On est montées sur les quais. Le contremaitre est venu nous inspecter. Grant a enlevé un gant et lui a tendu la main. Au début, on a cru que le contremaitre n’allait pas la lui serrer, mais il l’a fait. Chaque petite marque de respect que Grant recevait, elle l’avait gagnée.

L’après-midi touchait à sa fin. Le soleil était bas dans le ciel d’hiver. Un vent brutal soufflait sur le lac gelé. L’énorme semi-remorque qu’on déchargeait bloquait le vent, mais pas le froid. Je frissonnais. On nous a dit qu’on allait devoir décharger deux de ces longs, longs camions pendant la soirée. On a acquiescé toutes les deux. Personnellement, j’avais des doutes.

On a travaillé en silence avec deux mecs. Aucun d’eux ne nous a adressé la parole. Ils parlaient à peine entre eux. Quand Grant et moi on devait passer près d’eux, on baissait tous les quatre les yeux. C’était plus pesant qu’une pluie d’insultes.

Les cartons de surgelés n’étaient pas aussi lourds que ce que j’avais cru. En tout cas pas pendant les trois ou quatre premières heures. Après ça, on aurait dit qu’ils étaient remplis d’acier froid. Mes muscles brulaient et me faisaient mal. Je me sentais petit à petit prise d’une certaine allégresse, à mesure que le camion se vidait. Je me suis mise à travailler de plus en plus vite. Grant m’a fait ralentir d’un rappel bienveillant du regard. J’avais oublié qu’un autre semi allait arriver, jusqu’à ce que je le voie garé, en train d’attendre sur le parking.

On a eu dix minutes pour souffler pendant que le premier camion redémarrait et que l’autre reculait. Puis on a commencé à décharger de la remorque les rangées infinies de cartons.

La sueur coulait à grandes gouttes entre mes seins. Mais ma tête était gelée et mes oreilles brulaient comme du feu. C’est à ce moment que j’ai remarqué avec horreur que les deux hommes avec qui on travaillait avaient des bouts d’oreilles en moins. Engelures.

Dans certaines usines, les hommes perdaient un doigt sous la deuxième phalange, ou un pouce. Ici, sur les quais qui longeaient ce lac gelé, les hommes abandonnaient les petites parties exposées de leur corps. Ça m’a terrifiée. Je me suis demandé ce que j’allais devoir sacrifier pour survivre.

J’ai frissonné en y pensant. Grant m’a poussée légèrement pour que je me reconcentre sur le travail. Elle m’a examinée des pieds à la tête pour vérifier que j’allais bien, mais elle ne m’aurait pas posé la question à voix haute. Pour être en sécurité sur ce terrain d’hommes, il était nécessaire de travailler avec dignité, comme si le boulot était facile. Je préférais aussi éviter que Grant me voie gelée, effrayée et fatiguée. Elle avait l’air d’aller bien. Elle n’était même pas essoufflée.

Quand la journée de travail s’est enfin terminée, le contremaitre de l’équipe de nuit est venu signer les fiches de présence et a disparu vers le parking. On s’est assises dans la voiture de Grant et on a fumé des cigarettes en silence. Mes bras tremblaient d’épuisement. C’était la première vraie pause qu’on avait depuis huit heures. Notre haleine enfumée formait des cristaux de glace sur le pare-brise. Grant a poussé le régime du moteur et a mis la radio en sourdine en attendant que le moteur chauffe.

– C’était pas si dur, ai-je dit d’un air détaché, hein ?

– Tu rigoles ? m’a-t-elle lancé incrédule. À la mi-journée j’ai cru que j’allais mourir.

Ça m’a fait un choc.

– C’est vrai ? T’avais l’air de faire ça si facilement !

Elle a ri.

– Tu rigoles ? Si j’ai tenu, c’est uniquement parce que t’avais l’air de pas trop en baver. Je me suis dit que je devais bien te montrer qu’une vieille butch comme moi pouvait encore être à la hauteur d’une jeune merdeuse comme toi !

Pendant un moment, je me suis sentie mal à l’aise. Elle n’avait pas idée d’à quel point c’était risqué de prendre appui sur un roseau aussi fin que moi. Puis j’ai rougi de reconnaissance quand j’ai réalisé qu’elle était encore en train de me soutenir à ce moment-là.

– Tu l’as fait, mon p’tit.

Et elle m’a donné une petite tape sur l’épaule.

– Mon dieu ! a-t-elle ajouté alors qu’une lueur d’effroi lui traversait le visage, t’as vu leurs oreilles ?

On a fini nos cigarettes en silence, perdues dans nos pensées hantées par ces images.

***

Comme pour tout le monde, mon premier jour de travail dans une nouvelle usine était toujours difficile. Ça prenait vraiment du temps aux nouveaux pour être acceptés dans la communauté. Les collègues faisaient l’effort de te prêter de l’attention uniquement s’ils étaient sûrs que tu allais rester. Beaucoup de travailleurs ne revenaient pas après le premier jour, ou ne parvenaient pas à remplir les quotas. D’autres réussissaient à tenir quasi jusqu’à la veille des quatre-vingt-dix jours requis pour adhérer au syndicat, mais se faisaient virer au dernier moment.

Je prévoyais de rester dans cet atelier de reliure, si je pouvais. Le premier jour, j’ai alimenté les machines et j’ai chargé les palettes. J’ai facilement rempli les quotas. Le deuxième jour, j’ai ralenti. Si les quotas étaient atteints trop facilement, le contremaitre allait les augmenter.

J’étais observée et je le savais. Le premier jour, je me suis cachée derrière des lunettes de soleil toute la journée. Je n’ai pas ôté ma veste en jean, que j’ai gardée boutonnée jusqu’en haut, par-dessus mon t-shirt noir.

C’était un petit atelier de misère avec un syndicat jaune1 et j’étais la seule il-elle dans la boite. Si ça avait été une grosse usine, on aurait été plein de il-elles, tellement qu’on aurait eu notre propre équipe de baseball ou de bowling au sein de l’entreprise. J’aurais alors probablement bandé mes seins au travail, porté un t-shirt blanc sans veste et trouvé ma place dans notre propre petite société intégrée à la vie de l’usine.

Bien que je n’avais pas encore été intégré, les gens étaient plutôt gentils avec moi. À midi, j’ai acheté une bouteille de soda à la machine à côté de la pointeuse et je me suis assis sur une palette pour manger mon sandwich au saucisson. Muriel, une des plus vieilles femmes Natives2 qui travaillait près de moi sur la chaine, m’a offert la moitié de sa pomme. Je me suis levée et je l’ai remerciée. Je l’ai savourée avec reconnaissance. La semaine suivante, Muriel m’a offert chaque matin un café de son thermos. Tout le monde nous observait, attentif à chaque petit détail.

Ces moments avant que la sirène ne retentisse étaient précieux parce qu’ils étaient à nous. Mais le bruit de la pointeuse nous en volait la fin. On se trainait toutes hors du lit un peu plus tôt le matin, histoire d’être à l’usine un quart d’heure avant de pointer. On buvait du café et on mangeait des petits pains. On parlait et on riait.

On discutait aussi tout au long de la journée. Les patrons nous louaient seulement nos mains, pas notre esprit. Mais à partir du moment où c’était sur leur temps, le simple fait de parler devait être négocié. Si on donnait l’impression d’être distraits, de trop rire et de trop s’amuser, le contremaitre arrivait derrière nous et frappait le solide établi en bois avec un tuyau de plomb en grognant : « au travail ! » Après, on regardait toutes nos mains en travaillant et on pinçait les lèvres dans une rage silencieuse. Je crois que parfois ça mettait le contremaitre mal à l’aise de faire ça, quand il devinait les coups d’œil assassins qu’il recevait à peine il avait tourné le dos. Mais il était là pour nous garder sous contrôle, ce qui nécessitait de nous maintenir divisées.

On venait de beaucoup de pays et de milieux différents. Environ la moitié des femmes de la chaine venaient des Six Nations3. La plupart était Mohawks ou Sénécas. Ce qu’on avait en commun, c’était de travailler ensemble, jour après jour. On pensait à prendre des nouvelles de nos douleurs de dos ou de pied respectives, ou de la crise familiale que l’une ou l’autre traversait. On partageait des petits bouts de notre culture, de nos plats préférés, et on se racontait les petits moments embarrassants qu’on avait vécus. C’était ce potentiel de solidarité là que le contremaitre cherchait en permanence à saboter. Ça passait par de petites choses, tout le temps : un mensonge chuchoté, une insinuation cruelle, une blague vulgaire. Mais c’était compliqué de nous diviser. Le tapis roulant de la chaine nous tenait soudées.

En quelques semaines, j’ai été intégrée dans le cercle, taquinée et bombardée de questions. Elles prenaient en compte mes différences, et dénichaient en même temps nos points communs. On travaillait ensemble, on parlait, on écoutait.

Et puis il y avait les chansons. Quand la première sirène du matin retentissait, toutes les femmes et les hommes qui travaillaient sous ses ordres pressants soupiraient ensemble. On avançait alors d’un pas lourd, on se tenait en ligne en silence pour pointer et on prenait notre place dans la chaine, les uns à côté ou en face des autres. On travaillait d’abord quelques instants dans un silence pesant. Puis la lourdeur était dissipée par la voix d’une des femmes Natives. C’étaient des chansons engagées, des chansons joyeuses. On se sentait vraiment bien en les écoutant, même quand on n’avait aucune idée de ce que les paroles voulaient dire.

J’ai écouté attentivement les chansons, essayant de séparer chaque mot, d’identifier les structures et les répétitions. Parfois, une des femmes nous expliquait plus tard ce que la chanson voulait dire, ou à quelle occasion ou période de l’année on la chantait.

Il y avait une chanson que j’aimais en particulier. Je me suis surprise en train de la fredonner après avoir pointé à la fin de la journée. Un jour, sans y penser, je l’ai chantée en même temps qu’elles. Les femmes ont fait semblant de ne rien remarquer, mais elles se sont souri des yeux et ont chanté légèrement plus fort pour me permettre d’élever un peu ma propre voix. Après ça, j’ai commencé à attendre avec impatience les chansons du matin. Quelques autres femmes non-Natives apprenaient aussi les chansons. Ça faisait du bien de chanter toutes ensemble.

Un vendredi soir d’hiver, avant de débaucher, Muriel m’a invité à aller dans un pow-wow4 couvert, le dimanche. J’ai dit oui, bien sûr. Je me suis sentie honorée.

Il y avait quelques autres travailleurs Noirs ou blancs à la soirée – des amitiés trop précieuses pour réussir à en faire le tour sur le temps de travail. J’ai commencé à y aller régulièrement et je suis devenue accro au pain frit et à la soupe de maïs.

Une fois ou deux, on m’a convaincue de me lever et de rejoindre la ronde. Je dois avouer que même si le battement des percussions résonnait dans mon cœur, il n’est jamais descendu jusqu’à mes pieds. Je me trouvais maladroite en dansant, et je me rendais compte à quel point j’étais butch.

Bien sûr, ce qui m’intimidait aussi, c’était la présence d’Yvonne, la fille de Muriel. J’avais un gros béguin pour elle. Elle travaillait au service comptabilité, dans la même usine. Tout le monde savait que c’était la petite amie du chef d’une organisation criminelle locale. Mais ça ne nous empêchait pas de toujours savoir où l’autre se trouvait dans la pièce au cours de ces soirées. Je crois que toutes les femmes l’avaient rapidement remarqué.

J’avais déjà pris la décision de ne même pas songer à l’idée d’aborder Yvonne, même si j’avais l’air de lui plaire. Des vieilles butchs m’avaient prévenue que parfois, au boulot, les gars mettaient la pression à une femme pour qu’elle couche avec une il-elle, comme une blague, et revienne ensuite le raconter à tout le monde. Ça signifiait que le dernier jour de boulot de la butch était arrivé, et elle partait généralement humiliée. Mais tôt ou tard, le stigmate revenait se coller sur la femme qui avait couché avec l’une d’entre nous, et elle devait partir aussi.

J’avais peur de ça au début avec Yvonne, mais elle n’était pas du tout comme ça. Un soir, on est sorties à quelques-unes après le travail et on a fini saoules. Elle m’a alors dit que son petit ami lui avait laissé entendre qu’il voulait nous regarder faire l’amour, et qu’elle lui avait répondu d’aller se faire foutre. Une fois que ça avait été dit tout haut, par contre, c’était dur de ne pas penser à faire l’amour avec elle.

Juste avant Noël, on est allées avec les collègues dans un bar à côté de l’usine pour boire quelques verres. Il y avait une grosse tempête de neige dehors. À l’intérieur, on a bu et on a rigolé. Quand on est parties, la neige avait quasiment recouvert les voitures. J’ai chauffé la serrure de la vieille Dodge de Muriel avec mon briquet pour la dégivrer. Quand j’ai enfin réussi à ouvrir la portière, Yvonne m’a embrassé pile sur la bouche. Elle m’a laissée sur le parking, complètement abasourdie et toute excitée.

Le soir suivant, je suis allée au Malibou et je n’ai pas arrêté de penser à comment ça serait d’y amener Yvonne.

J’étais heureuse à l’usine, flirtant avec Yvonne, écoutant les histoires de Muriel, attendant la prochaine soirée. Le vendredi soir, on buvait des coups au bar où on encaissait nos chèques. Le samedi soir, je le passais dans le bar gay. Je me sentais vraiment bien.

Puis un jour, quand la sirène de l’usine a retenti, le silence s’est alourdi. Je les ai regardées, allant d’un visage à l’autre. Il se passait quelque chose. Muriel a parlé la première.

– Aujourd’hui, c’est toi qui commence la chanson, a-t-elle suggéré d’un air détaché, celle que tu veux.

J’ai regardé autour de moi, sceptique, mais elle était sérieuse.

J’ai senti le sang me monter au visage. Je ne voulais pas attirer l’attention sur moi. Je ne voulais pas entendre ma voix s’élever toute seule par-dessus le son des machines et des autres femmes, même pendant une minute. En fait, j’ai réalisé que j’avais honte de ma propre voix. J’ai protesté :

– Je ne peux pas.

J’étais au bord des larmes. Personne n’a rien dit. Elles ont juste continué à travailler en silence. À midi, j’ai réalisé qu’il n’y aurait aucune chanson avant que j’en commence une.

Pourquoi ? Je me suis demandé. Pourquoi ces femmes me font-elles ça ? Est-ce qu’elles se moquent de moi ? Je savais que non. Elles avaient remarqué comment j’articulais silencieusement les paroles. Elles invitaient ma voix à rejoindre les leurs. Une fois de plus, elles m’honoraient.

Cette nuit-là, j’étais si paniquée que je suis restée éveillée. La routine quotidienne n’allait pas reprendre, à moins que je chante seul. Ma gorge se serrait rien que d’y penser. J’ai songé à me faire porter pâle, mais c’était trop lâche et ça n’allait rien changer. Personne n’allait oublier qu’on m’avait demandé de commencer la première chanson. En plus, le lendemain, c’était la veille de Noël. J’allais perdre mes congés payés si je me mettais en arrêt. Et juste après les vacances, j’aurais le droit d’adhérer au syndicat.

Le matin, j’ai essayé de me comporter normalement au boulot. J’ai été accueillie comme d’habitude. Quand Yvonne est arrivée, je me suis demandé si elle en avait entendu parler. Son sourire m’a fait savoir que oui. La sirène a retenti. On a toutes pointé. On a pris nos places dans la chaine. La tension était pesante. J’ai éclairci ma voix plusieurs fois. Muriel regardait ses mains en travaillant, elle souriait affectueusement.

On y était. J’allais essayer de trouver ma voix et de l’assumer. Après plusieurs faux départs, ma voix a commencé à s’élever. J’ai chanté ma chanson préférée, la première que j’avais apprise. Presque immédiatement, les autres femmes ont élevé leurs voix avec la mienne afin de m’épargner davantage de gêne. On s’est toutes souri les unes aux autres et on a chanté avec des larmes plein les yeux.

Après le déjeuner, le contremaitre m’a appelé dans son bureau et m’a tendu une lettre de licenciement.

– Désolé, a-t-il dit.

Il m’a raccompagnée jusqu’à mon casier pour que je prenne mes affaires. Je n’avais le droit de dire au revoir à personne.

Je me sentais vraiment humilié d’avoir été viré. Je savais qu’en réalité, c’était parce que j’étais très proche d’entrer au syndicat. Et je savais que la direction avait observé notre solidarité grandissante avec beaucoup d’inquiétude. Mais ma honte s’est ranimée quand je me suis rendu compte que le contremaitre avait probablement entendu ma voix s’élever seule quelques instants.

Je suis rentrée chez moi à pied sous la neige. De vives bourrasques étouffaient tous les sons de la ville. Je me sentais vraiment mal. Tout de suite après les vacances, j’allais une fois de plus devoir recommencer la chasse à l’emploi. Quand je suis arrivée chez moi, j’ai espéré que le téléphone sonne. Ça n’est pas arrivé. Je n’avais rien à attendre ou à espérer, ni rien à faire d’autre que regarder « Perry Como Christmas Special »5. Ça m’a fait me sentir encore plus mal. Boire ne m’a pas aidé non plus. Non que ça ait jamais aidé qui que ce soit.

J’étais en train de me dire que j’allais sortir au Malibou quand j’ai entendu des pas monter bruyamment les escaliers. J’ai ouvert la porte. C’était Muriel, Yvonne et quelques autres femmes Natives de l’usine. Elles m’avaient apporté de la nourriture et quelques cadeaux bien emballés. Elles allaient à une soirée. J’étais invitée. Muriel a regardé mon visage avec un air faussement solennel quand elle a dit :

– Maintenant, il faut que tu apprennes à danser.

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1. Contrairement au syndicalisme rouge (socialiste ou communiste), le syndicalisme jaune défend la cogestion de l’entreprise avec le patronat et refuse la confrontation, et en particulier la grève. Il est parfois également qualifié de « droite prolétarienne ».

2. Native/natif réfère aux peuples présents sur le continent nord-américain avant la colonisation européenne.

3. Six Nations : nations natives de langues iroquoises vivant principalement dans l’État de New York et en Ontario (Canada), liées entre elles par une constitution commune. Les Six Nations regroupent Cayugas, Mohawks, Oneidas, Onondagas, Sénécas et Tuscaroras.

4. Un pow-wow est une forme de rassemblement traditionnel chez certaines nations natives d’Amérique du Nord. Moments de célébration religieuse ou guerrière, ils ont après la colonisation été durement réprimés par les gouvernements états-unien et canadien qui ont interdit les danses natives pendant des décennies. La forme moderne des pow-wows s’est développée dans les réserves, sous forme de manifestations festives permettant la rencontre et la préservation culturelle, marquées par les chants, les danses et la valorisation de l’artisanat traditionnel.

5. Émission de Noël animée par Perry Como, un célèbre présentateur de télévision.

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6

La bague avait disparu. La seule preuve tangible de son existence, c’étaient les traces de sang sur mon doigt. Les flics avaient dû l’arracher quand mes mains enflées étaient menottées. La bague avait disparu. J’étais assise dans l’appartement, regardant fixement par la fenêtre. J’étais incapable de dire combien de temps j’étais restée éveillée.

Justine et Peaches avaient payé ma caution. Je me rappelle, elles ont dit qu’aucune charge n’était retenue contre nous. Arrivées à la maison, Justine a voulu monter avec moi mais j’ai été catégorique : je voulais être seule.

La première chose que j’ai faite a été de prendre un bain. J’ai appuyé ma tête sur le rebord de la baignoire en essayant de me détendre. Puis j’ai remarqué un dégradé de rose dans l’eau, qui devenait de plus en plus foncé, et une trainée rouge entre mes jambes. Ça m’a directement rappelé la sensation du bout de merde durcie contre ma langue. J’ai sauté hors de la baignoire dans un mouvement de panique, juste à temps pour atteindre les chiottes.

À présent, j’étais calme. Je ne sentais vraiment plus grand-chose. Mais même à travers cette tranquillité meurtrie, je pleurais la bague qui aurait pu me protéger ou au moins me dispenser sa sagesse. La bague avait disparu. Il n’y avait plus rien à espérer maintenant. Elle avait disparu.

Betty a frappé à la porte et est entrée. Elle a remarqué que le plat de poulet froid qu’elle m’avait amené la veille n’avait pas bougé. Les morceaux de poulet ressemblaient à des membres humains et je n’arrivais pas à me résoudre à mordre dans la chair. Cette seule idée m’avait fait traverser la salle de bain en courant, avec un haut-le-cœur.

– Je t’ai apporté de la tarte aux pommes, m’a dit Betty.

Elle avait dans la main un morceau de toile de coton jaune.

– Je crois que je vais faire des rideaux pour cette fenêtre, si ça te va.

Je vivais sans rideaux depuis que j’avais emménagé ici, plus de six mois auparavant. J’ai fait oui de la tête et Betty s’est mise à coudre. De temps en temps, elle jetait un coup d’œil vers moi. Quand elle s’est levée pour repasser les rideaux, elle avait probablement passé plusieurs heures à coudre dans ma chambre mais ça ne m’avait paru durer que quelques secondes.

Les rideaux étaient vraiment jolis mais mon visage refusait de bouger, même pour sourire. Betty s’est approchée pour s’asseoir à mes côtés.

– Tu devrais manger quelque chose.

J’ai levé les yeux vers elle pour lui signifier que je l’avais entendue. Elle s’est dirigée vers la porte d’entrée pour s’en aller, puis elle s’est arrêtée.

– Je sais, a-t-elle dit. Tu penses que personne d’autre ne sait. Tu ne peux pas t’imaginer que quelqu’un d’autre comprenne. Mais moi, je comprends.

J’ai lentement secoué la tête. Non, elle ne comprenait pas.

Betty s’est agenouillée face à moi. Quand nos regards se sont croisés, j’ai senti comme un électrochoc émotionnel. Dans ses yeux, j’ai vu tout ce que je ressentais comme si je contemplais mon propre reflet. J’ai détourné le regard, horrifié. Betty a hoché la tête. Sa main a serré mon genou.

– Je sais, répéta-t-elle, en se levant pour partir. Je comprends.

Je n’ai pas bougé du canapé. L’obscurité s’est installée dans la pièce. Ça a de nouveau frappé à la porte. J’avais envie que tout le monde s’en aille et me laisse tranquille.

Peaches est entrée, sur son trente-et-un.

– J’avais rencard avec un ringard, a-t-elle dit en se dirigeant vers la cuisine.

Un moment plus tard, elle a ramené deux coupes de crème glacée à la vanille, avec une petite cuillère plantée dans chacune. Elle s’est assise à côté de moi sur la banquette et m’en a offert une. En glissant dans ma gorge, la crème glacée était tellement douce et sucrée que des larmes me sont montées aux yeux.

Peaches m’a ébouriffé les cheveux. Je me souvenais de ce à quoi ressemblait le monde quand il était profondément enfoui sous des mètres de neige : chaque brindille ou fil de téléphone redessiné par une couche de neige scintillant dans la lumière de la lune. Paysage silencieux et calme. Assourdi. C’est comme ça que les choses m’apparaissaient maintenant. J’aurais aimé pouvoir dire à Peaches ou à Betty combien je me sentais sereine, mais je n’arrivais pas à parler.

– Tu as peur de dormir, n’est-ce pas, petite ?

La voix de Peaches était si douce.

– Mais Miss Peaches est là pour toi maintenant. Ce soir, tu vas dormir en sécurité dans ses bras. Je ne laisserai personne te faire de mal.

Puis elle a disparu dans la chambre. Elle est revenue un moment plus tard et m’a emmené au lit. Elle avait changé les draps. Ils étaient propres et frais. Elle m’a glissé à l’intérieur comme un enfant et s’est allongée à côté de moi. Je sentais le vomi remonter dans ma gorge, mais elle m’a délicatement attiré contre son corps. Mes lèvres ont rencontré la courbe de ses seins.

– C’est les hormones qui les ont fait gonfler comme ça, mais ce sont les miens maintenant.

Elle m’a embrassé les cheveux.

Elle m’a chanté une chanson d’une voix si douce et satinée que je me suis accrochée aux notes et les ai suivies tout droit vers le sommeil.

***

Edwin a rapporté ma veste de costume bleue. Elle a trouvé le pantalon assorti sur un tas derrière la porte de la salle de bain, et elle a emmené l’ensemble au pressing.

Quand elles ont vu que je ne me pointais pas au Malibou le vendredi d’après, Ed, Georgetta et Peaches sont venues me chercher et m’ont trainée avec elles. Quand je suis arrivée, Cookie m’a balancé un torchon et m’a dit de commencer à débarrasser les tables. J’ai passé plusieurs semaines dans cet état léthargique, incapable de ressentir la température, le froid comme le chaud. Le monde me paraissait lointain.

Un soir au boulot, un type m’a appelée à sa table pour me demander de ramener ses frites en cuisine. Il a prétendu qu’elles étaient froides. Je les ai rapportées à Cookie, mais elle a dit qu’elle était trop occupée. J’ai donc ramené les frites au type, en m’excusant. Il a attrapé un verre d’eau et l’a versé sur les frites.

– Elles sont froides, a-t-il dit.

Il a ouvert sa valise et en a sorti un immense serpent qu’il s’est enroulé autour du cou. Puis il a croqué un morceau du verre d’eau et s’est mis à le mâcher.

– Les frites sont froides, il a répété.

– Cookie ! ai-je hurlé en me ruant dans la cuisine, donne-moi des frites chaudes, et tout de suite !

Elle a commencé à râler.

– Maintenant, bordel de merde ! Je les veux maintenant !

Le mec m’a laissé un bon pourboire.

– Tu ne le connais pas ce type ? a demandé Booker en éclatant de rire.

Tout le monde riait.

– C’est l’Homme-Rasoir. Il se produit dans un club, pas loin d’ici, a-t-il continué.

J’ai jeté mon tablier.

– Ce job est pourri !

Je râlais, mais moi aussi je commençais à sourire.

– Qu’est-ce qui te fait marrer ? a craché Toni dans mon dos.

Je me suis retournée pour lui expliquer, mais son visage était déformé par la colère.

– J’ai dit : qu’est-ce qui te fait marrer, putain !

Une des butchs l’a attrapée pour essayer de l’entrainer plus loin.

– Allez Toni, viens, laisse tomber.

Elle s’est dégagée d’un coup sec et a titubé jusqu’à moi.

– Tu te crois drôle ?

– Et merde Toni, c’est quoi ton problème ? lui ai-je demandé, irritée.

Un groupe de pros a passé la porte. Je me suis dirigé vers elles pour les accueillir mais Toni me tournait autour.

– Tu crois que je sais pas ce qui se passe entre toi et ma nana ?

Tout le monde a retenu son souffle. J’étais sonnée.

– Toni, qu’est-ce que c’est que ces conneries ? De quoi tu parles ?

– Tu penses que je suis pas au courant, hein !

Betty s’est approchée de Toni, mais Angie, une des prostituées qui venaient d’entrer, l’a tirée en arrière.

– On va régler ça dehors, putain de dégonflée ! a dit Toni tout en crachant par terre.

Je ne voulais pour rien au monde me battre avec Toni. C’est pour ça que je suis sortie. Pour parler avec elle. Toute les autres nous ont suivies dehors, pour écouter.

– Toni, l’ai-je suppliée.

– La ferme et bats-toi, petite ordure ! Allez, viens, fils de pute. T’as la trouille ou quoi ?

– Écoute Toni, si tu veux me frapper, vas-y. Si ça t’aide à te sentir mieux, je vais pas essayer de t’en empêcher. Mais pourquoi est-ce que moi je voudrais te frapper ? Tu m’as dépannée quand j’en avais besoin. Putain, tu sais très bien que je ne ferais rien pour te manquer de respect, à toi ou à Betty.

J’ai croisé les yeux de Betty et elle m’a lancé un regard d’excuse.

– Arrête de regarder ma nana, salope ! a aboyé Toni.

– Toni, je suis en train de te dire que je ne ferais rien pour te manquer de respect. Jamais.

– Dégage de ma putain de baraque ! m’a-t-elle hurlé. Barre-toi !

Angie était juste derrière moi.

– Allez, viens bébé.

Elle me tirait par le bras.

– Ça va finir par dégénérer. Allez, viens.

Elle disait ça tout en me tirant vers le bar.

Grant et Edwin ont proposé de m’aider à remballer mes affaires et à les déménager.

– Merde, j’ai dit, ça va aller, pour l’instant mes affaires tiennent encore dans quelques taies d’oreiller. Je pourrai les ramener en moto.

Quand je suis revenue au club avec mes affaires, j’ai trouvé un tabouret au bout du comptoir et j’ai commencé à descendre une bière. Angie s’est assise à côté de moi.

– T’as un endroit où dormir cette nuit ?

Elle a écrasé sa cigarette. J’ai secoué la tête.

– Écoute.

Elle a posé la main sur mon bras.

– Je suis fatiguée, je veux juste rentrer me coucher. Si tu as besoin d’un endroit où pieuter cette nuit, OK. Mais ne te fais surtout pas d’idées.

– T’as fait des passes toute la nuit ? je lui ai demandé.

Angie m’a regardé avec méfiance.

– Ouais.

– Alors comment je pourrais m’imaginer que ça t’exciterait que quelqu’un te ramène chez toi pour te baiser ?

Angie s’est étouffée avec son whisky en riant.

– Viens trésor, rien que pour ça je t’offre le petit-déjeuner.

***

– Dis-moi la vérité, a lancé Angie en beurrant sa tartine. Ne me raconte pas de conneries. Pourquoi t’as pas voulu te battre ? Est-ce que c’est vraiment parce que c’est ton amie, ou est-ce que t’avais la trouille ?

J’ai secoué la tête.

– Ce n’est pas ma meilleure amie ni rien, mais elle m’a vraiment aidée pas mal de fois. Je veux pas la frapper, c’est tout. Elle était bourrée.

Angie m’a lancé un petit sourire moqueur.

– Alors, tu t’envoyais en l’air avec Betty ou pas ?

J’ai secoué la tête.

– Je joue pas à ça.

Elle a regardé mon visage, en plantant sa fourchette dans ses œufs.

– Quel âge as-tu bébé ?

– Quel âge t’avais quand t’avais mon âge ?

Je me sentais agacée.

Elle s’est penchée en arrière contre la banquette.

– J’imagine que la rue nous fait vieillir avant l’âge, hein, gamine ?

– Je suis pas une gamine.

Ma voix était sèche.

– Je suis désolée.

Elle avait l’air de le penser.

– T’as raison, t’es plus une gamine, a-t-elle repris.

J’ai baillé et je me suis frotté les yeux. Elle a ri.

– T’es encore avec moi ?

Le regard d’Angie s’est posé sur une vieille pro qui payait à la caisse.

– Tu sais, a-t-elle dit, je me souviens d’une fois, quand j’étais petite. J’étais au restaurant avec ma mère et mon beau-père, et j’ai vu une femme qui ressemblait un peu à celle-là.

– Elle est belle, non ? j’ai dit.

Angie m’a regardée en penchant la tête.

– Tu aimes les femmes de caractère, pas vrai, butch ?

J’ai souri en plantant ma fourchette dans mes œufs au plat.

Angie a continué :

– Je me souviens, mon beau-père avait lancé : « sale trainée », tout haut, pendant que cette femme payait sa note. Tout le monde dans le resto l’avait entendu. Mais cette femme a juste payé, elle a pris un cure-dent et elle est sortie très tranquillement, comme si elle ne l’avait pas du tout entendu. Je me suis dit : Quand je serai grande, je serai comme ça.

J’ai hoché la tête.

– C’est comme la fois où j’avais dans les quatorze ans et que j’ai vu cette il-elle.

Angie écoutait, le menton appuyé sur le dos de sa main.

– J’avais complètement oublié cette histoire. Mes parents m’avaient trainée avec eux pendant qu’ils faisaient des courses. Tu vois bien comme les magasins sont bondés et bruyants avant Noël. Et d’un seul coup, tout est devenu silencieux. Les caisses ont arrêté de sonner et plus personne ne bougeait. Tout le monde avait le regard braqué sur le rayon bijouterie. Il y avait ce couple, une il-elle et une fem. Tout ce qu’elles faisaient, c’était regarder des bagues, en fait.

Angie s’est appuyée sur le dossier en expirant lentement la fumée.

– Tout le monde les fusillait du regard. Au final, la pression a expulsé les deux femmes hors du magasin, comme deux bouchons hors d’une bouteille. J’avais envie de leur courir après et de leur demander de m’emmener avec elles. Et pendant tout ce temps je me disais : Oh merde, un jour ce sera moi.

Angie a hoché la tête :

– C’est dur quand tu le vois venir, hein ?

– Ouais. C’est un peu comme conduire sur une seule voie et voir un dix-huit tonnes arriver en face, droit sur toi.

Elle a frissonné :

– Allez viens, j’ai besoin de dormir.

L’appartement d’Angie ressemblait plus à un « chez soi » que tous les endroits où j’avais vécu.

– J’aime bien le tissu des rideaux de la cuisine, ai-je commenté, comment ça s’appelle ?

– De la mousseline, a-t-elle répondu.

Elle a sorti deux bouteilles du frigo.

– Écoute, si tu cherches quelque chose, cet appart sera peut-être libre très très bientôt, si tu vois ce que je veux dire.

J’ai incliné la tête :

– Bientôt comme demain ?

Elle a ri :

– Peut-être plus tôt, qui sait ?

J’ai bu ma bière et allumé une cigarette, puis j’ai balancé le paquet sur la table de la cuisine. Angie en a pris une et s’est assise face à moi.

– J’ai quelques problèmes en ce moment, tu vois ?

J’ai hoché la tête.

– Alors si tu veux cet appart, il est pas très cher.

– Tu vois, ai-je dit, je sais même pas comment on paie un loyer et tout ça. J’ai jamais habité nulle part, sauf chez Toni et Betty.

Angie a posé la main sur mon bras.

– Je vais te donner un conseil, t’en fais ce que tu veux. Trouve-toi un boulot à l’usine, ça t’évitera de passer ta vie au bar. Vivre dans ce quartier c’est comme lécher une lame de rasoir, tu vois ce que je veux dire ? Je te dis pas que l’usine c’est le paradis ou quoi que ce soit, mais peut-être que tu pourrais bosser quelque part avec d’autres butchs, payer tes factures, t’installer avec une fille.

J’ai haussé les épaules.

– Je sais que je dois grandir un peu.

Angie a souri en secouant la tête.

– Non chérie, moi je te parle de rester jeune. Je ne veux pas que tu sois obligée de grandir trop vite. Ma jeunesse s’est finie la nuit où ils m’ont embarquée pour la première fois – j’avais treize ans. Le flic n’arrêtait pas de me hurler dessus en m’ordonnant de lui tailler une pipe, et il m’a défoncé la gueule parce que j’obéissais pas. En fait, c’est juste que je ne savais pas ce que ça voulait dire « tailler une pipe ». C’est pas comme si j’avais jamais eu à faire ça avant.

Je me suis levé pour aller vers l’évier. J’avais l’impression que j’allais me mettre à vomir. Angie m’a rejoint et a posé ses mains sur mes épaules :

– Je suis désolée. C’était une histoire de merde. C’est pas une histoire à raconter.

J’étais incapable de me retourner pour lui faire face.

– Viens chérie. Viens t’asseoir.

Elle m’a tiré doucement.

– Ça va aller, a-t-elle dit en me retournant. Ça va ?

Je lui ai répondu par un sourire, mais ce n’était pas très convaincant. Elle m’a passé la main dans les cheveux :

– Ça va pas, hein ?

J’étais tellement soulagée de l’entendre dire ça à voix haute que je me suis mise à pleurer. Elle m’a pris dans ses bras et m’a bercé. Elle m’a repoussée contre l’évier et m’a regardée dans les yeux :

– Tu veux en parler ?

J’ai secoué la tête.

– OK, a-t-elle murmuré, c’est pas un problème. C’est juste que parfois, ça fait du bien de sortir des choses.

Elle m’a pris le menton dans la main. J’ai essayé de me détourner, mais elle ne m’a pas lâchée.

– Tu sais, a-t-elle dit, peut-être que c’est un peu plus facile pour nous, les fems, que pour les butchs de raconter ces choses-là, qu’est-ce que t’en penses ?

J’ai haussé les épaules. Je me sentais piégée et mal-à-l’aise.

– Qui t’a fait du mal chérie ? Les flics ?

Elle observait mon visage.

– Qui d’autre ? a-t-elle conclu tout haut.

Puis elle a murmuré :

– Oh, chérie, toi aussi tu as déjà vieilli, en me tirant vers elle.

J’ai enfoui mon visage à l’abri de son cou.

– Allez bébé, assieds-toi.

Elle a tiré une chaise de cuisine à côté de moi.

– Je vais bien, j’ai dit.

– Tss tss, tu n’es pas en train de causer à une butch, tu sais. Est-ce que tu t’es déjà confiée à ta copine ?

– Je n’ai pas de petite copine, ai-je admis à contrecœur.

Angie a paru surprise, ce qui m’a flatté. Puis elle m’a souri, d’un air faussement timide.

– Est-ce que tu t’es déjà confiée à l’une de tes petites amies ?

Je me sentais comme un papillon épinglé.

– Je…

Elle a secoué la tête et m’a regardée dans les yeux.

– Tu n’as encore jamais eu de nana ?

Elle a baissé les yeux au sol, embarrassée.

– Comment c’est possible qu’une superbe jeune butch comme toi réussisse à échapper à toutes les fems affamées qui rôdent dehors ? m’a-t-elle taquinée en me relevant le menton. Combien de fois t’as été arrêtée, bébé ?

J’ai haussé les épaules :

– Deux fois.

Elle a hoché la tête.

– C’est plus dur quand tu sais déjà ce qui t’attend, pas vrai ?

Je l’ai laissée me regarder dans les yeux.

– Bébé.

Elle s’est assise sur mes genoux. Elle a attiré mon visage contre sa poitrine.

– Chérie, je suis désolée qu’ils t’aient fait du mal. Mais plus que tout, je suis désolée que tu n’aies pas d’espace pour décharger ça. Tu peux lâcher ça maintenant, avec moi, c’est pas un problème.

Elle m’enveloppait de sa chaleur. Sans un mot, je lui ai livré tout ce que je ressentais. Sans rien dire, elle m’a fait sentir qu’elle comprenait.

Puis mes lèvres ont effleuré sa poitrine et un bruit s’est échappé de sa gorge. On s’est dévisagées l’une l’autre, ébahies. Elle avait un regard fixe, angoissé, comme un chevreuil dans la lumière d’une lampe torche. C’est là que j’ai compris que le sexe était quelque chose de très puissant.

Angie m’a saisie par les cheveux et a lentement tiré ma tête en arrière. Elle a approché sa bouche de la mienne, jusqu’à ce que je puisse sentir la chaleur de son souffle. Un gémissement s’est échappé de ma gorge. Angie a souri. Elle a ramené ma tête encore plus en arrière et elle a doucement fait glisser ses ongles le long de mon cou. J’ai senti une douleur de la taille jusqu’aux genoux.

Elle m’a embrassée à pleine bouche. J’avais toujours trouvé dégoutante l’idée que les adultes se lèchent la langue. J’en étais venue à penser que ce n’était sans doute pas vraiment ça qui se passait quand deux personnes s’embrassaient. Mais ce que faisait maintenant la langue d’Angie à la mienne a enflammé tout mon corps. J’ai attiré sa langue avec la mienne pour en avoir plus.

Soudain, elle m’a de nouveau tiré la tête en arrière et m’a regardé avec un air étrange, un peu sauvage. J’ai eu peur et elle a dû le remarquer parce qu’elle a souri et m’a attiré plus près. J’ai enlacé sa taille avec mes mains, et mes lèvres ont trouvé ses tétons durcis.

Sans un mot, elle s’est levée et m’a prise par la main. Dans sa chambre, elle m’a embrassée, repoussée, regardée, puis elle m’a embrassée encore.

Sa main a glissé le long de mon ventre jusqu’à mon entre-jambes, et je me suis écartée.

– T’es pas équipée ? a-t-elle demandé.

Je ne savais pas de quoi elle parlait.

– Ça ne fait rien, a-t-elle dit en se dirigeant vers son armoire.

Elle se parlait à elle-même :

– Si je n’ai pas de harnais là-dedans, je vais me flinguer.

Je me suis rendu compte qu’elle cherchait un godemiché. Je n’arrivais pas à me souvenir de ce que Al m’avait dit, pas un seul mot. Tout ce dont je me rappelais, c’était des mises en garde de Jacqueline : avec ça, tu peux donner beaucoup de plaisir à une femme. Ou tu peux lui rappeler toutes les fois où elle a été blessée dans sa vie.

– Qu’est-ce qui se passe chérie ? a demandé Angie.

Nos regards ont convergé vers le gode et le harnais qu’elle tenait dans ses mains. Plusieurs expressions se sont succédées sur le visage d’Angie mais je n’arrivais pas à les déchiffrer.

– Ça va aller, a-t-elle dit alors que je commençais à me détourner. Viens-là bébé.

Elle m’a tourné autour. Elle m’a amadouée.

– Je vais te montrer.

C’était les mots les plus rassurants que j’avais jamais entendus.

Elle est allée jusqu’à la radio et a tourné le bouton jusqu’à ce qu’on entende la voix soyeuse de Nat King Cole chantant Unforgettable1. Elle est venue dans mes bras.

– Danse avec moi, bébé. Tu sais comment me faire du bien. Tu sens comment je te suis, là ?

Elle me murmurait à l’oreille :

– C’est ça que je veux que tu fasses pour moi quand on baise. Je veux que tu danses lentement avec moi. Je veux que tu me suives comme je suis en train de te suivre. Viens-là.

Elle a balancé le gode sur le côté, s’est allongée sur le lit et m’a attirée au-dessus d’elle.

– Écoute la musique. Tu sens comme je bouge ? Bouge avec moi, a-t-elle dit.

C’est ce que j’ai fait. Elle m’apprenait une nouvelle danse. Quand la chanson s’est terminée, un autre morceau lent a suivi, un morceau du film avec Humphrey Bogart – Casablanca2. Quand la chanson est arrivée au moment où le type chante « une femme a besoin d’un homme, et l’homme doit avoir sa compagne »3, on a ri toutes les deux.

Angie m’a fait rouler sur le côté et a commencé à déboutonner ma chemise, me laissant en t-shirt. Elle s’est mise à genoux et a doucement défait mon pantalon. Elle me l’a enlevé, mais m’a laissé le caleçon. J’ai eu du mal à enfiler le harnais et le gode. Puis elle m’a poussé sur l’oreiller et a pris le gode entre ses mains. Sa manière de le tenir m’a fascinée.

– Tu sens comme je te touche ? a-t-elle chuchoté dans un sourire.

Elle a fait courir ses ongles sous mon t-shirt et le long de mes cuisses. Sa bouche était très proche de ma queue.

– Si tu me baises avec ça, a-t-elle dit en la caressant, je veux que tu la sentes aussi. C’est un doux jeu d’imagination.

Elle a pris le bout du gode entre ses lèvres et a commencé à bouger sa bouche dessus, de bas en haut.

Quand elle a recommencé à parler, elle a simplement dit : « Maintenant ».

Elle s’est glissée sur le dos, pendant que je me débattais avec sa robe. Je la touchais, avec toute la maladresse d’une adolescente. Au début, j’ai pensé qu’elle était vraiment patiente avec moi. Ensuite je me suis demandé si justement, elle n’était pas plus excitée par ma maladresse qu’elle ne l’aurait été si j’avais eu de l’expérience.

Quand je me montrais craintive ou hésitante, elle devenait plus démonstrative dans notre jeu sexuel et m’encourageait. Quand je commençais à m’agiter comme un jeune poulain, elle reprenait le contrôle.

De tous les bons conseils que j’avais reçus des vieilles butchs, aucun ne m’avait préparé à ce moment où je me suis agenouillée entre les jambes d’Angie, sans avoir la moindre idée de ce que je devais faire.

– Attends, a-t-elle dit en appuyant sur mes cuisses du bout de ses doigts. Laisse-moi faire.

Elle a doucement guidé la queue à l’intérieur d’elle.

– Attends, elle a répété. Ne pousse pas. Sois tendre. Laisse-moi m’habituer à te sentir en moi avant de commencer à bouger.

Je me suis délicatement allongée sur elle. Au bout d’un moment, son corps s’est détendu contre le mien. « Oui » a-t-elle dit, alors que je bougeais en elle, en la laissant me guider. Je me suis rendu compte que si j’essayais de réfléchir à ce que j’étais en train de faire, je perdais le rythme de son corps. Alors j’ai arrêté de penser. « Oui ». Elle montait en excitation. Elle s’enflammait de plus en plus entre mes bras. Ça m’a fait peur, je ne comprenais pas ce qui se passait. Soudain, elle a commencé à crier et m’a tirée par les cheveux. J’ai arrêté de bouger. Une longue pause a suivi. Son corps s’est affaissé sous le mien. Un de ses bras est retombé sur l’oreiller, au-dessus de sa tête, dans un geste d’agacement.

– Pourquoi tu t’es arrêtée ? a-t-elle demandé tranquillement.

– J’ai cru que je te faisais mal.

– Me faire mal !?!

Sa voix s’est élevée un peu.

– Tu n’avais jamais…

Elle s’est arrêtée au milieu de sa phrase.

– Trésor, m’a-t-elle dit, en cherchant la vérité sur mon visage, as-tu déjà été avec une femme avant ?

Le sang m’est monté au visage à tel point que la chambre s’est mise à tourner tout autour de moi. Je me suis détourné, mais j’étais toujours en elle.

– Attends, a-t-elle dit en me tenant fermement les fesses. Sors de moi. Doucement. Fais attention. OK, c’est bon.

Elle s’est levée lentement et a ramené un paquet de cigarettes, des allumettes, un cendrier et une bouteille de whisky.

– Je suis désolée, s’est-elle excusée.

J’ai détourné la tête.

– Écoute-moi Jess. Je suis désolée. Je ne savais pas que tu n’avais jamais couché avec une femme. La première fois doit être spéciale. Tu vois, c’est une drôle de responsabilité. Viens-là bébé.

Elle m’a attiré contre elle. J’étais étendue dans ses bras, silencieuse. Billie Holiday était en train de passer à la radio. On a toutes les deux réalisé au même moment que ma bouche était très proche de sa poitrine, et quelque chose s’est allumé entre nous.

– Mets-toi sur le ventre, a dit Angie.

J’ai obéis.

– Détends-toi. Je ne vais pas te faire de mal.

Elle s’est mise à califourchon sur mes hanches et a commencé à masser mes épaules à travers mon t-shirt. Je pouvais sentir la force des muscles de ses cuisses. Je me suis retournée et elle est restée sur moi. J’ai attrapé son visage et l’ai attiré vers moi pour l’embrasser.

Elle m’a donné une deuxième chance. Cette fois-ci, j’ai été meilleure.

On est restées dans les bras l’une de l’autre pendant un moment, sans dire un mot. Puis elle s’est mise à rire :

– Ça, c’était bon. C’était vraiment génial.

C’était gentil de sa part de dire ça. Elle m’a doucement guidé hors d’elle, puis elle a couvert mon visage de baisers et m’a fait rire.

– Tu es vraiment tendre, a-t-elle dit, tu le sais ?

J’ai rougi et ça l’a fait rire. Elle a à nouveau embrassé mon visage enflammé.

– Tu es vraiment belle, je lui ai dit.

Elle a fait une grimace en attrapant une cigarette. J’ai secoué la tête.

– Comment c’est possible que tu gagnes ta vie grâce à ton apparence et que tu ne saches pas à quel point tu es belle ?

– À cause de ça, justement.

Elle a eu un petit rire amer, avant de continuer :

– Tout ce qu’ils trouvent attirant en toi, tu te dis que ça doit être quelque chose de plutôt moche, tu vois ?

Je ne voyais pas, mais j’ai hoché la tête.

– Tu me respecteras encore au réveil ?

– Tu veux m’épouser ? je lui ai demandé.

On a éclaté de rire et on s’est serrées dans les bras, mais il y avait quelque chose de triste : je crois qu’on était toutes les deux un peu sérieuses.

Angie m’a fixée d’un regard long et profond.

– Quoi ?

J’étais inquiète.

– Quoi ? lui ai-je répété.

Elle a passé ses mains dans mes cheveux.

– Je me disais juste que j’aimerais pouvoir te faire autant de bien. T’es déjà une stone4, pas vrai ?

J’ai baissé les yeux. Elle m’a soulevé le menton et m’a regardé droit dans les yeux :

– N’aie pas honte d’être une stone face à une pro, chérie. On a besoin de se rendre intouchables pour faire ce boulot. C’est juste qu’il faudrait pas non plus que tu te retrouves coincée là-dedans. Tant mieux si tu trouves une fem en qui t’as confiance au lit et que tu peux lui dire ce dont t’as envie, la laisser te toucher. Tu vois ce que je veux dire ?

J’ai haussé les épaules. Elle a continué à parler.

– Je me souviens, quand j’étais gamine, j’ai vu une bande de gosses plus âgés, tous en cercle dans la cour. Je me suis approchée d’eux pour voir ce qu’ils faisaient.

Je me suis redressée sur un coude pour l’écouter.

– Il y avait ce gros scarabée. Les gosses le bousculaient avec une branche. La bestiole s’est juste roulée en boule pour se protéger.

Elle a ricané, puis a repris :

– Dieu sait qu’on m’a bousculée avec des branches un paquet de fois.

Je l’ai embrassée sur le front.

– Putain, elle a dit, au moment où on atteint l’âge de faire du sexe, on a déjà trop honte pour se laisser toucher. C’est pas un scandale, ça ?

J’ai hoché la tête. Elle a demandé :

– Est-ce que tu me fais un peu confiance ?

Je me suis raidie.

– Je ne vais pas te toucher dans les endroits où tu as été blessée, je te le promets. Tourne-toi bébé, a-t-elle chuchoté.

Elle a soulevé l’arrière de mon t-shirt :

– Merde, ton dos ressemble à de la viande hachée. C’est moi qui t’ai fait ça ?

J’ai ri.

– Mon Dieu, ça saigne un peu. Est-ce que je t’ai fait mal ?

J’ai secoué la tête.

– Quelle magnifique butch ! a-t-elle lancé en riant.

Ses mains ont effacé toute trace de douleur de mes épaules et du bas de mon dos. Elle a fait glisser ses ongles le long de mon dos et sur mes flancs. Peu de temps après, ses lèvres ont suivi le même chemin. Je me suis agrippée à l’oreiller. Je savais que ça lui plaisait, de me sentir réagir et me tordre sous ses caresses.

Quand elle a fait courir sa main le long de ma cuisse, je me suis glacée.

– Excuse-moi bébé, ça va, a-t-elle dit pour me rassurer.

J’ai roulé sur le dos et elle est venue dans mes bras.

– D’habitude, c’est moi qui réagis comme ça, a-t-elle continué. C’est bizarre, c’est comme si je me retrouvais de l’autre côté du miroir, tu vois ce que je veux dire ?

Non, je ne voyais pas. Je me sentais glisser malgré moi dans le sommeil.

Angie m’a soufflé à l’oreille :

– Dors maintenant, bébé, tu es à l’abri ici.

– Angie ? lui ai-je demandé alors que j’étais presque endormi, est-ce que tu seras là quand je me réveillerai ?

– Dors maintenant, bébé, a-t-elle répondu.

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1. Unforgettable, « Inoubliable », chanson de Nat King Cole, 1951.

2. Casablanca est un film états-unien de 1942.

3. « Woman needs man and man must have his mate », extrait des paroles de As Time Goes By, BO du film Casablanca.

4. Stone signifie ici que Jess ne permet pas à ses partenaires de la toucher génitalement.

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Chapitre 5

© Leslie Feinberg, 2014 & © Hystériques & AssociéEs, 2019.
Cette traduction est disponible à prix coûtant en format papier ou gratuitement sur internet.
Son téléchargement à titre privé ou sa diffusion gratuite sont encouragées, sous réserve de citer la source,
mais aucune réutilisation/diffusion commerciale n’est autorisée !

5

– Hé gamine, quoi de neuf ? a lancé Meg en essuyant le bar.

Des visages familiers se sont adoucis pour m’accueillir. J’étais devenue une régulière du Abba’s.

– Hé, Meg. Donne-moi une bière, tu veux ?

– Bien sûr mon petit, tout de suite.

Je me suis assise à côté d’Edwina.

– Hé Ed, je peux te payer une bière ?

– Ouais, a-t-elle dit en riant. Pourquoi je refuserais ?

C’était vendredi soir. J’avais de l’argent en poche et je me sentais bien.

– Oh ! Et moi ? a dit butch Jan en riant.

– Et une bière pour mon ainée, Meg.

– Eh, déconne pas avec cette connerie d’ainée, a dit Jan.

J’ai senti une main sur mon épaule. À en juger la longueur des ongles peints en rouge, ça devait être Peaches.

– Salut, chérie, a-t-elle dit en m’embrassant doucement sur l’oreille.

J’ai soupiré de plaisir.

– Et un verre pour Peaches, ai-je lancé à Meg.

– Mon petit, tu es d’une putain de bonne humeur ce soir, a dit Peaches. T’as eu de la chance avec une fille ou quoi ?

J’ai rougi. Elle avait touché un point sensible.

– C’est juste que je me sens vraiment bien. J’ai un boulot, une moto et des amies.

Ed a sifflé.

– T’as une moto ?

– Ouais, j’ai gueulé, ouais, ouais ! Toni m’a vendu sa vieille Norton. On est allées sur le parking du supermarché dimanche, et je me suis entrainée jusqu’à ce qu’elle n’en puisse plus et qu’elle rentre à la maison sans moi.

Ed a souri.

– Ouah. Une grosse moto.

Elle m’a tapé dans la main.

– Merde, Ed, tu sais ce que j’ai fait après l’avoir immatriculée en ville hier ? Je veux dire, quand j’ai vraiment réalisé qu’elle était à moi ? Je suis montée dessus et j’ai roulé trois-cents kilomètres aller et trois-cents kilomètres retour.

Tout le monde s’est exclamé. J’ai hoché la tête.

– Il m’arrive quelque chose. Je me sens enfin vraiment libre. Je suis tellement excitée. J’aime cette moto. Je veux dire, je l’aime vraiment. Putain j’aime cette moto tellement fort que je peux même pas l’expliquer.

Toutes les butchs qui roulaient à moto ont hoché la tête pour elles-mêmes. Jan et Edwin m’ont donné une claque sur l’épaule.

– Les choses se passent bien pour toi, gamine. Je suis contente pour toi, a dit Jan. Meg, mets-en une autre pour le jeune Marlon Brando1, ici.

La bague devait marcher !

– C’est déjà Chapeau melon et bottes de cuir2? ai-je demandé.

Meg a secoué la tête.

– Encore cinquante minutes. Mon dieu, j’en peux plus d’attendre de voir ce que Diana Rigg porte cette fois.

J’ai soupiré.

– J’espère que c’est encore ce pantalon en cuir. Je crois que je suis en train de tomber amoureuse d’elle.

Meg a ri.

– Va falloir faire la queue !

Le lieu commençait à se remplir. Un jeune mec qu’on n’avait jamais vu auparavant est venu et a commandé un gin tonic. Meg avait à peine posé le verre en face de lui qu’un gars plus vieux est arrivé et a sorti un badge. Des flics en uniforme se sont rués derrière lui. Le jeune gars était une taupe.

– Vous venez de servir un mineur. OK, mesdames, messieurs, laissez vos verres sur le bar et sortez vos papiers, c’est un contrôle.

Jan et Edwin m’ont toutes les deux empoigné par la chemise et m’ont trainé jusqu’à la porte du fond.

– Dehors ! Maintenant ! Pars d’ici ! ont-elles crié pendant que je bataillais pour faire démarrer ma moto.

Quelques flics se sont déployés autour du parking. J’avais les jambes en coton. Je n’arrivais pas à la lancer.

– Dégage d’ici ! m’ont-elles crié.

Deux flics en uniforme se sont dirigés vers moi. L’un d’eux a attrapé son flingue.

– Descends de cette moto, a-t-il ordonné.

– Allez, allez, me suis-je chuchoté à moi-même.

Un coup sec du pied et la moto a poussé un vrombissement. J’ai donné un bon coup d’embrayage et j’ai fait une roue arrière sans le vouloir en sortant du parking. Dès que je suis arrivée chez Toni et Betty, j’ai frappé violemment à la porte de la cuisine. Betty semblait alarmée.

– Qu’est-ce qui se passe ?

– Le bar… Tout le monde… Ils se sont fait arrêter.

– Du calme, a dit Toni en me mettant la main sur l’épaule. Calme-toi et dis-nous ce qui s’est passé.

J’ai bredouillé en décrivant la descente de flics.

– Comment on peut savoir ce qui leur est arrivé ? leur ai-je demandé.

– On le saura bien assez vite quand le téléphone sonnera, a dit Betty.

Le téléphone a sonné. Betty a écouté tranquillement.

– Personne n’a été arrêté à part Meg, nous a-t-elle dit. Butch Jan et Ed ont été un peu tabassées.

Je me suis frotté le front avec les mains.

– Elles ont morflé ?

Elle a haussé les épaules. Je me suis sentie coupable.

– Je pense qu’elles ont encore plus morflé parce qu’elles m’ont sorti de là.

Betty s’est penchée sur la table de la cuisine et s’est pris la tête dans les mains. Toni est allée vers le frigo.

– Tu veux une bière, gamine ?

– Nan, merci, ai-je répondu à Toni.

– Comme tu voudras.

La peur ne m’a pas lâché pendant que je m’endormais ce soir-là. Mais la vraie terreur n’a fait surface que lorsque je me suis réveillée au milieu de la nuit. Je me suis assise droit comme un piquet, trempée de sueur, en me rappelant la descente au Tifka’s. J’avais grandi de trois ou quatre centimètres depuis ce moment-là. La prochaine fois qu’un policier me mettrait la main dessus, mon âge ne me sauverait pas. La peur bouillait au fond de ma gorge. Ça allait m’arriver. Je le savais. Mais je ne pouvais pas changer qui j’étais. J’avais l’impression de rouler en direction d’une falaise, de voir ce qui allait arriver mais d’être incapable de freiner.

J’aurais voulu que Al soit dans le coin. J’aurais voulu que Jacqueline me borde dans leur canapé, m’embrasse le front et me dise que tout allait bien se passer.

***

Quelques années plus tôt, le propriétaire du Abba’s s’était tellement endetté qu’il avait dû transporter ses caisses de bière à la main. La mafia n’aurait pas autorisé de livraison avant qu’il ait payé. Alors il avait fait tourner le mot que le bar devenait gay. Il a fait fortune grâce à nous. On était un marché lucratif, et captif. En général, il n’y avait pas plus d’un club ouvert à la fois où on pouvait aller. D’autres propriétaires voulaient de notre clientèle pour un temps, mais celui du Abba’s était devenu gourmand. Alors, la mafia y avait organisé une descente et l’avait fait fermer.

Le nouveau bar était plus proche du quartier de Tenderloin, dans le centre de Buffalo. Il s’appelait le Malibou – un bar de jazz qui nous accueillait après une heure du matin, une fois le spectacle fini. C’était aussi une organisation criminelle qui le possédait, mais c’était une lesbienne qui le dirigeait. On se disait que ça faisait une différence. Elle s’appelait Gert. Elle voulait qu’on l’appelle tante Gertie mais ça nous donnait l’impression d’être une troupe de scouts, alors on l’appelait Cookie.

Ce nouveau club avait une plus grande piste de danse mais il n’avait qu’une seule sortie. Par contre, il y avait une table de billard, et Edwin et moi on jouait pendant des heures jusqu’au lever du soleil.

Ed attendait sa copine, Darlene, jusqu’à l’aube. Darlene dansait à côté, dans un bar sur Chippewa Street. Juste en bas du pâté de maison en face du Malibou, il y avait un hôtel où beaucoup de pros3, femmes et hommes, avaient l’habitude de faire des passes. À l’aube, toutes les travailleuses débauchaient et venaient remplir le Malibou qui semblait ne jamais fermer, ou allaient prendre un petit-déjeuner dans un restaurant près de l’arrêt de bus.

J’ai commencé à remarquer que parfois Ed ne venait pas le weekend. Qu’est-ce qu’il y avait d’autre dans la vie, à part l’usine et les bars ?

– Hé, Ed, lui ai-je demandé un matin. T’étais où le weekend dernier ?

Elle a levé les yeux de la bille qu’elle était en train de viser.

– Dans un autre club.

Sa réponse m’a surprise. Il n’y avait qu’un seul club ouvert à la fois, de ce que j’en savais.

– Ah ouais ? lui ai-je demandé. Où ça ?

– Dans l’East Side4, a-t-elle dit en mettant du bleu sur sa queue.

– Tu veux dire que c’est un club nègre ?

– Noir, a-t-elle dit en tapant d’un coup sec dans une bille cerclée5, l’envoyant ainsi dans le trou. C’est un club Noir.

J’ai engrangé cette nouvelle information pendant que Ed préparait son prochain coup.

– Merde, a-t-elle dit en le loupant.

– C’est différent de ce club ? ai-je dit en observant la table.

– Oui et non.

Ed n’était pas très bavarde ce matin-là.

J’ai haussé les épaules et désigné le coin d’en face. J’ai raté mon coup. Ed a souri et m’a tapoté le dos. J’avais un tas de questions mais je ne savais pas comment les poser.

Ed a rentré la huitième bille par erreur6.

– Merde, a-t-elle sifflé, merde.

Elle m’a regardé de haut en bas.

– Qu’est-ce qu’y a ? a-t-elle demandé.

J’ai haussé les épaules. Elle a dit :

– Écoute. Je bosse toute la journée avec ces vieilles bulls7;à l’usine. J’aime venir ici et passer du temps avec vous toutes. Mais j’aime aussi être avec les miens, tu comprends ? Et puis entre Darlene et moi ça ne durerait pas un mois si je trainais dans l’East Side.

J’ai secoué la tête. Je ne comprenais pas.

– Darlene ne s’inquiète pas quand elle sait que je suis ici. Si je passais autant de temps dans mes propres clubs, ben, disons juste qu’il y aurait trop de tentations.

– T’as la dalle ? lui ai-je demandé.

– Nan, Jess, je suis juste humaine.

Elle avait l’air sur la défensive.

J’ai ri.

– Non, je veux dire : tu veux aller prendre un p’tit-déj ?

Elle m’a claqué l’épaule.

– Allez.

On a retrouvé Darlene et les autres au restaurant. Elles étaient toutes excitées à propos d’une bagarre avec un client à laquelle toutes les filles avaient pris part.

– Hé, Ed, lui ai-je demandé par-dessus le café pendant que Darlene rejouait son rôle dans la bagarre, tu penses que je pourrais venir avec toi un jour ? Je veux dire, je sais pas si ça se fait de demander ou pas.

Ed a eu l’air interloquée.

– Pourquoi ? Pourquoi tu veux aller dans mon club ?

– Je sais pas, Ed. T’es mon amie, tu vois ?

Elle a haussé les épaules.

– Et alors ?

– Alors ce matin j’ai réalisé qu’il y a beaucoup de choses que je ne connais pas de toi, c’est tout. J’imagine que j’aimerais te voir dans ton propre univers.

Darlene lui a tiré la manche :

– Bébé, t’aurais dû être là. On lui a botté le cul à ce gars, jusqu’à sa tombe ! Il nous suppliait d’avoir pitié.

– Je dois y réfléchir. Je sais pas, a dit Ed.

– Comme tu veux. Je demande juste.

***

Ed a arrêté de venir au Malibou peu après. J’ai demandé à Grant ce qui se passait, mais elle a juste dit que Ed « était à cran » depuis que Malcolm X8 avait été tué à New York. Je voulais appeler Ed et lui parler, mais Meg m’a dit de ne pas le faire. Elle m’a dit que les butchs à l’usine automobile disaient que Ed était vraiment en colère et que c’était mieux de la laisser seule. Ça ne me disait rien de bon, mais le conseil venait des vieilles bulls, alors je l’ai écouté.

C’est seulement au printemps suivant que je suis tombé sur Ed par hasard au restaurant. J’étais tellement content de la voir. J’ai ouvert les bras pour la serrer. Elle m’a observée, sur ses gardes, comme si c’était la première fois. J’ai eu peur qu’elle n’aime pas ce qu’elle voyait. Au bout d’un moment, elle m’a ouvert les bras. La serrer contre moi, c’était comme rentrer à la maison.

Ed a commencé à revenir au Malibou. Sans prévenir, un matin elle a dit :

– J’y ai réfléchi.

C’était drôle, car je savais exactement de quoi elle parlait : de venir au club avec elle.

– Je ne savais pas comment je me sentais de t’emmener, tu vois ? Mais samedi soir prochain, y’a une fête d’anniversaire pour deux femmes. L’une d’elles est blanche. Je sais pas, je me disais… si tu voulais venir…

Je voulais. On a décidé de prendre la voiture de Ed.

Le samedi soir elle est venue me chercher tard. On a roulé en silence.

– T’es nerveuse ? m’a-t-elle demandé.

J’ai fait oui la tête. Elle a grogné et secoué la sienne.

– Peut-être que c’était une connerie.

– Non, lui ai-je dit. Pas pour les raisons que tu penses. J’ai toujours peur avant d’aller dans un nouveau club, n’importe lequel. Tu te sens comme ça des fois ?

– Non, a dit Ed. Enfin, oui, peut-être. Je sais pas.

– T’es nerveuse, Ed ? D’aller au club avec une butch blanche, je veux dire.

– Ouais, peut-être un peu, a-t-elle dit en jetant un coup d’œil au rétroviseur.

Elle s’est arrêtée à un feu rouge et m’a offert une cigarette.

– Je t’aime quand même, tu sais.

J’ai regardé par la vitre et j’ai souri.

– Je t’aime aussi, Ed. Beaucoup.

J’ai réalisé que j’avais déjà trainé en bordure du quartier Noir avec des amis après l’école, mais que je n’avais jamais vraiment été dans le cœur de l’East Side.

– Buffalo est comme deux villes, ai-je dit. J’imagine qu’un tas de blancs n’ont jamais été dans cette ville-là.

Ed a ri amèrement et a hoché la tête.

– La ségrégation est bel et bien vivante à Buffalo. C’est là, a-t-elle ajouté en montrant un bâtiment.

– Où ?

– Tu verras.

Elle a garé la voiture dans une rue à côté.

On s’est approchées de la porte. Ed a frappé fort. Un œil est apparu dans le judas. À peine la porte ouverte, une musique forte est montée jusqu’à nous. La boite était remplie d’un bout à l’autre. Un tas de butchs sont immédiatement venues pour accueillir Ed et lui ont serré la main ou l’ont prise par l’épaule. Elle a fait des gestes dans ma direction et leur a gueulé quelque chose à l’oreille mais il y avait trop de bruit pour en entendre plus. Des femmes nous ont fait signe de partager leur table et elles m’ont toutes serré la main quand je me suis assise. Ed nous a commandé des bières et s’est posée à côté de moi.

– Daisy a déjà les yeux sur toi, a hurlé Ed dans mon oreille. La femme assise juste en face de nous de l’autre côté de la piste de danse, en robe bleue. Elle te reluque.

J’ai souri à Daisy. Elle a baissé les yeux puis a planté son regard dans le mien. Au bout de quelques minutes elle a chuchoté quelque chose à son amie et s’est levée. Elle portait des talons aiguilles bleus qui s’accordaient à sa robe. D’un pas rapide, elle s’est frayée un chemin directement vers notre table.

– Le Seigneur ait pitié de ton âme, ma fille, m’a gueulé Ed pendant que je me levais pour aller à la rencontre de Daisy.

Daisy a tendu la main et m’a emmenée vers la piste de danse. Edwin a attrapé mon autre main et m’a tiré vers le bas, près de son oreille.

– Tu es toujours tendue ? a-t-elle hurlé.

– Je m’adapte, lui ai-je gueulé en retour par-dessus l’épaule.

***

– J’y crois pas que tu sois revenue entière, m’a dit Ed des heures après qu’on ait quitté le club.

Elle m’a imitée en riant et en me donnant un coup de poing dans l’épaule :

– Je m’adapte. Ma fille, t’as vraiment de la chance que l’ex de Daisy n’était pas là. Elle aurait botté ton putain de cul blanc.

Elle a été interrompue par une main sur son épaule qui l’a fait se retourner. J’ai été poussée violemment par derrière. Quand je me suis retournée j’ai aperçu une voiture de flics avec toutes les portes ouvertes. Deux flics nous poussaient avec leur matraque.

– Allez, contre le mur, les filles.

Ils nous ont emmenées dans une allée. Ed a posé ses mains sur l’arrière de mes épaules en signe de réconfort.

– Garde tes mains pour toi, bulldagger, a hurlé un flic en la jetant brutalement contre le mur.

J’avais beau être plaquée contre un mur en brique, je pouvais encore sentir le réconfort que m’avait procuré sa main l’instant où elle m’avait touché l’épaule.

– Écartez les jambes, les filles. Plus que ça.

Un des flics m’a attrapé par les cheveux et m’a tiré la tête brutalement en arrière pendant qu’il écartait mes jambes d’un coup de botte. Il a sorti mon portefeuille de ma poche arrière et l’a ouvert.

J’ai jeté un coup d’œil à Ed. Le flic la palpait le long des jambes et baladait ses mains sur elle, remontant le long de ses cuisses. Il a sorti son portefeuille de sa poche, a pris l’argent et l’a fourré dans sa poche à lui.

– Les yeux droit devant, a dit le flic derrière moi, la bouche près de mon oreille.

L’autre flic a commencé à gueuler sur Ed :

– Tu crois que t’es un mec, hein ? Tu crois que tu peux encaisser comme un mec ? On va voir ça. Qu’est-ce que c’est que ça ? a-t-il dit.

Il a tiré d’un coup sec sur sa chemise et a baissé sa bande autour de sa taille. Il a attrapé ses seins tellement fort que ça lui a coupé le souffle.

– Laissez-la tranquille, ai-je hurlé.

– Ta gueule espèce de tordue, a gueulé le flic derrière moi.

Il m’a cogné la tête contre le mur. J’ai vu un kaléidoscope de couleurs.

Ed et moi on s’est retournées et on s’est regardées pendant un quart de seconde. C’était drôle, parce que c’était comme si on avait eu plein de temps pour se consulter. Les vieilles bulls m’avaient dit qu’il y avait des fois où c’était mieux de prendre ta raclée et d’espérer que les flics te laisseraient par terre quand ils en auraient fini avec toi. D’autres fois, ta vie ou ta santé mentale pouvaient être en danger alors il valait mieux essayer de riposter. C’était toujours une décision difficile.

En un clin d’œil, Ed et moi on a décidé de se battre. On a toutes les deux donné des coups de poing et des coups de pied au flic le plus proche. Pendant un instant, les choses ont eu l’air de s’améliorer pour nous. J’ai donné des coups de pied dans le tibia du flic face à moi, encore et encore. Ed avait eu l’autre flic à l’aine et le frappait sur la tête des deux poings.

Un flic m’a envoyé un coup et la pointe de sa matraque m’a saisie en plein milieu du plexus solaire. Je me suis écrasée contre le mur, incapable de respirer. Puis j’ai entendu un horrible bruit sourd : celui d’une matraque qui percutait le crâne de Ed. J’ai vomi. Les flics nous ont frappées à un tel point que je me suis demandé à travers la douleur pourquoi ils n’étaient pas épuisés par l’effort. D’un coup, on a entendu des voix gueuler tout près.

– On y va, a dit un flic à l’autre.

Ed et moi on était au sol. Je pouvais voir les bottes du flic qui se tenait au-dessus de moi se retirer.

– Putain de tordue, a-t-il dit en crachant, pendant que sa botte faisait craquer une de mes côtes pour ponctuer sa phrase.

Mon souvenir suivant est la lumière luisant dans le ciel au-dessus de l’allée. Le trottoir était chaud et dur contre ma joue. Ed était étendue à côté de moi, le visage tourné de l’autre côté. J’ai étiré mes doigts pour la toucher mais je ne pouvais pas l’atteindre. Mes mains reposaient dans la mare de sang autour de sa tête.

– Ed, ai-je chuchoté. Ed, s’il te plait, s’il te plait, réveille-toi. Oh mon dieu, s’il te plait ne sois pas morte.

– Quoi ? a-t-elle gémi.

– On doit se tirer d’ici, Ed.

– OK, a-t-elle dit. Tu prends le volant.

– Me fais pas rire, lui ai-je dit. Je peux à peine respirer.

Je suis retombé dans les pommes.

Darlene nous a raconté plus tard qu’une famille en route pour l’église nous avait découvertes. Ils avaient trouvé des gens pour les aider à nous porter dans leur maison toute proche. Ils ne nous avaient pas emmenées à l’hôpital parce qu’ils ne savaient pas si on avait des problèmes avec la justice ou pas. Quand Edwin a repris connaissance, elle leur a donné le numéro de Darlene. Elle est venue avec ses amies pour nous emmener. Elle a pris soin de nous deux dans leur appartement pendant une semaine avant que Ed ou moi on soit vraiment lucides.

– Où est Ed, elle va bien ?

C’est la première chose que je me rappelle avoir demandé à Darlene.

– C’est la première chose qu’elle m’a demandé : comment tu allais, a répondu Darlene. Vivante. Vous êtes toutes les deux vivantes, bande de saloperies.

Aucune de nous n’est allée aux urgences, de peur qu’ils appellent la police pour voir si on était impliquées dans une embrouille. Quand Ed et moi on a pu s’asseoir et même marcher un peu, on a fini notre convalescence ensemble dans le salon pendant la journée, pendant que Darlene dormait. Le canapé était convertible en lit.

Ed m’a donné The Ballot or the Bullet de Malcolm X9. Elle m’a encouragée à lire W.E.B. Du Bois10 et James Baldwin11. Mais on avait toutes les deux tellement mal à la tête qu’on pouvait à peine lire le journal. Toute la journée, on restait allongées l’une à côté de l’autre et on regardait la télévision : Max la Menace, The Beverly Hillbillies, Les Arpents verts12. On a réussi à guérir malgré ça.

Ed a eu des indemnités d’invalidité pendant son absence. Moi, j’ai perdu mon boulot à l’imprimerie.

Quand Ed et moi on a fini par se pointer au Malibou un mois plus tard, quelqu’un a débranché la prise du juke-box et tout le monde s’est rué vers nous pour nous serrer dans ses bras.

– Non, attendez, doucement, a-t-on gueulé en reculant toutes les deux vers la porte.

– Vous voyez la ressemblance ? ai-je demandé alors que Ed et moi mettions nos visages l’un près de l’autre. Sur nos sourcils droits, nos balafres étaient assorties.

En ce qui me concerne, j’ai perdu beaucoup de confiance en moi après cette raclée. La douleur dans ma cage thoracique me rappelait à chaque inspiration à quel point j’étais vulnérable.

Je me suis appuyée sur une table du fond et j’ai regardé toutes mes amies danser ensemble. C’était bon d’être de retour à la maison. Peaches s’est assise à côté de moi, a enroulé son bras autour de mon épaule et m’a planté un long et doux baiser sur la joue.

Cookie m’a proposé un boulot de videur pendant les weekends. Je me suis tenu les côtes et j’ai grimacé. Elle a dit que jusqu’à ce que je guérisse je pouvais faire le service. J’avais évidemment besoin de cet argent.

J’ai regardé Justine, une drag queen magnifique, passer de table en table avec une boite à café Maxwell House pour collecter de l’argent.

Elle est venue à la table où Peaches et moi étions assises et a commencé à compter les billets.

– Tu n’as pas à participer, chérie.

– C’est pour faire quoi ? ai-je demandé.

– Pour ton nouveau costume, a-t-elle répondu avant de reprendre le compte.

– Quel nouveau costume ?

– Ton nouveau costume, mon chou. Tu ne t’attends quand même pas à être le Maitre de Cérémonie de la Fabuleuse Nuit du Drag Show de Monte Carlo13 dans cette vieille tenue de tocard, si ?

Je l’ai regardée, perplexe.

– On t’emmène acheter un nouveau costume, a expliqué Peaches. Tu vas animer le drag show le mois prochain.

– C’est ce que je viens de te dire, a dit Justine d’un air agacé.

– Je ne sais pas faire le maitre de cérémonie.

– Ne t’inquiète pas, chérie, a ri Justine, c’est pas toi la star !

Peaches a rejeté la tête en arrière.

– Les stars c’est nous !

– Mais tu vas avoir l’air divin, a dit Justine, en agitant une liasse de billets.

***

J’avais déjà entendu des histoires d’horreur sur des butchs et leurs fems qui avaient essayé d’acheter un costume au magasin de vêtements Kleinhan’s. Mais cette fois-ci, une sorte de gêne flottait dans l’air pendant que trois drag queens, fortes et assurées, entièrement travesties, m’aidaient à faire mon choix.

– Non, a dit Justine en secouant la tête énergiquement. C’est un maitre de cérémonie, pas un putain de croque-mort !

– Des tons neutres, a dit Georgetta en me prenant la tête entre ses mains, pour aller avec son teint.

– Non ! Non ! Non ! a dit Peaches, voilà.

Elle tenait une veste de costard bleu profond.

– Oui, a soupiré Justine quand je suis sorti de la cabine d’essayage, oui !

– Oh, mon chou, je pourrais changer de bord pour toi, s’est exclamée Georgetta.

Peaches a caressé le revers de ma veste.

– Oui ! Oui ! Ouiiii !

– On va le prendre, a dit Georgetta au vendeur qui avait visiblement l’air ennuyé. Ajustez-le à la gamine. Et arrangez-vous pour que ça rende bien !

Le vendeur a pris le mètre-ruban posé sur sa nuque et a essayé de marquer le pantalon et la veste sans me toucher. Enfin, il s’est redressé.

– Vous pouvez venir le chercher dans une semaine, a-t-il annoncé.

– On peut passer le prendre aujourd’hui, a déclaré Georgetta. On va juste se balader dans le magasin et essayer des choses jusqu’à ce qu’il soit prêt.

– Non, a laissé échapper le vendeur. Revenez dans deux heures. Partez maintenant, partez.

– On sera là dans une heure, chéri, a dit Justine par-dessus son épaule.

– À plus, a lancé Georgetta en lui envoyant un baiser.

– Allez, a dit Peaches en me faisant signe de les suivre, c’est notre tour.

Elles m’ont entrainée vers le magasin d’à côté. On a foncé vers le rayon lingerie.

J’ai secoué la tête.

– Je dois aller aux toilettes. Merde, j’aimerais vraiment pouvoir attendre, mais je peux pas.

Justine m’a touché la joue.

– Désolée, chérie.

Peaches s’est redressée de toute sa taille.

– Allez, on y va toutes ensemble.

– Non, ai-je dit en joignant les mains. J’ai peur qu’on se fasse toutes arrêter.

Ma vessie me faisait mal. J’aurais aimé ne pas avoir attendu si longtemps. J’ai pris une grande inspiration et j’ai poussé la porte des toilettes des femmes.

Deux femmes rafraichissaient leur maquillage face au miroir. L’une a jeté un regard à l’autre et a fini d’appliquer son rouge à lèvres.

– C’est un homme ou une femme ? a-t-elle demandé à son amie quand je suis passée derrière elles.

L’autre femme s’est tournée vers moi.

– C’est les toilettes des femmes, m’a-t-elle informée.

J’ai hoché la tête :

– Je sais.

J’ai fermé la porte du compartiment derrière moi. Leurs rires m’ont laissé sans voix.

– On ne sait pas vraiment si c’est un homme ou pas, a dit une des femmes à l’autre. On devrait appeler la sécurité pour être sures.

J’ai tiré la chasse d’eau et de colère je me suis emmêlé avec ma fermeture éclair. C’était peut-être juste une menace en l’air. Ou peut-être allaient-elles vraiment appeler la sécurité. Je me suis dépêché de sortir des toilettes dès que j’ai entendu les deux femmes s’en aller.

– Ça va chérie ? a demandé Justine.

J’ai hoché la tête. Elle a souri.

– Elles ont pris dix ans d’un coup, ces femmes, en te voyant, a-t-elle continué.

Je me suis forcée à sourire.

– Nan. Elles ne se seraient jamais moquées d’un gars comme ça. J’ai eu peur qu’elles appellent les flics. C’est moi qui ai pris dix ans d’un coup.

– Allez, a dit Peaches en me tirant par la manche avec impatience. C’est l’heure des high fems14.

Elle m’a tirée vers le rayon lingerie.

– Qu’est-ce que t’en penses ? a dit Georgetta. Elle tenait une nuisette en soie rouge.

– Noire, je lui ai dit, celle-là, en dentelle noire.

– Seigneur, ce garçon a du gout, a-t-elle dit.

Peaches a soupiré.

– C’est drôle, te voir essayer ce costume, toute excitée et tout, ça m’a rappelé quand mon père m’a fait acheter un costume pour l’office du dimanche. Dans mes rêves, quand je m’habillais bien, c’était pas en costume. Tu peux me croire, mon petit ! Je rêvais de quelque chose, tu vois, de bon gout, avec des bretelles ultra-fines. Et un décolleté.

Elle a passé un doigt sous son corsage et a continué.

– Je me sentais comme une danseuse étoile dans un costume trois-pièces.

Georgetta a grogné :

– Ou plutôt comme une folle15.

Peaches a rejeté sa tête en arrière et m’a tirée plus loin.

On est retournées à Kleinhan’s une heure plus tard. Le costume était prêt.

– Il nous reste encore assez d’argent pour choisir une chemise et une cravate, a annoncé Georgetta.

Justine a choisi une chemise habillée bleu pastel. Elle était plus belle que toutes les chemises que mon père avait possédées dans sa vie. Les boutons étaient bleu ciel avec des tourbillons blancs, comme des nuages. Peaches et Georgetta se sont mises d’accord sur une cravate en soie bordeaux.

Les vendeurs se tenaient la tête entre les mains, comme s’ils avaient tous la migraine. Après tout, autant que ce soit eux plutôt que nous.

– Je ne sais pas comment vous remercier, vous toutes, leur ai-je dit.

– Mais si tu sais, mon chou. Il suffit de me choisir comme gagnante de ce spectacle.

– Elle voit bien que c’est moi la plus belle de nous toutes.

– Oh s’il te plait, ma p’tite, ne me fais pas rire.

J’ai joint les deux mains.

– Attendez, j’ai protesté, vous ne m’avez jamais dit que j’allais juger le spectacle.

– Écoute, chérie, a dit Justine en souriant, c’est dans un mois. N’encombre pas ta jolie petite tête avec ça.

***

Le mois est passé vite. J’ai essayé d’éviter toutes les prises de tête entre les candidates qui se disputaient pour savoir comment mener le spectacle. Je suis arrivé au Malibou un peu tard, la nuit du spectacle. J’ai enlevé mon casque et je me suis assise sur ma Norton au fond du parking, pour fumer une cigarette.

– Mon petit, où est-ce que t’étais ? a demandé Peaches en se balançant d’un pied à l’autre sur le gravier, du haut de ses talons.

– J’arrive ! ai-je gueulé en écrasant ma cigarette. J’arrive tout de suite !

Quand je suis entrée, tout le monde s’est arrêté pour me regarder.

– T’es craquante, a dit Peaches, en lissant les revers de ma veste.

Georgetta a joint les mains devant elle :

– Je crois que je suis en train de tomber amoureuse.

– Ouais, elle dit ça après chaque pipe, a marmonné Justine.

Cookie a vérifié le programme avec moi. Je me rongeais l’ongle du pouce pendant qu’elle parlait. J’avais passé ma vie entière à espérer devenir invisible. Comment est-ce que j’allais pouvoir grimper sur scène, un projecteur braqué sur moi ? Quand je suis monté sur la rampe, le club était plongé dans l’obscurité. Puis quand le spot m’a éclairé, je n’ai plus vu la foule.

– Chante quelque chose, a gueulé une des butchs.

– De quoi j’ai l’air, de ce putain de Bert Park16? ai-je hurlé en retour. OK.

J’ai commencé à chanter :

– Here she comes, Mis-cell-an-eous17.

– Houuu !

– Écoutez maintenant, ai-je supplié. Sérieusement.

– C’est pas sérieux, c’est un drag show ! a hurlé quelqu’un.

– Si, j’ai dit, c’est sérieux.

J’ai pris conscience de ce que je voulais dire.

– Vous savez, toute notre vie on nous dit que notre manière d’être n’est pas bonne.

J’ai entendu quelques murmures :

– Ouais !

– Bon, ici c’est chez nous, on est une famille.

Il y a eu une cascade d’applaudissements dans le public.

– T’as bien raison, a gueulé une des drag queens derrière moi.

– Alors ce soir on va célébrer notre manière d’être. Elle n’est pas juste acceptable, elle est belle. Et je veux que ce soir vous fassiez toutes sentir à nos splendides sœurs sur scène combien on les aime et on les respecte.

La foule a manifesté bruyamment son approbation. Justine et Peaches ont couru, m’ont embrassé et sont rapidement retournées en coulisses pour attendre leur tour.

J’ai feuilleté les fiches que Cookie m’avait données.

– Est-ce que vous voulez bien accueillir ce soir Miss Diana Ross18, qui va nous chanter Stop in the Name of Love ?

La musique s’est élevée et j’ai fait un pas de côté.

La robe de Peaches scintillait sous la lumière du projecteur. C’était une personne d’une beauté à couper le souffle.

– Stop in the name of love, a-t-elle chanté en empoignant ma cravate, before you break my heart19.

Ses lèvres étaient proches des miennes. J’ai haleté, entrainée par la force de sa performance.

Les applaudissements étaient tonitruants.

– Donnez une serviette au gamin, a hurlé quelqu’un alors que je m’essuyais le front avec le dos de la main.

– Est-ce que vous voulez bien accueillir Miss Barbara Lewis qui va nous chanter Hello Stranger20 ?

Justine a marché droit vers moi, lentement, parfaitement stable sur ses talons aiguilles, pendant que la musique s’élevait.

– Hello stranger, a-t-elle chanté en enroulant un bras autour de mes épaules, it seems like a mighty long time21.

Je commençais à aimer ça.

L’artiste suivant était le petit ami de Georgetta, Booker. Je ne l’avais jamais vu se travestir auparavant. Même en robe, je pensais encore à Booker comme il. Booker faisait aussi Stop in the Name of Love. Georgetta a jeté un coup d’œil furtif de derrière le mur de la scène pour voir.

– Évidemment, m’a-t-elle chuchoté. Tu crois que tu t’es mariée à un vrai homme et tu découvres que tu as une sœur qui emprunte ton rouge-à-lèvres et qui ne te le rend pas.

J’ai laissé échapper un rire.

– Seigneur aie pitié, a-t-elle dit, cette fille a un problème.

La bretelle de la robe de Booker glissait à chaque fois qu’il levait les bras pour chanter « Stop ! » Ça aurait pu être très sexy, mais il était tellement nerveux qu’il n’arrêtait pas d’essayer de la remonter.

– Aide-la, m’a dit Georgetta.

Je lui ai tendu le micro et je suis allé sur la scène en face de Booker. J’ai mis un genou à terre face à lui et j’ai fait comme s’il chantait pour moi. Puis je lui ai tourné autour et j’ai baissé sa bretelle de manière aguichante.

– Laisse-la, ai-je chuchoté en lui embrassant l’épaule.

Booker m’a repoussée théâtralement, en chantant before you break my heart. La foule a clamé son approbation. Tout le monde appréciait vraiment sa manière de conclure son numéro.

Personne n’a vu la lumière rouge s’allumer.

La musique s’est éteinte et tout le monde a grogné. Puis la police a envahi le club. J’ai levé la main pour me protéger les yeux du projecteur mais je n’arrivais toujours pas à voir ce qui se passait. J’ai entendu des cris et des bruits de tables et de chaises renversées. Je me suis rappelé qu’il n’y avait qu’une seule porte – il n’y aurait pas d’échappatoire cette fois-ci. À seize ans, je n’avais pas encore l’âge requis.

J’ai lentement enlevé ma nouvelle veste de costard bleue, je l’ai pliée proprement et je l’ai mise sur le piano au fond de la scène. Pendant un instant j’ai songé à enlever ma cravate, pensant que ça serait plus facile pour moi si je le faisais. Mais, bien sûr, ça n’aurait pas été le cas. En fait, la cravate m’aidait à me sentir plus forte pour faire face à ce qui m’attendait. J’ai retroussé mes manches et je suis descendue de la scène. Un flic m’a attrapée et m’a attaché les mains bien serrées dans le dos. Un autre flic était en train de frapper Booker, qui sanglotait.

Ils avaient reculé le fourgon de police juste devant les portes du club. Les flics nous tabassaient en nous poussant à l’intérieur. Sur la route du poste, certaines des drag queens ont fait des blagues pour soulager la tension. J’ai fait la route en silence.

Ils nous ont toutes mises dans une énorme cellule. Mes mains liées étaient toutes gonflées et froides à cause du manque de circulation. J’ai attendu dans la cellule. Deux flics ont ouvert la porte. Ils riaient et parlaient entre eux. Je n’écoutais pas.

– Qu’est-ce que tu veux, une putain d’invitation ? Allez ! a ordonné un des flics.

– Allez, Jesse22, a raillé un flic, fais un beau sourire pour la photo. T’es une jolie fille. Elle est pas jolie, les gars ?

Ils ont pris ma gueule en photo. Un des flics a desserré ma cravate. Quand il a ouvert ma nouvelle chemise en la déchirant, les boutons bleu ciel ont rebondi et ont roulé sur le sol. Il a soulevé mon t-shirt, exposant ainsi mes seins. J’avais les mains menottées dans le dos. J’étais dos au mur.

– Je crois pas qu’elle t’apprécie Gary, a dit un autre flic, peut-être que je lui plairais plus.

Il a traversé la pièce. Mes genoux tremblaient. Lt Mulroney, disait son badge. Quand il a vu que je le lisais, il m’a giflé violemment. Ses mains m’ont enserré le visage comme un étau.

– Suce-moi la queue, a-t-il dit tranquillement.

Il n’y avait pas un bruit dans la pièce. Je n’ai pas bougé. Personne n’a rien dit. J’ai presque eu l’impression que ça pouvait rester comme ça, en suspens, mais ça n’a pas été le cas. Mulroney s’est tripoté l’entre-jambe.

– Suce-moi la queue, bulldagger.

Quelqu’un m’a frappé le côté du genou avec une matraque. Mes genoux ont cédé, plus à cause de la peur que de la douleur. Mulroney m’a attrapée par le col et m’a trainée sur quelques mètres jusqu’à des toilettes en acier. Il y avait un bout de merde non évacué qui flottait dans l’eau.

– Soit tu me bouffes moi, soit tu manges ma merde, bulldagger. À toi de voir.

J’étais trop terrifiée pour réfléchir ou bouger.

La première fois qu’il a fourré ma tête dans les toilettes, j’ai retenu ma respiration. La deuxième fois, il m’a tenu sous l’eau si longtemps que j’ai aspiré de l’eau et senti la forme dure de la merde contre ma langue. Quand Mulroney m’a tiré la tête des toilettes, je lui ai vomi partout dessus. J’ai continué à avoir la nausée et des haut-le-cœur pendant un bon moment.

– Oh, merde, putain, dégagez-la d’ici, se sont mutuellement hurlé les flics alors que je continuais de vomir.

– Non, a dit Mulroney, menottez-la ici, sur le bureau.

Ils m’ont soulevée et m’ont lancée sur le dos en travers du bureau et m’ont menottée les mains au-dessus de la tête. Quand un flic a enlevé mon pantalon j’ai essayé de calmer les spasmes de mon ventre pour ne pas m’étouffer avec mon propre vomi.

– Ah, c’est pas mignon ça, un slip, a lancé un flic à un autre. Espèce de tordue !

J’ai regardé la lumière au plafond. Une grosse ampoule jaune brillait derrière un grillage en métal. La lumière m’a rappelé la longue série de westerns que j’avais regardé à la télé après avoir emménagé dans le Nord. Quand quelqu’un était perdu dans le désert, la seule image qu’on voyait était un soleil éblouissant. Toute la beauté du désert était réduite à cette unique impression. Regarder cette ampoule de prison m’a évité de voir ma propre déchéance : je suis simplement partie.

Je me suis retrouvé dans le désert. Des couleurs striaient le ciel. Chaque changement de couleur jetait une nouvelle nuance à travers l’étendue sauvage : saumon, rose, lavande. L’odeur de sauge était écrasante. Même avant de le voir planer dans un courant ascendant au-dessus de moi, j’ai entendu le cri de l’aigle royal comme s’il venait de ma propre gorge. J’ai eu très envie de voler avec lui mais je sentais mes racines dans la terre. Les montagnes se sont élevées à ma rencontre. J’ai marché vers elles, cherchant un refuge, mais quelque chose m’a tiré en arrière.

– Fais chier, a craché Mulroney. Tournez-la, sa putain de chatte est trop large.

– Merde, Lieutenant, comment ça se fait que ces putains de bulldagger aient des chattes aussi grandes si elles ne baisent pas avec des hommes ?

– Demande à ta femme, a dit Mulroney.

Les autres flics ont ri.

J’ai paniqué. J’ai essayé de retourner dans le désert mais je n’arrivais pas à retrouver l’ouverture qui flottait entre les dimensions par laquelle je venais de passer. Une explosion de douleur dans mon corps m’a projetée en arrière.

J’étais à nouveau étendue sur le sol du désert, mais cette fois le sable était frais. Le ciel était couvert, préparant une tempête. La pression de l’air était insupportable. C’était difficile de respirer. Au loin, j’ai entendu l’aigle crier encore. Le ciel était en train de devenir aussi noir que les montagnes. Le vent m’a soufflé dans les cheveux.

J’ai fermé les yeux et j’ai tourné la tête vers le ciel du désert. Alors, enfin, ça s’est relâché – le soulagement bienvenu de la pluie chaude sur mes joues.

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1. Marlon Brando est considéré comme l’un des plus grands acteurs états-uniens du 20e siècle. Il est perçu comme un sex symbol masculin et connu pour son image de rebelle, notamment due à son rôle de motard dans L’équipée sauvage (1953).

2. Chapeau Melon et Bottes de Cuir (The Avengers) est une série télévisée fantastique d’espionnage britannique, créée en 1976. Diana Rigg y joue le rôle d’Emma Peel, héroïne brillante, spécialiste en arts martiaux, aux tenues inhabituelles et particulièrement moulantes.

3. Pro (raccourci pour professionnel·le) désigne un∙e prostitué∙e.

4. L’East Side est un important quartier de Buffalo, habité majoritairement par des personnes noires.

5. Au billard américain, la moitié des billes sont cerclées pour les différencier des autres. Chaque équipe doit gagner les billes de son camp : cerclées ou pleines.

6. Au billard américain, si un∙e joueur∙se marque avec la huitième bille (la noire) avant la fin, elle/il a perdu (ici, c’est donc Jess qui gagne la partie).

7. Raccourci pour bulldagger, lesbienne particulièrement masculine (voir chapitre 3).

8. Malcolm X est un militant afro-états-unien, défendant le séparatisme noir et l’autodétermination. Il ne partage pas la non-violence prônée par une partie du mouvement des droits civiques. Il ne cherche pas à unir les noir·e·s et les blanc·he·s, mais les noir·e·s entre elles/eux. Le 21 février 1967, il est assassiné alors qu’il prononce un discours à Harlem. Il est l’auteur des mots suivants : « Nous déclarons notre droit sur cette terre à être des hommes, des êtres humains, à être respectés comme des êtres humains, à obtenir des droits d’êtres humains dans cette société, sur cette terre, en ce jour, ce que nous avons l’intention de faire exister par tous les moyens nécessaires » (1965).

9. The Ballot or the Bullet, « Le bulletin ou la balle », est un discours prononcé par Malcolm X en 1964. Il y défend le nationalisme noir, refuse de voter et d’être représenté par des blanc·he·s, et promeut un programme politique et économique par et pour la communauté noire. « Ce sera… le bulletin de vote, ou une balle. Ce sera la liberté ou la mort. Et si vous n’êtes pas prêts à payer ce prix, n’utilisez pas le mot liberté dans votre vocabulaire. »

10. William Edward Burghardt Du Bois, est un sociologue et historien, première personne noire à obtenir un doctorat aux États-Unis, en 1895. Il lutte contre le racisme et la domination blanche, pour la défense du panafricanisme et de l’indépendance des colonies africaines.

11. Écrivain états-unien noir et homosexuel, James Baldwin est un militant pour les droits civiques. Auteur de romans, poésies, pièces de théâtre et ouvrages théoriques, il place les discriminations raciales et liées à l’orientation sexuelle au centre de ses œuvres. Son livre le plus connu est Go Tell It on the Mountain (en français, La Conversion, 1953).

12. Il s’agit de trois sitcoms états-uniennes de la fin des années 1960.

13. Un drag show est un spectacle de travestissement, ici de drag queens. Le titre de la soirée évoque Monte Carlo, un quartier de Monaco connu pour ses casinos et salles de spectacle, haut lieu du divertissement de prestige.

14. Une high fem est une lesbienne qui cultive dans son apparence une forme d’ultra-féminité, par le maquillage, l’habillement, les talons aiguilles, les ongles vernis, etc. La high fem joue intentionnellement avec les codes du genre, et peut sembler « plus féminine » que la grande majorité des femmes hétérosexuelles.

15. En anglais, elle dit « plutôt comme une fairy », ce qui est un jeu de mot car ce terme signifie fée, mais aussi tapette.

16. Bert Park est un présentateur télé, animateur de l’émission de Miss America.

17. « La voilà, diverse et variée » : jeu de mot qui fait référence à « There she is, Miss America », l’émission de miss animé par Bert Parks.

18. Diana Ross est une chanteuse de soul, pop et rythm and blues états-unienne, chanteuse du groupe The Supremes, qui sort Stop in the Name of Loveen 1965.

19. « Au nom de l’amour, arrête ! Avant de me briser le cœur. »

20. Hello Stranger, chanson de Barbara Lewis, 1963.

21. « Salut, l’inconnu ! On dirait que ça fait un p’tit bout de temps… »

22. Jesse est un prénom masculin.

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Chapitre 4

© Leslie Feinberg, 2014 & © Hystériques & AssociéEs, 2019.
Cette traduction est disponible à prix coûtant en format papier ou gratuitement sur internet.
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mais aucune réutilisation/diffusion commerciale n’est autorisée !

4

Le papier a volé de mon bureau et a glissé sur le sol. Tout en gardant un œil sur Mrs Rotondo, je me suis pliée en deux pour le ramasser. Par chance, elle n’a pas eu l’air de remarquer quoi que ce soit.

ATTENTION !!! Tes parents ont appelé chez nous pour te trouver et mes parents veulent savoir pourquoi. Je ne peux plus te couvrir. S’IL TE PLAIT, PARDONNE-MOI !!! Amour pour l’éternité. Ton amie pour la vie, Barbara.

J’ai levé les yeux et j’ai croisé le regard de Barbara. Elle se tordait les mains avec l’air de demander pardon. J’ai souri et hoché la tête. J’ai mimé le geste de fumer une cigarette. Barbara a hoché la tête et a souri. Elle me réchauffait de l’intérieur. Barbara, la fille à côté de qui j’étais assise en classe depuis deux ans. Barbara, la fille qui m’avait dit que si j’avais été un gars, elle serait tombée amoureuse de moi.

On s’est retrouvées dans les toilettes des filles. Deux jeunes qui fumaient avaient déjà ouvert les fenêtres.

– T’étais où ces temps-ci ? a-t-elle voulu savoir.

– Je bossais comme une dingue. Il faut que je me barre de chez mes parents sinon je vais crever. On dirait qu’ils ne supportent pas qui je suis.

J’ai pris une longue bouffée sur ma cigarette.

– Je crois qu’ils préféreraient que je ne sois jamais née.

Barbara a frémi.

– Ne dis pas ça, a-t-elle réagi après avoir jeté un coup d’œil autour pour voir si quelqu’un pouvait entendre.

Elle a pris une taffe sur sa cigarette et a craché la fumée par la bouche tout en l’aspirant avec le nez.

– C’est fou non ? Ça s’appelle une boucle française. C’est Kevin qui m’a montré.

– Oh, merde, a sifflé quelqu’un.

– Très bien, jeunes filles, en rang !

C’était Mrs Antoinette, le fléau des filles accros à la nicotine. Elle nous a ordonné de nous mettre en ligne pour sentir nos haleines. Vu qu’elle ne m’avait pas encore repérée, j’ai saisi ma chance et je me suis glissée par la porte. Les couloirs étaient déserts. Dans une minute, une sonnerie exaspérante allait retentir et les couloirs seraient bondés de jeunes tenant leurs classeurs devant eux, un peu comme des boucliers pendant une bataille.

Je crois que l’été m’avait changé. Avant, je n’aurais jamais quitté le chemin balisé de la routine pour sortir du bâtiment pendant les heures de cours. J’avais envie de courir sur la piste aussi vite que je pouvais pour évacuer en transpirant cette poisseuse sensation d’emprisonnement. Sauf que les garçons s’entrainaient au milieu du terrain de foot ainsi qu’un groupe de pom-pom girls juste à côté d’eux. Alors j’ai grimpé dans les gradins et j’ai marché jusqu’au fond.

Une buse à queue rousse a plané au-dessus des arbres. C’était une apparition inhabituelle dans la ville. Il n’y avait pas d’endroit où aller et il n’y avait rien à faire. Peu importe ce qui devait se passer dans ma vie, je voulais que ça arrive vite. J’aurais aimé pouvoir être quarterback1 dans l’équipe de football américain. Je pouvais m’imaginer le poids de l’équipement et la tenue comprimant mes seins. J’ai posé une main sur ma forte poitrine.

J’ai remarqué que cinq des huit filles qui s’entrainaient pour être pom-pom girls étaient blondes. Je ne savais même pas qu’il y avait cinq blondes dans l’école. Presque la moitié du lycée était blanche, Juive et de classe moyenne. L’autre moitié était Afro-Américaine et de classe ouvrière.

Ma famille était Juive et de classe ouvrière. J’étais tombée dans un abime de solitude sociale. Le peu d’amis que j’avais dans l’école venait de familles qui travaillaient dur pour joindre les deux bouts.

J’ai regardé les pom-pom girls quitter le terrain. Elles ont jeté un coup d’œil par-dessus leurs épaules pour voir si les garçons les avaient remarquées.

L’entrainement de football était terminé. Quelques garçons blancs sont restés sur le terrain. L’un d’entre eux, Bobby, a fait un signe de tête dans ma direction. Je me suis levée pour partir.

– Où tu vas, Jess ? s’est-il moqué en s’approchant de moi.

Plusieurs gars l’ont suivi.

J’ai commencé à accélérer entre les gradins.

Où tu vas, lezzie2? Je veux dire Jezzie.

Ils m’ont suivie alors que je forçais l’allure pour m’enfuir. Bobby a fait signe à un des garçons de monter sur les gradins face à moi. Lui et les autres sont venus directement sur moi. J’ai sauté au-dessus des gradins et j’ai couru à travers le terrain. Bobby m’a plaqué dans la boue. J’ai violemment heurté le sol. Tout s’est enchainé très vite. Je ne pouvais rien faire.

– C’est quoi le problème, Jess ? Tu nous aimes pas ?

Bobby a plongé les mains sous ma robe, entre mes jambes. J’ai lancé des coups de poings et des coups de pieds mais lui et les autres garçons me maintenaient.

– Je t’ai vue nous regarder. Viens, tu en as envie, n’est-ce pas Jezzy ?

J’ai mordu la main la plus proche de ma bouche.

– Aïe, merde, putain !

Le garçon a hurlé et m’a giflé le visage d’un revers de la main. Je pouvais sentir le gout de mon propre sang. J’étais terrifiée par l’expression de leurs visages. Ce n’était plus des gosses à présent.

J’ai frappé le torse de Bobby aussi fort que j’ai pu. Je n’ai dû toucher que son équipement parce que je me suis écorché le poing alors que Bobby s’est contenté de rire. Il a appuyé son avant-bras contre ma gorge. Un des garçons m’écrasait les chevilles avec ses crampons. J’ai résisté et je les ai insultés. Ils riaient comme si c’était un jeu.

Bobby a défait son pantalon et a enfoncé son pénis dans mon vagin. La douleur est remontée jusque dans mon ventre et m’a glacé le sang. J’ai senti quelque chose se déchirer profondément à l’intérieur de moi. J’ai compté mes agresseurs. Ils étaient six.

Celui contre lequel j’avais le plus de rage était Bill Turley. Tout le monde savait qu’il était à l’essai dans l’équipe parce que les autres gosses se moquaient de lui en disant que c’était une tapette. Il piétinait l’herbe avec ses crampons et attendait son tour.

Une partie de ce cauchemar était liée au fait que tout semblait aller de soi. Je ne pouvais pas l’arrêter, je ne pouvais pas m’échapper, alors j’ai fait comme si ça n’était pas en train de se passer. J’ai regardé le ciel, si pâle et si calme. J’ai imaginé que c’était l’océan et que les nuages étaient des vagues à têtes blanches.

Un autre garçon s’époumonait au-dessus de moi. Je l’ai reconnu. C’était Jeffrey Darling, une petite brute prétentieuse. Jeffrey a attrapé mes cheveux et les a tirés d’un coup sec en arrière, si fort que j’ai suffoqué. Il voulait que j’accorde de l’attention au viol. Il m’a baisée plus violemment.

– T’es qu’une sale petite salope de Youpine, une putain de gouine.

Tous mes crimes étaient listés. J’étais reconnue coupable.

Est-ce que c’est comme ça que les hommes et les femmes font du sexe ? Je savais que ce n’était pas ça faire l’amour. Ça, c’était plutôt faire la haine. Mais est-ce que c’étaient ces gestes mécaniques là qu’évoquaient toutes les blagues, les magazines pornos, les rumeurs ? C’était ça ?

J’ai ri bêtement, non pas parce que ce qui se passait était amusant, mais parce que toutes les histoires sur la sexualité me semblaient tellement ridicules. Jeffrey a retiré sa bite de moi et m’a giflé au visage. Un aller-retour.

– C’est pas drôle, a-t-il crié. C’est pas drôle, putain de salope cinglée.

J’ai entendu un coup de sifflet.

– Merde, c’est l’entraineur, a dit Frank Humphrey aux autres gars.

Jeffrey s’est levé en remontant son pantalon. Tous les garçons se sont dispersés vers le gymnase.

J’étais seul sur le terrain. L’entraineur est resté à distance de moi, le regard fixe. J’ai chancelé en essayant de me relever. Il y avait des taches d’herbe sur ma jupe, du sang, et des trucs gluants qui dégoulinaient le long de mes jambes.

– Dégagez d’ici, petite trainée, a ordonné l’entraineur Moriarty.

Il fallait que je fasse à pied le long trajet jusqu’à la maison, puisque à cette heure-là ma carte de bus n’était plus valide. J’avais l’impression que ce que je vivais à présent n’était plus ma propre vie. Ça ressemblait plus à un film. Une Chevrolet 57 pleine de gars a ralenti. Quand ils sont passés, j’ai entendu Bobby crier :

– On se voit demain, gouinasse !

Est-ce que j’étais leur propriété maintenant ? Si je n’avais pas été assez forte pour les arrêter cette fois-ci, est-ce que je pouvais espérer être capable de me défendre à l’avenir ?

J’ai couru dans la salle de bain dès que je suis arrivée à la maison et j’ai vomi dans les toilettes. J’avais l’impression d’avoir de la viande hachée entre les jambes et j’étais paniquée par la douleur fulgurante. J’ai pris un long, long bain moussant. J’ai demandé à ma sœur de dire à mes parents que j’étais malade et que j’étais allée au lit. Quand je me suis réveillée, c’était l’heure d’aller à l’école. Mais je ne pouvais pas. Je n’étais pas prête !

– Debout maintenant ! a ordonné ma mère.

Mon corps entier me faisait souffrir. J’ai essayé de ne pas penser à la douleur entre mes jambes. Mes parents n’ont pas eu l’air de remarquer ma lèvre fendue ni le léger boitement de ma cheville. Je me déplaçais lentement comme dans de la mélasse. Je ne pouvais pas penser clairement.

– Dépêche-toi, a grondé ma mère. Tu vas être en retard à l’école.

J’ai raté mon bus exprès, comme ça je pouvais marcher jusqu’à l’école. Au moins, si j’étais en retard, je n’aurais pas à faire face aux autres le temps que la cloche sonne. Pendant que je marchais, j’oubliais tout. Le vent soufflait dans les arbres. Les chiens aboyaient et les oiseaux gazouillaient. Je marchais lentement, comme si ma route ne me menait à aucun endroit en particulier.

Puis le bâtiment de l’école s’est dressé devant moi comme un château médiéval, et tous les souvenirs ont refait surface dans un flot écœurant. Est-ce que les autres savaient déjà ? Vu comme ils chuchotaient la main devant la bouche quand j’ai traversé le hall après la première heure de cours, je me suis dit que oui. J’ai pensé que peut-être je devenais paranoïaque, jusqu’à ce qu’une des filles m’interpelle.

– Jess, Bobby et Jeffrey t’attendent.

Ils ont tous ri. Je me suis senti comme si j’étais coupable de ce qui s’était passé.

Je me suis faufilée dans mon cours d’histoire dès que la cloche a sonné. Mrs Duncan a prononcé les mots redoutés :

– Très bien, les enfants, prenez une demi-feuille de papier et numérotez de 1 à 10. C’est une interrogation. Question numéro 1 : en quelle année a été signée la Grande Charte3 ?

J’ai essayé de me rappeler si elle nous avait déjà dit ce que pouvait bien être cette foutue Grande Charte. Dix questions ont flotté dans les airs. J’ai mâchouillé mon stylo en regardant fixement la feuille vierge en face de moi. J’ai levé la main et j’ai demandé à aller aux toilettes.

– Vous pourrez y aller dès que vous aurez fini l’interrogation, Miss Goldberg.

– Euh, s’il vous plait, Mrs Duncan. C’est une urgence.

– Ouais, a lancé Kevin Manley, elle doit aller retrouver Bobby.

J’ai entendu les rires derrière moi alors que je quittais la classe en panique. J’ai couru à travers le hall en cherchant quelqu’un pour m’aider. Il fallait que je parle à quelqu’un. J’ai monté les escaliers en courant pour chercher mon amie Karla en cours de gym. Quand la cloche a sonné, j’ai vu Karla dans la cohue d’élèves qui passait la double porte.

– Karla, ai-je crié, il faut que je te parle.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Il faut que je te parle.

On a pris place dans la file pour le repas.

– Qu’est-ce qu’ils nous servent, aujourd’hui ? m’a demandé Karla. Tu peux regarder ?

– De la merde en boite.

– Ah ! Comme hier.

– Et le jour d’avant !

C’était un tel soulagement de rire avec elle.

On a pris nos plateaux, en grimaçant quand l’employé de la cantine a versé négligemment une substance visqueuse et indéterminée dans chacune de nos assiettes. On a pris des briques de lait et on a payé nos repas.

– Est-ce qu’on peut parler ? lui ai-je demandé.

– Bien sûr. Ça te va après le repas ?

– Pourquoi pas maintenant ?

Karla m’a regardée d’un air ahuri. J’ai insisté :

– Est-ce que je peux m’asseoir avec toi ?

Elle a continué à me regarder fixement.

– Est-ce que tu as pété un plomb ?

J’ai eu l’air perdue. Elle a continué :

– Il y a une répartition des places ici. Au cas où t’aurais pas remarqué.

Au moment où elle a dit ça, j’ai réalisé que c’était vrai. J’ai regardé la cantine comme je ne l’avais jamais vue avant. La cafétéria était entièrement séparée en deux.

– Tu vois le tableau, chérie ? Tu sors d’où ?

– Je peux m’asseoir à côté de toi quand même ?

Karla a penché la tête en arrière et m’a regardée en plissant les yeux.

– C’est un pays libre, a-t-elle dit en tournant les talons pour s’éloigner.

– Salut, Blanche-Neige ! T’es nouvelle dans le coin ? m’a taquinée Darnell en se déplaçant pour me laisser m’asseoir à côté de Karla.

J’ai ri. Il n’y avait plus aucun bruit dans l’immense salle. On aurait pu entendre les mouches voler. Mon estomac s’est serré. La nourriture dans mon assiette avait l’air encore plus dégoutante que d’habitude.

– Karla, ai-je dit en m’asseyant à côté d’elle. J’ai vraiment besoin de te parler, vraiment.

– Oh oh, a chuchoté quelqu’un à côté de nous.

Mrs Benson a fondu sur notre table.

– Jeune fille, qu’êtes-vous en train de faire ?

J’ai pris une profonde inspiration.

– Je mange mon déjeuner, Mrs Benson.

Tous les gosses de la table ont essayé d’étouffer leurs rires, mais quand le lait a giclé du nez de Darnell, eh bien… ça n’a plus été possible de se contrôler.

– Venez avec moi jeune fille, m’a dit Mrs Benson.

– Pourquoi ? ai-je voulu savoir. Je n’ai rien fait.

Elle est sortie, rouge de colère.

– C’était facile, a dit Darnell.

– Trop facile, a répondu Karla.

– Karla, j’ai vraiment besoin de te parler.

– Oh oh, a dit Darryl, maintenant c’est Jim Crow4 qui s’amène.

En vérité, son nom était Moriarty. L’entraineur s’est dirigé droit sur moi.

J’attendais qu’il me dise quelque chose, mais il ne l’a pas fait. Il m’a attrapé par les bras en enfonçant ses doigts dans ma chair. Moriarty m’a à moitié trainée jusqu’à la porte de la cafétéria.

– T’es une petite salope, a-t-il chuchoté.

– Je m’en occupe, est intervenue Miss Moore, la surveillante générale.

Elle a passé son bras autour de moi et m’a conduit dans le hall.

– Petite, vous êtes dans un sale pétrin. Que diable étiez-vous en train de faire ?

– Rien, Miss Moore. Je n’ai rien fait. J’essayais juste de parler à Karla.

Elle m’a souri.

– Parfois, il n’y a pas besoin de faire grand chose pour se retrouver dans une situation fâcheuse.

Toute ma panique et ma peur sont remontées dans mes yeux. J’aurais tellement voulu me confier à Miss Moore.

Elle a essayé de me rassurer :

– Ma chérie, ce n’est pas si grave.

Je ne pouvais pas parler.

– Est-ce que ça va, Jess ? Est-ce que vous avez des ennuis ?

Elle regardait ma lèvre fendue. Personne d’autre ne l’avait remarquée.

– Vous voulez en parler, Jess ?

Je voulais en parler. Mais ma bouche refusait de bouger.

– Et voilà l’autre fauteuse de trouble, a dit Moriarty.

Il tenait Karla d’une bonne prise.

Miss Moore l’a attirée contre elle.

– Je m’en occupe, Moriarty, vous pouvez retourner surveiller le repas.

Il l’a regardée avec une haine palpable. Je pouvais voir à quel point il était raciste.

– Venez les filles.

Miss Moore a passé un bras autour de chacune de nous.

– Je vais expliquer au principal que vous n’aviez pas de mauvaises intentions.

Karla et moi, on s’est penchées en avant et on s’est regardées.

– Je suis désolée, je ne voulais pas t’attirer d’ennuis.

Miss Moore s’est arrêtée de marcher.

– Les filles, vous n’avez rien fait de mal. Vous vous êtes élevées contre une règle tacite qui a bien besoin d’être changée. Je souhaite juste que vous vous en sortiez.

Quand le principal, Mr Donatto, a fini par m’appeler dans son bureau, Miss Moore a demandé si elle pouvait venir aussi. Il a froncé ses épais sourcils.

– Je préfère que vous ne veniez pas, Suzanne.

Mr Donatto a fermé la porte et m’a fait signe de m’asseoir. Je me sentais seule dans un monde hostile. Il s’est affaissé dans sa chaise et a pressé le bout de ses doigts les uns contre les autres. J’ai regardé la peinture de Georges Washington sur le mur et je me suis demandée s’il portait une peau de mouton blanche ou si la peinture était inachevée. Mr Donatto s’est raclé la gorge. Je savais qu’il était prêt.

– J’ai entendu dire que vous avez créé quelques troubles à la cantine aujourd’hui, jeune fille. Voulez-vous vous expliquer ?

J’ai haussé les épaules.

– Je n’ai rien fait.

Donatto s’est penché en arrière sur sa chaise.

– Le monde est très complexe. Beaucoup plus complexe que les enfants ne peuvent l’imaginer.

Oh mon dieu, j’ai pensé, c’est l’heure du sermon.

– Dans certaines écoles, il y a des bagarres entre les enfants de couleurs et les élèves blancs. Est-ce que vous saviez ça ?

J’ai secoué la tête.

– Je suis fier que nous ayons de bonnes relations entre les races dans cette école. Cela n’a pas été facile avec le changement de la carte scolaire. On veut juste maintenir le calme, vous comprenez ?

– Je ne comprends pas pourquoi je ne peux pas prendre mon déjeuner avec mon amie. On ne se bat pas.

La mâchoire de Donatto s’est crispée.

– La cafétéria fonctionne de cette manière parce que les élèves sont plus à l’aise avec cette séparation.

– Ben, moi pas.

C’était sorti tout seul de ma bouche. Donatto a frappé sur le bureau avec la paume de sa main.

Miss Moore a ouvert la porte.

– Je peux vous venir en aide, monsieur ?

– Sortez et fermez la porte, lui a-t-il crié.

Il m’a tourné le dos et a pris une profonde inspiration.

– Il faut que vous compreniez que tout ce que nous voulons, ce sont de bonnes relations entre les élèves.

– Alors pourquoi je ne peux pas manger avec mes amies ?

Donatto est venu vers moi et s’est approché si près que je pouvais sentir son souffle sur mon visage.

– Jeune fille, écoutez-moi bien. Je m’efforce de faire tenir debout cette école, et que j’aille au diable si je laisse une petite fauteuse de trouble comme vous mettre tout mon travail par terre. Vous m’avez compris ?

J’ai cligné des yeux quand des postillons ont heurté mon visage.

– Vous êtes suspendue pour une semaine.

Suspendue ? Pourquoi ?

– Je voulais partir de toute façon, je lui ai dit.

Il a souri d’un air suffisant.

– Vous ne pouvez pas vous en aller avant vos seize ans.

– Je ne peux pas partir, mais vous pouvez me suspendre ?

– C’est tout à fait ça, jeune fille.

Puis il a hurlé :

– Miss Moore ! Cette élève a été suspendue. Veillez à ce qu’elle quitte l’établissement immédiatement.

Miss Moore se tenait debout de l’autre côté de la porte. Elle m’a souri en posant la main sur mon épaule :

– Ça va ?

– Bien sûr.

– Ça va se tasser, a-t-elle dit pour me rassurer.

J’ai pris un air implorant.

– Laissez-moi juste voir Mrs Noble et Miss Candi, s’il vous plait. Ensuite je partirai.

Miss Moore a hoché la tête.

J’avais tellement envie de lui parler, mais je me sentais comme sur un bateau qui partait à la dérive, s’éloignant de tout le monde. Je lui ai dit au-revoir et je suis parti.

Mrs Noble corrigeait les interrogations. Elle a levé les yeux vers moi quand je suis entrée dans la classe :

– J’écoute.

Elle a continué à corriger les copies.

Je me suis assise sur une table, face à elle.

– Je viens vous dire au-revoir.

Mrs Noble m’a regardée et a ôté ses lunettes.

– Vous arrêtez l’école maintenant ?

J’ai haussé les épaules.

– Ils m’ont suspendue, mais je ne reviendrai pas.

– Ils vous ont suspendue ? À cause de l’incident à la cantine ?

Mrs Noble s’est frotté les yeux puis a fait glisser ses lunettes pour les remettre en place.

– Est-ce que vous pensez que j’ai fait quelque chose de mal ?

Elle s’est reculée sur son siège.

– Quand on fait quelque chose par conviction, ma chère, ce doit être parce qu’on pense que c’est la bonne chose à faire. Si vous cherchez l’approbation de tout le monde, vous ne serez jamais capable d’agir.

Je me suis sentie attaquée.

– Je ne demande pas à tout le monde, je vous demandais juste à vous.

Je me suis renfrognée.

Mrs Noble a remué la tête.

– Gardez en tête de revenir. Vous devez aller à l’université.

J’ai haussé les épaules.

– Je ne finirai jamais le lycée. J’irai à l’usine.

– Vous avez besoin de compétences, même pour être ouvrière.

J’ai haussé les épaules.

– Pour commencer, je ne peux pas me payer l’université. Mes parents ne vont pas débourser un centime pour moi, ni co-signer un emprunt.

Elle s’est passé les mains dans les cheveux. J’ai remarqué pour la première fois à quel point ils étaient gris.

– Qu’est-ce que vous voulez faire de votre vie ? a-t-elle demandé.

J’ai réfléchi à la question.

– Je veux un bon boulot, un boulot dans une usine où y’a un syndicat. J’aimerais vraiment aller dans une grande aciérie ou chez Chevrolet.

– J’imagine que ce n’était pas juste, de ma part, d’attendre de vous que vous vouliez faire mieux.

– Comme quoi ? j’ai dit.

J’étais en colère d’être devenue un sujet de déception, pour elle aussi.

– J’imaginais que vous deviendriez une grande poète américaine, ou une fougueuse responsable syndicale, ou que vous découvririez comment soigner le cancer.

Elle a retiré ses lunettes et les a nettoyées avec un kleenex.

– Je voulais que vous aidiez à changer le monde.

J’ai ri. Elle n’avait aucune idée d’à quel point j’étais démunie, en vérité.

– Je ne peux rien changer du tout.

J’ai envisagé de lui raconter ce qui s’était passé au terrain de football mais je n’ai pas trouvé les mots pour me lancer.

– Est-ce que vous savez ce qu’il faut pour changer le monde, Jess ?

J’ai secoué la tête.

– Il faut que vous découvriez ce en quoi vous croyez réellement. Ensuite, il faut que vous trouviez d’autres gens qui partagent la même idée. La seule chose que vous devez vraiment faire seule, c’est décider de ce qui est important pour vous.

J’ai hoché la tête et je me suis levée.

– Je ferais mieux d’y aller, Mrs Noble, avant qu’ils envoient une délégation pour me jeter hors de l’école.

Elle s’est levée et a pris ma tête entre ses mains. Elle m’a embrassée sur le front. Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’a rappelé comment je m’étais sentie en prison avec Al et Mona – ces moments où tu es séparée des gens que tu aimes et dont tu te sens vraiment proche.

Mrs Noble m’a dit :

– Revenez me voir.

Je lui ai menti :

– Bien sûr.

J’ai repris mon chemin vers le gymnase pour dire au revoir à Miss Candi. Miss Johnson m’a arrêtée dans le couloir.

– Où est votre laisser-passer, jeune fille ?

– Je n’en ai plus besoin, je suis virée, ai-je dit d’un ton qui semblait joyeux.

Quelques heures plus tôt, je me sentais prisonnière entre ces murs. Maintenant que je partais, l’école me semblait plus petite. Je parcourais les couloirs comme une ancienne élève. Je pouvais entendre la musique lointaine et dissonante de John Philip Sousa5 arriver de l’auditorium. J’avais oublié qu’il y avait une assemblée en fin de journée. Je me suis dit que je n’avais sans doute pas besoin d’y aller. Quand la cloche a sonné, les portes se sont ouvertes et les élèves ont surgi dans les couloirs. J’ai attendu que le flot s’atténue un peu avant de lutter pour atteindre le gymnase.

Il n’y avait personne dans le gymnase des filles quand je suis arrivée. J’ai pris mes chaussures de sport et mon short dans mon casier et je les ai mis. J’ai commencé à jouer avec les cordes, grimpant sur l’une puis sur les autres. Quand je suis redescendue, je me suis rendu compte que je refoulais tellement mes émotions que j’ai eu peur d’exploser. J’ai couru sur la piste intérieure jusqu’à presque en tomber.

Quand je me suis arrêté, j’ai vu Miss Candi qui me regardait. Elle était revenue au gymnase pour faire quelque chose et elle m’avait vu courir.

– Vous me regardez depuis combien de temps ?

Elle a haussé les épaules.

– J’ai entendu dire que vous étiez suspendue.

– Est-ce que vous pensez que j’ai fait quelque chose de mal, Miss Candi ?

Dès que j’ai dit ça, j’ai repensé à ce que m’avait expliqué Mrs Noble sur le fait de chercher l’approbation.

– Simplement, je ne crois pas que vous ayez voulu semer le trouble. C’est tout, a-t-elle dit en regardant ailleurs.

– Oh, ai-je dit en soupirant, déçue. Bien, Miss Candi, je suis juste venue vous dire au revoir.

Je suis passée devant l’atelier de mécanique – c’était ça, le cours que j’avais voulu faire. Au lieu de ça, ils m’ont fait faire des feuilletés et de la sauce au citron dans le cours de cuisine. Comment Mrs Noble pouvait-elle s’imaginer que j’avais la moindre chance de changer ce monde en faisant des feuilletés ?

Sur l’entrée principale de l’école, les mots Optima futura étaient gravés dans la pierre. Le meilleur est à venir. J’espérais que c’était vrai.

– Hé ! a hurlé Darnell, depuis la permanence du deuxième étage. Bien joué !

Je lui ai fait un signe de la main.

– On se voit plus tard, a-t-il crié.

Un professeur l’a tiré à l’intérieur et a refermé la fenêtre.

– Jess !

J’ai entendu Karla m’appeler.

– Jess, attends !

– Ils m’ont suspendue, lui ai-je dit.

– Moi aussi. Pour deux semaines.

– Deux semaines ? Ils m’ont suspendue pour une seule ! Je pars pour de bon, de toute façon.

Karla a sifflé entre ses dents.

– Merde, t’es sure de ton coup ?

J’ai hoché la tête.

– J’en peux plus.

– Jess, a dit Karla, avec toutes les merdes qui nous sont tombées dessus, j’ai oublié de te demander ce qui se passait. Tu as dit que tu avais besoin de parler.

Ce moment précis a été un tournant important de ma vie. Je me sentais comme un barrage sur le point de céder, mais je me suis entendu dire :

– Oh, c’était pas si important.

Karla a eu l’air inquiète.

– T’es sure ?

J’ai hoché la tête, en sentant les dernières briques s’empiler sur le mur à l’intérieur de moi, probablement pour toujours.

– On descend à Jefferson, a dit Karla. Tu veux venir ?

J’ai fait non de la tête, puis je l’ai serrée dans mes bras pour lui dire au revoir.

Je ne voulais pas affronter mes parents. Je savais que si je me dépêchais, ils ne seraient probablement pas encore rentrés du boulot.

Aussitôt arrivée à la maison, j’ai pris deux taies d’oreillers que j’ai bourrées avec tous mes vêtements. J’ai plongé au fond de mon placard et j’ai sorti le sac à dos dans lequel il y avait la cravate et le costume que Al et Jacqueline m’avaient achetés.

La bague ! Je l’ai sortie de la boite à bijoux de ma mère et je l’ai passée à ma main gauche.

Je me dépêchais, craignant que mes parents n’arrivent et ne m’attrapent. J’ai trouvé un bout de papier et un stylo. Je transpirais, et ma main tremblait.

Chers papa et maman, j’ai écrit.

– Qu’est-ce que tu fais ? m’a demandé Rachel.

– Chut !

J’ai continué à écrire. J’ai été virée de l’école. Ce n’est pas ma faute, au cas où ça vous intéresse. J’ai presque 16 ans. Je vais arrêter pour de bon. J’ai un boulot et de l’argent. Je pars. S’il vous plait, ne venez pas me chercher. Je ne veux plus vivre ici.

Je ne voyais pas quoi écrire de plus. Ils pourraient me retrouver au boulot s’ils voulaient. Mais ils pourraient aussi être contents d’être débarrassés de moi, autant que je serais soulagée de partir.

– Qu’est-ce que tu fais ? m’a redemandé Rachel.

Ses lèvres tremblaient.

– Chut, ne pleure pas.

Je lui ai fait un câlin.

– Je pars de la maison.

Elle a secoué la tête.

– Non, tu peux pas.

J’ai hoché la tête.

– Je vais essayer. Je vais devenir cinglée ici.

– Je le dirai ! m’a-t-elle menacée.

J’ai couru dehors, redoutant de me faire attraper par mes parents au dernier moment. Ils pouvaient utiliser la force pour me ramener, m’arrêter ou m’envoyer dans une institution. Ou ils pouvaient me laisser partir. C’étaient eux qui décidaient. Ça, je l’avais bien compris. J’ai dévalé la rue en courant jusqu’à ce que mes poumons me fassent mal. Au bout de plusieurs pâtés de maison, je me suis appuyée contre un réverbère et j’ai repris ma respiration. Je me suis sentie libre. Libre de découvrir ce que la liberté signifiait. J’ai regardé ma montre. C’était l’heure d’aller travailler. J’avais presque seize ans. J’avais trente-sept dollars en poche.

***

– Tu es en retard, m’a dit le contremaitre quand je suis entrée.

– Désolée, ai-je répondu en démarrant la machine pour me mettre au boulot.

– Sale gosse, a-t-il lancé à Gloria.

Elle a baissé la tête alors qu’il s’en allait. Puis elle a relevé les yeux et a souri.

– Dure journée, Jess ?

J’ai ri.

– J’ai été virée de l’école et je me suis barrée de chez moi.

Elle a soupiré et a secoué la tête.

– Je t’aurais bien ramenée à la maison avec moi, mais mon mari essaie déjà de faire déguerpir nos propres enfants !

J’ai demandé à Eddie si je pouvais enchainer deux postes.

– On va voir.

À 23h00, le boulot était fini et il m’a renvoyé chez moi. J’ai essayé de dormir assise à la gare routière, mais les flics n’arrêtaient pas de venir et de me demander de leur montrer mon ticket. J’ai acheté un ticket pour Niagara Falls, mais ils me réveillaient à chaque fois qu’un bus partait et me demandaient pourquoi je n’étais pas dedans. J’ai trainé dans le coin, pris un petit déjeuner, bu un café et j’ai marché encore un peu. À midi, je suis allée à une séance de cinéma. Quand je me suis réveillée, j’étais en retard pour le boulot.

Eddie m’a avertie que ça ne devait plus arriver.

– T’as une tête de déterrée, m’a soufflé Gloria.

– Merci beaucoup.

J’ai commencé à réfléchir.

– Hé, Gloria, tu te rappelles quand tu m’as parlé d’un bar où ton frère allait, vers Niagara Falls ?

Gloria s’est tendue.

– Oui, et alors ?

– Et alors, est-ce qu’il connait d’autres bars de ce genre là en ville ?

Elle a haussé les épaules.

– C’est important, Gloria. Je t’en supplie, j’ai vraiment besoin de savoir.

Gloria avait l’air nerveuse. Elle s’est essuyé les mains sur son tablier pour se débarrasser des taches d’encre, comme si elle voulait se débarrasser du sujet de notre discussion. À l’heure de la pause déjeuner, elle m’a glissé un morceau de papier dans la main.

– Qu’est-ce que c’est ?

Sur le papier, le nom Abba’s était écrit.

– J’ai appelé mon frère. Je lui ai demandé où il allait. Il a dit que ça lui était arrivé d’aller là-bas.

J’ai souri jusqu’aux oreilles.

– Est-ce que tu sais où c’est ?

– Et qu’est-ce qu’il faudrait que je fasse encore, que je t’y emmène ?

– OK, ai-je dit en levant les mains en signe de capitulation, je demandais juste.

J’ai appelé les renseignements pour avoir l’adresse. Après le changement d’équipe, je me suis lavée dans les toilettes et j’ai mis des vêtements propres. J’ai regardé l’anneau à mon doigt. Il n’y avait pas de jeu. Je me suis promis de ne jamais le retirer. À mon avis, il était temps que cet anneau me livre ses secrets pour m’aider à survivre à ma propre existence. J’ai traversé la ville jusqu’au Abba’s et je suis restée dehors à faire les cent pas et à fumer. J’étais tétanisé à l’idée de rentrer dans ce bar, exactement comme je l’avais été la première fois au Tifka’s. Sauf que cette fois, je trimbalais tout ce que je possédais dans deux taies d’oreiller. Où est-ce que je pourrais bien aller si j’étais rejetée ici ?

J’ai pris une profonde inspiration et je suis entrée dans le bar. C’était vraiment bondé à l’intérieur, du coup j’avais le sentiment d’être incognito et en sécurité. Je me suis faufilé jusqu’au bar.

– Une Genny, j’ai commandé à la barmaid.

Elle a plissé les yeux.

– Fais-moi voir un papier d’identité.

– On m’en a jamais demandé au Tifka’s, ai-je protesté.

Elle a haussé les épaules.

– Alors va boire une bière au Tifka’s, a-t-elle lancé en s’éloignant.

J’ai frappé le bar avec mon poing.

– On a eu une dure journée, petite ? m’a demandé une des butchs accoudées au comptoir.

– Une dure journée ?

Mon rire a retenti, strident.

– J’ai été virée de l’école, je n’ai pas d’endroit où aller, et je vais perdre mon putain de boulot si je trouve pas un endroit où dormir pour être à l’heure.

Elle a pincé ses lèvres, a hoché sa tête et a pris une gorgée de bière.

– Tu peux venir chez nous pour un temps si tu veux, a-t-elle dit avec désinvolture.

– Tu te fous de moi ? ai-je demandé.

Elle a secoué la tête.

– T’as besoin d’un endroit où te poser ? Ma copine et moi, on a un appartement au-dessus de notre garage. Tu peux y venir si tu veux, c’est toi qui vois.

Elle a fait signe à la barmaid.

– Meg, mets une bière à la petite pour moi, OK ? 

On s’est présentées.

– Jes’ quoi ? a-t-elle demandé.

– Jess, c’est mon nom. Juste Jess.

Toni a grogné :

– Juste Jess, hein ? Et ben je suis juste Toni.

Meg a flanqué une bouteille de bière devant moi.

– Merci pour la bière, Toni.

Je l’ai saluée avec ma bouteille.

– Est-ce que je peux venir dès ce soir ?

Toni a ri.

– Oui, j’imagine. Si je ne suis pas trop bourrée pour mettre les clés dans la serrure. Hé, Betty !

La copine de Toni venait de sortir des toilettes et se tenait derrière elle.

– Hé, Betty, voici Dondi6. Cette gosse est orpheline. Ses parents sont morts dans une explosion de voiture, tu vois.

Toni a ri et a bu une gorgée de bière.

Betty s’est écartée de Toni.

– Ce n’est pas drôle.

Je suis intervenue.

– Toni m’a dit que vous aviez un endroit où je pourrais me poser. J’ai vraiment besoin d’un endroit où dormir. Je veux dire, vraiment besoin.

Betty a regardé Toni, a haussé les épaules et s’est éloignée.

– C’est bon pour elle, a dit Toni. Je vais retourner m’asseoir avec Betty. Je viendrai te chercher avant qu’on parte.

J’ai fini ma bière et j’ai posé ma tête sur le bar. La pièce tournait et j’avais tellement envie de dormir. Meg a tapoté le comptoir avec les articulations de ses doigts, à côté de ma tête.

– T’es bourrée ou quoi ?

– Non, je travaille beaucoup en ce moment, je lui ai dit.

Je me suis dit qu’elle ne m’appréciait pas trop. Puis elle m’a apporté une autre bière.

– Je n’en ai pas commandé.

– C’est la maison qui offre, a-t-elle dit.

Allez comprendre.

Quand le bar a commencé à se vider, j’ai trouvé une chaise libre près de l’arrière-salle bruyante. J’ai appuyé ma tête contre le mur et je me suis endormie. Quand je me suis réveillée, Betty me tirait par la manche en disant qu’il était l’heure de rentrer à la maison. Toni chantait Roll Me Over in the Cloversup>7 pendant que Betty essayait de la faire rentrer dans la voiture. Je me suis couchée sur le siège arrière et je me suis aussitôt rendormie.

– Allez, debout !

Betty m’a secouée. On était dans leur allée. Elle luttait pour faire tenir Toni contre la voiture.

– Ne me donne pas un deuxième problème à gérer, m’a dit Betty sèchement.

Je suis sorti de la voiture et je l’ai aidée à soutenir Toni dans les escaliers.

– Tu peux dormir sur le canapé cette nuit, a dit Betty.

– C’est qui la môme ? a demandé Toni. Qu’est-ce que c’est que ça, ta nouvelle butch ?

Betty a répondu sèchement.

– C’est toi qui as invité la môme à venir vivre dans l’appartement du garage, tu te rappelles ?

Je me suis pelotonnée dans le canapé en essayant de disparaitre. Un instant plus tard, Betty est sortie de la pièce et m’a lancé une couverture.

– Si je peux juste dormir un peu cette nuit, après je m’en irai.

– Ça va, a-t-elle soufflé avec lassitude. T’inquiète pas, ça va bien se passer.

Je me suis accroché à ce petit bout de réconfort.

Allongée là, dans le noir, j’ai réalisé d’un coup que j’étais toute seule : plus d’école, plus de parents – à moins qu’ils ne viennent me chercher. J’ai failli m’étouffer de honte en repensant à ce qui m’était arrivé au terrain de football. J’avais peur de vomir et je n’avais pas demandé où étaient les toilettes. J’aurais préféré être dans le canapé de Al et Jackie. J’aurais voulu me réveiller chez elles.

Alors j’aurais pu raconter à Jacqueline ce qui m’était arrivé sur le terrain de foot. Est-ce que je lui en aurais parlé ? J’ai réalisé que je n’aurais sans doute pas pu raconter à Al ou à Jacqueline ce que les garçons m’avaient fait. Je me sentais trop honteuse.

Je me suis fait un serment avant de m’endormir. Je me suis promis de ne plus jamais porter de jupe et de ne plus jamais de la vie laisser quiconque me violer, quoi qu’il arrive.

En réalité, je n’ai pu tenir qu’une seule de ces promesses.

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1. Aussi appelé quart-arrière ou quart, le quaterback est le joueur qui mène l’offensive. Il est aussi celui qui a le plus de prestige.

2. Insulte pour lesbienne.

3. La Grande Charte est un des textes fondateurs de la loi anglaise, qui a inspiré la Constitution états-unienne.

4. En référence auxlois Jim Crow, un ensemble d’arrêtés et règlements promulgués entre 1876 et 1965 dans les États du Sud des États-Unis et qui sont l’un des piliers de la ségrégation raciale, notamment dans les écoles, services publics, bus et restaurants. Le nom de Jim Crow provient d’un spectacle populaire raciste.

5. John Philip Sousa est un compositeur états-unien de la fin du 19e siècle.

6. Personnage principal du comics du même nom, Dondi est un orphelin âgé de six ans.

7. Roll Me Over in the Clover, « Fais-moi rouler dans les trèfles », extrait d’une chanson populaire salace anglaise des années 1940.

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Chapitre 3

© Leslie Feinberg, 2014 & © Hystériques & AssociéEs, 2019.
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mais aucune réutilisation/diffusion commerciale n’est autorisée !

3

Il m’a fallu presque un an pour trouver le courage d’appeler les renseignements et obtenir l’adresse du Tifka’s. Je me tenais enfin debout dans la rue, devant la porte du bar, morte de trouille. Je me demandais bien comment j’avais pu croire que j’aurais une place là-dedans. Et si je m’étais trompée ?

Je portais ma chemise rayée bleu et rouge, une veste bleu marine qui cachait ma poitrine, un pantalon noir repassé et une paire de baskets noires – je n’avais pas de chaussures pour sortir.

Quand je suis entrée, c’était juste un bar comme un autre. À travers l’épais nuage de fumée, j’ai senti des regards se poser sur moi et m’examiner des pieds à la tête. Je ne pouvais pas revenir en arrière, et je ne le voulais pas. Pour la première fois de ma vie, j’avais peut-être trouvé ma communauté. Seulement, je ne savais pas comment m’y intégrer.

Je me suis précipité au comptoir et j’ai commandé une Genny1.

– T’as quel âge ? m’a demandé la patronne.

– J’ai l’âge, ai-je rétorqué en posant du fric sur le bar.

J’ai vu des petits sourires se dessiner sur les visages qui nous entouraient. J’ai bu à petites goulées en essayant d’avoir l’air dans le coup. Une drag queen plus âgée m’observait attentivement. J’ai pris ma bière et je suis allée vers l’arrière-salle enfumée.

Ce que j’y ai vu m’a fait monter aux yeux des larmes contenues depuis des années : des femmes solides, baraquées, qui portaient la cravate et le costume. Elles avaient les cheveux lissés en arrière à la gomina. C’étaient les femmes les plus imposantes que je n’avais jamais vues. Certaines d’entre elles dansaient des slows en enlaçant d’autres femmes en robes moulantes et talons hauts qui les caressaient tendrement. J’en crevais d’envie rien qu’à les regarder.

J’avais rêvé de ça toute ma vie.

– T’es déjà venue dans un bar comme celui-là ? m’a demandé la drag queen.

J’ai répondu avec empressement :

– Plein de fois.

Elle a souri.

Mais une question me taraudait tellement que j’en ai oublié de tenir mon mensonge.

– Je peux vraiment offrir un verre à une femme, ou l’inviter à danser ?

– Bien sûr, chérie. Mais seulement les fems.

Elle s’est marrée et m’a dit son prénom : Mona.

Mon regard s’est fixé sur une femme assise toute seule à une table. Bon sang, qu’elle était belle ! Je voulais danser avec elle. Les Four Tops chantaient Baby, I need your loving.2 Je n’étais pas sure de savoir danser un slow, mais avant de risquer de perdre mon courage, je me suis dirigée droit sur elle.

– Tu veux danser avec moi ? j’ai demandé.

Mona et la videuse m’ont attrapé et m’ont presque trainé jusqu’au comptoir, où elles m’ont assise sur un tabouret. Mona m’a posé la main sur l’épaule et m’a regardée droit dans les yeux.

– Gamine, il y a quelques trucs que je dois te dire. C’est ma faute. Je t’ai dit que tu pouvais inviter une femme à danser. Mais il y a une chose que tu dois savoir avant tout : tu ne peux pas inviter la nana de Butch Al !

J’enregistrais mentalement cette information quand l’ombre de Butch Al m’est tombée dessus d’un coup. La videuse s’est dressée entre nous deux et Mona a entrainé Butch Al vers l’arrière-salle. Ça s’est passé en un éclair, mais la brève apparition de cette femme m’avait troublée. Butch Al était un modèle de force. Elle me laissait une image que j’avais peur de retenir et en même temps peur de laisser filer.

Je suis restée assise un moment, encore tremblante, alors que les autres semblaient toutes être déjà passées à autre chose. Au bar, je me suis sentie exilée, plus seule qu’avant de venir, parce que maintenant je me rendais compte que je ne faisais pas partie de ce monde.

Une lumière rouge a illuminé la salle. Mona m’a saisi la main et m’a trainée à travers l’arrière-salle jusque dans les toilettes pour femmes. Elle a baissé le couvercle d’un des chiottes et m’a dit de grimper dessus. Elle a claqué la porte et m’a ordonné d’attendre là et de rester tranquille. Les flics étaient là, je devais rester planqué. Pendant un long moment. J’ai failli mourir de peur quand une fem a ouvert la porte des toilettes où j’étais. Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai compris que la police était partie depuis longtemps, grâce au pot-de-vin payé par les propriétaires. Plus personne ne se souvenait de la gamine cachée dans les toilettes.

Quand je suis ressortie des chiottes, tout le monde dans la pièce s’est mis à rire de moi. Je me suis réfugiée au bar et j’ai siroté une bière.

Un peu plus tard, j’ai senti une main se poser sur mon bras. C’était cette magnifique femme à qui j’avais proposé une danse. C’était la fem de Butch Al.

– Allez ma belle, viens t’asseoir avec nous, a-t-elle proposé.

– Non, je suis bien là, ai-je répondu aussi courageusement que possible.

Mais elle a doucement passé son bras autour de moi et m’a fait descendre du tabouret.

– Allez, viens avec nous. C’est bon. Al ne va pas te faire de mal, m’a-t-elle rassurée. Elle aboie plus qu’elle ne mord.

J’avais un doute là-dessus. D’autant plus quand j’ai vu Butch Al se lever alors que je m’approchais de leur table.

C’était une femme immense. Je ne saurais pas dire sa taille exacte, je n’étais qu’une gamine, mais elle me dominait de sa hauteur et de sa carrure.

J’ai instantanément aimé la force qui se dégageait de son visage. La façon dont sa mâchoire se crispait. La colère dans ses yeux. La façon dont elle portait son corps. Son corps qui émergeait de sa veste de sport tout en restant caché dessous. Les courbes et les plis. Ses épaules carrées, son large cou. Sa forte poitrine étroitement bandée. Les couches superposées de sa chemise blanche, de sa cravate et de sa veste. Ses hanches soigneusement dissimulées.

Elle m’a regardé de haut en bas. J’ai essayé de me gonfler. Elle l’a perçu. Sa bouche refusait de sourire mais on aurait dit que ses yeux le faisaient. Elle m’a tendu une grande main rugueuse. Je l’ai serrée. La fermeté de sa poigne m’a surprise. Elle a mis plus de force dans son étreinte, je lui ai rendu la pareille. J’étais contente de ne pas porter de bague. Sa prise se resserrait, la mienne aussi. Elle a fini par sourire.

– Il y a de l’espoir pour toi, a-t-elle dit.

Je rayonnais de reconnaissance en accueillant ces mots.

Je suppose que vu de l’extérieur, on aurait pu interpréter cette poignée de main comme une bravade. Mais ça signifiait beaucoup plus que ça pour moi, et aujourd’hui encore. Ce n’était pas juste une façon de mesurer nos forces. Une poignée de main comme celle-là, c’est un défi. C’est rechercher la puissance en s’encourageant pas à pas. Au point le plus fort, un équilibre s’établit et c’est là que tu rencontres vraiment l’autre.

J’avais vraiment rencontré Butch Al. J’étais tellement excitée. Et effrayée. Je n’avais pas de raison de l’être : personne n’avait jamais été aussi gentil avec moi. Elle était parfois assez bourrue mais elle agrémentait ça en ébouriffant mes cheveux, en me prenant par l’épaule ou en me donnant sur la joue plus qu’une tape, et moins qu’une claque. Je me sentais bien. J’aimais l’affection dans sa voix quand elle m’appelait gamine, ce qu’elle faisait souvent. Elle m’a prise sous son aile et m’a appris les choses qu’elle jugeait les plus importantes à savoir pour une jeune butch comme moi, avant d’embarquer pour un voyage aussi dangereux et douloureux. À sa manière, elle savait faire preuve de patience avec moi.

À cette époque, dans le quartier de Tenderloin, les bars étaient gays3 par pourcentage. Le Tifka’s était gay à peu près à vingt-cinq pour cent. Ce qui signifie qu’on avait un quart des tables et de la piste de danse. Les trois autres quarts empiétaient toujours sur notre espace. Al m’a appris comment garder notre territoire.

J’ai appris à craindre la police comme un ennemi mortel et à haïr les macs qui contrôlaient la vie de tant de femmes qu’on aimait. Et j’ai appris à me marrer. Cet été-là, les vendredis et les samedis soir étaient pleins de rires et de taquineries, gentilles pour la plupart.

Les drag queens s’asseyaient sur mes genoux et on posait pour des photos Polaroïd. On a appris beaucoup plus tard que le type qui les prenait était en fait un flic en civil. Je pouvais regarder les vieilles bulldaggers4 et voir mon propre futur. J’ai découvert ce que j’attendais d’une autre femme en observant Butch Al et son amante, Jacqueline.

Elles m’ont laissé trainer avec elles tout l’été. Je disais à mes parents que je doublais mes heures de travail les vendredis et samedis soir pour « mettre de l’argent de côté pour la fac » et que je passais la nuit chez une copine du lycée qui habitait juste à côté de mon boulot. Ils ont choisi de croire à mon alibi. Tout au long de la semaine, je comptais les heures qui me séparaient du vendredi soir, quand je pourrais me barrer du boulot et me diriger vers Niagara Falls.

Après la fermeture du bar, on marchait dans la rue, complètement bourrées, chacune à un bras de Jacqueline. Elle levait la tête vers le ciel en disant : « Merci Seigneur pour ces deux belles butchs ! » Al et moi on se penchait en avant pour se faire un clin d’œil et on riait toutes les trois, pour le simple plaisir d’être là et d’y être ensemble.

Elles m’ont laissée dormir chez elles tous les weekends, sur leur vieux canapé moelleux. Jacqueline préparait des œufs à 04h00 du matin pendant que Al faisait mon éducation. C’était toujours la même leçon : s’endurcir. Al n’a jamais dit précisément ce qui m’attendait. Ce n’était jamais énoncé clairement. Mais j’avais l’intuition que ça allait être terrible. Je sais qu’elle était inquiète pour ma survie. Je me demandais si j’étais prête. Le message de Al était : Tu ne l’es pas !

Ce n’était pas très encourageant. Je savais que si ses leçons étaient si cinglantes, c’était parce qu’elle voyait l’urgence à me préparer à une existence difficile. Elle n’a jamais voulu me heurter. Elle cultivait ma solidité de butch de la meilleure façon qu’elle connaissait. Elle me le rappelait souvent : personne n’avait jamais fait ça pour elle quand elle était jeune butch et elle avait survécu. Elle avait une drôle de manière de me rassurer. Mais j’avais Butch Al comme mentor.

Al et Jackie m’ont bichonné. Littéralement. Jacqueline me coupait les cheveux dans sa cuisine. Ce sont elles qui m’ont emmené chercher ma première veste de sport et ma première cravate dans un magasin d’occasion. Al a épluché les rayons et a sorti les vestes de sport les unes après les autres. Je les ai toutes essayées. Jackie penchait un peu la tête, puis la secouait. Enfin, elle a fini par lisser le revers de ma veste en hochant la tête en signe d’approbation. J’étais au paradis des butchs !

Ensuite, ça a été au tour de la cravate. Al l’a choisie pour moi. Une fine cravate noire.

– Une cravate noire, c’est une valeur sure, m’a-t-elle expliqué solennellement.

Et bien sûr, elle avait raison.

C’était plutôt amusant. Mais la question du sexe me mettait la pression, à l’intérieur comme à l’extérieur, et Al le savait. Un soir, elle a posé un carton sur la table de la cuisine et l’a poussé vers moi pour que je l’ouvre. Dedans il y avait un gode en caoutchouc. J’étais sidérée.

– Tu sais ce que c’est ? a-t-elle demandé.

– Bien sûr, ai-je répondu.

– Tu sais quoi faire avec ça ?

– Bien sûr, ai-je menti.

Jackie a lâché la vaisselle dans l’évier.

– Al, pour l’amour de Dieu, laisse-la souffler, tu veux ?

– Une butch doit savoir ces choses-là, a insisté Al.

Jacqueline a balancé son torchon et a quitté la cuisine, furieuse.

Ça devait être la version butch de la discussion « père-fils ». Al a parlé, j’ai écouté.

– Tu comprends ? a-t-elle demandé avec insistance.

– Bien sûr, ai-je répondu. Bien sûr.

Al était satisfaite d’avoir transmis suffisamment d’informations avant que Jackie ne revienne dans la cuisine.

– Une dernière chose, gamine, a-t-elle ajouté, ne fais pas comme ces bulldaggers qui accrochent ça et se pavanent avec leur attirail. Fais-ça avec un peu de classe, tu vois ce que je veux dire ?

– Bien sûr.

Je ne voyais pas du tout.

Al a quitté la pièce pour prendre une douche avant d’aller dormir. Jacqueline a essuyé la vaisselle pendant un moment, le temps que la rougeur sur mes joues s’estompe et que le sang arrête de me cogner les tempes. Elle s’est assise sur une chaise, à côté de moi.

– Est-ce que tu as compris ce que Al t’a dit, chérie ?

– Bien sûr, ai-je répondu en me faisant le serment de ne plus jamais dire ça.

– Est-ce qu’il y a des choses que tu n’as pas comprises ?

– Eh bien, ai-je commencé doucement, on dirait qu’il faut un peu de pratique, mais j’ai saisi l’idée générale. Je veux dire, j’imagine que comme pas mal de trucs il faut s’exercer un peu avant de le faire correctement.

Jacqueline a eu l’air confuse, puis elle a ri jusqu’à ce que de chaudes larmes ruissellent le long de ses joues.

– Chérie, a-t-elle commencé, mais elle riait trop pour réussir à continuer. Chérie, tu ne peux pas apprendre à baiser en lisant un manuel de bricolage. Ce n’est pas comme ça qu’une butch devient une bonne amante !

C’était précisément ça que j’avais besoin de savoir !

– Eh bien, qu’est-ce qui fait qu’une butch devient une bonne amante ? ai-je demandé, en essayant de faire comme si la réponse n’avait pas tant d’importance pour moi.

Son visage s’est adouci.

– C’est difficile à dire. Je suppose qu’être une bonne amante, ça veut dire savoir respecter une fem. Ça veut dire être à l’écoute de son corps. Et même si le sexe devient un peu brutal, ou quoi que ce soit, c’est parce qu’elle en a envie aussi, parce qu’au fond de toi tu la traites toujours avec douceur et attention. Est-ce que ça te parle ?

Pas du tout. J’avais obtenu moins d’informations que ce que je cherchais. Ça s’est pourtant révélé être pile celle dont j’avais besoin. Ça m’a donné matière à réfléchir pour le restant de ma vie.

Jacqueline m’a pris la bite en caoutchouc des mains. Est-ce que je l’avais tenue tout ce temps ? Elle l’a délicatement placée sur ma cuisse. Ma température corporelle est montée d’un cran. Elle a commencé à la toucher doucement, comme si c’était quelque chose de vraiment magnifique.

– Tu sais, avec ça, tu peux donner beaucoup de plaisir à une femme. Peut-être plus qu’elle n’en a jamais eu dans sa vie.

Elle a arrêté de caresser le gode.

– Ou tu peux vraiment la blesser et lui rappeler toutes les fois où elle a été blessée dans sa vie. Tu dois penser à ça à chaque fois que tu attaches ce truc. Alors tu seras une bonne amante.

J’ai attendu, en espérant qu’elle en dirait plus. Mais c’était fini. Elle s’est levée et a commencé à s’affairer dans la cuisine. Je suis allée au lit. J’ai essayé de mémoriser chaque mot avant de tomber dans le sommeil.

***

Quand Monique a commencé à flirter avec moi, tout le monde dans le bar nous observait. Monique me terrifiait. Jacqueline avait dit une fois que Monique utilisait le sexe comme une arme. Est-ce que Monique avait vraiment envie de moi ? Les butchs disaient que oui, alors ça devait être vrai. Je ne sais pas pourquoi, mais tout le monde avait l’air sûr que j’allais perdre ma virginité de butch avec Monique.

Un vendredi soir, les butchs m’ont donné un petit coup de poing dans l’épaule, m’ont tapé dans le dos et ont réajusté ma cravate, avant de m’envoyer à sa table. Quand on est sorties toutes les deux, j’ai remarqué qu’aucune des autres fems ne m’encourageait. Pourquoi est-ce que Jacqueline ne daignait même pas me regarder ? Elle tapotait simplement ses longs ongles vernis sur son verre de whisky en le fixant comme si c’était la seule chose qui existait. Avait-elle pressenti le drame imminent ?

Le soir suivant, je suis arrivé tard au bar, en priant pour que Monique et sa bande n’y soient pas. Elles y étaient. Je me suis glissé furtivement jusqu’à notre table et je me suis assis. Personne ne savait précisément ce qui s’était ou ne s’était pas passé la nuit précédente. Mais tout le monde savait que ça s’était très mal passé.

Je me suis assise, noyée dans ma propre honte, en me remémorant notre soirée. Quand je m’étais retrouvée chez Monique, j’avais été tétanisée. Il m’était apparu clairement que je ne savais pas ce qu’était le sexe. Quand est-ce que ça commençait, et comment ? Qu’est-ce que j’étais censée faire ? Et Monique me flanquait une peur bleue. D’un seul coup, j’avais changé d’avis. Je n’avais pas voulu me confronter à ça. J’avais bavardé nerveusement. Monique avait eu un petit sourire ironique. Alors que je m’étais déplacé du canapé à une chaise, elle m’avait suivie.

– C’est quoi le problème ? s’était-elle moquée. Je ne te plais pas chérie ? C’est quoi le problème, hein ?

J’avais parlé de la pluie et du beau temps jusqu’à ce qu’elle me coupe, exaspérée.

– Tire-toi d’ici !

Elle avait eu l’air dégoutée de moi. J’avais bafouillé quelques mots d’excuses et je m’étais enfuie de chez elle.

Mais de retour au bar, je ne pouvais pas esquiver les conséquences. Je me suis assis à une table éloignée de la sienne et je me suis frotté la tête comme si je pouvais en effacer la mémoire. Je me suis demandé combien de temps allait durer cette soirée. Longtemps. Très longtemps.

Monique a chuchoté quelque chose à une butch assise à côté d’elle. La butch a traversé la pièce et s’est approchée de notre table.

– Hé ! m’a-t-elle interpellée.

Je n’ai pas levé les yeux.

– Hé, toi, la fem, tu veux danser avec une vraie butch ?

Je me suis tortillée sur ma chaise. Al lui a murmuré quelque chose que je n’ai pas entendu.

– Oh, je suis désolée Al, je ne savais pas que c’était ta fem !

Al s’est levée et a frappé la butch avant même qu’on ait eu le temps de comprendre ce qui se passait. Puis Al m’a regardée en ayant l’air d’attendre quelque chose de moi.

– Alors ?

Elle maintenait la butch pliée en deux. Al attendait que je frappe cette femme pour défendre mon honneur. Je n’avais envie de frapper personne dans cette pièce, à part peut-être moi-même. Je n’avais aucun honneur à défendre.

Les butchs qui accompagnaient Monique se sont levées, prêtes à traverser la salle. Al et les autres butchs de notre bande se sont alignées devant la table pour me protéger. Jacqueline m’a mis la main sur la cuisse pour me rassurer et pour me dire que je n’étais pas obligée de me battre. Elle n’aurait pas eu besoin de le faire. Mona est arrivée derrière moi et a posé les mains sur mes épaules. Les fems resserraient les rangs autour de moi, elles aussi. Je suis restée assise, mon visage enfoui dans mes mains, en secouant la tête. Je voulais juste que ça s’arrête. Mais ce n’était pas encore fini.

La bande de Monique a finalement battu en retraite. Mais aucune d’entre nous ne pouvait quitter le bar tant que les autres étaient là, sinon on aurait pris le risque de se faire attraper dans un coin. C’était parti pour être une très longue soirée.

Al était furieuse contre moi.

– Tu vas laisser ces bulldaggers te parler comme ça ?

Elle a donné un grand coup de poing sur la table pour appuyer son propos.

– La ferme, Al, lui a dit Jacqueline d’un ton tranchant.

Ça m’a tellement surpris que j’ai redressé la tête pour la regarder. Elle fusillait Al du regard.

– Laisse la gamine tranquille, tu veux ?

Al a arrêté de me hurler dessus mais elle m’a tourné le dos pour regarder danser les couples. Son langage corporel me disait qu’elle était encore déçue de ma réaction. Jacqueline se contentait de tapoter son verre de whisky avec les ongles, comme le soir précédent. Il m’a fallu beaucoup de temps pour apprendre le langage morse des fems.

Au bout d’un moment, le bar a commencé à se vider un peu. Yvette est arrivée. Jacqueline l’a regardée, l’air manifestement inquiète.

– Qu’est-ce qu’il y a ? lui ai-je demandé, arrêtant de m’apitoyer sur mon sort.

Jackie a observé mon visage.

– À toi de me le dire.

J’ai regardé Yvette. Comme Jacqueline, elle avait commencé à faire le trottoir quand elle était ado. Jackie avait arrêté de faire des passes quand elle s’était mise avec Al, qui avait les moyens de les faire vivre toutes les deux grâce à ce qu’elle gagnait avec son boulot syndiqué5 dans une usine automobile.

Yvette n’avait pas de butch qui travaillait à l’usine. Yvette n’avait personne, à part les filles avec qui elle bossait.

– Elle a l’air d’avoir eu une dure soirée, ai-je suggéré.

Jacqueline a hoché la tête.

– C’est comme ça sur les boulevards. On en prend vraiment plein la gueule là-bas.

J’étais troublée par l’intimité de cette discussion. Puis, elle a fait mine de changer de sujet.

– De quoi elle a besoin à ce moment précis, à ton avis ?

– Qu’on lui foute la paix, j’ai dit, en pensant à mes propres besoins.

Elle a souri.

– Oui, elle veut qu’on lui foute la paix. Elle ne veut surtout pas que quelqu’un dans ce monde de merde vienne encore lui demander quoi que ce soit ce soir. Mais elle aurait bien besoin d’un peu de réconfort, tu vois ce que je veux dire ?

Peut-être bien que oui.

– Elle apprécierait sûrement qu’une butch comme toi vienne la voir et l’invite simplement à danser, tu vois ? Sans la brusquer.

Je me suis dit que je pouvais peut-être faire ça. N’importe quoi pourvu que ça atténue ma propre honte.

Jacqueline m’a tiré sur la manche.

– Fais-ça avec douceur, OK ?

J’ai hoché la tête et traversé lentement la pièce jusqu’à Yvette. Elle se tenait la tête dans les mains. Je me suis éclairci la voix. Elle m’a regardée d’un air las, en buvant une petite gorgée.

– Qu’est-ce que tu veux ? m’a-t-elle demandé.

– Ben, je me disais… Est-ce que tu veux danser avec moi ?

Elle a secoué la tête.

– Peut-être plus tard bébé, OK ?

Peut-être que c’était la façon dont je suis restée plantée là. Je ne pouvais pas retraverser la salle et faire face au groupe de Monique ou au mien sans avoir dansé. Je n’avais pas pensé à ça. Et Jackie, est-ce qu’elle l’avait prévu ? Ou peut-être que c’était lié aux regards échangés entre Jacqueline et Yvette d’un bout à l’autre de la pièce. Quoiqu’il en soit, Yvette a finalement dit « Allez, pourquoi pas » et elle s’est levée pour danser avec moi.

Je l’ai attendue au milieu de la piste de danse. La voix de Roy Orbinson était douce et séduisante. Je suis restée debout, avec sa main dans la mienne, jusqu’à ce qu’elle se détende et vienne contre moi. Après avoir dansé pendant un moment, Yvette m’a dit :

– Tu peux respirer tu sais !

On a éclaté de rire ensemble.

Puis j’ai senti son corps se serrer contre le mien et on a, en quelque sorte, fondu ensemble. J’ai découvert toutes les douces surprises qu’une fem peut faire à une butch : sa main à l’arrière de mon cou, posée sur mon épaule, ou serrée comme un poing. La sensation de son ventre et de ses cuisses pressées contre moi. Ses lèvres effleurant mon oreille.

La chanson s’est finie et elle s’est écartée de moi. J’ai doucement pris sa main.

– S’il te plait.

– Chérie, a-t-elle ri, tu as dit le mot magique !

On a dansé quelques slows d’affilée. Nos corps se balançaient sans effort dans le cercle des danseuses. La plus petite variation de la pression exercée par ma main dans son dos influait sur les mouvements de son corps. Pas une seule fois je n’ai passé la cuisse entre ses jambes. Je savais qu’elle avait été blessée à cet endroit-là. Même en tant que jeune butch, c’était quelque chose que je protégeais chez moi. Je sentais sa douleur, elle connaissait la mienne. Je sentais son désir, elle attisait le mien.

Finalement, la musique s’est arrêtée et je l’ai laissée partir. Je l’ai embrassée sur la joue et je l’ai remerciée. J’ai traversé la piste de danse jusqu’à ma table. J’étais changé à jamais.

Jackie m’a tapoté la cuisse avec un sourire chaleureux. Les autres fems – hommes ou femmes – me regardaient différemment. Alors que le monde nous écrasait la gueule, elles essayaient coute que coute de protéger et de nourrir notre sensibilité. Elles venaient de voir la tendresse dont j’étais capable.

Les autres butchs devaient me reconnaitre comme sexuelle à présent, comme une rivale. Même Al me regardait différemment.

Aussi pénible qu’avait pu être toute cette initiation, ce n’était rien de moins qu’un rite de passage. Ça ne m’a pas rendue arrogante. J’ai appris qu’il fallait avant tout de l’humilité pour réussir à provoquer le désir d’une femme et à en déchainer toute la puissance.

Forte face à mes ennemis, tendre pour celles que j’aimais et que je respectais. C’était ainsi que je voulais être. Bientôt, j’allais devoir soumettre ces qualités au test. Mais pour l’instant, j’étais heureuse.

***

Le vendredi suivant, au bar, ça a été tumultueux. On riait toutes, et on dansait. Je regardais Yvette du coin de l’œil. Jacqueline a dû le remarquer parce qu’elle m’a expliqué que le mac d’Yvette ne la laisserait pas avoir une butch régulière. Mon ventre se tordait de rage. Je gardais quand même un œil sur elle. Après tout, son mac ne pouvait pas tout savoir, hein ?

Quand la lumière rouge a jailli dans le bar, je suis allé de moi-même dans les toilettes et j’ai pris mon poste sur les chiottes. Un long moment s’est écoulé. J’ai entendu des bruits sourds et plusieurs cris. Puis tout est redevenu calme.

J’ai jeté un coup d’œil dans la salle. Toutes les stone butchs et les drag queens étaient alignées face au mur, les mains menottées dans le dos. Plusieurs fems, connues par les flics pour se prostituer, se faisaient malmener et séparer des autres. Je savais maintenant que ça leur couterait au moins une pipe pour pouvoir sortir de taule ce soir.

Un flic m’a aperçue et m’a empoignée par le col. Il m’a menottée et m’a balancée à travers la pièce. Je cherchais Butch Al des yeux mais ils avaient déjà commencé à charger des gens dans les camions de police.

Jacqueline a couru vers moi.

– Prends soin des autres, m’a-t-elle glissé.

Et elle a ajouté :

– Sois prudente, chérie.

J’ai hoché la tête. Mes poignets attachés dans le dos me faisaient souffrir. J’allais faire de mon mieux pour être prudente. J’espérais que Al et moi, on pourrait prendre soin l’une de l’autre.

Le temps que les flics m’arrêtent, le camion des butchs était déjà plein. Ils m’ont emmenée dans un autre, avec Mona et les autres drag queens. J’étais contente. Mona m’a embrassée sur la joue et m’a dit de ne pas avoir peur. Elle m’a dit que ça allait bien se passer. Si elle disait la vérité, pourquoi est-ce que toutes les drag queens avaient l’air aussi terrifiées que moi ?

Au commissariat, j’ai vu Yvette et Monique, elles aussi arrêtées au cours d’une rafle dans la rue. Yvette m’a lancé un sourire d’encouragement, je lui ai répondu par un clin d’œil. Un flic m’a poussée par derrière à l’intérieur du commissariat. J’ai été dirigée vers la cellule des gouines. Ils ont sorti Al de la cellule en même temps qu’ils m’ont mise dedans. Je l’ai appelée. Elle n’a pas eu l’air de m’entendre.

Les flics m’ont enfermé à clé. Au moins, mes poignets étaient libérés des menottes. J’ai fumé une cigarette. Qu’allait-il se passer ? À travers la petite fenêtre grillagée, j’ai vu quelques butchs du samedi soir qui se faisaient identifier. Ils avaient emmené Butch Al dans la direction opposée.

Les drag queens étaient dans une grande cellule à côté de la nôtre. Mona et moi, on s’est échangé un sourire. À ce moment-là, trois flics sont arrivés et lui ont ordonné de sortir de la cellule. Son corps s’est légèrement recroquevillé. Elle avait les larmes aux yeux. Puis elle s’est avancée vers eux plutôt que de se faire trainer dehors.

J’ai attendu. Que se passait-il ?

À peu près une heure plus tard, les flics ont ramené Mona. Mon cœur s’est serré quand je l’ai vue. Deux flics la trainaient. Elle tenait à peine debout. Ses cheveux étaient trempés et collaient à son visage. Son maquillage était barbouillé. Il y avait du sang qui coulait le long de ses bas sans coutures. Ils l’ont balancée dans la cellule voisine de la mienne. Elle est restée là où elle était tombée. J’avais du mal à respirer. Je lui ai parlé en chuchotant.

– Chérie, tu veux une clope ? Tu veux fumer ? Allez, viens près de moi.

Elle avait l’air hébétée et peu disposée à bouger. Finalement, elle s’est trainée jusqu’aux barreaux, à côté de moi. J’ai allumé une cigarette et la lui ai tendue. Pendant qu’elle fumait, j’ai glissé mon bras entre les barreaux et je lui ai doucement caressé les cheveux, puis je lui ai posé la main sur l’épaule. Je lui ai parlé à voix basse. Pendant un bon moment, elle n’a pas eu l’air de m’entendre. Puis elle s’est appuyée le front contre les barreaux et j’ai passé les bras autour d’elle.

– Ça te change, a-t-elle dit. Ce qu’ils te font ici, la merde que tu ramasses tous les jours dans la rue… Ça te change, tu sais.

J’écoutais. Elle a souri.

– J’arrive pas à me rappeler si j’étais aussi innocente que toi quand j’avais ton âge.

Son sourire s’est estompé.

– Je ne veux pas te voir changer. Je ne veux pas te voir te durcir.

Je comprenais, en quelque sorte. Mais j’étais vraiment inquiète pour Al et je n’avais pas la moindre idée de ce qui allait m’arriver. Ça ressemblait à une discussion philosophique. Je ne savais pas si j’allais vivre jusqu’à l’âge d’être changée par l’expérience. Je voulais juste vivre au-delà de cette soirée. Je voulais savoir où était Al.

Les flics ont dit à Mona que sa caution avait été payée et qu’elle pouvait partir.

– Je dois avoir l’air d’une épave, a-t-elle dit.

– Tu es magnifique, lui ai-je répondu.

Et je le pensais.

J’ai regardé son visage une fois encore, en me demandant si les hommes auxquels elle se donnait l’aimaient autant que moi.

– Tu es vraiment une butch adorable, m’a dit Mona avant d’y aller.

Ça faisait du bien.

Les flics ont ramené Al juste après le départ de Mona. Elle était en assez mauvais état. Sa chemise était ouverte par endroits et la fermeture éclair de son pantalon était baissée. Sa bande était défaite, libérant sa large poitrine. Ses cheveux étaient mouillés. Il y avait du sang qui coulait de sa bouche et de son nez. Elle avait l’air hébétée, comme Mona.

Les flics l’ont poussée dans la cellule. Puis ils se sont approchés de moi. J’ai reculé jusqu’à me retrouver dos au mur. Ils se sont arrêtés et ont souri. Un des flics s’est touché l’entrejambe. L’autre m’a passé les mains sous les aisselles et m’a soulevé à quelques centimètres du sol, puis m’a plaqué violemment contre les barreaux. Il m’a enfoncé les pouces profondément dans les seins avant de me coller son genou entre les cuisses. Il a raillé :

– Tu seras grande comme ça bientôt. Assez grande pour que tes pieds atteignent le sol. Alors on s’occupera de toi comme on a fait avec ta petite copine Allison.

Puis ils sont partis.

Allison.

J’ai attrapé mon paquet de clopes et mon Zippo et j’ai rampé par terre jusqu’à l’endroit où était affalée Al. Je tremblais. J’ai appelé « Al », en tendant le paquet.

Elle n’a pas levé les yeux. J’ai posé la main sur son bras. Elle l’a repoussée brusquement. Sa tête était immobile. Je pouvais voir l’étendue de son large dos, la courbure de ses épaules. Je l’ai touchée encore une fois, sans réfléchir. Elle m’a laissée faire.

Je fumais d’une main, lui effleurant le dos avec l’autre. Elle a commencé à trembler. J’ai passé les bras autour d’elle. Son corps s’est ramolli contre moi. Elle était blessée. Le parent était devenu l’enfant pour un instant. Je me sentais forte. On pouvait trouver du réconfort entre mes bras.

– Hé, vise un peu ça ! a crié un des flics à son collègue. Allison s’est trouvée une bébé butch. On dirait deux pédales.

Ils ont éclaté de rire.

Mes bras se sont resserrés autour d’elle pour la protéger, comme si je pouvais faire taire leurs railleries, comme si je pouvais la garder en sécurité dans mon étreinte. J’avais toujours admiré sa force. Maintenant, je sentais les muscles de son dos, de ses épaules et de ses bras. Je ressentais toute sa puissance de stone butch, même à bout, effondrée dans mes bras.

Les flics nous ont annoncé que Jacqueline avait payé notre caution. Les derniers mots que je les ai entendus prononcer étaient :

– On se reverra. Souviens-toi bien de ce qu’on a fait à ta pote.

Qu’est-ce qu’ils lui avaient fait ? Les mêmes questions revenaient sans cesse. Le regard de Jacqueline passait du visage de Al au mien avec la même interrogation. Je n’avais pas de réponse. Al n’en livrait aucune. Dans la voiture, Jacqueline tenait Al d’une telle façon qu’on aurait pu croire au premier coup d’œil que c’était Al qui était en train de la consoler. Je me suis assise sans bruit sur le siège avant. J’aurais eu moi aussi besoin de réconfort. Je ne connaissais pas le mec gay qui conduisait. Il m’a demandé :

– Est-ce que ça va ?

– Ouais, ai-je répondu, sans le penser.

Il nous a déposées chez Al et Jacqueline. Al a mangé ses œufs comme si elle ne pouvait pas en sentir le gout. Elle n’a pas dit un mot. Jacqueline nous a regardées nerveusement à tour de rôle, Al et moi. J’ai mangé et puis j’ai fait la vaisselle. Al est partie dans la salle de bain.

– Elle va y passer un bon moment, a dit Jacqueline.

Comment est-ce qu’elle le savait ? Est-ce que c’était déjà arrivé plusieurs fois ? J’ai essuyé la vaisselle.

Jacqueline s’est tournée pour concentrer son attention sur moi.

– Ça va toi ? a-t-elle demandé.

– Ouais, c’est bon, ai-je menti.

Elle s’est rapprochée de moi.

– Bébé, est-ce qu’ils t’ont fait du mal ?

J’ai menti à nouveau.

– Non.

J’étais en train d’ériger un mur de briques à l’intérieur de moi. Le mur ne me protégeait pas, et j’étais juste là à regarder comme si ce n’était pas mes propres mains qui empilaient les briques une par une. Je me suis tournée dos à elle pour lui signifier que j’avais une question importante à poser.

– Jacqueline, est-ce que je suis assez forte ?

Elle est venue derrière moi et m’a prise par les épaules pour me retourner. Elle a attiré ma tête contre sa joue.

– Qui l’est ? a-t-elle murmuré. Personne n’est assez fort. Tu survis juste, du mieux que tu peux. Les butchs comme toi ou Al n’ont pas le choix. Ça va t’arriver. Tout ce que tu peux faire, c’est essayer de trouver comment vivre après ça.

Une autre question me brulait encore les lèvres.

– Al veut que je sois dure. Toi, Mona et les autres fems, vous êtes toujours en train de me dire de rester douce, de rester tendre. Comment est-ce que je pourrais être les deux à la fois ?

Jacqueline m’a effleuré la joue.

– C’est Al qui a raison. Vraiment. J’imagine que pour nous les filles, c’est égoïste de te dire ça. On veut que vous soyez suffisamment fortes pour survivre à toute la merde que vous subissez. On aime cette force en vous. Mais les butchs se font aussi défoncer le cœur. Je suppose que des fois, on espère juste qu’il existe un moyen de protéger vos cœurs et de vous garder tendres, pour nous. Tu vois ce que je veux dire ?

Je ne voyais pas. Je ne voyais vraiment pas.

– Est-ce que Al est tendre ?

Le visage de Jacqueline s’est crispé. Ma question touchait à des choses qui risquaient de percer l’armure de Al. Mais Jacqueline a vu que j’avais vraiment besoin de la réponse.

– Elle a été blessée très profondément. C’est difficile pour Al de dire ce qu’elle ressent. Mais, ouais. Je ne pense pas que je pourrais être avec elle si elle n’était pas tendre avec moi.

On a toutes les deux entendu Al déverrouiller la porte de la salle de bain. Jacqueline m’a lancé un regard d’excuse. Je lui ai signifié que je comprenais. Elle a quitté la cuisine et je me suis retrouvée seule. Il y avait beaucoup de choses auxquelles je devais réfléchir.

Je me suis affalée sur le canapé. Au bout d’un moment, Jacqueline m’a apporté des couvertures. Elle s’est assise à côté de moi et m’a caressé le visage. Ça faisait du bien. Elle m’a regardé pendant un long moment, l’air triste. Je ne sais pas pourquoi mais ça m’a fait peur. Je crois que je m’imaginais qu’elle pouvait voir ce qui m’attendait, alors que moi je ne pouvais pas.

– T’es sure que ça va ? a-t-elle demandé.

J’ai souri.

– Ouais.

– T’as besoin de quelque chose ?

Ouais. J’avais besoin d’une fem qui m’aime comme elle aimait Al. J’avais besoin que Al m’explique exactement ce qu’ils allaient me faire la prochaine fois, et comment y survivre. Et j’avais besoin de la poitrine de Jacqueline. Quasiment à l’instant où cette pensée m’a traversé l’esprit, elle a pris ma main et l’a posée sur sa poitrine. Elle a tourné la tête vers la chambre à coucher, comme si elle était en train d’écouter Al.

– T’es sure que tu vas bien ? m’a-t-elle demandé une dernière fois.

– Oui, ça va.

Son visage s’est adouci. Elle m’a frôlé la joue et a retiré ma main de sa poitrine.

– Tu es une vraie butch, elle a dit, en secouant la tête.

Je me suis sentie fière en entendant ça.

Le matin, je me suis réveillée de bonne heure et je suis partie sans faire de bruit.

Butch Al et Jacqueline ne sont plus venues au bar après ça. Leur téléphone était débranché. J’ai entendu différentes rumeurs sur ce qu’il était advenu de Al. J’ai choisi de n’en croire aucune.

L’été touchait à sa fin. Il était temps de retourner au lycée pour ma première. Alors que les vacances s’achevaient, j’ai arrêté d’aller à Niagara Falls les weekends. Juste avant Noël6, je suis retourné au Tifka’s pour revoir la vieille bande. Yvette n’était pas là. J’ai entendu dire qu’elle était morte seule dans une ruelle, la gorge lacérée d’une oreille à l’autre. Mona avait fait une overdose, volontairement à ce qu’on disait. Personne n’avait vu Al. Jackie travaillait à nouveau dans la rue.

J’ai sillonné le quartier de Tenderloin, marchant de bar en bar dans le vent glacial. J’ai entendu son rire avant de la voir elle. Jacqueline était là, dans l’ombre d’une ruelle, riant avec ironie avec les autres travailleuses. Elle m’a vue.

Jacqueline est directement venue vers moi, souriante. J’ai vu le voile de l’héroïne traverser ses yeux. Elle était maigre, vraiment maigre. Elle se tenait face à moi. Elle a ouvert le col de ma veste pour réajuster ma cravate. Puis elle a remonté mon col pour me protéger du froid. Je me tenais là, les mains profondément enfouies dans mes poches. J’ai ressenti la même chose que la nuit où j’avais dansé avec Yvette.

On s’est posé l’une à l’autre une foule de questions, juste avec les yeux, et on se répondait tout aussi silencieusement. Tout ça s’est passé très vite. J’ai vu les larmes commencer à perler dans ses yeux, puis elle s’est retournée pour s’en aller.

Le temps que je retrouve ma voix pour parler, Jacqueline était partie.

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1. Genny : bière légère, produite aux États-Unis.

2. Baby, I need your loving, « Bébé, j’ai besoin de ton affection », chanson des Four Tops, 1964.

3. Aux États-Unis, le terme gay peut être utilisé dans un sens large pour homosexuel·le·s, hommes ou femmes.

4. Bulldagger : il s’agit encore ici d’une insulte détournée et réappropriée, désignant des lesbiennes très butchs. Le terme suggère que la personne ne correspond pas aux normes de beauté conventionnelles. Il contient le mot bull, qui veut dire taureau ou costaud. Par exemple, la chanteuse de blues afro-états-unienne Gladys Bentley (1907-1960), ouvertement lesbienne, se définissait elle-même comme bulldagger.

5. Dans certaines grandes usines, aux États-Unis, le syndicat (labor-union) permet aux ouvriers et ouvrières syndiqué·e·s d’obtenir de meilleurs salaires ainsi que des avantages sociaux (assurance maladie, plan de retraite). Il a aussi un pouvoir sur les embauches et fait pression pour limiter les licenciements. Il négocie avec la direction les accords d’entreprise qui sont renouvelés périodiquement.

6. Noël était à l’origine une fête romaine célébrant le soleil. Avec la christianisation de l’Occident, Noël est devenu le jour de célébration de la naissance de Jésus Christ, et a fini par remplacer les fêtes paiennes associées au solstice d’hiver. Fêtée le 25 décembre, elle est aujourd’hui largement considérée comme une fête familiale.

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© Leslie Feinberg, 2014 & © Hystériques & AssociéEs, 2019.
Cette traduction est disponible à prix coûtant en format papier ou gratuitement sur internet.
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mais aucune réutilisation/diffusion commerciale n’est autorisée !

2

Je n’ai pas voulu être différente. Je désirais être exactement ce que les grandes personnes voulaient que je sois, pour qu’elles m’aiment. Je suivais toutes leurs règles en faisant de mon mieux pour leur plaire. Mais il y avait quelque chose chez moi qui leur faisait froncer les sourcils et se renfrogner. Personne n’a jamais mis de mots sur ce qui n’allait pas. C’est pour ça que j’ai eu peur que ce soit vraiment grave. J’ai seulement appris à en reconnaitre la mélodie à travers cet incessant refrain :

– C’est un garçon ou une fille ?

J’étais une mauvaise carte de plus dans la main de mes parents. C’étaient déjà des personnes cruellement déçues par la vie. Mon père avait grandi fermement décidé à ne pas finir coincé dans une usine comme son vieux, et ma mère n’avait aucune intention de se faire piéger dans un mariage.

Quand ils se sont rencontrés, ils ont rêvé de vivre ensemble une grande aventure. Quand ils se sont réveillés, mon père bossait à l’usine et ma mère était devenue femme au foyer. Quand ma mère s’est rendu compte qu’elle était enceinte de moi, elle a dit à mon père qu’elle ne voulait pas perdre sa liberté en faisant un enfant. Mon père lui a affirmé qu’elle serait heureuse quand le bébé serait là. Que la nature y veillerait.

Alors ma mère m’a eue pour lui prouver qu’il avait tort.

Mes parents étaient enragés d’avoir été trompés par la vie. Ils étaient furieux que le mariage les ait privés de leur dernière possibilité d’échappatoire. Là-dessus, je suis arrivée et j’étais différente. Depuis, ils étaient furieux contre moi. Je pouvais l’entendre dans la manière dont ils racontaient l’histoire de ma naissance.

Le vent et la pluie cinglante s’étaient déchainées sur le désert pendant que ma mère était en travail. C’était pour ça qu’elle avait accouché à la maison. La tempête était trop violente pour être bravée. Mon père était au boulot et on n’avait pas le téléphone. Ma mère racontait qu’elle avait pleuré de peur quand elle avait compris que j’étais en route, si fort que la vieille grand-mère Dineh1 qui vivait sur le palier était venue frapper à la porte pour voir ce qui se passait. Quand elle s’était rendu compte que j’étais sur le point de naitre, elle était allée chercher trois autres femmes pour l’aider.

Les femmes Dineh ont chanté quand je suis née. C’est ce que ma mère m’a raconté. Elles m’ont lavée, elles ont fait de la fumée autour de mon petit corps, puis elles m’ont mise dans les bras de ma mère.

« Mettez le bébé là-bas », leur a dit ma mère en montrant un berceau près de l’évier. Mettez le bébé là-bas. Ces mots ont fait frémir les femmes Indiennes. Ma mère l’a très bien vu. J’ai entendu cette histoire de nombreuses fois au fur et à mesure que je grandissais, comme si le froid glaçant de ces mots pouvait fondre avec la répétition, l’humour ou l’ironie.

Quelques jours après ma naissance, la grand-mère est de nouveau venue frapper à la porte, cette fois parce que mes pleurs l’inquiétaient. Elle m’a trouvée dans le berceau. Je n’avais pas été lavée. Ma mère a reconnu qu’elle avait peur de me toucher, sauf pour changer une couche ou me coller un biberon dans la bouche. Le lendemain, la vieille dame a envoyé sa fille qui était d’accord pour s’occuper de moi pendant la journée quand ses enfants étaient à l’école, si ça allait. Ça allait, et ça n’allait pas en même temps. Ma mère était soulagée, j’en suis sûr, mais ça sonnait aussi comme une accusation. Elle m’a quand même laissé y aller.

J’ai donc grandi entre deux mondes, immergée dans les musiques de deux langues différentes. Un de ces mondes était celui des Weathies2 et de Milton Berle3. L’autre était fait de pain frit et de sauge. L’un était froid, et c’était le mien ; l’autre était chaud, mais ça ne l’était pas.

Mes parents ont fini par arrêter de me laisser traverser le couloir quand j’avais quatre ans. Ils sont venus me récupérer un soir avant le diner. Plusieurs des femmes avaient fait un grand plat et rassemblé tous les enfants pour le festin. Elles ont demandé à mes parents si je pouvais rester. Mon père a commencé à paniquer quand il a entendu une des femmes me dire quelque chose dans une langue qu’il ne comprenait pas, et moi lui répondre avec des mots qu’il n’avait jamais entendus avant. Il a dit plus tard qu’il ne pouvait pas rester là à regarder la chair de sa chair se faire kidnapper par des Indiennes.

Je n’ai entendu à propos de cette soirée que des bribes de récit, et je ne sais pas tout ce qui s’est passé. J’aimerais bien. Mais ce bout-là, je l’ai entendu et ré-entendu : une des femmes a dit à mes parents que j’aurais un parcours de viedifficile. La formulation exacte changeait à chaque fois qu’on le racontait. Des fois, ma mère faisait semblant d’être une voyante. Les yeux fermés et se tenant le front de la main, elle disait : « Je vois une vie difficile pour cette enfant. » D’autres fois, mon père mugissait comme le Magicien d’Oz4 : « Cette enfant aura un dur chemin à parcourir ! »

Quoi qu’il en soit, mes parents m’ont arrachée de là. Avant qu’ils ne partent, la grand-mère a donné une bague à ma mère en disant qu’elle aiderait à me protéger dans la vie. Cette bague a effrayé mes parents mais ils se sont dit qu’elle devait bien valoir quelque chose avec toutes les turquoises et l’argent, alors ils l’ont prise.

Mes parents m’ont dit que cette nuit-là, il y avait de nouveau eu une tempête effroyable, d’une violence terrifiante. Le tonnerre grondait et les éclairs illuminaient tout le paysage.

***

L’institutrice a appelé :

– Jess Goldberg ?

– Présente, j’ai répondu.

Elle a pointé ses petits yeux sur moi :

– Qu’est-ce que c’est que ce nom ? C’est un diminutif pour Jessica ?

J’ai secoué la tête.

– Non m’dame.

– Jess, a-t-elle répété. Ce n’est pas un nom de fille.

J’ai baissé la tête. Les enfants autour de moi ont mis la main devant la bouche pour étouffer leurs ricanements.

Miss Sanders les a fusillés du regard jusqu’à ce qu’ils redeviennent silencieux.

– Est-ce que c’est un nom Juif ?

J’ai fait oui de la tête en espérant qu’elle en avait fini. Mais ce n’était pas le cas.

– Écoutez, vous autres, Jess est de confession Juive. Jess, dites à la classe d’où vous venez.

Je me tortillais sur ma chaise :

– Du désert.

– Pardon ? Parlez plus fort, Jess.

– Je viens du désert.

Je pouvais voir les autres enfants grimacer et se regarder les uns les autres avec de grands yeux.

– Quel désert ? Dans quel État ?

Elle a remonté ses lunettes sur son nez.

Je tremblais de peur. Je ne savais pas. J’ai haussé les épaules.

– Le désert.

Miss Sanders commençait visiblement à s’impatienter.

– Pourquoi votre famille est-elle venue à Buffalo5 ?

Comment est-ce que je pouvais le savoir ? Est-ce qu’elle pensait vraiment que les parents expliquent à leur enfant de six ans pourquoi ils prennent de grandes décisions qui vont chambouler toute sa vie ?

– On a pris la route, j’ai dit.

Miss Sanders a secoué la tête. Je n’avais pas fait une bonne première impression.

Les sirènes se sont mises à hurler. C’était l’exercice d’alerte aérienne du mercredi matin. On s’est accroupis sous nos pupitres et on s’est couvert la tête avec les bras. On nous avait bien dit de traiter la Bombe comme on traitait les inconnus : ne pas établir de contact visuel. Si tu ne pouvais pas voir la Bombe, elle ne pouvait pas te voir.

Il n’y avait pas de bombe. C’était juste un exercice. Mais j’ai été sauvée par la sirène.

***

J’étais triste d’avoir quitté la chaleur du désert pour cette ville froide, si froide. Rien ne m’avait préparée à sortir du lit par un matin d’hiver, dans un appartement non chauffé, à Buffalo. Même réchauffer nos habits dans le four avant de les mettre n’aidait pas beaucoup. De toute façon, il fallait d’abord enlever nos pyjamas. Dehors, le froid était si vif que le vent me transperçait le nez et se glissait jusque dans ma tête. Les larmes me gelaient dans les yeux.

Ma sœur Rachel était encore un bébé. Je me souviens juste d’un anorak tout rond, agrémenté d’écharpes, de moufles et d’un bonnet. Pas d’enfant, juste des habits.

Même au pire de l’hiver, quand j’étais complètement emmitouflée avec seulement quelques centimètres de mon visage qui émergeaient du col de mon anorak et de mon écharpe, des adultes m’arrêtaient et me demandaient :

– Mais tu es un garçon ou une fille ?

Je baissais les yeux de honte, sans jamais remettre en question leur droit de me demander ça.

Pendant l’été, il n’y avait pas grand chose à faire dans la cité ouvrière. Mais il y avait plein de temps pour le faire.

La cité, c’était d’anciens baraquements militaires où logeaient maintenant les travailleurs employés à l’usine d’avions de guerre, et leurs familles. Tous nos pères travaillaient dans la même usine, toutes nos mères restaient à la maison.

Le vieux Martin était à la retraite. Il restait assis dans sa chaise de jardin, sur le perron, à écouter les discours de Mc Carthy6 à la radio. Il la mettait si fort qu’on pouvait l’entendre dans tout le pâté de maisons.

– Fais bien gaffe, me disait-il alors que je passais devant chez lui, les communistes peuvent être partout. Absolument partout.

Je hochais la tête solennellement et je courais jouer plus loin.

Cependant, le vieux Martin et moi partagions quelque chose. La radio était ma meilleure amie, à moi aussi. Je riais au Jack Benny Show et à Fibber McGee and Molly, même quand je ne voyais pas bien ce qui était si drôle. The Shadow et The Whistler7 me glaçaient le sang.

Peut-être qu’en dehors de cette cité, des familles ouvrières avaient déjà la télé, mais pas nous. Les rues de la cité n’avaient pas encore été goudronnées. Il n’y avait que du gravier, et des bouts de bois pour marquer les places de parking. Il n’y avait pas grand-chose de récent qui arrivait jusqu’à notre rue. Des poneys tiraient le chariot du vendeur de glaces comme celui de l’aiguiseur de couteaux. Le samedi, ils amenaient les poneys sans les chariots et faisaient la promenade à un penny. C’était aussi un penny pour une portion de glace, découpée par le glacier avec son pic. La glace était dense, luisante et brillante comme un diamant gelé que rien n’aurait pu faire fondre.

Quand une télévision est apparue pour la première fois dans la cité, c’était dans le salon des McKensie. Tous les enfants du quartier suppliaient leurs parents de les laisser aller regarder Captain Midnight8 sur la nouvelle télé des McKensie. Mais la plupart d’entre nous n’avions pas l’autorisation. On avait beau être en 1955, il restait dans le quartier des frontières invisibles, résidus d’une violente grève qui avait eu lieu en 1949, l’année de ma naissance. « Mac » McKensie avait fait partie des jaunes9. Ce seul mot suffisait à me faire éviter leur maison. On pouvait encore voir les traces de ce mot écrit sur leur réserve à charbon, même si ça avait été repeint par-dessus avec une couche d’un vert légèrement différent.

Des années après, les pères se disputaient encore à propos de cette grève, autour des tables de cuisine et des barbecues. J’ai surpris tellement de descriptions des bagarres sanglantes pendant la grève que je croyais que la Seconde Guerre mondiale s’était déroulée dans l’usine. Le soir, quand on emmenait mon père prendre son poste, j’avais l’habitude de m’accroupir sur le siège arrière pour jeter un coup d’œil, par les portes de l’usine, sur le champ de bataille désormais tranquille.

Il y avait aussi des bandes dans la cité, et les enfants de ceux qui avaient été des jaunes durant la grève constituaient un groupe petit mais redouté.

– Hé, espèce de pédale ! T’es un garçon ou une fille ?

Il n’y avait pas moyen de les éviter sur la petite planète qu’était la cité. Leurs refrains injurieux m’accompagnaientlongtemps après que je sois passé.

Le monde me jugeait durement et c’est ainsi que je me suis dirigée, ou bien que j’ai été poussée, vers la solitude.

La voie rapide passait entre notre cité et un immense champ. Traverser cette route, c’était enfreindre les règles. Il n’y avait pas beaucoup de circulation dessus. Il aurait fallu rester longtemps en plein milieu d’une voie pour se faire écraser. Mais je n’étais pas censée la traverser. Je le faisais quand même et personne n’avait l’air de le remarquer.

Je me suis frayé un chemin au milieu des grandes herbes brunes qui bordaient la route. Une fois que je les avais passées, j’étais dans mon monde.

En allant à l’étang, je me suis arrêtée pour voir les chiots et les chiens dans les chenils extérieurs, derrière la SPA. Les chiens ont aboyé et se sont dressés sur leurs pattes arrières quand je me suis approchée de la clôture. Je leur ai fait « chhht ! » Je savais que personne n’avait le droit de venir là derrière.

Un épagneul a passé son nez à travers la barrière fermée par une chaine. Je lui ai gratté la tête. Je cherchais des yeux le fox-terrier que j’aimais bien. Il n’était venu, lui, qu’une seule fois jusqu’à la clôture pour me dire bonjour, en reniflant prudemment. D’habitude, peu importait la façon dont j’essayais de l’amadouer, il gardait la tête posée sur ses pattes, me regardant de ses yeux tristes. J’aurais bien voulu le ramener à la maison. J’espérais qu’il partirait avec un enfant qui l’aimerait.

– T’es un garçon ou une fille ? j’ai demandé au cabot.

– Ouaf, ouaf !

Quand j’ai vu le type de la SPA, il était trop tard.

– Hé, petit, qu’est-ce que tu fais là ?

Attrapée.

– Rien, j’ai dit. Je ne fais rien de mal. Je cause juste aux chiens.

Il a fait un petit sourire.

– Ne mets pas tes doigts dans le grillage, petit. Il y en a qui mordent.

J’ai senti le bout de mes oreilles rougir. J’ai hoché la tête.

– Je cherchais le petit avec les oreilles noires. Est-ce qu’une gentille famille l’a pris ?

L’homme a froncé les sourcils un instant. Puis il a dit calmement :

– Oui. Et il est très heureux maintenant.

Je me suis dépêché d’aller à l’étang pour y attraper des têtards dans un pot. Je me suis accoudé par terre, pour regarder de près les petites grenouilles qui grimpaient sur les cailloux inondés de soleil.

– Croa, croa !

Un grand corbeau noir a tourné au-dessus de moi dans les airs, avant de se poser sur une pierre, pas loin. On s’est observés en silence.

– Corbeau, t’es un garçon ou une fille ?

– Croa, croa !

J’ai rigolé et je me suis allongée sur le dos. Le ciel était d’un bleu profond. Je m’imaginais que j’étais couchée sur des nuages de coton blanc. La terre était humide dans mon dos. Le soleil était chaud, l’air était doux. Je me sentais heureuse. La nature me serrait contre elle et semblait ne me trouver aucun défaut.

***

En revenant des champs, je suis tombée sur la bande des petits jaunes. Ils avaient trouvé un camion laissé ouvert dans une pente. Un des garçons les plus âgés avait débloqué le frein à main et faisait courir deux petits de mon quartier devant le camion en train de rouler.

– Jessy ! Jessy ! me narguaient-ils en courant vers moi.

L’un d’eux m’a dit :

– Brian dit que t’es une fille, mais moi je crois que t’es une tapette.

Je n’ai rien dit.

– Alors, t’es quoi ?

J’ai battu des bras en faisant « Croa, croa ! » Je riais.

Un des garçons a tapé dans le pot rempli de têtards que je tenais dans la main. Il s’est brisé sur le gravier. J’ai donné des coups, j’ai mordu, mais ils ont réussi à me tenir et à m’attacher les mains derrière le dos avec un bout de corde à linge.

– On va voir comment tu pisses, a dit un des garçons en me poussant par terre tandis que deux autres luttaient pourbaisser mon pantalon et ma culotte de force.

J’étais terrifié. Je ne pouvais pas les arrêter. La honte d’être à moitié nue devant eux – la moitié la plus importante –m’a privée de mes forces.

Ils m’ont poussée et trainée vers la maison de la vieille Mrs Jefferson, et ils m’ont enfermée dans la réserve à charbon. Il faisait noir là-dedans. Les morceaux de charbon étaient pointus et coupaient comme des couteaux. Ça faisait trop mal de rester dessus, mais plus je bougeais et plus je me blessais. J’avais peur de ne jamais ressortir.

Ce n’est que plusieurs heures après que j’ai entendu Mrs Jefferson dans sa cuisine. Je ne sais pas ce qu’elle a pu se dire en entendant mes ruades et les coups de pied que je donnais dans sa cave à charbon. Mais quand elle a ouvert la petite porte de la cave et que j’ai rampé dehors sur le sol de sa cuisine, elle a eu l’air si effrayée que j’ai cru qu’elle allait mourir de peur. J’étais là, couverte de suie et de sang, ligotée et à moitié nue, dans sa cuisine. Elle a marmonné des jurons pendant qu’elle me déliait, puis elle m’a renvoyée chez moi enveloppée dans une serviette. J’ai dû traverser tout un pâté de maisons et frapper à la porte de mes parents pour trouver refuge.

Ils étaient très en colère quand ils m’ont vu. Je n’ai jamais compris pourquoi. Mon père s’est mis à me gifler encore et encore jusqu’à ce que ma mère lui retienne le bras en le suppliant d’arrêter.

Une semaine plus tard, je suis tombé sur un des garçons de la bande des jaunes. Il avait fait l’erreur de trainer tout seul trop près de chez nous. J’ai gonflé mon biceps et je lui ai ordonné de le tâter. Puis je lui ai envoyé un coup de poing dans le nez. Il est parti en pleurant. Je me suis senti bien pour la première fois depuis des jours.

Ma mère m’a appelée pour le diner.

– C’était qui ce garçon avec lequel tu jouais ?

J’ai haussé les épaules.

– Tu lui montrais tes muscles ?

Je me suis raidie, me demandant ce qu’elle avait vu de la scène.

Elle a souri.

– Tu sais, des fois c’est mieux de laisser croire aux garçons qu’ils sont les plus forts.

Je me suis dit qu’elle était complètement cinglée si elle pensait vraiment ça.

Le téléphone a sonné.

– J’y vais, a crié mon père.

C’étaient les parents du garçon à qui j’avais défoncé le nez, je pouvais le deviner au regard assassin que mon père m’a lancé pendant qu’il écoutait.

***

– J’ai eu tellement honte, a dit ma mère à mon père.

Il m’a jeté un coup d’œil dans le rétroviseur. Tout ce que je voyais c’étaient ses épais sourcils noirs. On avait informé ma mère que je ne pourrais plus aller à la synagogue tant que je ne porterais pas de robe, ce que je refusais catégoriquement. À cet instant précis je portais une panoplie de Roy Rogers10, sans les pistolets. C’était déjà bien assez dur d’être la seule famille Juive de la cité sans avoir en plus des problèmes au temple. Il nous fallait faire beaucoup de route pour aller à la synagogue la plus proche. Mon père priait en bas.

Ma mère, ma sœur et moi, on devait regarder du balcon, comme au cinéma.

On aurait dit qu’il n’y avait vraiment pas beaucoup de Juifs sur Terre. Il y en avait quelques-uns à la radio, mais aucun dans mon école. Les Juifs n’étaient pas acceptés sur les terrains de jeux. C’est ce que disaient les gosses plus âgés, et ils le faisaient respecter.

On était presque à la maison. Ma mère a secoué la tête.

– Mais pourquoi est-ce qu’elle n’est pas comme Rachel ?

Rachel m’a regardé, honteuse. J’ai haussé les épaules. Le rêve de Rachel, c’était une jupe de velours avec un caniche en tissu dessus et des chaussures en plastique couvertes de strass.

Mon père a arrêté la voiture devant la maison.

– Tu vas directement dans ta chambre, jeune fille. Et tu y restes.

J’étais méchante. J’allais être punie. La peur me donnait mal à la tête. Je voulais trouver un moyen d’être gentille. La honte m’étouffait.

C’était presque la nuit. J’ai entendu mes parents appeler Rachel dans leur chambre, pour allumer les chandelles pour le Shabbat11. Je savais que les rideaux étaient tirés. Le mois dernier, on avait entendu des rires et des cris dehors, devant la fenêtre du salon, alors que mon père allumait les chandelles. On s’était précipités à la fenêtre pour scruter l’obscurité. Deux adolescents étaient là, le pantalon baissé, en train de nous narguer.

« Sales youpins ! » ils avaient crié. Mon père ne les avait pas chassés. Il avait fermé les rideaux. À la suite de ça, on avait commencé à prier dans leur chambre avec les rideaux tirés.

Tous les membres de ma famille connaissaient bien la honte et la peur.

Peu de temps après, ma panoplie de Roy Rogers a disparu de la corbeille de linge sale. Mon père m’a acheté la robe d’Annie Oakley12 à la place.

– Non, j’ai crié. J’en veux pas. Je veux pas porter ça. J’aurais l’air trop bête !

Mon père m’a tiré par le bras :

– Jeune fille, cette panoplie d’Annie Oakley m’a couté quatre dollars quatre-vingt-dix, et tu vas la porter.

J’ai essayé de me dégager de sa prise, mais il a douloureusement serré le haut de mon bras. Des larmes ont coulé le long de mes joues.

– Je veux la toque de Davy Crockett.

Mon père a encore resserré sa prise :

– Pas question.

– Mais pourquoi ? j’ai crié. Tout le monde en a une sauf moi. Pourquoi pas moi ?

Sa réponse était incompréhensible :

– Parce que tu es une fille.

***

J’ai entendu ma mère se plaindre à mon père :

– J’en peux plus qu’on me demande si c’est un garçon ou une fille. Partout où je l’emmène, les gens me posent la question.

J’avais dix ans. Je n’étais plus une petite et je n’avais pas ce petit côté mignon derrière lequel me cacher. Le monde n’avait plus beaucoup de patience envers moi, et cela me terrorisait.

Quand j’étais encore petite, je crois que j’aurais fait n’importe quoi pour changer ce qui n’allait pas chez moi. Maintenant, je ne voulais plus changer. Je voulais juste que les gens arrêtent d’être en colère contre moi tout le temps.

Un jour, mes parents nous ont emmenées, ma sœur et moi, faire des courses en ville. Alors qu’on descendait Allen Street, j’ai vu une grande personne dont je n’arrivais pas à deviner le sexe.

– Maman, est-ce que c’est une il-elle ?  j’ai demandé tout haut.

Mes parents se sont lancés des regards amusés et ont éclaté de rire. Mon père m’a regardée dans le rétroviseur.

– Où as-tu entendu ce mot-là ?

J’ai haussé les épaules. Je n’étais pas sure d’avoir déjà entendu ce mot avant qu’il ne sorte de ma bouche.

– C’est quoi une il-elle ? a demandé ma sœur qui voulait savoir.

La réponse m’intéressait moi aussi.

– C’est un excentrique, a rigolé mon père. Un genre de beatnik.

Rachel et moi avons hoché la tête sans comprendre.

Tout à coup, une vague d’appréhension m’a envahie. La tête me tournait et j’avais la nausée. Mais peu importe ce qui avait provoqué la peur, c’était bien trop angoissant pour y penser. Cette sensation a disparu aussi vite qu’elle m’avaitsubmergée.

***

J’ai doucement poussé la porte de la chambre à coucher de mes parents, et j’ai regardé à l’intérieur. Je savais qu’ils étaient tous les deux au boulot, mais entrer dans leur chambre était interdit. J’ai donc jeté un coup d’œil d’abord, pour êtresûr.

Je suis allée directement vers le placard de mon père. Son complet bleu était là. Ce qui voulait dire qu’il devait porter le gris aujourd’hui. Un complet bleu et un complet gris, c’est tout ce dont un homme a besoin, c’est ce que mon père disait toujours. Ses cravates étaient soigneusement rangées sur un cintre.

Il m’a fallu plus de courage pour ouvrir son tiroir. Ses chemises blanches étaient pliées et amidonnées, raides comme du carton. Chacune était enveloppée de papier de soie, ficelée comme un paquet cadeau. Au moment même où j’ai déchiré le papier, j’ai su que j’allais avoir des problèmes. Je n’avais aucun endroit où cacher des choses sans que ma mère ne les trouve. Et j’ai réalisé que mon père connaissait probablement le nombre exact de chemises qu’il possédait. Même si elles étaient toutes blanches, il pourrait sans doute dire précisément laquelle manquerait.

Mais c’était trop tard. Trop tard. J’ai enlevé mes sous-vêtements en coton, mon t-shirt, et je me suis glissé dans sa chemise. Elle était si raide que mes doigts de onze ans ont eu du mal à boutonner le col. J’ai pris une cravate sur le cintre. Depuis des années, je regardais mon père tordre et nouer ses cravates avec dextérité dans une succession de mouvements compliqués, mais je n’arrivais pas à reconstituer le puzzle. J’ai fait un nœud maladroit. Je suis monté sur un tabouret pour sortir le costume du placard. Son poids m’a surpris. Il est tombé en vrac. J’ai mis la veste et me suis regardée dans le miroir. Un son est sorti de ma gorge, comme un hoquet. J’ai aimé la petite fille qui se tournait vers moi.

Il manquait encore quelque chose : la bague. J’ai ouvert la boite à bijoux de ma mère. La bague était grosse. L’argent et les turquoises formaient un personnage qui dansait. Je ne pouvais pas dire si cette silhouette était celle d’un homme ou d’une femme. Je ne pouvais plus passer trois doigts dans la bague. Maintenant, elle tenait sur deux doigts.

Je me suis regardée dans le grand miroir de ma mère. J’essayais de voir loin dans l’avenir quand les vêtements seraient à ma taille, d’entrevoir la femme que je deviendrais.

Je ne ressemblais à aucune des filles ou des femmes que l’on voyait dans le catalogue Sears13. On recevait le catalogue au changement de saison. J’étais la première à la maison à le parcourir, page par page. Toutes les filles et les femmes avaient l’air à peu près pareilles, tout comme les garçons et les hommes. Je ne parvenais pas à me reconnaitre parmi les filles. Je n’avais jamais vu de femme adulte ressemblant à ce que je m’imaginais être quand je serai grande. À la télé, aucune ne ressemblait à cette petite femme que reflétait le miroir, aucune dans les rues. Je le savais bien. Je passais mon temps à chercher.

Pendant un instant, j’ai vu dans ce miroir la femme que j’allais être une fois adulte qui me regardait fixement. Elle avait l’air inquiète et triste. Je me demandais si j’étais assez courageuse pour grandir et devenir elle.

Je n’ai pas entendu la porte de la chambre s’ouvrir. Au moment où j’ai vu mes parents, c’était déjà trop tard. Chacun d’eux croyait qu’il devait emmener ma sœur chez l’orthodontiste. Ils étaient donc tous les deux rentrés plus tôt que d’habitude.

Leur expression s’est glacée. J’avais tellement peur que j’ai senti mon visage se figer.

Des nuages menaçants emplissaient mon horizon.

***

Mes parents ne m’ont pas parlé du fait qu’ils m’avaient trouvée dans leur chambre avec les habits de mon père. Je priais pour être tirée d’affaire. Mais un jour, peu après, ma mère et mon père m’ont emmenée en voiture, à l’improviste. Ils m’ont dit qu’on allait à l’hôpital pour me faire des examens sanguins. On a pris un ascenseur pour aller à l’étage où ces examens étaient censés avoir lieu. Deux grands gars en tenue blanche m’ont sortie de l’ascenseur. Mes parents sont restés dedans. Puis les types se sont retournés et ils ont fermé la porte, barrant l’accès à l’ascenseur. Je me suis tendue vers mes parents mais ils ne m’ont même pas jeté un regard quand la porte s’est refermée.

La terreur m’a comprimé la poitrine comme si un éléphant s’était assis sur moi. Je respirais péniblement.

Une infirmière m’a expliqué les règles de mon séjour : je devais me lever le matin et rester dans la grande salle toute la journée. Je devais porter une robe, m’asseoir en croisant les jambes, être poli et sourire quand on me parlait. J’ai fait oui de la tête comme si je comprenais. J’étais encore en état de choc.

J’étais le seul enfant dans la salle. Ils m’ont mise dans une chambre avec deux femmes. L’une d’elles était une très vieille femme blanche qu’ils gardaient attachée au lit. Elle avait le regard perçant et appelait par leur nom des gens qui n’étaient pas ici. L’autre femme blanche était plus jeune.

– Salut. Moi c’est Paula, m’a-t-elle dit en me tendant la main. Contente de t’rencontrer.

Ses poignets étaient bandés. Elle m’a expliqué que ses parents lui avaient interdit de voir son copain parce qu’il était Noir. Elle s’était tailladée les poignets de chagrin, alors ils l’avaient envoyée ici.

On a joué ensemble au ping-pong le reste de la journée. Paula m’a appris les paroles de Are you lonesome tonight ?14 Elle riait et applaudissait quand je faisais ma voix basse comme celle d’Elvis.

– Fais donc des napperons et des mocassins, m’a-t-elle dit. Fais-en plein, le plus que tu pourras. Ça, ils aiment.

Je ne savais pas ce qu’était un napperon.

Cette nuit-là, j’ai eu du mal à dormir. J’ai entendu des hommes chuchoter et rire en entrant dans ma chambre. J’ai enroulé les draps serrés autour de mon corps et je suis restée totalement immobile et silencieuse. J’ai entendu le bruit d’une fermeture éclair qui s’ouvrait. Une odeur d’urine a empli mes narines. Encore des rires, puis un bruit de pas qui s’éloignaient de plus en plus loin. Mes draps étaient trempés. J’avais peur d’être disputée et punie. Qui m’avait fait ça ? Et pourquoi ? Je demanderais à Paula demain matin.

Alors que le jour était encore tout gris derrière les barreaux des fenêtres, les infirmières et les aides-soignants étaient déjà dans la chambre.

– Debout là-dedans ! ont-ils crié.

La vieille dame a commencé à appeler des gens.

Paula s’est battue avec les infirmiers en leur mordant les mains. Ils l’ont insultée puis l’ont attachée à son lit et l’ont fait rouler hors de la pièce.

Une infirmière s’est approchée de mon lit. Je sentais encore une vague odeur de pisse sur les draps qui avaient séché. Est-ce qu’elle m’emmènerait moi aussi si elle s’en rendait compte ? Elle a regardé dans son cahier.

– Goldberg, Jess.

Ça m’a glacé de l’entendre dire mon nom.

– Je n’ai pas de signature pour celle-là, a-t-elle dit aux infirmiers.

Ils sont tous sortis de la chambre.

– Golberg, Jess ! s’est mise à crier la vieille dame encore et encore.

Après le petit déjeuner, je me suis faufilé dans la chambre pour prendre mon yo-yo. Paula était assise sur son lit, les yeux fixés sur ses pantoufles. Elle m’a regardée en penchant la tête. Elle m’a tendu la main.

– Salut. Moi c’est Paula, a-t-elle dit. Contente de t’rencontrer.

Une infirmière est entrée.

– Toi, a-t-elle dit en me pointant du doigt.

Je l’ai suivie jusqu’à la salle des infirmières. Elle a sorti deux verres en carton. De jolies pilules de toutes les couleurs roulaient dans l’un. L’autre était rempli d’eau. J’ai regardé les deux.

– Avale ça, a ordonné l’infirmière. Ne me donne pas de mal.

J’avais déjà compris que donner du mal au personnel voudrait sûrement dire ne jamais sortir d’ici, alors j’ai pris les pilules. Peu après les avoir gobées, le sol s’est mis à bouger sous mes pieds. J’avais l’impression d’avancer dans de la colle.

Chaque jour, je fabriquais plus de napperons et de mocassins. J’ai commencé à m’attacher à une femme qui parlait à des fantômes que je ne pouvais pas voir.

J’ai trouvé une anthologie de poésie dans la bibliothèque des patients. Ça a changé ma vie. J’ai lu et relu les poèmes jusqu’à ce que j’en saisisse le sens. Ce n’était pas seulement parce que les mots ressemblaient à des notes de musique que mes yeux pouvaient chanter. C’était aussi découvrir que des femmes et des hommes morts depuis longtemps m’avaient laissé des messages sur leurs sentiments, des émotions que je pouvais comparer aux miennes. J’avais enfin trouvé des gens qui se sentaient aussi seuls que moi. D’une curieuse manière, cette découverte m’a réconfortée. Trois semaines après qu’ils m’aient mise dans cet endroit, une infirmière m’a amenée dans une pièce. Un homme avec une barbe était assis derrière un grand bureau. Il fumait la pipe. Il m’a dit qu’il était mon docteur. Il a dit que j’avais l’air de faire des progrès, qu’être jeune était difficile, que je traversais une mauvaise passe.

– Est-ce que tu sais pourquoi tu es ici ? m’a-t-il demandé.

J’avais beaucoup appris en trois semaines. J’avais compris que le monde pouvait faire bien pire que juste me juger, qu’il pouvait avoir un énorme pouvoir sur moi. Je n’en avais plus rien à faire que mes parents ne m’aiment pas. J’avais accepté ce fait pendant les trois semaines où j’avais survécu seul dans cet hôpital. Mais à présent, je m’en foutais. Je les haïssais. Je ne leur faisais pas confiance. Je ne faisais plus confiance à personne. Mon esprit était concentré sur l’évasion. Je voulais sortir de cet endroit et quitter la maison.

J’ai dit au docteur que j’avais peur des patients hommes adultes. J’ai dit que je savais que j’avais déçu mes parents mais que je voulais les rendre heureux et fiers de moi. Je lui ai dit que je ne savais pas ce que j’avais fait de mal mais que si je pouvais juste rentrer chez moi, je ferais tout ce qu’il me dirait de faire. Je ne le pensais pas, mais je l’ai dit. Il a hoché la tête mais il avait l’air plus préoccupé par le fait de garder sa pipe allumée que par moi.

Deux jours plus tard, mes parents sont venus à l’hôpital et m’ont ramenée à la maison. On n’a pas parlé de ce qui s’était passé. J’étais focalisée sur comment m’enfuir, attendant le bon moment. J’ai dû accepter de voir le psy une fois par semaine. J’espérais ne pas devoir y aller pendant trop longtemps, mais les rendez-vous ont continué pendant plusieurs années.

***

Je me souviens précisément du jour où le psy a lâché la bombe : lui et mes parents s’accordaient sur le fait qu’une école de bonnes manières15 m’aiderait beaucoup. La date est gravée dans ma mémoire. 23 novembre 1963. Je suis sortie de son bureau complètement sidérée. L’humiliation d’une école de bonnes manières me paraissait plus que ce que je pouvais encaisser. Je me serais tuée si j’avais pu trouver une manière de le faire sans souffrir.

Tout le monde autour semblait aussi abasourdi que moi. Quand je suis rentrée à la maison, mes parents avaient la télé allumée à fond et un présentateur expliquait que le président avait été tué à Dallas16. C’était la première fois que je voyais mon père pleurer. Le monde entier était hors de contrôle. J’ai fermé la porte de ma chambre et j’ai sombré dans le sommeil pour m’échapper.

Je ne pensais pas pouvoir survivre aux projecteurs de l’école de bonnes manières braqués sur mes différences honteuses. Mais d’une manière ou d’une autre, j’ai traversé ça. Mon visage me brulait de colère et d’humiliation à chaque fois que je devais faire la révérence devant toute la classe, encore et encore.

L’école de bonnes manières m’a appris une bonne fois pour toutes que je n’étais pas jolie, pas féminine et que je ne serais jamais gracieuse. La devise de l’école était Chaque fille qui entre deviendra une dame. J’étais l’exception.

***

Juste au moment où je pensais que ça ne pouvait pas être pire, j’ai remarqué que mes seins commençaient à pousser. Les règles ne m’embêtaient pas tellement. À moins de me vider entièrement de mon sang, c’était une affaire privée entre moi et mon corps. Mais les seins ! Les garçons passaient leurs têtes par les vitres des voitures et me criaient des insanités. À la pharmacie, Mr Singer a fixé ma poitrine pendant qu’il emballait mes emplettes de bonbons17. J’ai quitté l’équipe de volley parce que je détestais que mes seins me fassent mal quand je sautais ou que je courais. J’aimais mon corps comme il était avant la puberté. Quelque part, j’avais pensé que ça ne changerait jamais. Pas comme ça !

Peu importe ce que les autres me reprochaient, j’ai fini par penser qu’ils avaient raison. La culpabilité me brulait comme du vomi dans la gorge. La seule fois où ça s’est estompé, c’est quand je suis retournée à L’Endroit Où Ça Ne Dérange Pas. C’est ainsi que je me rappelais du désert.

Une femme Dineh est venue à moi, une nuit dans un rêve. Elle avait l’habitude de venir presque toutes les nuits, mais ça s’était arrêté depuis que j’avais été à l’hôpital psychiatrique quelques années plus tôt. Elle m’a prise sur ses genoux, et m’a dit de trouver mes ancêtres et d’être fière de ce que j’étais. Elle m’a dit de me souvenir de la bague.

Quand je me suis réveillé, il faisait encore noir dehors. Je me suis blotti dans le fond de mon lit et j’ai écouté l’orage derrière ma fenêtre. Des éclairs éblouissants illuminaient le ciel nocturne. J’ai attendu que mes parents soient habillés avant de me glisser dans leur chambre et de prendre la bague. Pendant ma journée d’école, je me suis cachée dans les toilettes et je l’ai regardée, m’interrogeant sur son pouvoir.

Quand est-ce qu’elle me protégerait ? Je m’imaginais que c’était comme la bague-décodeur du Captain Midnight18, il fallait trouver comment ça marchait.

Ce soir-là, pendant le diner, ma mère s’est moquée de moi.

– Tu as encore parlé martien dans ton sommeil la nuit dernière, quand on est allé se coucher.

J’ai écrasé ma fourchette dans mon assiette.

– C’est pas du martien.

– Jeune fille, a hurlé mon père, tu peux aller dans ta chambre.

***

Alors que je traversais le couloir du collège, un groupe de filles a poussé des cris aigus sur mon passage.

– Est-ce-que c’est animal, minéral ou végétal ?

Je ne collais à aucune de ces catégories.

J’avais un nouveau secret, quelque chose de si terrible que je savais que je ne pourrais jamais le dire à personne. J’ai découvert ça à propos de moi après la séance du samedi matin au cinéma Colvin. Ce jour-là, je suis restée une bonne partie de l’après-midi dans les toilettes. Je n’étais pas encore prête à rentrer à la maison. Quand je suis ressortie, le film pour adultes était en cours. Je me suis faufilée discrètement dans la salle et j’ai regardé. J’ai fondu quand Sophia Loren19 a frotté son corps contre son partenaire. Elle lui a passé les mains autour du cou pendant qu’ils s’embrassaient, ses longs ongles rouges glissant sur la peau de l’acteur. J’ai frissonné de plaisir.

Tous les samedis suivants je me suis caché dans les toilettes pour pouvoir me glisser en douce et regarder les films pour adultes. Un désir nouveau me rongeait. Ça m’effrayait mais je savais qu’il ne valait mieux pas me confier à qui que ce soit.

Je me noyais dans ma propre solitude.

Un jour, ma prof d’anglais, Mrs Noble, nous a donné un devoir à la maison : choisir huit lignes de notre poème préféré pour les lire devant la classe. Certains des enfants ont gémi et protesté qu’ils n’avaient pas de poème préféré et que ça avait l’air « bar-bant ». Moi, j’ai paniqué. Si je lisais un poème que j’aimais, ça m’exposerait et me rendrait vulnérable. Mais lire huit lignes qui ne me parlaient pas m’aurait donné l’impression d’une auto-trahison.

Quand ça a été mon tour de lire, la semaine suivante, j’ai pris mon livre de maths avec moi sur l’estrade, devant la classe. Au début du semestre, je lui avais fabriqué une couverture avec un grand sac en papier kraft et j’avais recopié un poème de Poe sur le rabat.

J’ai éclairci ma voix et j’ai regardé Mrs Noble. Elle a souri en me faisant un petit signe de tête. J’ai lu les huit premières lignes.

Depuis l’heure de l’enfance, je ne suis pas

Semblable aux autres ; je ne vois pas

Comme les autres ; je ne sais pas tirer

Mes passions à la fontaine commune –

D’une autre source provient

Ma douleur, jamais je n’ai pu éveiller

Mon cœur au ton de joie des autres

Et tout ce que j’aimai, je l’aimai seul20

J’ai essayé de lire ces mots avec un ton plat et monocorde, sans émotion, espérant qu’aucun des gosses ne pourrait comprendre ce que ce poème signifiait pour moi. Mais leurs yeux étaient déjà remplis d’ennui. J’ai baissé les yeux et je suis retournée m’asseoir. Mrs Noble m’a serré le bras au passage, et quand je l’ai regardée j’ai vu qu’elle avait les larmes aux yeux. La façon dont elle m’a regardé m’a donné envie de pleurer aussi. C’était comme si elle pouvait vraiment me voir, et il n’y avait pas de reproches dans son regard.

***

Le monde entier était en mouvement, mais ce n’est pas en regardant ma vie qu’on aurait pu s’en rendre compte. La seule façon dont j’ai eu connaissance du mouvement des droits civiques21, c’était dans les numéros de Life Magazine22 qui arrivaient à la maison. Chaque semaine, j’étais la première de la famille à lire la nouvelle édition.

L’image qui me restait dans la tête était celle de deux fontaines à eau, marquées gens de couleur et blancs. Les autres photos me montraient des personnes courageuses, à la peau foncée ou pâle, essayant de changer ça ! J’ai lu leurs pancartes. Je les ai vues en sang aux comptoirs des snack-bars à Greensboro23, et tenant tête aux troupes casquées d’acier à Little Rock24. J’ai vu sur leur corps les vêtements déchirés par les lances à incendie et les chiens policiers à Birmingham25. Je me demandais si je pourrais un jour être aussi courageuse.

J’ai vu une photo de Washington D.C. avec plus de gens que je n’aurais cru possible d’en rassembler à un endroit. Martin Luther King leur parlait de son rêve. J’espérais que je pourrais en faire partie.

J’ai observé l’expression de mes parents pendant qu’ils lisaient tranquillement les mêmes magazines. Ils n’ont jamais dit un mot à ce sujet. Le monde était sens dessus dessous et ils tournaient tranquillement les pages comme s’ils feuilletaient le catalogue Sears.

– J’aimerais pouvoir descendre dans le Sud avec les freedom riders26, j’ai dit à voix haute, un soir pendant le repas.

J’ai regardé mes parents échanger toute une série compliquée de regards au-dessus de la table. Ils ont continué à manger en silence.

Mon père a posé sa fourchette.

– Ça n’a rien à voir avec nous, a-t-il dit, fermant brusquement le sujet.

Le regard de ma mère allait et venait du visage de mon père au mien. Je pouvais voir qu’elle voulait à tout prix éviter l’explosion imminente. Elle a souri.

– Vous savez ce que j’ai du mal à comprendre ?

On s’est tous tournés vers elle.

– Vous voyez, cette chanson de Peter, Paul and Mary27 ? « La réponse, mon ami, est portée par le vent »28 ?

J’ai hoché la tête, impatiente d’entendre sa question.

– Je ne vois pas ce que le vent pourrait nous apporter de bon.

Mes deux parents se sont écroulés de rire.

***

À quinze ans, j’ai trouvé un petit boulot après l’école. Ça a tout changé. Je devais convaincre le psy que ça allait être bon pour moi avant d’avoir la permission de mes parents. Je l’ai convaincu.

Mon boulot, c’était d’aligner les caractères à la main dans une imprimerie. J’avais dit à Barbara, une de mes seules amies de la classe, que si je n’avais pas de boulot, j’allais juste mourir. Sa sœur ainée m’a trouvé celui-là en mentant et en promettant que j’avais seize ans.

Personne au travail n’avait de problème avec le fait que je porte des jeans et des t-shirts. Ils me payaient en liquide à la fin de chaque semaine et mes collègues étaient sympas avec moi. Ce n’était pas qu’ils n’avaient pas remarqué que j’étais différente, ils ne semblaient juste pas s’en soucier autant que les gosses du collège. Après l’école, j’enlevais ma jupe en vitesse et je courais au travail. Mes collègues me demandaient comment s’était passée ma journée et ils me racontaient comment c’était quand ils étaient au lycée. Un enfant peut parfois oublier que les adultes ont eux-mêmes été des ados, jusqu’à ce qu’ils le lui rappellent.

Un jour, un travailleur d’un autre étage a demandé à Eddy, mon supérieur :

– Qui c’est la butch ?

Eddy s’est contenté de rire et ils sont sortis en discutant. Les deux femmes qui bossaient à ma gauche et à ma droite ont jeté un coup d’œil pour voir si j’étais blessé. J’étais plus troublé qu’autre chose.

Ce soir-là, à la pause repas, mon amie Gloria a mangé à côté de moi. Sans prévenir, elle a commencé à me parler de son frère. Elle a dit que c’était une tapette et qu’il portait des robes de femmes, mais qu’elle l’aimait quand même et qu’elle détestait voir la façon dont les gens le traitaient, parce qu’après tout, ce n’était pas sa faute s’il était comme ça. Elle a dit qu’elle était même allée avec lui une fois dans un bar où ils se retrouvaient avec ses amis, et qu’il y avait toutes ces femmes masculines qui venaient vers elle. Elle a frémi en disant ça.

Je me demandais pourquoi elle me racontait tout ça.

– C’était où cet endroit ? je lui ai demandé.

– Quoi ?

Elle avait l’air de regretter d’avoir lancé le sujet.

– C’est quoi l’endroit où sont ces gens ?

Gloria a soupiré.

– S’il te plait, ai-je supplié.

Ma voix tremblait.

Elle a regardé autour avant de parler.

– C’est à Niagara Falls29.

Elle a baissé la voix.

– Pourquoi tu veux savoir ?

J’ai haussé les épaules.

– Comment ça s’appelle ?

J’essayais d’avoir l’air décontracté.

Gloria a soupiré profondément.

– Tifka’s.

C’est tout ce qu’elle a dit.

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1. Dineh est un autre nom pour Navajos, peuple natif du sud-ouest du continent nord-américain.

2. Les Weathies sont une marque de céréales états-unienne très populaire.

3. Milton Berle est un acteur états-unien, devenu célèbre à partir des années 1930-1940.

4. Le Magicien d’Oz est un roman pour enfants très populaire aux États-Unis, écrit par Lyman Frank Baum en 1900, et adapté en 1939 au cinéma.

5. Située dans l’ouest de l’État de New York, Buffalo est jusque dans les années 1950 une ville densément peuplée et fortement industrialisée, ainsi que le plus gros port intérieur des États-Unis.

6. McCarthy : sénateur états-unien devenu célèbre pour ses diatribes contre le gouvernement fédéral des États-Unis et ses virulentes campagnes contre les communistes (ou supposé·e·s).

7. Il s’agit de quatre feuilletons radiophoniques diffusés à partir des années 1930 jusque dans les années 1950 aux États-Unis.

8. Captain Midnight est un feuilleton radio diffusé de 1938 à 1949, puis adapté à la télévision. Il met en scène un ancien aviateur à la tête d’une brigade secrète.

9. Jaunes est une insulte désignant les briseurs de grève, les travailleurs embauchés pour faire tourner les usines à la place des grévistes. Par extension, il désigne également les « traitres », c’est-à-dire les travailleurs non grévistes. C’est une expression française qui viendrait du « syndicalisme jaune », plus favorable au patronat que le « syndicalisme rouge » (socialiste ou communiste).

10. Roy Rogers est un acteur qui a tourné dans une centaine de films entre les années 1930 et 1940, principalement des westerns de série B.

11. Dans le judaïsme, le shabbat, ou chabbat, est le septième jour de la semaine. Considéré comme un jour de repos, il est consacré à la famille. Il commence le vendredi soir, environ vingt minutes avant le coucher du soleil et finit le samedi soir, environ quarante minutes après le coucher du soleil. Les femmes allument deux bougies avant le début du chabbat.

12. Devenue célèbre pour sa précision au tir, Annie Oakley participe à partir de 1885 à un spectacle itinérant avec son mari, et en devient rapidement la vedette, capable de couper en deux une carte à jouer par son côté le plus fin, ou encore d’enlever d’un tir les cendres de la cigarette à la bouche de son mari.

13. Catalogue de vente par correspondance (équivalent de La Redoute en France).

14. Are you lonesome tonight ?, « Es-tu seule ce soir ? », chanson de Roy Turk et Lou Handman (1926), interprétée en 1960 par Elvis Presley.

15. Une école de bonnes manières (dans le texte : Charm School) est un établissement pour jeunes filles destiné à apprendre les bonnes manières et le savoir-vivre. On y suit des cours d’étiquette, de protocole, de cuisine, de décoration, d’art de recevoir, etc.

16. John F. Kennedy, président des États-Unis, a été assassiné le 23 novembre 1963.

17. Aux États-Unis, on peut acheter des bonbons dans les pharmacies.

18. Héros populaire, le Captain Midnight utilise un anneau décodeur pour crypter des messages. Des reproductions de ce type d’anneau ont été largement diffusées comme jouets bon marché.

19. Sophia Loren est une actrice italienne célèbre ayant tourné dans de nombreux films hollywoodiens, considérée comme un sex symbol à la fin des années 1950.

20. Extrait du poème « Alone » d’Edgar Allan Poe (publié en 1829), traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Charles Baudelaire, sous le titre « Seul ».

21. L’expression mouvement pour les droits civiques désigne un ensemble de groupes et de dynamiques de lutte qui revendiquent l’abolition de la ségrégation raciale aux États-Unis et l’égalité de droits entre noir·e·s et blanc·he·s. Émergeant dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, le mouvement (principalement non-violent) s’élargit avec la contestation massive des années 1960-1970 et recouvre des revendications noires, chicanas, natives, homosexuelles et féministes pour l’égalité.

22. Life Magazine : magazine hebdomadaire d’information, axé sur le photo-journalisme.

23. À Greensboro (Caroline du Nord), le 1er février 1960, des étudiant·e·s afro-états-unien·ne·s organisent des sit-ins contre la ségrégation raciale dans les magasins Woolworth (chaine de magasins populaires). Ce jour-là quatre militants noirs s’asseyent au comptoir du magasin (réservé aux blanc·he·s) et commandent un café. Les employé·e·s, appliquant la politique ségrégationniste du magasin, refusent de les servir et leur demandent de partir. Les militants persistent et restent jusqu’au soir. Le lendemain, vingt autres étudiant·e·s rejoignent l’action qui commence à attirer la presse. Au quatrième jour, plus de trois-cents personnes sont présentes et le mode d’action s’étend rapidement à d’autres magasins, puis dans d’autres villes, parfois accompagné d’affrontements avec la police ou avec des blanc·he·s. La mise en place de ces boycotts a forcé nombre de propriétaires à arrêter la ségrégation dans leurs enseignes.

24. À Little Rock (Arkansas) en 1957, un groupe d’élèves noir·e·s doit intégrer un lycée jusque-là réservé aux blanc·he·s, la ségrégation raciale ayant été légalement abolie l’année précédente. Le gouverneur ordonne néanmoins (de manière illégale) à la garde nationale d’empêcher les jeunes d’accéder à l’établissement. Après trois semaines de manifestations racistes à Little Rock (et de contre-manifestations), le gouvernement fédéral intervient et fait escorter les jeunes par l’armée.

25. Le 3 avril 1963, l’association états-unienne pour les droits civiques Southern Christian Leadership Conference lance une campagne contre la ségrégation dans les bars, restaurants, commerces et pour l’embauche des noir·e·s dans l’industrie à Birmingham, ville d’Alabama où la ségrégation raciale est particulièrement dure. Soutenue par Martin Luther King, James Bevel, Fred Shuttlesworth et d’autres, cette campagne prône l’action directe non-violente et le boycott des établissements ségrégationnistes. Les manifestations s’enchainent dans les semaines qui suivent, durement réprimées. Les photos des violences policières scandalisent à l’époque l’opinion publique internationale.

26. Militant·e·s du mouvement des droits civiques, les Freedom Riders prenaient des bus inter-États pour protester contre la ségrégation dans les transports. Leurs bus ont été attaqués à plusieurs reprises par des racistes et par les autorités.

27. Peter, Paul and Mary : groupe de folk états-unien des années 1960.

28. « The answer my friend is blowin’ in the wind », refrain d’une chanson de Bob Dylan. Cette chanson contestataire, très largement reprise, fait partie des hymnes du mouvement des droits civiques.

29. Niagara Falls est une ville voisine de Buffalo, distante d’une trentaine de kilomètres.

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Chapitre 1

© Leslie Feinberg, 2014 & © Hystériques & AssociéEs, 2019.
Cette traduction est disponible à prix coûtant en format papier ou gratuitement sur internet.
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mais aucune réutilisation/diffusion commerciale n’est autorisée !

1

Chère Theresa,

Je suis allongée sur mon lit ce soir et tu me manques. J’ai les yeux tout gonflés. Des larmes chaudes coulent sur mon visage. Un violent orage éclate dehors, illuminé d’éclairs.

Ce soir, j’ai marché dans les rues. Je te cherchais dans chaque visage de femme, comme je l’ai fait chaque nuit de cet exil solitaire. J’ai peur de ne plus jamais voir tes yeux rieurs et moqueurs.

Tout à l’heure, j’ai pris un café à Greenwich Village avec une femme. Une amie commune nous a mises en contact, convaincue que nous aurions beaucoup à partager puisque nous faisions toutes les deux « de la politique ». Eh bien ! On a été au café et elle a causé de la politique démocrate, de colloques, de photo, de ses problèmes avec sa coopérative et de son opposition au plafonnement des loyers.1 Pas étonnant, Papa est un grand promoteur immobilier.

Pendant qu’elle parlait, je la regardais en me disant que j’étais une étrangère dans ses yeux de femme. Elle me regardait mais ne me voyait pas. Puis elle a fini par me dire combien elle haïssait cette société pour ce qu’elle faisait aux « femmes comme moi » qui se détestent tellement qu’elles se sentent obligées de ressembler à des mecs et de se comporter comme eux. Je me suis senti rougir, mon visage s’est un peu crispé et j’ai commencé à lui répondre, très calme et tranquille, que des femmes comme moi existaient depuis la nuit des temps, bien avant d’être opprimées. Puis je lui ai raconté comment les sociétés les respectaient. Alors elle s’est donné un air très intéressé – et puis il était temps d’y aller.

On a marché jusqu’à un coin de rue où des flics emmerdaient un sans-abri. Je me suis arrêté et j’ai commencé à ouvrir ma gueule. Ils sont venus vers moi avec les matraques sorties et elle m’a attrapé par la ceinture pour me tirer en arrière. Je l’ai juste regardée, puis d’un coup j’ai senti ressurgir en moi des choses que je pensais avoir enterrées. Je suis restée plantée là, à me souvenir de toi, comme si je ne voyais pas les flics sur le point de me frapper, comme si je me retrouvais dans un autre monde, un endroit où j’avais envie de retourner.

Et d’un coup mon cœur m’a fait si mal que j’ai réalisé que ça faisait longtemps qu’il n’avait pas ressenti… quoi que ce soit.

J’ai besoin de rentrer chez nous ce soir, Theresa. Je ne peux pas. Alors je t’écris cette lettre.

Je me rappelle ce jour, il y a de cela des années, quand j’ai commencé à bosser à la conserverie de Buffalo où tu travaillais déjà depuis quelques mois ; et je me rappelle la manière dont tes yeux ont attrapé les miens et ont joué avec moi avant de me laisser partir. J’étais censé suivre le contremaitre pour remplir des papiers mais j’étais trop occupé à me demander de quelle couleur étaient tes cheveux sous le bonnet de papier blanc, et comment ça serait de les sentir sous mes doigts, une fois défaits et libres. Et je me rappelle ton petit rire lorsque le contremaitre est revenu et a dit : « Hé, tu viens ou pas ? »

Nous, toutes les il-elles2, les femmes masculines de l’usine, avons été folles de rage quand on a appris que tu avais été virée parce que tu n’avais pas laissé le chef du personnel te tripoter les seins. J’ai continué à faire le déchargement dans les hangars pendant quelques jours, mais j’étais un peu maussade. Plus rien n’était pareil une fois que ta lumière était partie.

Le soir où je suis allée dans cette nouvelle boite dans le West Side, je n’ai pas réussi à y croire. Tu étais là, appuyée contre le bar, ton jean trop moulant pour le dire avec des mots, et tes cheveux… Tes cheveux défaits et libres.

Je me souviens encore de ton regard. Tu me connaissais à peine, tu appréciais ce que tu voyais. Et cette fois-ci, ma belle, on était sur notre terrain. Je pouvais bouger comme tu aimais et j’étais bien contente d’être sur mon trente-et-un.

Sur notre terrain… « Tu danses avec moi ? »

Tu n’as dit ni oui ni non. Tu m’as simplement taquiné d’un regard. Tu as resserré ma cravate, caressé mon col de chemise, et tu m’as pris par la main. Tu avais déjà mon cœur avant même de bouger contre moi comme tu l’as fait. Tammy chantait Stand by your man3 et on remplaçait tous ses « il » par des « elle » dans notre tête, pour que ça colle. Après cette danse, tu avais bien plus que mon cœur. Tu me rendais dingue et tu aimais ça. Et moi aussi.

Les vieilles butchs4 m’avaient mise en garde : « si tu veux préserver ton couple, ne va pas dans les bars ». Mais j’ai toujours été une butch monogame. Et puis, c’était notre communauté, la seule à laquelle on appartenait. Alors on y allait tous les weekends.

Il y avait deux sortes de bagarres dans les bars. La plupart des weekends, c’était l’une ou l’autre, certains weekends, c’était les deux. Il y avait les bastons entre butchs – pleines d’alcool, de honte et de jalousie angoissée. Des fois c’était vraiment affreux et ça s’étendait comme une toile pour piéger tout le monde dans le bar, comme le soir où Heddy a perdu un œil parce que quelqu’un l’avait frappée au niveau de la tête avec un tabouret de bar.

Je suis vraiment fier de n’avoir jamais frappé une autre butch au cours de toutes ces années. Tu vois, je les aimais elles aussi, et je comprenais leur douleur et leur honte parce que j’étais comme elles. J’aimais les rides qui creusaient leurs visages et leurs mains, et la courbure de leurs épaules usées par le travail. Des fois, je me regardais dans le miroir et j’essayais d’imaginer comment je serais à leur âge. Maintenant je sais !

À leur manière, elles m’aimaient aussi. Elles me protégeaient parce qu’elles savaient que je n’étais pas une butch du samedi soir.5 Ce genre de butch avait peur de moi parce que j’étais une il-elle stone.6 Si seulement elles avaient su comme je me sentais impuissante à l’intérieur ! Mais les vieilles butchs, elles, connaissaient tout le chemin que j’avais à parcourir et auraient souhaité que je n’aie pas à l’emprunter, parce qu’il fait trop mal.

Quand je suis entré dans le bar en drag king7 un peu vouté, elles m’ont dit : « Sois fière de ce que tu es » et elles ont réajusté ma cravate, un peu comme tu l’as fait. J’étais comme elles, elles savaient que je n’avais pas le choix. Alors je ne me suis jamais bastonné avec elles. On se donnait de grandes tapes dans le dos au bar et on surveillait nos arrières les unes les autres à l’usine.

Mais ensuite est venu le temps où nos vrais ennemis sont arrivés à notre porte : hordes ivres de marins, brutes dans le style Ku Klux Klan8, psychopathes et flics. On savait toujours quand ils entraient parce que quelqu’un pensait à arracher la prise du juke-box. Peu importe combien de fois ça arrivait, on faisait toujours toutes un petit : « Ooh… » quand la musique s’arrêtait, et seulement ensuite on réalisait qu’il fallait relever nos manches.

Quand les réacs s’amenaient, c’était le moment de se battre, et on se battait. On se battait dur – fems9 et butchs, femmes et hommes, ensemble.

Si la musique s’arrêtait et que dehors c’étaient les flics, quelqu’un la remettait et on échangeait nos partenaires de danse. Nous, dans nos costumes-cravates, on se mettait par deux avec nos sœurs drag queens10 en robes et talons. Dur de se souvenir qu’à l’époque c’était illégal pour deux femmes ou deux hommes de danser ensemble. Quand la musique finissait par être coupée, les butchs s’inclinaient, nos partenaires fems faisaient la révérence, et on retournait à nos sièges, à nos amantes et à nos boissons, attendant d’être fixées sur notre sort.

C’est là que je me souviens de ta main sur ma ceinture, sous ma veste de costume. C’est là qu’est restée ta main tant que les flics étaient là. Tu roucoulais à mon oreille : « Laisse tomber, chérie. Reste avec moi, bébé, tranquille », comme une chanson d’amour spéciale répétée aux guerriers qui doivent, pour leur survie, apprendre à choisir quelles batailles mener.

On a vite compris que les flics mettaient toujours leur camion juste devant la porte du bar et y laissaient des chiens menaçants pour nous empêcher de sortir. OK, on était prises au piège.

Tu te rappelles cette soirée où tu es restée avec moi à la maison, quand j’étais tellement malade ? Cette soirée-là, tu t’en souviens je pense. Les flics avaient embarqué la plus stone des butchs pour la détruire en l’humiliant. C’était une femme dont tout le monde disait « qu’elle gardait son imper sous la douche ». On a entendu dire qu’ils l’avaient déshabillée lentement devant tout le monde, et qu’ils avaient ri d’elle alors qu’elle essayait de cacher sa nudité. Après, elle est devenue folle, ils ont dit. Plus tard, elle s’est pendue.

Qu’est-ce que j’aurais fait si j’avais été présente ce soir-là ?

Je me souviens des descentes dans les bars, au Canada. Parquées dans les camions de police, toutes les butchs du samedi soir essayaient de faire gonfler leurs cheveux et de changer leurs vêtements avec des petits rires nerveux, pour être mises dans le même camion que les fems, à croire que c’était le paradis. La loi disait qu’on devait porter au moins trois vêtements féminins.

Nous n’avons jamais changé de vêtements. Pas plus que nos compagnes drag queens. On savait, et toi aussi, ce qui allait arriver. Pour pouvoir survivre à ça, on avait besoin de garder nos manches retroussées et nos cheveux ramenés en arrière. On avait les mains menottées dans le dos. Tu les avais menottées devant. Tu défaisais ma cravate, déboutonnais mon col et touchais mon visage. Je voyais sur le tien la douleur et la peur pour moi, et je te chuchotais que tout allait bien se passer. On savait bien que ce n’était pas vrai.

Je ne t’ai jamais dit ce qu’ils nous faisaient, une fois en bas – les travs dans une cellule, les stone butchs dans une autre – mais tu le savais. Un à la fois, ils trainaient nos frères hors des cellules, ils les giflaient et les frappaient, refermant rapidement les barreaux derrière eux au cas où on aurait pété les plombs et essayé de les arrêter. Comme si on le pouvait. Ils menottaient le poignet d’un frère à sa cheville, ou ils l’enchainaient le visage contre les barreaux. Ils nous faisaient regarder. Parfois on croisait le regard de la victime terrorisée ou de celle qui allait suivre, prise dans l’angoisse de la torture, et on disait doucement : « Je suis avec toi mon chou, regarde-moi, ça va aller, on va te ramener chez toi. »

On ne pleurait jamais devant les flics. On savait qu’on était les suivantes.

La prochaine fois que la porte s’ouvrirait, ce serait moi que les flics allaient trainer dehors et attacher, bras et jambes écartées sur les barreaux.

Est-ce que j’ai survécu ? Je pense que oui. Mais seulement parce que je savais que j’allais pouvoir te retrouver à la maison.

Ils finissaient par nous relâcher, un par un, le lundi matin. Sans poursuites. Trop tard pour appeler le boulot et dire qu’on était malade. Sans fric. Sans autre moyen pour rentrer que le stop. Passer la frontière à pied11. Les vêtements chiffonnés. En sang. Besoin d’une douche. Blessées. Apeurées.

Je savais que tu serais à la maison, si j’arrivais jusque-là.

Tu me faisais couler un bain avec de la mousse qui sentait bon. Tu me sortais un caleçon blanc et un t-shirt propre, puis tu me laissais seul pour laver la première couche de honte.

Je me rappelle, c’était toujours pareil. Je me mettais en slip, puis j’avais à peine passé mon t-shirt par-dessus ma tête que tu trouvais une raison d’entrer dans la salle de bain pour prendre ou ramener quelque chose. D’un coup d’œil tu mémorisais les blessures sur mon corps, comme une carte routière : les coupures, les coups, les brulures de cigarette.

Plus tard, au lit, tu me tenais avec douceur, me caressant partout, le plus tendrement possible là où j’avais été blessée. Tu savais tous les endroits où j’avais mal – dedans comme dehors. Tu ne cherchais pas à me séduire ni à m’exciter, parce que tu savais bien que je n’avais pas assez confiance en moi pour me sentir sexy. Mais, petit à petit, tu flattais mon amour-propre en me montrant combien tu me désirais. Tu savais que ça allait te prendre à nouveau des semaines pour ramollir la pierre.

Plus tard, j’ai lu des histoires qui parlaient de femmes tellement en colère contre leurs amantes stones12 qu’elles finissaient par se moquer de leur désir quand elles arrivaient enfin à faire confiance et à se laisser toucher. Et je me demande : est-ce que je t’ai blessée les fois où je ne te laissais pas me toucher ? J’espère que non. En tous cas tu ne l’as jamais montré. Je crois que tu savais que ce n’était pas de toi que je me protégeais. Tu traitais mon blocage comme une blessure qui avait besoin d’amour pour guérir. Merci. Personne n’a jamais refait ça depuis. Si seulement tu pouvais être là ce soir… Bon, c’est juste une idée, hein ?

Je ne t’ai jamais dit tout ça.

Ce soir, je me souviens de la fois où j’ai été embarquée seule dans un coin louche. Je vois déjà ton visage se crisper, mais je dois te le dire. C’était le soir où on avait fait cent-cinquante bornes pour aller voir des amies qui ne sont jamais venues. Quand la police a fait irruption dans le bar, on était « seules ». Le flic avec un écusson en or sur son uniforme est venu droit sur moi et m’a dit de me lever. Pas étonnant, j’étais la seule il-elle à cet endroit ce soir-là.

Il a passé les mains partout sur mon corps, a tiré l’élastique de mon slip Jockey13 et a dit à ses hommes de me mettre les menottes – je n’avais pas les trois vêtements féminins sur moi. J’ai voulu me battre à ce moment-là. Parce que je savais qu’après ce serait trop tard. Mais je savais aussi que tout le monde allait se faire tabasser si je réagissais, alors je n’ai pas bronché. J’ai vu qu’ils t’avaient mis les bras dans le dos et passé les menottes. Un flic avait un bras en travers de ta gorge. Je me rappelle ton regard. Ça me fait encore mal aujourd’hui.

Ils ont tellement serré les menottes, avec les mains dans le dos, que j’en ai presque pleuré. Puis, avec un rictus, le flic a descendu sa braguette très lentement et m’a ordonné de me mettre à genoux. D’abord, j’ai pensé : « Je ne peux pas. » Ensuite, j’ai dit à haute voix, pour moi-même, pour lui, pour toi : « Non, je ne le ferai pas ! » Je ne te l’ai jamais dit, mais quelque chose a basculé en moi à cet instant. J’ai appris la différence qu’il y avait entre ce que je ne pouvais pas faire et ce que je refusais de faire.

J’ai payé le prix fort pour cette leçon. Est-ce que je t’avais raconté tous les détails ? Certainement pas.

Quand je suis sorti de cellule le lendemain matin, tu étais là. Tu avais payé la caution. Pas de poursuites, ils ont juste pris ton fric. Tu avais attendu toute la nuit dans le poste de police. J’étais le seul à savoir à quel point c’était dur pour toi de supporter leurs regards lubriques, leurs sarcasmes, leurs menaces. Je savais que tu serrais les dents à chaque son qui s’échappait des cellules. Tu priais pour ne pas m’entendre hurler. Je n’ai pas hurlé.

Je me rappelle quand on est sorties sur le parking. Tu t’es arrêtée et tu as doucement mis les mains sur mes épaules en évitant mon regard. Tu as délicatement frotté les traces de sang sur ma chemise et tu as dit : « Je n’arriverai jamais à enlever ces taches. »

Et merde à tous ceux qui pensent que ça veut dire que ta vie se limitait à te faire du souci pour mon nœud de cravate.

Je savais exactement ce que tu pensais. C’était une manière étrange et douce de dire, ou de ne pas dire, ce que tu ressentais. Un peu comme moi quand je craquais lorsque je me sentais effrayée, blessée et sans défense, et que je disais des petites choses insignifiantes qui semblaient complètement à côté de la plaque.

Tu as conduit jusqu’à la maison avec ma tête sur tes genoux pendant tout le trajet, en me caressant le visage. Tu as fait couler le bain. Sorti mes sous-vêtements propres. Tu m’as mise au lit. En me caressant avec précaution. En me prenant tendrement dans tes bras.

Plus tard, cette nuit-là, je me suis réveillée et j’étais seule dans le lit. Tu étais en train de boire à la table de la cuisine, la tête dans les mains. Tu pleurais. Je t’ai prise fermement dans mes bras et je t’ai serrée contre moi. Tu as lutté, frappant ma poitrine avec tes poings, parce que l’ennemi n’était pas là pour te battre contre lui. Puis tu t’es rappelé les bleus sur ma poitrine et tu t’es mise à pleurer encore plus fort en sanglotant : « C’est ma faute, je n’ai pas su les arrêter. »

J’ai toujours voulu te dire ça. À ce moment-là, j’ai su que tu comprenais vraiment ce que je ressentais dans la vie. Étouffée par la rage, me sentant impuissante, incapable de protéger ni moi ni celles que j’aimais le plus, et toujours à lutter pour me défendre, encore et encore, refusant d’abandonner. Je n’avais pas les mots pour te dire ça à l’époque. J’ai juste dit : « C’est bon, ça va aller. » Et on a souri ironiquement de ce que je venais de dire. Je t’ai ramenée à notre lit et je t’ai fait l’amour du mieux que j’ai pu, vu l’état dans lequel j’étais. Tu savais qu’il ne fallait pas essayer de me toucher cette nuit-là. Tu as juste passé les doigts dans mes cheveux, et crié, et crié encore.

Quand la vie nous a-t-elle séparées, ma douce guerrière ? On a cru qu’on avait gagné la guerre de libération lorsqu’on a adopté le terme gay. D’un coup il y a eu des profs, des docteurs et des avocates surgissant de nulle part qui nous expliquaient que nos assemblées auraient dû être régies par le Robert’s Rules of Order14 (qui a laissé à Robert la place d’un Dieu ?).

Ils nous ont évincées et nous ont rendues honteuses de ce à quoi on ressemblait. Ils ont dit qu’on était des sales machos de merde, qu’on était l’ennemi. C’étaient des cœurs de femmes qu’ils ont brisés. On n’était pas dures à virer, on est parties tranquillement.

Les usines ont fermé. C’était quelque chose qu’on n’aurait jamais pu imaginer.

C’est là que j’ai commencé à passer en mec. Étrange de se retrouver exilée de son propre sexe jusqu’à des frontières qui ne seront jamais les siennes.

Tu t’es retrouvée bannie toi aussi, dans un autre pays, avec ton propre sexe, séparée de force des femmes que tu aimais autant que tu essayais de t’aimer toi-même.

Pendant plus de vingt ans j’ai vécu sur ce rivage solitaire, me demandant ce que tu devenais. Est-ce que tu essuyais ton maquillage des samedis soir dans la honte ? Est-ce que tu frémissais de rage quand des femmes disaient : « Si je voulais un homme, j’irais avec un vrai » ?

Est-ce que tu fais des passes aujourd’hui ? Est-ce que tu débarrasses des tables dans un bar ou bien est-ce que tu apprends le traitement de texte ?

Est-ce que tu es dans un bar lesbien, lorgnant du coin de l’œil la plus butch des femmes de la salle ? Est-ce que les femmes qui sont là causent de la politique des démocrates, de colloques et de coopératives ? Est-ce que tu es avec des femmes qui ne saignent qu’une fois par mois, quand elles ont leurs règles ?

Ou bien es-tu mariée, dans une autre ville de prolos, couchée à côté d’un ouvrier de l’automobile au chômage qui me ressemble beaucoup plus qu’elles, écoutant la respiration de ton enfant qui dort ? Est-ce que tu soignes ses blessures intérieures de la même manière que tu apaisais les miennes ?

Est-ce que tu penses encore à moi dans la nuit froide ?

J’ai passé des heures à t’écrire cette lettre. Mes côtes me font encore mal de mon dernier passage à tabac. Tu connais ça.

Je n’aurais jamais pu survivre aussi longtemps si je n’avais pas connu ton amour. Encore maintenant, ton absence me fait souffrir, et j’ai tellement besoin de toi.

Il n’y a que toi qui pourrait ramollir cette pierre. Est-ce que tu reviendras un jour ?

L’orage est maintenant passé. Il y a une lueur rose dans le ciel, derrière ma fenêtre. Je me rappelle les nuits où je te baisais profondément et lentement, jusqu’à ce que le ciel soit précisément de cette couleur-là.

Je dois arrêter de penser à toi, la douleur me dévore. Je dois expulser ton souvenir, comme une précieuse photographie sépia. Il y a encore tellement de choses que je veux te dire, que je veux partager avec toi.

Puisque je ne peux pas t’envoyer cette lettre, je vais la mettre à l’abri dans un endroit où on conserve la mémoire des femmes. Peut-être un jour, en passant par cette grande ville, tu t’arrêteras et tu la liras. Peut-être pas.

Bonne nuit, mon amour.

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1. Le plafonnement des loyers (rent control) est une législation mise en place à New York et dans d’autres villes états-uniennes, qui fixe des limites aux propriétaires en termes d’augmentation des loyers. C’est une mesure sociale de droit au logement, critiquée par les propriétaires et celles/ceux qui pensent que cela fait perdre de la valeur à l’immobilier.

2. En anglais he/she. C’est à l’origine une insulte qui désigne une personne dont il est difficile de déterminer le genre, ou qui transgresse manifestement le genre qui lui a été assigné à la naissance. Le terme peut s’appliquer à des personnes trans’, travesti∙e∙s, ou intersexes. La traduction la plus proche serait travelo. Jess l’utilise la plupart du temps pour désigner des personnes assignées femmes à la naissance et qui ont une apparence masculine (peu importe leur orientation sexuelle).

3. Stand By Your Man, « Reste près de ton homme », chanson de Tammy Wynette, 1969.

4. Butch : lesbienne utilisant des codes de masculinité dans son apparence ou son comportement. En anglais, butcher signifie boucher et peut désigner un homme particulièrement viril. Le terme a été utilisé comme insulte lesbophobe mais aussi comme identité revendiquée par des lesbiennes à l’apparence masculine. Les butchs transgressent les normes du genre en adoptant des comportements habituellement réservés aux hommes. Elles sont particulièrement visibles comme lesbiennes, et donc particulièrement exposées à la répression et aux violences. En français, les termes les plus proches seraient camionneuse ou jules.

5. Butch du samedi soir (saturday night butch) est une expression désignant des lesbiennes qui n’ont une apparence butch que le weekend, pour sortir dans les bars et clubs (contrairement aux autres butchs qui doivent composer avec leur apparence masculine au quotidien : dans la rue, sur leur lieu de travail, etc.)

6. Stone butch : Feinberg l’utilise ici pour parler de butchs particulièrement masculines qui sont identifiées en permanence comme telles, et subissent au quotidien les discriminations que cette visibilité implique.

7. En miroir de la notion de drag queen (voir note ci-dessous), celle de drag king fait référence à des personnes incarnant des formes de masculinités, bien qu’ayant été assignées filles à la naissance (qu’elles soient trans’ ou non).

8. Le Ku Klux Klan est une organisation suprémaciste blanche états-unienne, connue pour ses nombreux actes de violence raciste.

9. Fem : lesbienne qui utilise des codes socialement considérés comme féminins, dans son attitude et son apparence. En anglais, le terme provient du français femme. Dans le monde hétérosexuel, les fems ne sont pas forcément vues comme lesbiennes (puisque ne correspondant pas aux stéréotypes). Cela peut leur permettre de passer inaperçues (et donc de trouver un emploi plus facilement par exemple), mais elles subissent une invisibilisation et une négation de leurs identités. En anglais, le terme peut être utilisé également pour désigner un homme gay féminin. Dans les milieux ouvriers des années 1940, les identités sociales et sexuelles butch et fem structurent la culture des bars lesbiens aux États-Unis et au Canada, et fonctionnent en reflet. Il est alors répandu que les relations sexuelles et/ou amoureuses aient lieu entre une butch et une fem. Le couple butch/fem fonctionne comme une stratégie de visibilisation et de solidarité économique. La dynamique butch/fem évoque également une codification des rôles dans la séduction et les relations sexuelles. Dans les années 1970, le féminisme universitaire et le lesbianisme politique ont du mal à reconnaitre la culture butch/fem comme subversive, lui reprochant d’imiter les rôles traditionnels du couple hétérosexuel. En France on a parlé dans les années 1960/1970 de dynamiques jules/nana.

10. Dans le contexte de l’époque, le terme drag queen fait le plus souvent référence à des personnes qui seraient sans doute aujourd’hui qualifiées de femmes trans’. À la période où se déroule le récit, le « travestissement » est interdit aux États-Unis et les drag queens subissent la répression policière. Par ailleurs, l’accès aux parcours de transition est relativement limité, et les traitements hormonaux et chirurgicaux en sont encore à leurs balbutiements. Le terme drag queen peut être utilisé plus généralement pour décrire des personnes assignées garçons à la naissance qui, d’une manière ou d’une autre, vivent et/ou expriment leur genre sur un spectre féminin. Présente dans la culture gay, la notion de drag queen a notamment été rendue visible par les spectacles transformistes où les drag queens qui s’y produisent font de leur féminité une performance scénique.

11. Buffalo, la ville où se passe la majeure partie du récit, se trouve proche de la frontière États-Unis/Canada.

12. Au-delà d’une expression de genre, stone butch peut désigner un rapport à la sexualité : dans un échange sexuel codifié, la stone butch ne veut/ne peut pas se laisser toucher au niveau génital, mais tire son plaisir de celui qu’elle donne à sa partenaire.

13. Jockey : célèbre marque états-unienne de sous-vêtements masculins.

14. Le Robert’s Rules of Order est un livre écrit par Henry Martin Robert qui explique les règles et les convenances à suivre pour prendre des décisions dans des réunions, des assemblées ou des procédures parlementaires.

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Chapitre suivant

Matérialismes trans

MATÉRIALISMES TRANS

[Collectif] 

couvmtweb

Refusant la réduction des réalités trans à des questions d’identité, cet ouvrage assume une perspective féministe matérialiste : il s’agit d’aborder les conditions sociales des personnes trans, leurs positions dans les rapports sociaux de sexe, de race et de classe, ainsi que leurs inscriptions dans les mouvements féministes.

Diverses par leurs thèses et leurs ancrages disciplinaires, ces contributions se rejoignent par leur exigence de tenir ensemble élaboration théorique et engagement militant pour repenser en profondeur les problématiques et les luttes trans et féministes.

Sous la direction de Pauline Clochec & Noémie Grunenwald, avec les contributions de Philippa Arpin, Séverine Batteux, Emmanuel Beaubatie, Eli Bromley, Pauline Clochec, Joao Gabriel, Noémie Grunenwald, Constance Lefebvre & Karl Ponthieux Stern.

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On en parle…

– un entretien avec Pauline Cochec, pour le podcast Genre, etc. de Sciences Po

– une recension de l’ouvrage par Marie-Lou Reymondon, pour la revue Implications philosophiques

– un entretien avec Pauline Clochec, pour l’émission Langues de fronde sur Fréquences Paris Plurielles

– un article du Courrier, avec Pauline Clochec, Joao Gabriel, Cynthia Kraus et Nayansaku Mufwankolo

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Présentation de l’ouvrage par Pauline Clochec :

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AU SOMMAIRE :

Comme elles disent (avant-propos de Noémie Grunenwald)

Du spectre du matérialisme à la possibilité de matérialismes trans (introduction de Pauline Clochec)

Le genre précède le changement de sexe (Emmanuel Beaubatie)

Autonomie & autodétermination (Séverine Batteux)

Femmes trans et féminisme : Les obstacles à la prise de conscience féministe et le ciscentrisme dans les mouvements féministes (Constance Lefebvre)

Des femmes comme les autres ? Penser les violences faites aux femmes trans à travers la pratique de l’autodéfense féministe (Noémie Grunenwald)

Devenir l’homme noir, repenser les expériences trans masculines au prisme de la question raciale (Joao Gabriel)

Les conditions sociales de l’accès au corps. Pour une théorie matérialiste des corps à partir de la transsexuation (Pauline Clochec)

Paroles de mecs trans matérialistes (Karl Ponthieux Stern & Eli Bromley)

Histoire critique de la notion d’identité de genre (Philippa Arpin)

288 pages | 12 x 19 cm | 16,00€ TTC

ISBN 978-2-9567194-1-0

disponible en librairie

Nos soutiens financiers

Le premier tirage de 2000 exemplaires de la VF de Stone Butch Blues n’aurait pas été possible sans le soutien financier des nombreuses personnes qui ont contribué à notre campagne sur helloasso ou ailleurs…

Merci infiniment à toutes & tous ❤

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